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Full text of "Annuaire Club alpin français 1886"

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ANNUAIRE 



' DU 



CLUB ALPIN FRANCAIS 



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ANNUAIRE 



DC 



CLUB ALPIN FRANCAIS 






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PARIS 

TYPOGRAPHIC GEORGES CHAMEROT 

19, RUK DBS SA1NT8-PERK8, 19 



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ANNUAIRE 



Dl' 



CLUB ALPIN 

FRANCAIS 



TREIZIEME ANNEE 

1886 



PARIS 
AU SlfiGE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANCAIS 

30, RUE DU BAC, 30 

KT A LA LIBRAIRIE HACHETTE KT C>- 

79. BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1887 



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f — G^Og 39.1 




OEQRANO F'J^D 



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TABLE MfiTHODIQUE 



Tages . 
Table mkthodjque v 



COURSES ET ASCENSIONS 

I. Les voies anciennes des glaciers du Pelvoux (Les do- 

cuments Merits; les passages anciens; de laBfrardc a 
Ville-Vallouise par le col de Cdte-Rouge; de Brian- 
gon a la Btrarde par le col du Clot des Cavales; as- 
cension de la Barre des licrins par VarUe occiden- 
tale) 9 par M. Paul Guillerain 3 

II. Ascensions par train express (La Pointe d'Orny, 

3,278 mtt.; V Aiguille du Tour, 3,542 mU.\ la Dent 
Parrache'e, 3,712 mit.) t par M. Pierre Puiseux. . . 42 

III. Neiges et rochers; excursions scientifiques au Mont- 

Blanc el aux aiguilles, par M. J. Vallot 00 

IV. A travers la Savoie et le Valais (De Haute-Luce a Zer- 

matty par le col d'Htrens, 3,480 met. ), par M. l'abbe" 
Bauron 86 

V. Ascensions (Exploration de la region mtridionale du 

Pic Posets, 3,367 mit.; mes trois grottes du Vigne- 
male, 3,298 met. ; trois ascensions, dix jours pris du 
sommet, a 3,200 mto. d'altilude), par M. le comte 
Henry Russell 103 

VI. Courses dans les Pyrenees (Le Pas-de-l'Ours; Pla- 

Segoune';Eras-Taillades,Z,l\%ime % t.; le Vignemale), 

par M. le comte R. de Bouille 125 



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II TABLE DES MATURES. 

Pages 

VII. Ariege, Andorre et Calalogne (Montcalm et Pique 

d'Estats; Pics d'Arcalis etde la Rouge; Pic d'Escw- 
bas et Pic de la Coma-Pedrosa ; de Tor a la Seu 
d'Urgel par la frontttre occidental d'Andorre; pre- 
midre ascension du Puig de Monturull), par M. le 
comte de Saint-Saud 172 

VIII. Le col de Saales, par M. Gaston de Golbery. ... 196 

IX. Le bassin de Porto, la vallee de Lindiiiosa et le col 

de Cuca vera (Corse), par M. Raymond Gautier. . . 217 

X. Fragments de voyages dans la Norvege septentrio- 

nale (Hemnxs; le Ran;les Oxtinder), parM. Charles 
Rabot 239 

XI. L'Islande a vol d'oiseau (La capitate; les solfatares 

de Krisuvik; Vlslande alpestre; les geysers; les gla~ 
ciws; de'serts de lave; Akreyri; Thingvellir), par 
M. le docteur Labonne 263 

XII. Ascensions au Sinai (Le Scrbal; le Djebel Mouca ; le Raz 

Safsafeh), par M. Charles Grad 309 

XIII. Une excursion a la Reunion, par M. A. Salles. . . . 365 

XIV. Le Congres d'Alge>ie, avril et mai 1886. Itine>aire de 

l'Est (Alger-Tuuis), par M. Abel Lemercier. . . . 393 

XV. En Kabylie (Congres d'Alge>ie), par M. le docteur 

Rapin, de Geneve 419 

XVI. La caravane du Sahara et le M'zab (Congres d'Al- 

g^ric), par M. Rene Cnarlron 436 

XVII. Excursion en Tunisie (Congres d'Alg6rie), par M. 

Fernand Noetinger 469 

XVIII. Le Congres de Briancon, 12, 13, 14 et 15 aout 1886. 

1. La reunion des alpinistes a Briancon, par 
M. Abel Lemercier; II. Les Alpes du Briancon-* 
nais, par M. Charles Durier 491 

SCIENCES ET ABTS 

I. Etude sur les chalnes et massifs du systeme des 

Alpes (suite et fin), par M. E. Levasseur, de lln- 
stitut 513 

II. Note sur la disposition des terrains primitifs des 

Pyr6nees, par M. F. Schrader 555 

III. Les variations peYiodiques des glaciers, lettre a 

M. F. Schrader, par M. le professeur D r F.-A. Forel. 564 



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TABLE DES MATURES. m 

Pages. 

IV. Les mouvemenls des glaciers des Bossons et des 

Bois, par M. Charles Durier 572 

V. Brecbes volcaniques et moraines dans la France 

central e, par M. A. Julien, professeur a la Faculte" 

des sciences de Clermont-Ferrand 584 

VI. Notes g^ologiques sur la region du Mont-Perdu, par 

M. Emm. de Margerie 609 

VIL Quelques observations sur l'emploi de la corde d'at- 

tache, par M. le marquis de Turenne d'Aynac. . 626 

VIII. Precis d'un voyage a la Berarde en Oisans, dans les 

grandes montagnes de Ja province de Dauphine 
(1786), reproduction d'un manuscrit de Dominique 
Villars, avec une introduction de M. H. Gariod. . 633 

IX. Relev6s hypsometriques resultant d'observations 

faites au barometre par des membres du Club 
Alpin Francais, et calculees par le commandant 
du genie Prudent 655 



MISCELLANCES 



I. L'Aiguille du Fruit, 3,056 met. (premiere ascen- 

sion), par MM. le comte Greyfie de Bellecombe et 
Maurice Garcon 663 

II. Quelques ascensions dans les Alpes franchises et 

dans les Pyrenees, par M. F. E. L. Swan 667 

HI. Simple ilineraire dans les Alpes Graies, par 

M.Ed. Sauvage 67V 

IV. Le col de la Goletta et la Becca di Nona, par 

MM. Marcel Rouge et A. de Laclos 678 

V. Quelques jours dans les Alpes franchises, par 

M. J. Maltre 686 

VI. Ascension du glacier de TArgentiere pres d'Allevard, 

par M. Victor Cadiat 693 

VII. La Tusse de Montarque (2,983 met.), par M. Eug. 

Duval 696 

VIII. Ascension du Moucherotte (4,906 met.), par M. J. 

Delmas 702 



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1Y TABLE DES MAT1ERES. 

CHRONIQUE DU CLUB ALPIN FRAHQAIS 

Page 8. 

Direction Centrale : Rapport annuel 71 { 

Liste des membres de la Direction Centrale et des bureaux 

des Sections 719 



CARTES ET PLANS 

Le Serbal et ses environs, carte extraite, avec Tautorisa- 
tion de l'auteur et des 6diteurs, de la Gtographie univer- 
selle de M. Elisee Rectus 311 

Le Sinai et ses environs, carte extraite, avec l'autorisa- 
tion de l'auteur et des 6diteurs, de la Gdographie univer- 
selle de M. Elisee Reclus 336 

lie de la Reunion, carte extraite, avec l'autorisation des 6di- 
teurs, de l'Atlas dGpartemental public* par MM. Hachette 
et O 367 

Carte indiquant la disposition des terrains primitifs des 
Pyr6n6es 559 

ILLUSTRATIONS ET FIGURES 

1 . Vue prise du sommel de la Barre des ficrins 

(4,103 met.), dessin de F. Schrader, d'apres une 
photographie de M. P. Guillemin (panorama hors 
texte) 16 

2. Le Pic des Agneaux et la Barre-Noire, vue prise sous 

la bergschrund de la Barre des ficrins; dessin de 
F. Schrader, d'apres une photographie de M. Paul 
Guillemin 35 

3. La Dent ParrachSc, vue de Poinle-Pelouze, repro- 

duction d'un dessin de M. P. Puiseux 53 

4. L'Aiguille d'Argentiere, dessin de Taylor, d'apres 

une photographie de M. l'abbe Bauron 91 

5. Le Cervin vu du col d'He>ens, dessin de F. Schrader, 

d'apres une photographie de M.l'abb6 Bauron. . . 101 

6. Region de Peramo, vue prise du Pic de Perdighero, 

dessin de F. Schrader, d'apres nature Ill 

7. Pic Amoulat et lac de Pla-S6goune, dessin de M. de 

Bouili£, d'apres nature 137 



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TABLE DES MATIERES. V 

Pages. 

8. Col et Pic d'Amoulat, dessin de M.de Bouille\ d'apres 

nature 139 

9. Pic du Ger, Passage et Salon, pris du plateau de Pla- 

S6goun6; dessin de M. de Bouill6, d'apres na- 
ture 143 

10. Lac de Louesque et commencement des crfites d'Eras- 

Taillades, dessin de M. de Bouillg, d'apres nature. 147 

11. Panorama du col de Cerbillonas, dessin de M. de 

Bouilte, d'apres une photographie de M. Lama- 
zouere 155 

12. La villa Russell, le 6 aout 1885, dessin de M. de 

Bouille, d'apres une photographie de M. Lama- 
zouere 160 

13. La villa Russell, le 16 aout 1886, dessin de M. de 

Bouille, d'apres nature 161 

IS-. Pic de Montferrat, Pic de Cerbillonas, et col de Cer- 
billonas, dessin de M. de Bouille, d'apres nature. 165 

15. Haute vallee de Vall-Aygua et Pic de la Coma-Pe- 

drosa, vue prise du Pic de la Rouge, dessin de 
F. Schrader, d'apres une photographie de M. de 
Saint-Saud 177 

16. Sierra de Monteixo, vue prise de la Coma-Pedrosa, 

dessin de Boudier, d'apres une photographie de 

M. de Saint-Saud 183 

17. La Fave a Colroy, dessin de M. de GolbSry, d'apres 

nature 197 

18. La Petite-Fosse, dessin de M. de Golb^ry, d'apres 

nature 212 

19. L'Ormont, dessin de M. de Golbery, d'apres nature. 214 

20. Rochers dans la vallee de Lindinosa, dessin de 

Taylor, d'apres une photographie de M. Raymond 
Gautier 223 

21. Golfe de Porto, dessin de F. Schrader, d'apres une 

photographie de M. Raymond Gautier 227 

22. Vue d'ensemble des gorges de 1'AItone, dessin de 

Taylor, d'apres une photographie de M. Raymond 
Gautier 233 

23 . Un bouleau sons le cercle polaire, dessin de Boudier, 

d'apres une photographie de M. Ch. Rabot. . . . 245 

24. Limite de la v6ge"tation arborescente sur les bords 

de rUmavand, dessin de Boudier, d'apres une pho- 
tographie de M. Ch. Rabot 249 



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VI TABLE DES MATURES. 

Pages. 

25. Glaciers du Lerdal, massif des Oxtinder, dessin de 

Taylor, d'apres une photographie de M. Ch. Rabot. 253 

26. Poneys islandais, dessin de Boudier, d'apres une pho- 

tographie de M. Labonne 269 

27. Maisons islandaises, dessin de Boudier, d'apres une 

photographie de M. Labonne 275 

28. Sorbier|des oiseaux, a Akreyri, dessin de Boudier, 

d'apres une photographie de M. Labonne 300 

29. Le Logberg, a Thingvellir, dessin de Boudier, d'apres 

une photographie de M. Labonne 305 

30. Le Serbal, dessin de F. Schrader, d'apres une photo- 

graphie de M. Maurice Velin 315 

31 . Oasis de Feiran, dessin de Boudier, d'apres une pho- 

tographie de M. Maurice Velin 331 

32. Le Djebel Mouca, vu de la plaine d'Er-Raha, dessin 

de Boudier, d'apres une photographie 343 

33. Fougeres arborescentes , dessin de Boudier, d'apres 

une photographie de M. Salles. 369 

34. Habitation de negres a la Reunion, dessin de Bou- 

dier, d'apres une photographie de M. Salles. . . . 375 

35. Cirque de Mafate, vu du Grand-Coin, dessin de 

F. Schrader, d'apres une photographie do M. Sal- 
les 379 

37. Le Piton du Calumet, dessin de F. Schrader, d'apres 

une photographie de M. Salles 383 

38. Les trois Salazes et le col du Talbit, entre Mafate et 

Cilaos, dessin de F. Schrader, d'apres une photo- 
graphie de M. Salles. 387 

39. El-Kantara, Yue prise du desert, phototypie Berthaud, 

d'apres une photographie de M. J. Lemercier. . . 400 

40. Une rue au vieux Biskra, phototypie Berthaud, d'apres 

une photographie de M. J. Lemercier 402 

41 • Olivier et rue au vieux Biskra, phototypie Berthaud, 

d'apres une photographie de M. J. Lemercier. . . 404 

42. Vue genera le de Constantine, phototypie Berthaud, 

d'apres une photographie de M. J. Lemercier. . . 406 

43. Briancon, vue prise de l'usine Chancel, phototypie 

Berthaud, d'apres une photographie de M. J. Le- 
mercier 492 

44. Larue des Masques, a Mont-Dauphin-Guiliestre, pho- 

totypie Berthaud, d'apres une photographie de 

M. J. Lemercier 496 



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TABLE DES MATIERES. VII 

Pages. 

45. Le glacier des Bossons en octobre 1886, dessiu 

de F. Schrader, d'apres une photographie de 

M. J. Tairraz 575 

46 . £lat stationnaire du glacier des Bois en octobre 1 885 et 

1886, dessin de F. Schrader, d'apres une photogra- 
phie de M. J. Tairraz 573 

47. Couches inQechies, parois occidentales du Marbore, 

photographie et dessin de F. Schrader G10 

48. Le Cylindre du Marbore*, dessin de F. Schrader, d'apres 

nature 612 

49. Vallee de Nisei e et massif du Mont-Perdu, dessin de 

F. Schrader, d'apres nature 615 

50. Valine d'Arrasas, vue prise du plateau de la Casotle 

(2,130 met.), photographie et dessin de F. Schrader. 617 

51. Cretes meridionales du Marbore et du Mont-Perdu; 

revers meridional des montagnes d'Arrasas, vue 
prise au-dessus de Fanlp, dessin de F. Schrader, 
d'apres nature 618 

52. Observations sur Temploi de la corde d'attache, sept 

figures, pages 626 a 631 



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COURSES ET ASCENSIONS 



AXXCAIRS DE 1886. 



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LES VOIES ANCIENNES 

DES GLACIERS DU PELVOUX 

I. LES DOCUMENTS SCRITS. — 11. LES PASSAGES ANCIENS. 
111. DE LA BERARDE A VILLE-VALLOUISE PAR LE COL DE COTE-ROUGE. 

IV. DE BRIANgON A LA B&RARDE 

PAR LE COL DU CLOT DES CAVALES. — V. ASCENSION DE LA BARRE 

DES fcCRINS PAR l'arStE OCCIDENTALE. 

I. — LES DOCUMENTS CCRITS 

Depuis trois ans, je n'avais plus repris le chemin accou- 
tum£ des Alpes, lorsqu'en aoftt 1886 les fttes magnifiques 
du Congrds de BrianQon me ramendrent dans le massif du 
Pelvoux. 

Jerdalisaialorsunprojet r<*serv£ depuis bien des annees, 
celui d'apporter mon tribut k Thistoire des anciens sentiers 
de la region glaciaire, apr&s avoir traverse ceux que je ne 
connaissais pas encore ou revu ceux qui m'^taient d£j& 
familiers. 

Gette histoire a £te effleur^e par plusieurs auteurs, 
comme on le verra plus tard ; mais depuis la fondation du 
Club Alpin Fran^ais, on ne trouve, dans la masse £norme 
des tnSsors g^ographiques nouveaux que renferme la collec- 
tion denos Annuaires, aucun document surle sujet que j'ai 



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4 COURSES ET ASCENSIONS. 

le dessein (Tesquisser, et il faut arriver jusqu'd ces dernte- 
res armies pour trouver un travail suivi, issu de recherches 
bien ordonndes, sur les Alpes brian^onnaises '. 

Dans son dtude sur le Massif du Pelvoux au xvm c sleek, 
mon collegue et ami M. Charles Rabot a fait plus, en effet, 
qu'effleurer la question ; il a pris la peine de demander a 
des archives inexplorees quelques-uns de leurs secrets, et 
ses recherches, sans conclusions d'ailleurs, ont semble 
mettre en lumi&re ce fait historique inattendu que des le 
xvii siecle, des communications existaiententredes vallees 
sdpardes par de vastes glaciers, que ces communications 
ont en g6n6ra\ cessd depuis ou sont devenues intermittentes 
et n'ont 616 reprises que de nos jours, apres la de'eouverte 
des Alpes dauphinoises. 

Apr6s avoir compulse les auteurs negliges par M. Rabot, 
revu les sources auxquelles il a puise, et interrogd les tra- 
ditions, je vais essayer de serrer de plus pr6s la question 
etchercher h arriver & des conclusions exactes. 

Les passages anciens, ou signals comme tels, que nous 
regardons aujourd'hui comme dtant d ordre dangereux, 
c'est-&-dire ndcessitant la mise en train de quelques pre- 
cautions et notamment Tusage de la corde, sont nom- 
breux. 

J'dcarterai tout de suite et sans hesitation de mon travail 
les cols du Sellar, du Loup, du Says,de la Muande et de la 
Muzelle. Les documents qui dtablissent que ces passages 
ont 616 pratiques de tout temps sont en eflet precis; ils se 
sont accumules do telle facon au cours de mes perqui- 
sitions que je serais inutilement prolixe en les dnumdrant. 
Je me bornerai tout spdcialement h Tetude des communi- 
cations d'autrefois entre les valines de la Gyronde, de la 
Guisane et de la Romanche, d'une part, et celle du Y6- 
n6on de l'autre. 

1. Annuaire de la Soci4te* des Touristes du Dauphinf, 1882 : Notes 
sur le massif du Pelvoux au xvm« siecle, par Charles Rabot. 



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LES VOTES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 



DOCUMENTS PAR ORDRE d'aNCIENNETIS 

I. Archives locales. — En dehors des traditions, sur les- 
quelles nous reviendrons plus loin, la pi£ce la plus an- 
cienne qui soit connue existe dansles archives communales 
de Saint-Christophe en Oisans. M. Rabot y a releve la limi- 
tation Jaite le 23septembre 1673, de la communautd de Saint- 
Christophe : elle assigne commebornes iUa commune les eo/s 
de la Maillande, du Garansaud, de la Temple et des Estan- 
cons, enfin le fonddu Vallon du Moulin, aujourd'hui Vallon 
de la Selle. 

Le premier est le col de la Muande ou moins probable- 
ment celui de laMariande, qui paralt moderne.Le coldela 
Temple est-il le passage actuel ? c'est ce que nous exami- 
nerons par la suite. Quant a celui des Estangons, nous 
verrons qu'il se rapporte au col du Clot des Gavales. Reste 
le col de Garensaud, qui nous met en presence d'un petit 
problfcme. 

Vers le Sud de la valine du Veneon, precisement k la 
place de la T6te du Roujet, Gassini cite ce nom : Gossan- 
doure; plus au Sud-Ouest, nous avons d'ailleurs Loranoure. 
On sait quel peu de souci certains auteurs avaient de 
Torthographe des noms, et ces deux mots, le premier sur- 
tout, peuvent se traduire : Grande-Ourse, sans nous indi- 
quer davantage quelle 6tait la position du col. 

Je ne veux pas revenir sur les batailles que les alpinistes 
modernes se sont livr^es & propos de Torthographe f geo- 
graphique, et je pr£f£re laisser place au doute. 

1 . Nous avons peut-etre fourni auz discussions leur juste conclusion, 
en faisant remarquer qui la Grave, les anciens prononcaient Meidjo, 
et que, par suite, on ne serait que logique en n'ecrivant ni Meije, ni 
Meidje, ni Medge. M. Georges Leser a reproduit mon dire dans VAn- 
nuaire de 1885 et en a tire des deductions fort sages. On pourrait 
multiplier les ezemples a l'infini; ainsi nous aurionsles Ebans pour les 
Bans, le Se*leon pour le glacier de S41e\ les Aratchas (huche a pain en 



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6 COURSES ET ASCENSIONS. 

II. Memoires de La Bloltiere. — De 1709 k 1712 ? La Blotttere, 
ingtfnieur ordinaire du roi, fit une s£rie de reconnaissances 
dans les Alpes. Outre les cartes dressSes alors, La Blotti&re 
a laissS des m6moires descriptifs d'une valeur inapprecia- 
ble 1 ; M. Rabot en a cit£ un;je vais les reprendre tous 
apr&s les avoir soigneusement collationn6s : 

1° Memoire concernant les fronlieres de Pitmont et de 
Savoye* : 

« Col de la Grande-Sagne autrement Vallde froide au- 
« dessus du village de Lapisse Mauvais pour les gens de 
« pied & cause des glacteres qu'il faut traverser, va tomber 
« au Bourg d'Oysans passant k St Christophe de la pisse 
« au Bourg d'Oisans 9 heures. » 

2° Description du haul Dauphine" : 

« Col de la Grande Sagne ou de TAlfroide au-dessus 
« des Villages de la Pisse pour Pietons, va k St Christophe 
« pr&s le Bourg Doisans de ville Vallouise k St Christophe 
« 9 heures tr^s-mauvais chemin k cause des glaces qu'on 
« y trouve. » 

Est-il possible de trouver des affirmations plus expli- 
cites? Nous ne sommes pas ici en presence des on-dit 
auxquels nous allons nous heurter plus tard ! On va bien alors 
de Vallouise < ? i la B6rarde par le col de la Grande-Sagne ; la 
dur6e et les accidents du voyage semblent empruntSs h un 
Guide moderne ; enfln on precise bien que les difficult^ vien- 
nent de la presence des glaciers et qu'un seul chemin existe. 

Les deux mGmoires que je viens de citer sont originaux; 



patois de Vallouise) pour les Areas, I'AlleWreyde pour l'Aile froide, 
Leychauda pour Echauda, Henveiress pour les Henvieres, etc. 

1. Lire dans i'Annuaire de la Socitte des Tour is Us du Dauphin?, 1884, 
u la totale et vraye description de tous les passaiges lieux et destroits 
par lesquels on peut passer et entrer des Gaules es Italics » en 1515, 
publie'e par M. Merceron. Ce m4 moire, que je cite a titre de curiosity, 
ne ma fourni aucun renseignement sur l'acces de la region des glaciers. 

2. Je conserve scrupuleusemont l'orthographe et la ponctuation de 
roriginal. 



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LES VOIES ANCIENNES DES GLACIBR8 DU PELVOUX. 7 

mais jai pa en consulter deux editions remani£es par 
Bourcet en 1731 et 1743.11 y est dit : 

1° « Col de la Grande Sagne autrement Val froide au- 
« dessus des villages de la pisse et du col de l'Echauda, 
« mauvais pour les gens de pied a cause des glacieres qu'il 
« faut traverser et va tomber au Bourg d'Oisan passant a 
« Saint-Christophe ; mais il y a plus de 30 ans que les 6bou- 
« lements des glacteres ont rendu le passage impraticable 
« et qu'il n'y a passe' personne. De la Pisse au Bourg 
« d'Oisans neuf heures. » 

Ge document cite a la table des matieres le col de l'Allde- 
froide et la montagne de FAltee-froide. 

2° « Col de la Grande-Seigne ou de TAlfroide. Au-dessus 
« des villages de la pisse pour pistons va a St Christophe 
« de Ville aval louise a St Christophe neufs heures et 
« demy tr6s mauvais comme chemin a cause des glaces 
« qu'on y trouve qui le rend presque toujours impraticable. 
« 11 n'y a que ce chemin impraticable depuis cinquante 
« ans par le boulement des glaciers. » 

Le chemin est presque toujours impraticable, mais on 
passait sans conteste au xvn stecle. 

111. Cartes de La Blottifre. — Les magniflques cartes du 
savant ingenieur n'ont jamais &t€ publtees, mais elles exis- 
tent et je les ai retrouv^es, ^parses dans les divers services 
du ministere de la Guerre. Elles ^clairent nos recherche3 
d'un jour inattendu. 

1° « Carte des frontidres de Piemon et de Savoye sur la- 
quelle se trouvent le brian^onnois partie de TEmbru- 
nois, etc. » Echelle de 6 000 toises faisant deux grandes 
lieues (sic). Elle porte en exergue un beau soleil, embl&me 
de Louis XIV. 

2° « Carte des fronttires de Pifrnont et de Savoye dans 
laquelle se trouvent le Brian^onnois, partie de TAmbru- 
nois et les valines de Ce'zane, etc.; » au 72 000 e . 
Ces cartes de La Blotttere, qu'on ne peut consulter sans 



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8 COURSES ET ASCENSIONS. 

quelque Amotion, portent toutes deux un sentier tracd en 
rouge passant au Cht, aux chalets de Lallefroide, remon- 
tant le vallon de Saint-Pierre, le Prd de madame Carle, le 
glacier Noir, passant au Nord de la montagne de Ijdlefroide 
contre laquelle il est bien plac£ et arrivant au col de Lalle- 
froide d£sign£ de plus par la croix habituelle. Toutes les 
citations en italiques sont textuelles. La chatne du Pelvoux 
est reproduite avec une exactitude suffisante, et le sentier 
est d'un dessin parfait. 

Les m6mes cartes, oil le vallon de la Sapentere est k 
peine £bauchd, donnent encore un autre sentier allant de 
Vallouise k Entre-les-Aigues et menant au col de Bon- 
voisin, qui prend la place du col du Sellar. 

3° « Carte du Briangonnois par tie de I'Ambrunois. » 

Sous ce titre j'ai ddcouvert encore une superbe carte 
k l'huile, sans date ni nom d'auteur, a Tdchelle du 98,510s 
qui diff&re et par Tdchelle et par le dessin des deux cartes 
pr£c£dentes; toutefois elle peut 6tre de La Blotti&re aussi, 
bien qu'elle semble lui £tre anterieure. 

Sur cette carte, le col est dgalement trac£ en rouge, mais 
il n'est ddnomme que dans la 16gende de la marge sous le 
n° 62 et de cette fagon : Col de la Grande-Sagne autrement 
Lallefroide. 

Un peu au-dessus de la croix qui place le col contre TAile- 
froide, on lit : « Montagnes ou les Neges ne Fondes jamais. » 

IV. Memoires de Montannel*. — Apr6s La Blottifcre arrive 
Montannel, collaborates du g^n^ral Bourcet dont il con- 
tinua, d&s 1753, les travaux de la carte des Alpes. Ces 
memoires, qui portent les dates des 13 avrii 1753 et 3 d£- 
cembre 1755, ont 616 publics par notre savant coltegue le 
commandant de Rochas d'Aiglun. 

Gitons quelques ex traits de Montannel : 

i. Academic delphinale, Documents int flits \relalifs au Davphint, 
3« volume, contenant la Topog raphie militaire de la frtntiere des Alpes, 
par M. dk Montannbl. Grenoble, Allier, 187 



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LES VOTES ANCIKNNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 9 

a On dii que Ton pouvait communiquer autrefois par un 
« sender en neuf heures, de Ville-Vallouise a Saint-Chris- 
« tophe, mais ce sentier ne subsiste plus. » (Page 100.) 

« On ne peut veritablement entrer ni sortir du vallon de 
« Saint-Christophe que par la gorge qu'il pr^sente au 
« bassin d'Oysans, car pour les cob qui y d^versent des 
« valines contigues, ils sont si rudes, si droits et si mau- 
« vais, qu'fc peine un homme ose-t-il y passer. » (Page 150.) 

« La route qui va du Bourg d'Oisans dans le vallon de 
« Saint-Christophe finit a la B^rarde ; on dit qu elle allait 
« autrefois dans la Vallouise. » (Page 520.) 

Comme on le voit, Tauteur est de moins en moins affir- 
matif, mais il semble surtout s'appesantir sur Tabsence 
d'un veritable sentier, s'arr&ter k une preoccupation toute 
militaire ; toutefois les passages existent, et, avec de la 
peine, on peut les franchir. 

V. Caries de Bourcet*. — La lecture des cartes du g<*n£ral 
Bourcet n'est pas quantite negligeable, et j'ai eu le soin de 
consulter au ministdre de la Guerre les releves originaux * 
de Tauteur. 

Bourcet fait traverser enti&rement par un sentier les cols 

1. Le nomdu grand gfographe se trouvera noblement perp&ue dans 
les Alpes : il a ete" attribu4 a la cime encore vierge (3,697 met.) situee 
au Sud du col de la Casse-De'serte, dans le massif de la Grande-Ruine. 

2. Alpes du Haut-Dauphint ; belle carte inedite signee de Bourcet; 
elle ne cite guere que le col d'Archine. 

Carte giome'trique du Haut-Dauphim { et de la frontitre ulUrieure y 

levee de 1749 a 1754. Les minutes au 28,800 e , ne donnent en plus quo 

les « deux pointes de Se'Uoux, » entre le col du Sele* et TAile-froide; 

elles appellent les chalets de l'Alpe « granges de Se'la », placent exac- 

tement J abet, et, detail inter essant, citent le « pont de Clapatses « (Cla- 

pouze) en haul du vallon de la Sapeniere ; aucun sentier ne traverse 

lea glaciers. Les minutes au 14,400® ne comprennent pasle Briancon- 

nais. 

Treize autres documents non cites, des archives de la Guerre, ne 
in'ont apport* aucun renseignement special ; Tun deux, du a Bourcet, 
porte la date de 1743; un autre celle de 1453. J'ai de meme revu sans 
res ul tat les cartes de Borgonio, Jaillot, Rousscl, Lhuillier et Villaret. 



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10 COUmSBS ST ASCMHfflOMS- 

de la Muzelle et de la Muande ; pour les cols du Loup et du 
Sellar, le sentier se limite k la crGte, sur le versant de la 
S^veraisse. 

Par contre, il n'indique aucun passage de la B&rarde k 
Vallouise et k la Grave. Son tric£ vers les glaciers ne d£- 
passe pas les chalets de TAlpe et ceux d'Arsines. 

Bourcet se borne k nommer les vallons, k placer tr&s 
exactement la Barre des Ecrins qu'il appelle la Pointe des 
Verges; k indiquer la Roche-Faurio sous le nom de mon- . 
tagnc (TOursine; enfin k rassembler sur TAilefroide Ouest 
et sous le nom g^nerique de Grand-Pelvouxla chalne gran- 
diose plac£e entre la Sapeni&re et le glacier Noir. 

VI. Carte de Cassini. ^Cette carte, qui vient un peuaprds 
et dont M. de Rochas a signals Tinsuffisance, n'apporte 
aucun 6l£ment k nos recherches. Dans toute la chatne au 
Nord et k l'Est de la B^rarde, Cassini ne paralt connattre 
que le col de Sayse, la combe de Tangon, la combe de 
Bonne-Pierre et ses Glacitres. 

VII. HistoireduDauphine, parB£quillet. — Enpoursuivant 
la revue des auteurs, j'arrive k un ouvrage bien rare et 
dont je poss^de une magnifique Edition * ; c'est Thistoire du 
Dauphine, de BSquillet, suivie de la minSralogie et des 
voyages de Guettard. 

L'illustre savant, parti de Grenoble, le l er aotit 1775, re- 
monte la valine du V£n£on et arrive k la B6rarde : 

« De \k } dil-il, on peut aller par les montagnes au Vil- 
« lard d'Ar&ne, en deux heures. » (Page 217.) 

Avec quelle precision rentre en scfcne le col du Clot des 
Gavales. que le document de Saint-Ghristophe a d6j& 3vo- 
qu6 sous le nom de col des Etancons ! Guettard 6crit que 

1 . Description obnbralb bt particuliere de la France : Histoire du 
Dauphint et description de cette province, par M. Bbquillbt, avocat au 
Parlement. A Paris, de I'imprimerie Th.-O. Pierres, 1782-84; 2 toI. in 
f° magno. 

Guettard a ree*dite* ulteneurement sa mine'ralogie et ses voyages. 



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LES VOIBS ANCIE5KBS DES GLACIERS DU PELVOUX. 11 

c'est au Villard d'Arfene qu'on aboutit; il ne cite pas la 
Grave, sinon nous pourrions avoir k examiner si la Brdche 
de la Meije n'a pas son histoire ancienne. 

L'auteurditbien,ilestvrai, qu'ilnefautque deuxheures, 
mais ii n'y a \k qu'une erreur de transcription ou d'impri- 
merie, deux au lieu de dix. On voit, on comprend que 
Guettard r^pdte tout bonnement ce qui iui a 616 dit en 1775, 
k la B£rarde. 

A la page 218 nous lisons encore que les glaciers du Mo- 
nger « se joignent par les montagnes avec ceux de la 
« Grave, la BSrarde, Valiouise, etc. » 

Ge paragraphe nous fournira un nouveau point d'appui 
quand nous nous occuperons de la diminution ou de rex- 
tension des glaciers. 

VIII. Ouvragesde Villars. — Apr6s Guettard, la Revolution 
et l'Empire se succMent ; les id^es et les soldats s'entre- 
choquent ailleurs que dans la region des glaces,et le massif 
du Peivoux semble retomber dans une ombre £paisse. 

Gependant, le c&fcbre botaniste D. Villars, s'occupant 1 
des pierres erratiques, dont il attribue le transport ill des 
courants, dit : 

« Ces terribles courants, cependant, n'ont pu p6n6trer 
«i Sain t-Christophe-en-Oisans, ou les cols sont H 16 ou 
« 1,700 toises; mais ils ont franchi ceux du Lautaret qui 
« ont 1,000 toises ; ils sont m6me parvenus sur le Galibier 
c qui a 1,500 toises. » (Page 29.) 

La connaissance des cols glevgs de la valine du V£n£on 
se retrouve encore dans ces iignes. 

IX. Preoccupations de Chaix*. — Dfcs les derni&res an- 
n6es du xvm e siecie, Barth^lemy Ghaix, qui fut sous-pr6fet 
de Brian^on de 1800 ^ 1815, consacre ses loisirs k parcourir 
le Briangonnais, k dcouter et k observer; ii prepare dfcs 

1. Mtmoires sur la topographie et I histoire naturelle; Gap, an XII. 

2. Preoccupations statistiques, giographiques, pittoresques et synop- 
tiques du d&partement des Hautes-Alpes, Grenoble, 1845. 



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12 COURSES ET ASCENSIONS. 

lors les materiaux (Tun travail bizarre, je dirais incohe- 
rent, si je n'avais le respect profond deshommes trop rares 
qui ont pris la peine de parler k leurs descendants avec le 
style, Tesprit et le bagage scientifique de leur £poque. 

Dfcs 1807, Chaix avait 6crit un mSmoire sur les glaciers 
d'Arsines 1 ; niais ce n'est qu'en 1845 qu'il se d^cida, apr&s 
des dSboires multiples qui ont « abr6g6 ses jours », — il 
avait alors quatre-vingt-cinq ans, — k publier ce qu'il avait 
appris dans sa jeunesse du pays des altesses inorganiques. 

Voici le paragraphe vraiment curieux qu'il consacre aux 
anciennes voies : 

« Nos chasseurs aux chamois se montrent presque per- 
« suades que les glaciers s'accroissent, les gens du Mone- 
« tier, par exemple, parce qu'ils ne communiquent plus 
« avec la BSrarde par la colline de Thabut * ; ceux de la 
« Grave, parce que jadis on pouvait faire le tour des Trois- 
m Heuillands 8 , situd entre le col de Martignare et celui de 
« Goldon ; ceux de Pisse, en Vailouise, parce que, de nolo- 
« riiti publique, unpr£tredu lieu partait tousles dimanches 
« des Chalets de TAllee-Freyde pour se rendre k la Bgrarde 
« en-Oisans, passant au Pros de Madame Carle, le point dit 
« Grande-Sagne sur les cartes, pour y dire sa messe et s'en 
« revenir dans la m£me journde, tandis que personne au- 
« jourd'hui ne le soupgonne. 

1 . Melanges litttraires ou pieces en prose et en vers lues dans les 
seances de laSociete d'lmulation des Hautes-Alpes, Gap, 1807. Le me- 
mo ire de Chaix est cite page X ; il Test encore dam le volume suivant : 
Lettres d' Eugene & Eraste, ou Annuaire du de*partement des Hautes- 
Alpes pour 1808 (page 108). Chaix a encore fait para it re, en 1839, un 
Sommaire tres re"cre*atif sur les plus caracte'ristiques particulate's de la 
physionomie du pays. 

2. La vallee du Petit-Tabuc, qui mene aux chalets de 1'Alpe par le 
col muletier d'Arsines. 

3. Les Aiguilles d'Arves n'etaientconnuesa la Grave que sous le nom 
des Trois-Ellions, et elles y sont l'objet d'inte>esiantes legendes an- 
ciennes et modernes. L'auteur vise le glacier Lombard ct la branche qui 
s epanouit a i'Ouest; on faisait le tour du Bee de Grenier ou Pvramide 
duGoleon (3,429 met.) en passant au Sud des Aiguilles de laSaussaz. 



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LES YOIES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELV0UX. 13 

« Quant k moi j'explique cela par le seul fait d'une ob- 
« struction partielle dans la passe du glacier; car aucun 
« glacier, suivant moi, nc s*£tend que par fractures sur les 
« points infdrieurs. 

« Ces parages gtant traces et denommes sur la carte de 
« M. Bourcet 1 , \e\6e en 1744, en neuf feuilles, ne peuven 
« qu'avoir exists. » (Page 81.) 

Au cours d'une dissertation sur Htinfraire* de Jules 
C6sar, Chaix dit encore : 

« On peut ajouter que la marche supposee n est pas plus 
« invraisemblable que l'existence du chemin que M. Bour- 
« cet a trac£ sur sa carte des Alpes, entre le Val-Godemard 
« et la Vallouise, par le col de Ctran, et entre celui-ci et le 
« vai de Saint-Christophe-en-Oisans, par le col des Grandes- 
« Sagnes. » (Page 851 .) 

Ainsi done, aprfcs Ouettard, Chaix rappelie le passage du 
Clot des Cavales, et nous apprend de plus que les habi- 
tants du MonStier le franchissaient apr&s avoir remontd 
d'abord le col d'Arsines. Nous voyons encore revenir le col 
des Grandes-Sagnes, d6]k indique par La Blotti&re, et avec 
des details pittoresques. Vers la fin du stecle dernier, les 
faits £taient encore de nolorliU publique et l'itin£raire n*£tait 
pas oublte : la Pisse, chalets d'Aile froide, Pr^-de-Madame- 
Carle et col des Grandes-Sagnes. 

Je dois ajouter que de nos jours, k ddfaut de preuves 
fournies par les archives paroissiales et communales de la 
Pisse qui ne datent que de quatre-vingts ans, ou par celles 
de Viiie- Vallouise qui sont fort riches mais restent k explo- 
rer, les vieillards des Glaux se transmettent le souvenir du 
fait et le nom de notre coll&gue en surplis : il s'appelait 
Hanne. 



1. L 'ex amen des cartes de Bourcet, meme de celles en minute, ne 
confirme pa* les dires de Chaix et de Ladoucotte. Ce sont celles de La 
Blottiere qui ont du etre coramuoiquees par Bourcet. 

2. A consulter : Histoire dudioebse d'Embrun, par Tabbe" Albert, 1783. 



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14 COURSES ET ASCENSIONS. 

X. Ouvrages de Ladoucette *. — M. de LadouceHe, ancien 
pr^fet des Hautes-Alpes de 1802 k 1808, se pr^occupe & 
son tour des anciens sen tiers. 

« Un passage conduisait jadis de Vallouise & la Blrarde 
« en Oysans, et il est aujourd'hui occupy par les glaces. » 
(Page xxiij, 6d. de 1820.) 

Plus loin, l'auteur revient aux anciennes voies romaines 
au sujet desquelles j'ai dtfk citd Ghaix *, et parle des « d6- 
« bris de communication qu'on remarque dans la Vallouise 
« & des novations extraordinaires, et qui avaient 6t£ pra- 
« tiqu£es dans des rochers taill£s, et comme suspendues 
« dans des ablmes k Taide de murs et de ponts. M. de 
« Bourcet assure que les glaciers qu'il traverse et les gbou- 
« lements qui s'y sont formes, l'ont rendu entterement 
« impraticable depuis le milieu du stecle dernier. » (Page 53.) 

Ce dernier paragraphe ne vise que les itin^raires des cols 
de l'fcchauda, du Sellar, du Loup, de la Pousterle, de 
Bonvoisin et de TAipe-Martin, mais il faut le citer parce 
qu'il prouve que M. de Ladoucette, comme Ghaix, a eu en 
mains, soit les cartes de La Blotti&re, soit les m£moires du 
g6n£ral Bourcet, et que ces mdmoires sont affirmatifs 
quant k Texistence de communications anciennes par le col 
des Cavales et par le glacier Noir. 

Or, M. de Rochas, qui est un fureteur £m£rite, dit (p. xvii) 
que les m^moires de Bourcet, dont il n'existait k sa con- 
naissance aucun autre exemplaire, ont disparu k l'^poque 
de la Revolution ; ce dire reste k verifier. 

1. llistoire des Uautes- Alpes, 1820, 1834, 1848. 

2. Consulter les ouvrages suivaats : 1° Excursions arche'ologiques 
dans les Alpes dauphinoises, par Florian Vallentiv, Bulletin du 
Club Alpin Francais, 1877, p. 258; 2° Excursions arckeologiques dans 
les Alpes cottiennes et grates, Annuaire de la S. T. D., 1881, p. 210 ; 
3° A propos de quelques monuments celtiques, par M. Chapbr, An- 
nuaire de la S. T. D., 1876. Ces trois remarquables ouvrages tracent 
aux jeunes alpinistes des champs d'etudes inte'ressants et nouvcaux ; 
4° Essai sur les anciennes institutions des Alpes cottiennes briangon- 
naises, par A. Fauchb-Prunblle, 1857; tome II, p. 201. 



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LES V01KS ANCIENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 15 

Dans l'^dition de 1834, M. de Ladoucette dit encore affir- 
mativement : 

« Outre que les glaciers vont en s'tftendant, il s'en forme 
« de temps en temps de nouveaux ; ils occupent le passage 
« qui menait de Vallouise k la Berarde en Oysans, et le che- 
er min qui allait de Saint-Christophe au Casset. » (Page 9.) 

Toujours nous retrouvons le passage de Vallouise k la 
Berarde, et pour la deuxi&me fois est indique' le trajet du 
Monelier k la Berarde par le Casset, hameau du Mongtier 
situd k Tentr^e de la valine du Petit-Tabuc, le col d'Ar- 
sines et le col du Clot des Cavales, trajet que Ghaix donne 
en sens inverse, c'est-&-dire en partant du MonStier. 

XI. Expeditions du capiiaine Durand. — Pour 6tre com- 
plete je ne puis n£gliger de rappeler qu'en 1828 et 1829 le 
capitaineing£nieur-g£ographe Durand fit dans le massif des 
relev^s restds in^dits et s^journa m6me plusieurs jours 
sur le mont Pelvoux oh il construisit un signal de triangu- 
lation qui existe encore. On sait peu de chose de la vie de 
cet audacieux pr^curseur; MM. Ad. Joanne et Elisde Reclus 
se bornent k rappeler son ascension. 

Whymper dit 1 , k propos de lui : « Le groupe d'officiers 
cc places sous la direction du capitaine Durand fit, en 1828, 
« Fascension du Pelvoux. Suivant les habitants de to Val- 
« louise, ils atteignirent le sommet du pic qui, pour l'alti- 
ic tude, n'a droit qu'au second rang, et ils sojournment 
« pendant plusieurs jours sous une tente k une hauteur de 
« 3,930 m&t. lis prirent de nombreux porteurs pour leur 
« monter des provisions de bois, et il 6rigferent un grand 
« cairn sur le sommet qui re^ut le nom de Pyramide. » 

D'autre part, M. Victor Puiseux dit, dans un manuscrit 
in^dit, que M. Durand Otait capitaine du gdnie, qu'il Stait 
originaire du Vivarais, et qu'il est mort en 1847, k Ykge de 
cinquante-cinq ans. 

{.Escalades dans les Alpcs, Paria, 1875, p. 18. 



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16 COURSES ET ASCENSIONS. 

Voil& toutce qu on sait de Thomme dont le pic 3,938 du 
Pelvoux immortalise le nom ; j'ai connu et interrogg plu- 
sieurs de ses porteurs sans faire plus de lumi&re ; Sdmiond 
ne savait plus qu'une chose, c'est « que le capitaine n'avait 
peurde rien ». 

La biographic du capitaine Durand est encore & faire, et 
il reste k retrouver et k dtudier ses relevGs, dont la lecture 
nous intdresserait k tant de titres. 



II. — LES PASSAGES AMCIEMS 

Nous avons fini de rassembler les documents k notre 
disposition concernant les routes de glaciers du temps 
pass£; reprenons maintenant par le detail, et en invo- 
quant d^sormais les traditions et des souvenirs person- 
nels, ce que nous savons des passages auxquels cettc 
glude est consacr^e. 

1. Passage de la Birarde au MonMier et a la Grave. — 
Nous avons vu que cet itindraire £tait signals formelle- 
ment par le document de 1673, par Guetlard, Ghaix et 
Ladoucette. II ne peut, ainsi que nous l'avons d£j& etabli, 
que viser la traversde du col du Clot des Cavales. Sur le 
versant de la Romanche, le voyage s'effectue k travers des 
prairies, des moraines ordinaires et un honnftte glacier 
dont les ndv^s devaient Gtre d'un parcours plus simple 
encore k l^poque ou les glaciers d^roulaient leurs tapis 
jusque dans la valine; sur le versant des Etan^ons, rien 
qui ne soit commun et ne passe inaper^u dans le massif; 
quelques n£v6s, puis des ^boulis 1 . 

Les autres cols plus 61ev6s et plus difficiles, au contraire, 

\. Le 23 aout 1877, des pluies d'une extreme violence ont enfoui 
sous un chaos de rochers tout le val deja bien d4teriore des Etancons ; 
c'est, m'a dit alors tres se>ieusement un vieillard, In Meije qui s'est 
vengie. Castelnau venait de la violer quelques jours avant, et ses guides 
ne 1'avaient pas respectte, parait-il, quaqd ils e talent sur le sommet. 



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LES VOIES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 17 

ne sauraient entrer en ligne et leur enumeration serait 
fastidieuse ; sauf le col de la Gasse-D£serte, ils s'indiquent 
d'ailleurs fort mal et n'ont pas l'apparence de cols classi- 
ques. 

Ind6pendamment des preuves foumies deja, les tradi- 
tions £tablissent que de tout temps les bergers de l'Alpe du 
Villard d'Ar&ne ont communique avec l'Oisans par le col 
du Clot des Cavales. En 1866, j'ai s£journ£ a l'Alpe, et un 
berger qui partait pour TOisans me dit alors que lui et ses 
camarades passaient par ce col que je m'^tonnais de ne 
pas trouver sur ma carte ; le dit berger ajouta que la passe 
etait a droile du Bonnet de la Cavaie; le nom du col est, 
en effet, empruntg a la forme des pics des Cavales, qui 
simulent les oreilles d'une mule. 

Cette ann^e mgme, en 1886, le 17 aotit, alors que, par 
le m£me col, j'accompagnais a la Bdrarde une caravane de 
quinze personnes, nous fftmes tout stupeTaits de voir non 
loin du col un homme surgir dans le brouillard comme 
une apparition, et d^valer au galop a nos c6t£s; c'dtait en- 
core un berger de TAlpe fiddle aux coutumes de sa race ; 
Favant-veille il avait plants la son alpage et ses moutons 
pour aller voir sa famille a Clavans, et il rentrait paisible- 
ment au bercail. 

II me paratt inutile de faire, en vue de relier les tradi- 
tions, des emprunts aux souvenirs de voyage des bota- 
nistes Grenier 1 et Matbonnet, de Tillustre astronome 
Victor Puiseux, et de bien d'autres touristes ; les faits con- 
cernant le col du Clot des Cavales sont bien £tablis. 

Conclusion : Des communications ont exists et persists 

1. Cite dans YEssyi descriptif de VOisans, par Aristide Albert, 1854. 
Cct ouvrage oil d^bordent le mouvement, la jeunesse et le sentiment 
profond de la poesie aJpestre semble etre comme I'aube du Club Alpin. 

M. V. Puiseux franchit le col des Cavales, le 2 aout 1848, avec le 
guide Joseph Rodier (manuscrit de l'auteur, de ma collection). 

Lire dans le Tour da Monde, I860, les admirables remits d'excursion 
d'Ad. Joanne et Eli see Reclus. 

ANKCAIRK DK 1886. 2 



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18 COURSES BT ASCENSIONS. 

au moins depuis la fin du xvn° stecle, sans qu'on remonte 
au del&, entre la valine de la Romanche et celle du V6n6on, 
et c'est uniquement le col du Clot des Cavales qui servail 
de trait d'union. 

II. Passage de Vallouise a la Berarde. — Les archives 
de Saint-Ghristophe citent, avons-nous vu, le col de la 
Temple d&s 1673 ; d'autre part, La Blotttere et plusieurs 
documents indiquent formellement un passage connu et le 
d^signent sous les noms de cols de la Grande-Sagne et de 
Lallefroide ; enfinGhaix precise et dit que lecur^de Vallouise 
passait au Pros de madame Carle et au point dit : Grande- 
Sagne. 

Les cols des Ecrins et de la Pilatte, qui sont de remar- 
quables casse-cou, no sont assurgment pas d£sign£s. De- 
vons-nous mettre aussi hors de cause le col du S3l£, qui 
n'est pas sans presenter quelques difficulty vers la Berarde 
et dont le parcours h travers des glaciers est terribiement 
long?M. Elis6e Reclus 1 , qui doit reproduire un renseigne- 
ment du guide Rodier, dit formellement en parlant du col 
du S313 : « G'^tait par \k que passaient jadis les monta- 
gnards pour se rendre dans la Vallouise. » Le col du S6ld 
a-t-il 6t«5 un deuxi&me point de contact entre les deux val- 
ines? Je n'ai pas rencontre Tombre d'une indication k cet 
6gard, et le doute doit subsister. 

Nous restons en presence de deux cols auxquels on 
accede par le glacier Noir, ceux de Gdte-Rouge* (3,152 m6t.) 
et de la Temple (3,283 m&t.). Lequel des deux est le 
col de la Grande-Sagne des anciens auteurs, et quelle 

1. Itineraire du Dauphint, 1863, p. 197. 

2. Ce nom tout moderne a 6t4 applique au passage par M. Boileau 
de Gastelnau qui le f ran chit le 1" aout 1877 ; cette denomination est 
due a la couleur bien tranche^ d'une pente situee au pied du glacier 
de Cdte-Rouge. — Voir YAnnuaire de la S. T. D. f 1877, p. 74. C'est a 
tort qu'il y est dit que les guides du Brianconnais passerent le col le 
24 juin 1875; sur les indications de M. Duhamel qui les accompagnait, 
ils gTavirent le pic Coolidge et descendirent sur le col de la Temple. 



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LES VOIES ANQENNES DES GLACIERS DU PELYOUX. 19 

solution donner k un int£ressant probl&me historique? 

Le document de Saint-Christophe signale le col de la 
Temple, plusieurs cartes fournissent les cols de Lallefroide 
et de la Grande-Sagne. 

Avant d'aller plus loin, je vais essayer d'^claircir les 
doutes avec des souvenirs personnels d£j& anciens. En 
1866, — les guides n'existaient pas et les touristes n'avaient 
pas encore brouilte les id^es des indigenes, — je me pro- 
menais en Vallouisc avec mon ami Jean Reynaud, le com- 
pagnon tegendaire de Whymper au Pelvoux et k la Pilatte ; 
je m'£levai alors assez haut sur le glacier Noir avec un 
tr&s vieux berger rencontre par hasard au Pr£ de Madame 
Carle. Je iui montrai les sommets qui surgissaient comme 
des forteresses sous nos yeux; il me nomma le « Pelve», 
YAllee-Freyde y et les Ecrans au sujet desquels il me ra- 
conta des histoires anciennesd'accidents dont j'ai eu depuis 
la confirmation ; il ne put mettre de nom sur les sommets 
des crates de B^rarde et du glacier Blanc, si ce n'estsur la 
Barre-Noire ; mais, me montrant le couloir du col de Gdte- 
Roqge, il ajouta : « Ce sont les Sagnes. » 

A c$tte 6poque, je notai tr&s exactement tous ces dires, 
sans me douter que des notes prises, sans idde d'ensemble, 
par l^colier que j'Stais, trouveraient un jour ieur utility. 

Dix ans aprfcs, en 1876, etant arr6t£ k la source inter- 
mittente de Fonlfroide, \k oil s'el&ve le nouveau refuge 
Cezanne, avec plusieurs guides de Vallouise, parmi lesquels 
£taient Jean Gauthier, Reymond et le grand chasseur Bon- 
nataire, je leur demandai quel gtait le beau pic 3,779, non 
nomm£ sur les cartes, qui domine si majestueusement le 
confluent des deux glaciers; tous me r6pondirent que 
c % £Uit la Grande-Sagne. 

Ge nom oublte reparut alors dans mon article de l\An- 
nuaire de 1876 (p. 255) et reprit droit de cite. J'avais 
oubli£ mon berger de 1866 et ses Sagnes, et ne fis aucun 
rapprochement 



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20 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le mot sagne veut dire « Pv6 mar£cageux, marais 1 ». 
Appliqu6 au pic, il ne s'explique gu&re, mais ne se rap- 
porte-t-il pas aux r\6\6s sou vent ramollis, sillonn£s de 
ruisselets, du glacier Noir qui est a une basse altitude, et 
encaisse dans des remparts reflecteurs? 

Quoi qu'il en soit, le vieux berger avait 616 trfcs aflirma- 
tif, et on sait avec quelle persistance les bergers, qui sont 
d'ailleurs chasseurs ou grands amis des chasseurs, se trans- 
mettent les noms ; ils nomment m&me des points 6\e\6s 
des glaciers, les connaissent pour y avoir poursuivi folle- 
ment le chamois bless£, ou y avoir 6t6 chercher les mou- 
tons aflblds par la temp&te. Qui n'a remarquS que les 
tnoindres recoins inutilisgs de la montagne ont leurs noms 
inconnus du vulgaire. Quel touriste observateur chassant 
ou voyageant famili&rement avec lez gens du pays n'a fait 
a cet £gard d'int6ressantes re marques? 

Les renseignements puis6s dans La Blottiere et Ghaix se 
trouvent bien confirms. Consid£rons encore : 

1° Que le passage et le nom de la Temple etaient m6me 
en 1874 inconnus en Vallouise, bien que vers 1830 Engil- 
berge ait passe a la B^rarde avec un ing&iieur que je crois 
£tre Aristide Bdrard ; 

2° Que le chemin dudit col apparatt tr&s mal et se perd 
au-dessus du glacier Noir dans des rochers escarp^s en 
apparence ; 

3° Qu'il est plus 6\ev6 que le col de Cdte-Rouge ; 

4° Que le col de Cdte-Rouge se dessine de loin comme 
la depression la plus basse, la plus en vue, comme un pas- 
sage forc£, classique'; que son acc&s est extr£mement doux 
jusqu'au couloir final dont la pente est courte et devait 

1. Patois dts Alpes cottiennes, par J.-A. Chabrand et A. de Rochas 
d'Aiglun, 1877, p. 197. 

2. Quand les guides de Saint-Christophe, renvoy^s de VaUouise, 
veulent rentrer rapidement, ils franchissent, m£me etant seuls, le col 
de Cote-Rouge ; c'est le passage le plus facile et le plus court. Gaspard 
m'a confirm^ ces renseignements en 1886. 



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LES VOIES ANC1ENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 21 

Sire presque supprimte quand le glacier n'avait rien perdu 
de son £paisseur; que la descente enfln sur la B^rarde 
est un amusement. 

Rappelons enfin quk la B6rarde, ie col actuel de la Temple 
ne date que de 1844, Spoque k laquelle il fut decouvert par 
Rodier 1 , et qu'un peu plus tard, M. Elis^e Reclus tftant 
arr6t£ sur ledit col, Rodier lui indiqua « au Sud une large 
entaille dans la crfcte de la Temple, que les chamois seuls 
peuvent franchir* et qui est le col de Conte-Faviel »; voiU 
le col de C6te-Rouge bien emplac£ sous une troisteme 
incarnation. 

Mon collogue M. Henri Duhamel transcrit 3 en passant 
quelques lignes de l'ouvrage de Chaix, sans y insister; 
mais il a pris le soin de fairc avec les anciens une de ces 
causettes dont le voyageur peut tirer tant de profit, et il 
signale « qu e les anciens de la B£rardc ont gard£ le sou- 
venir de la venue du cur£ de Vallouise qui leur gpargnait 
un fameux derangement le dimanche, celui d'aller k Saint- 
Ghristophe pour entendre la messe; le passage serait au- 
jourd'hui plus difficile k cause de l^norme diminution des 
glaciers ». 

Je n'ai trouvS personneilement, h la B^rarde, qu'une 
vague confirmation du fait. En 1878, j'ai sdjournd dans la 
valine du V^ndon les 22, 23 et 24 avril 4 , k une dpoque oil 

i. Voir : !° le Tour du monde, ann4e i860; 2° YItinfraire du Dau- 
phini, par Ad. Joanne, 1863, p. 194. 

En 1845, le col de la Temple fut franchi le 13 aout par les docteurs 
Fairreet Cbauveau; puis le 16 aout par M. Jourdan, doyqp de la Fa 
culte des sciences de Lyon, « qui 6tudia alors le regime des glaciers et 
la ge*ologie de cette region ». Dans une stance de la Section lyonnaise, 
le 3 dlcembre 1878, M. Louis Vignet a exhume au sujet de ces courses 
des documents remarquables qui ont Ite* recueillis par le Courrier de 
Lyon* 

2. Cette affirmation ne tient pas debout; dans les rochers, partout 
oil le chamois passe, l'homme passe ; e'est un dicton montagnard dont 
la reciproque n'est pas vraie. 

3. Annuaire du Club Alpin Fran$ais, 1884, p. 64. 

4. Tous les ans entre mars et avril, je faisais autrefois un voyage 



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22 COURSES ET ASCENSIONS. 

les montagnards, rassembtes au coin du feu, ont le loisir de 
bavarder, et, 3tant au repos chez Rodier, je mis la conver- 
sation sur le curd voyageur ; Fami Gaspard, qui avait perdu 
la veille une fille de dix ans, 6tait triste, et ne savait rien, 
Roderon pas davantage; le p6re Rodier 1 se creusait la tfcte 
et la mdmoire ne revenait pas ; seul un plus ancien encore 
s'dtait 6cri6 aussitdt, en parlant du curd, qu'il en avail 
commeune idee. Je ne dois pas nggliger de mentionner que 
M. Meyer, curd de la Pisse, ne croit pas k l'authenticitd de 
la tradition, tout en reconnaissant sa persistance. 

Les auteurs anciens attribuent la fermeture des passes 
& l'extension des glaciers; il est, au contraire, bien certain 
que les difficulty qui ont fait ndgliger les cols sont dues h 
la diminution des glaces. 

11 rdsulte, en effet, des extraits citds plus haut et de plu- 
sieurs autres rappelds par M. Ch. Rabot, que, m6me avant 
Bourcet, les glaciers de Pelvoux avaient une formidable 
expansion; aujourd'hui encore on reconstitue sans peine 
leurs limites. Le glacier Noir porlait alors une nappe su- 
perbe et propre de ndvds, comme le plateau supdrieur du 
glacier Blanc actuel ; il ne prdsentait que les dtroites cre- 
vasses de nos jours. En outre les deux glaciers ' arrivaient 

dans les Alpes; c'est ainsi qu'en 1876, je suis alle" d'Annecy a pied a 
Zermatt par les montagnes; en 1877, dans le Brianconnais; en 1878, 
dans rOisans ; en 1879, dans la Mateysine, le Valbonnais, le Valjouffrey 
et le Valsenestre, etc. On a beau coup mddit des courses d'hiver; pour 
raon compte, j'ai garde* de ces excursions solitaires faites a la veille du 
printemps }es plus p£n4trants et los plus utiles souvenirs. 

1. En 1886, en arrivant a la Berarde, j'ai eu le chagrin de ne plus 
retrouver le bon papa Joseph Rodier dont j'appris le ddces, a I'age de 
quatre-vingt-dix ans. Je veux esp£rer qu' une notice splciale sera.con- 
sacr4e a la m^moire du vieux montagnard dont les [touristes ont garde 
un si affectueux souvenir, et qui fut pour son epoque un guide remar- 
quable. 

2. En 1855, les deux glaciers se confondaient encore ; M. Tournier en fit 
alors un dessin. 11 a rappele* ce souvenir au Congres de Briancon : « Je 
« pourrais montrer dans un vieil album un dessin repr4sentant la 
« jonction du glacier Noir et du glacier Blanc, se repandant alors sur 



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LES V0IES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 23 

en pente insensible jusqu'u la belle moraine frontaie de 
Fontfroide ; ce qui le prouve,c'est que lesmSl&zes rabougris 
de la moraine n'ont gu&re plus de deux cents ans ; le plus 
gros du bosquet, situ6 au pied du glacier Noir, fut, malgr6 
ma defense, abattu par les charpentiers du premier refuge 
Cezanne; ils lui assignment Vkge precis de deux cents ans. 
L'acc&s du col de Gdte-Rouge par le glacier Noir 6tait done 
jusqu'en haut prompt et stir. 

Conclusion : Des communications existaient dans des 
temps recul^s entre la Valiouise et l'Oisans, et elies s'effec- 
tuaient probablement par le col de C6te-Rouge, qui s'appe- 
lait indiflferemment col des Grandes-Sagnes, de Laliefroide 
ou de Combe-Faviel. 

Une derni&re et int£ressante question se pr6sente, rela- 
tive aux passages anciens. Quels hommes se risquaient 
ainsi k travers d'immenses glaciers et dans quel but? Nous 
avons vu le cur6 qui allait dire la messe & la BSrarde, les 
bergers qui vont visiter leurs families, les botanistes et les 
gSologues acharn£s k la recherche des plantes et des 
roches; on doit citer aussi les chasseurs de chamois, les 
chercheurs de tr£sors, les contrebandiers, peut-6tre les 
Vaudois persecutes. Mais les relations de commerce, 
comme aussi les liens possibles de parents entre les habi- 
tants de valines opposes, doivent entrer en iigne de compte. 
Ce ne sont \k que des hypotheses sur lesqueiles le jour se 
fera certainement ; bornons-nous k rappeler que dans tout 

« lePre* de Madame Carle et y formant une grande voute de glace aussi 
« belle que celle de l'Arveyron; cette vue surprendrait agreableuient 
n ceux qui ne connaissent ces glaciers que dans leur Itat de retraite. » 
Durance du 12 de*cembre 1886. 

Vers la meme epoque, il s'e*tait forme' au point de jonction un magtri- 
fique Jac dont le brusque videment produisit une inondation terrible. 
En 1866 et en 1874, j'ai encore vu les deux glaciers re*unis; en 1876, 
l'union se'culaire du Blanc et du Noir e*tait brisee. En 1886, on descend, 
du Refuge Tuckett, de plusieurs metres sur le glacier Blanc, la oil on 
faisait naguere une petite ascension. 



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24 COURSES ET ASCENSIONS. 

montagnard il y a, profond£ment enracin6, l'esprit de mi- 
gration et Tamour des aventures. 

Noire revue est terminGe; il ne nous reste, apr&s avoir 
apportS notre pierre k r&lifice, qu'& terminer modestement 
comme M. Charles Rabot et k demander avec lui que les in- 
vestigations soient poursuivies, que les archives commu- 
nales, dSpartementales, paroissiales et particuli&res soient 
explores plus k fond ; nous avouons d'ailleurs n'avoir pas 
compulse tous les ouvrages connus. 

Cette 6tude sera, je Tesp&re, reprise avec fruit par 4es 
Audits du Dauphin6, MM. Ghaper, Aristide Albert, le 
D r Chabrand, de Rochas d'Aiglun, l'abbS Paul Guil- 
laume, etc., et peut-6tre par des officiers en position 
de lout lire. L'histoire de nos aieux dans les Alpes an- 
ciennes n'est pas encore Gcrite entidrement, et bien des 
points obscurs que j'ai cites a la voltfe, touchant k This- 
toire,& la g£ographie et k Tarch^ologie, mSritent d'eveiller 
l'attention. 



III. — DE LA BtRARDE A V I L L E • V A LLO U I S E 
PAR LE COL DE COTE R0U6E (3,152 met.) 

J'ai dit, au debut de la modeste 6tude qui pr6c&de, qu'a- 
vant de la mettre & jour j'avais franchi cette ann£e deux 
passages anciens qui m'int6ressaient tout spScialement ; il 
me parait utile de joindre aux recherches historiques les 
notes br&ves du voyageur. 

Le 30 juillet 1886, je me rendais seul de Bourg d'Oisans k 
la BSrarde, par une belle journtfe, lorsque je lis la rencontre 
de mon ami Paul Moisson qu'accompagnait Ph. Vincent, un 
brave guide qui m'avait d6j& conduit sur l'Olan. lis m'ap- 
prirent que tous les guides et porteurs de la valine Staient 
en route ou retenus ; mais en voyant ma mine confuse, 
Moisson m'abandonna aussitdt Vincent et me prGta obli- 



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LES VOIES ANCIENNES DBS GLACIERS DU PELVOUX. 25 

geamment une corde; il voulut m£me me remettre un 
effirayant bagage photographique quejerefusai £nergique- 
ment. 

A Saint-Ghristophe, ou je dejeunai, un autre obligeant 
coll&gue, M. Dethou, me c6da un puissant porteur de la 
Grave, Jules Mathon, et, mon imprevoyance 6tant ainsi r6- 
par6e, je gagnai la BGrarde. 

Apr&s avoir admird en detail le superbe h6tel que Ro- 
deron ach&ve pour le compte de la Soctete des Touristes 
du Dauphintf, et revu tous les amis du hameau, je passai 
une agrSable soiree avec M. Regnier, qui avait ravitaill£ le 
chalet Rodier de comestibles inconnus dans la valine, et les 
deux Gaspard qui attendaient, pour faire la Meije avec 
M. Regnier, un beau jour qui ne devait pas luire. 

Lelendemain 31, quand Vincent me r^veilla, il pleuvait 
et le vent faisait rage ; ce n'Stait pas le compte de M. Re- 
gnier, ni le mien non plus, mais le col de Cdte-Rouge n'est 
pas la Meije, et, comme j'tHais attendu h Briancon le soir 
m&me, nous nous mimes en route k 4 heures. 

A 5 h., nous prenions un coup de feu dans la hutte 
neuve du berger de la Pilatte, et & 5 h. 20 min., aprfcs un 
detour, nous visitions le beau refuge de Carrelet. 

II pleut et grfcle quelque peu f mais le sen tier est excel- 
lent, les pelouses fralches, et il y a plaisir k voir persister 
les pins rabougris du temps de Villars. 

Gaspard m'avait donne la veille les renseignements utiles, 
car ni mes guides ni moi nc connaissions le passage, et il 
m'avait conseille d'aller prendre la C6te-Rouge qui est h la 
base de la rive gauche du glacier, de traverser le premier 
plateau, et de refnonter ensuite la rive droite, puis le gla- 
cier jusquau col. Mais je ne tardai pas k m'embarquer, sur 
le flanc de la valine, dans des speculations perfides; tt- 
tin^raire de Gaspard, qui est le meilleur, se trouva d&aiss* 5 , 
et Tascension se fit par la rive droite du glacier de C6te- 
Rouge 



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£6 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ce glacier nous apparalt bient6t avec un front de s£racs 
de toute magnificence, des crevasses profondes et enche- 
vfclr^es k plaisir, et je reste surpris de remarquer que ce 
beau passage n'a pas encore <H<5 dtfcrit. Pr&s de nous, 
I'Ailefroide dresse ses escarpements et ses couloirs de 
glace ; nous la voyons se diviser en une infinite d'aiguilles 
d'altitudes varices, entrecoup^es de fentes profondes oh il 
nous semble voir des routes futures. 

Ghemin faisant et toujours en remontant la rive droite 
au-dessus du glacier, k travers des 6boulis pas trop d£sa- 
gr£ables, on rencontre une succession de petites grottes 
tr£s rSjouissantes, abris naturels contre le vent et contre la 
neigequi s'est mise k tomber; les brouillards vont et vien- 
nent. Toutes les balmes sont successivement scrutSes, car, 
p£n6tr6 de mon sujet, j'ai Hdtfe saugrenue de r6ver k des 
d^couvertes pr6historiques. 

A 8 h., nous d£jeunons, bien abrit^s dans une vaste et 
derni&re caverne. Les sSracs dgtonnent vers le glacier de 
la Temple qui nous est cach£, mais rien ne remue autour 
de nous. 

Le voyage se poursuit ensuite k travers les rhododen- 
drons, les derniers genevriers et toute une belle flore epa- 
nouie que la neige commence k recouvrir. A 9 h. 25 min. 
on entre enfin sur le glacier au point ou commencent de 
bonnes et longues pentes de n6vg, d'une inclinaison gdn£- 
ralement mod6r£e; rien ne nous invite k prendre la corde, 
et k 41 h. nous abordons le col qui s'ouvre en entaille pro- 
fonde entre la base m6me de l'Ailefroide et la svelte aiguille 
de Cdte-Rouge. 

Le col a la forme d'une Stroite arfcte, longue de trente 
metres environ; la neige fralche recouvre les traces des 
passages dejii anciens de nos pr£d£cesseurs ; seules, les 
cartes de MM. Baker et Gabett s'y trouvent encore. 

D&s notre arriv^e, les brumes ont envahi les montagnes, 
et nous ne pouvons relever le panorama, qui doit diffSrer 



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LES VOIKS ANCIENNB8 DES GLACIERS DU PELV0UX. 27 

peu de celui de la Temple ; TobiI peut cependant s'arrfcter 
un instant sur une vue de detail unique, l'enfllade en proOl 
des gtonnantes murailles de la chalne du Pelvoux. 

Le couloir qui plonge dans le glacier Noir n'est pas long, 
mais son aspect est bien r£barbatif. et il est prudent de faire 
une cord^e; nous nous apercevons tout de suite, en effet, 
que le n6v6 n'est pas ramolli et que Vincent devra ouvrir 
le chemin de la descente k coups de piolet, pendant que 
Mathon veillera k Tarri&re. 

Le vent nous glace, la neige tombe k flocons dpais ; par 
intervalles des brouillards condenses nous enveloppent et 
Mathon doit prendre le soin de profiterd'une Sclaircie pour 
lancer des pierres et dessiner ainsi notre route ; il s'agit de 
ne pas manquer le pont unique oil la bergschrund, qui est 
ouvertecette annee, pourra fctre franchie. 

Cent cinquante marches furent creusSes, et on mit une 
heure vingt minutes k descendre le couloir qui, en temps 
ordinaire et surtout en venant de Vallouise, doit se faire 
tambour battant. L'Ailefroide heureusement ne nous en- 
voya pas un seul obus, bien qu'il y etit de ce c6t6 quelques 
sujets d'inquiStude. 

La traversde du glacier Noir n'est qu'un jeu, malgrS Ta- 
bondance des petiles crevasses et la pluie diluvienne qui 
nous fait regretter la neige; mais les sales moraines de 
la base sont pttaibles k descendre, et & 3 h. seulement 
nous entrions au refuge Cezanne, tout battant neuf, rempli 
de monde, et ou un bon feu dtait allumg. Apr&s nous &tre 
sechSs k loisir, apr&s avoir emprunt£ — c'Stait la journ^e 
des emprunts — un caoutchouc h Reymond, des parapluies 
aux demoiselles des Claux venues pour donner aux brebis 
le sel du samedi, nous arrivions de bonne heure k Ville- 
Vallouise oil l'hdtel des Ecrins nous ouvrait sa porte amie 
et sa collection de tr&s amples vfctements de rechange. 

L'dloge du bon Philomen Vincent n'est pas & refaire. 
Jules Mathon, que j'ai £t6 charmd de voir & l'oeuvre cette 



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28 COURSES ET ASCENSIONS. 

annt*e, est un aimable et intelligent compagnon, taill£ en 
hercule, d'une solidity et (Tune prudence remarquables ; il 
a l'amour de son metier, et ne tardera pas k prendre place 
au premier rang. 

La course du col de Gdte-Rouge est attrayante au plus 
haut point; elle constitue d'ailleurs le trajet le plus court et 
le moins difficile entrc Vallouise et la Berarde, et je suis 
(Honn6 qu'elle soit encore presque inconnue. Nous con- 
seillerons aux touristes qui, comme nous, aiment mieux 
faire en remonte les couloirs de neige et les moraines ou 
se brisent les jambes, de partir du refuge Cezanne. 

index des distances (sans haltes). 

Monte© : de la Berarde au refuge du Carrelet. . . 1 h. 20jnin. 

du refuge au col 5 heures 

Descente : du col au refuge Cezanne 3 heures 

REVUE ALPINE 

1 M ascension, 1« aout 1877. — M. E. Boileau de Castelnau et les 
deux Gaspard. De Vallouise a la Berarde. 

2«, 11 septerobre 1877. — MM. Ogier et Taupin, avec le guide Des- 
plants. De Vallouise a la Berarde. 

3«, 18 juillet 1878. — M. Coolidge avec les deux Aimer. Dc la Be- 
rarde a Vallouise ; premier passage dans ce sens. 

4«, 28 aout 1880. — M. Henri Duhamel. Guide : Gaspard pere. De la 
Berarde au col. 

5o, 11 aout 1881. — MM. W. Baker et W. E. Gabett. Guides: Pol- 
linger et Lochmatter. Du refuge Cezanne au col. 

6«, 31 juillet 1886. — M. Paul Guillemin. Guides : Philomen Vincent 
et Jules Mathon. De la Berarde a Ville- Vallouise. 



IV. — DE BRIANQON A LA BERARDE 
PAR LE COL DU CLOT DES CAVALES 1 1(3128 met.) 

Nous sommes au 16 aotit.Les IStes du Congrfcs de Brian- 
Qon sc sont d<*rouldes] avec un dclat inconnu dans lejpays, 

1. Voir : 1<> Carle photographiquc du massif du Pelvoux, par PauL 



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LES VOIES ANC1BNNES DES GLACIERS DU PELYOUX. 29 

dans la splendeur sauvage ou douce des Alpes nouvelles 
et les harmonies inoubliables dune succession de belles 
journ^es. 

Les derni&res fanfares du bal ofOciel r^sonnent encore 
que d^jci les caravanes s'organisent p£niblement pour le 
depart ; les pauvres commissaires luttent contre leur propre 
fatigue, k la recherche de touristes endormis, de voitures 
£gar6es, de conducteurs disparus. 

Trois caravanes doivent converger vers la Iterarde. La 
premiere, dirigge par A. Ghabrand et H. Ferrand, couchera 
au refuge Cezanne et franchira le col de la Temple; la 
deuxifeme, avec Duhamel et J. Lemercier, ira k la Grave, 
pour de \k passer le col de la Lauze; la troisi&me entin 
campera k TAlpe et prendra par le col des Gavales ; Sal- 
vador de Quatrefages en est le commissaire, et je le double 
tout naturellement. 

Lentement les voitures se mettent en route, apr^s avoir 
embarqu£ cinquante alpinistes de choix. A midi, les gour- 
mands ddjeunent au Mondtier, chez lzoard ; les autres out 
pouss£ jusqu'au Lautaret, et m6me jusqu'a la Grave oil le 
capitaine lzoard et M. Jugc ont prepare une brillante re- 
ception. 

A l'hospice du Lautaret, qui est maintenant tenu d'une 
faoon remarquable, nous compldtons les vivres, et la bande 
du col des Cavales se met en route, toute fi&re de compter 
dans ses rangs deux charmantes dames dont la vaillance 
fera rougir plus dun ancien. Nous sommes quinze au total : 
M. et M me Salome, M. et M me Gabet, Charles Durier, Raba- 
roust, Gandoulf , Salvador de Quatrefages et Guillemin ; six 

Guillbuis; 2° Esquisse de la Meije et de la Grande-Ruine, par H. Du- 
aamkl, publico en 1879, avec la date de 1878 ; 3° Carte de la Meije, 
par H. Duhambl, Annuaire de 1885; 4« Annuaire de 1876, p. 250 : la 
gravure donne Roche-Meane, le col de la Grande-Ruine, les Tetes des 
Cavales. et la direction du col; 5° Annuaire de 1881, p. 120, le dessin 
represent© les Tetes des Cavales, et a leur base, a droite, la petite 
echancrure du col ouverte dans le glacier. 



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30 COURSES ET ASCENSIONS. 

guides et porteurs : les trois Pic, — lcs tropiques, dit Du- 
rier, avec lequel on ne s'ennuie pas en chemin, — le g£ant 
Jules Mathon, ddja nommd, Romain Mathon et Claude 
S^onnet. 

Le soleil baisse quand nous quittons l'hospice; il s'agit 
de gagner lAlpe par les hauteurs de la Romanche; mais la 
marche est si agr6able et si lente k travers les prairies 
^paisses, en face de la Meije et des glaciers qui flamboient 
aux lueurs du couchant, que la nuit est tomb£e k l'instant 
oil se presence le passage dangereux des Ardoisi&res ; Pic 
ordonne alors la descente sar le torrent; c'est une course 
non prgvue qui va nous casser les jaoahes i tous et semer 
des germes passagers de mauvaise humeur. 

Le sentier ordinaire est rejoint; nous le remontons sons 
un beau clair de lune, et atteignons enfln le refuge de 
l'Alpe, trop petit, h£las! pour une si belle bande. Cinq per- 
sonnes s'gtendent, aprfcs le souper, sur le lit de camp; les 
autres vont dormir dans une hutte ruin£e, ou s'oublient 
pr&s des grands feux de bivouac. 

Le 17 aoftt, apres avoir pris le cafe, nous partons a 
4 h. 15; une brume £paisse nous cache les magnificences 
du plus beau site de la contr£e, et c'est dans un silence 
profond qu'on remonte le vallon du Clot; la marche est 
lente, presque insensible, car les commissaires tiennent a 
ne pas £grener leur caravane. Le torrent est franchi sur un 
pont cyclopia dont rasped excite I'ltonnement ; aux prai- 
ries succ&dent les gboulis, les moraines farites, puis les 
grands n£v£s; avant d'aborder le glacier, dejeuner long et 
joyeux prfcs de la derni&re source; les brouillards viennent 
entre temps nous visiter, mais de fr^quentes ^claircies per- 
mettent de jouir de la sauvagerie des monts voisins, les ci- 
mes multiples etviergesdelaRoche-M^ane, laGrande-Ruine, 
la Meije, qui mettent en presence leurs terribles murailles 
et enGn les beaux sdracs que nous laissons k nos c<M£s. 

A 11 h. on prend la corde; le glacier ne prtfsente pas de 



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LBS YOIES ANCIENNBS DBS GLACIERS DU PELYOUX. 31 

pentes excessives, mais, k cause du froid, le neve est dur, 
et les piolets devront ouvrir quelque cinq cents marches; 
aussi a-t-on tout le temps de se reposer. Durier signale 
dans les crates des Gavales des formes bizarres de rochers 
qui font notre joie; ici, c'est un pompier avec sa lance; 
1&, un dragon k cheval, surmonte d'un casque etonnant; 
on a pu d'ailleurs cueillir des plantes rares, ramasser 
des cristaux, et enfin faire la causette avec le berger de 
1'Alpe dont j'ai parte plus haut et qui a surgi dans la brume 
non loin du col. 

Le col n'est atteint quk midi, et nous offrons k nos cotou- 
risteSy dans une longue sieste bien m^ritee, les flacons de 
china et de genepy, qui ont resiste aux assauts. La tempe- 
rature est douce, le panorama, voite en partie, reste inte- 
ressant, et notre admiration se reporte to uj ours sur la pre- 
miere aiguille des Gavales ;j 'ignore si elle a etegravie,mais 
je n'en connais pas d'apparence plus inaccessible, vue de 
ce cdte. 

Leretour des broufllards nous force enQn & quitter le bel- 
vedere oil nous etions si heureux. Avec une caravane or- 
dinaire, la descente n'a rien d'anormal ; toutefois elle pre- 
sente au debut un detestable couloir od les pierres s'ecrou- 
lent en masse; aussi faut-il detacher les cordes, et faire 
passer les voyageurs successivement jusqu'au contour d'un 
avancement de rochers. On descend ensuite de beaux 
neves; la pluie survient, et le voyage se poursuit, long, 
monotone, inquietant parfois; mais les guides se multiplient 
et font face k toutes les necessites. 

Nous voici dans le val des Etan^ons, sinistre et desole, 
seme d'efl'royables chausse-trapes ; la pluie persiste, cha- 
cun se disperse et trotte k sa fantaisie; Salvador profite de 
sa liberte pour glisser sur Tetroite planche qui est jetee sur le 
le torrent et disparattre dans le gouffre ; mais ce n'est qu'& 
Ja Berarde que nous apprendrons ce terrible incident. Sal- 
vador, quoiquc fortement contusionne k la jambe, a pu se 



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32 COURSES ET ASCENSIONS. 

tirer d'aflaire tout seul, et le lendemain un berger, temoin 
de la chute, lui rapportera son petit piolet des grandes 
batailles rep^che apr&s de longues recherches. 

Gette fatigante journde est vite oublide k la B^rarde ou 
toutes les caravanes sont arrives & bon port, sans avoir, 
m&me celle de la Lauze, perdu un seul homme. Nous allons 
nous reposer d&icieusement en inaugurant, dans une f<He 
intime et charmante, le magniflque h6tel alpin qui se dresse 
k Tentr^e des glaciers, dans Tancien « bout du monde » de 
TOisans. 

La traversde du col des Gavales, faite en partant de TAlpe, 
est courte et relativement facile, mais la descente sur les 
Etancons est fort rude. Toutefois, comme il importe sur- 
tout aux touristes de trouver, apr6s les fatigues, un bon gite, 
il vaudra mieux continuer k partir de la Grave et de l'Alpe, 
pour aboutir k la B^rarde dont Th6tel sera ouvert en 1887. 

Un dernier mot. La course du col des Gavales est donnge 
par quelques alpinistes comme facile ; je m'dl&ve de nou- 
veau contre ce dangereux qualificatif dont Tabus prend des 
proportions d^plorables. Les r&iacteurs ^minents du Guide 
Joanne ont bien jugd le massif du Pelvoux, quand ils ont 
citd comme « difQcilcs et dangereuses » la plupart des 
courses. Plus je vais, et plus je m'aper^ois qu'en appr£- 
ciant les dangers d'une excursion k travers les glaciers et 
les rochers, il faut parler pour le plus grand nombre, sinon 
on arrive k faire confondre un col muletier avec les pas- 
sages ou le danger n'apparait pas, mais ou il est de tous 
les instants; dans ces conditions, un pays est rapidement 
mis k Findex par les visiteurs disappoints. 

V. — ASCENSION DE LA BAR RE DES CCRINS (4,103 h£t.) 
PAR LARtTE OCCIDENTALE. 

Les pages qui pr£c&dent sont consacr^es k T6tudes des 
voies anciennes des glaciers du Pelvoux ; je ne veux pas 



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LES V0IES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELYOUX. 33 

en s£parer le recit d'une ascension k la Barre des Ecrins, 
quia fait ggalement partiede ma campagnealpestrede 1886. 
Dans le courant d'aoftt, quelques-uns des commissaires 
du congr£s de Briangon, un peu etourdis par les travaux 
prSparatoires, commemjaient & maugreer; le docteur Va- 
gnat intervint aiors, lit atteler sa victoria, et, grand partisan 
de la medecine derivative, nous emmenak Ville-Vallouise; 
il pouvait y avoir consultation, car un medecin-major 
du 22 e ,M. Durriez, nous accompagnait. Le programme com- 
portait uniquement I'ascension du Pelvoux. 
v Une fois nos provisions faites k l'hdtel des Ecrins, et les 
esprits etant exaltes par un bon dejeuner, nous cheminions 
entre Ville et les Glaux Iorsqu un revirement encore inex- 
plique se produisit dans le programme. Deux de nos com- 
pagnons, le docteur Durriez et Antoine Challier, qui n'a- 
vaient jamais mis les pieds sur un glacier, ni vu un piolet, 
nim&me fait une veritable ascension, se prirent subitement 
d'amour pour la Barre des Ecrins ; les deux guides Estienne 
devinrent rayonnants, et je m'empressai de mettre aux 
voix Taccroc au programme; il fut vote, malgre les protes- 
tations indigndes de Vagnat, qui se r£signa cependant k 
nous accompagner jusqu'au col des Ecrins. Le porteur 
Jean Semiond fut aiors adjoint aux deux Estienne, et nous 
parttmes sans remarquer que notre corde, suffisante pour 
le Pelvoux, ne Tetait plus pour les Ecrins; on put heureu- 
sement en trouver une autre au refuge Tuckett. 

La journ£e etait superbe ; on remonta en fl&nant la deii- 
cieuse valine d'Ailefroide, puis, apr£s une halte au refuge 
Cezanne, on prit la direction du refuge Tuckett par un 
itineraire nouveau. Les ouvriers du refuge ont dft, en effet, 
pour faire les transports, creer sur la rive gauche un sen- 
tier raide, mais stir, qui, parle ravin des Gombasses, aboutit 
k Tarete des Paveoux, a une demi-heure du refuge ; la duree 
de I'ascension est exactement d'une heure et demie depuis 
le Pre de Madame Carle. 

ANNDAIRB DB 1856. 3 



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34 COURSES ET ASCENSIONS. 

La nuit n'6tait pas encore venue ^notre arriv£e, et, comme 
le refuge avait 6t6 entterement termini lejour m&me, nous 
etimes le temps d'admirer la note bizarre que jette sur le 
fond des s6racs le nouveau mode de construction imaging 
par Alphonse Chancel. Le refuge ressemble k un immense 
sarcophage, sans toit, k d6me rond ; c'est un vrai monolithe 
voiitS fait en pierre et ciment hydraulique k prise rapide, 
un roc de taille k braver tous les Pigments de destruction. 

Le souper d'inauguration fut joyeux entre tous et se 
prolongea tr&s avant dans la nuit, aupr&s des grands feux 
de genSvriers. Le refuge est tr&s chaud, et bien que le 
materiel manquat, — la Section de Briancon n'a plus un 
centime mfcme pour acheter une couverture, — on dormit 
bien sur le vaste lit de camp. 

Le refuge est construit a c6td du creux de rocher qui 
servait d'abri; il est muni d'une porte et d'une fenfctre 
doubles, et peut facilement contenir vingt personnes; la 
belle source de Tuckett chante toujours a quelques pas. 
Sur le registre, j'ai relevS la note suivante qui constitue un 
document alpin : « L'entrepreneur Borel a commence les 
travaux le 10 juillet 1886 avec dix ouvriers. Le 23 une bat- 
terie d'artillerie et le 14* bataillon de chasseurs k pied 
ont tir6 du Pr6 de Madame Carle plusieurs coups de canon 
sur le glacier Blanc ; un obus a pass6 juste au-dessus du re- 
fuge. Fin des travaux, 31 juillet. » 

Le dimanche 8 aoftt, nous ettions debout a 3 h. du matin; 
aprfcs une mont£e fort lente, le col des Ecrins 6tait atteint 
k 6 h. 40, et a 8 h. seulement, apr&s le dejeuner, nous re- 
prenions la corde en laissant Vagnat en t6te a t6te avec la 
flore et les rochers du col. 

Les pentes (Haient bonnes, les ponts larges et 6pais, les 
n6v6s a point; nous avions en perspective une longue et 
belle journde, et on put k loisir faire des photographies et 
admirer des seracs qui sont la merveille du massif tout 
entier. Durriez et Challier dtaient ravis, et quelque peu 



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LES VOIES ANCIENNES DBS GLACIERS DU PELYOUX. 37 

6mus par la magnificence du mena^ant tableau qui s'offrait 
k eux pour leur d6but. 

La bergschrund fut en vue k midi ; sans hSsiter, Estienne 
Pierre, qui connalt k fond sa montagne et voyait Tinexpg- 
rience de deux de ses touristes, prit le parti d'abr^ger la 
dur£e de Tascension dans les pentes de glace et se dirigea 
tr&s au loin, en longeant le bord de la crevasse, vers le Ddme 
de neige, en visant un point tr&s bas de l'arfcte. Pour la 
premiere fois 6tait ainsi repris enti&rement k la montee le 
chemin de l'ar£te occidentale suivi par Whymper k la des- 
cente. 

La bergschrund fut franchie sans peine, un escalier en 
biais fut ouvert dans un excellent n£ve, et k peine une heure 
plus tard nous nous trouvions sur l'arGte. Ici la vue du 
terrible & pic surplombant du glacier du Vallon fatigua 
Challier, qui dut s'arr&ter un peu avant le pic Lory. Je dis le 
pic Lory, quoi qu'il me soit difficile de comprendre comment 
on a pu cr6er une montagne avec un petit ressaut de Tar&te 
mGme des Ecrins, et ne pas glorifier mieux le nom de 
mon maltre illustre et v£n6r6. 

Que dire de Tar6te elle-m£me? Elle a une apparence for- 
midable, mais il y a bien peu de verglas, le rocher n'est 
pas trop mauvais, et, avec l'aide des guides, on s'habitue 
peu k peu k circuler sur ce v6ritable rebord d'un cbapeau 
gigantesque. 

A 2 h. le sommet de la Barre des Ecrins dtait conquis, 
etnous 6tions tout k la joie de voir enfin notre cher massif 
du Pelvoux entierement sous nos pieds. Durriez, sur le- 
quel je comptais le moins, dtait seul au but avec moi, et 
nous arrivions sans la moindre fatigue, bien disposes k 
jouir d'un panorama dont la prodigieuse Vendue 6tonne 
toujours, bien qu'il soit noy6 dans un ensemble un peu 
monotone et fuyant, sans details frappants ou se reposent 
les yeux. 
Dans un rayon de 500 kilom., pas un nuage ne faisait 



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38 COURSES ET ASCENSIONS. 

tache dans rimmensitd; les tons bleus du ciel Staient d'une 
profondeur id6ale, et des milliers de montagnes surgissaient 
dans une atmosphere transparente et douce. Autour de 
nous s'entassaient, rapproch^es k les toucher de la main, 
cinquante cimes g^antes dont une seule, isotee, suffirait k 
la gloire d'un pays, et Tunique vue des crates des Bans et 
du Sirac, superposSes et enchev6tr6es d'une admirable fa- 
gon,nous ravissait etnous faisaitoublier la fuite des heures. 

Un cdne de neige etroit recouvre le sommet, et me per- 
met d'installer tant bien que mal mon appareil photogra- 
phique que SSmiond a eu la patience de transporter ; malgrd 
la violence du vent, les vues obtenues devaient Gtre passa- 
blement r^ussies. En descendant de quelques pas vers le 
glacier Blanc, on trouve du reste place pour s'asseoir, et 
£chapper ainsi en partie h la fascination des gouflres sans 
rivaux qui s'ouvrent sous les pieds. 

II est 3 h. 10 min. quand nous repartons; apr&s le pic 
Lory nous retrouvons Ghallier qui n'est pas complement 
remis, mais qui se conduira bravement. Plus loin,je m'ar- 
r6te k examiner une coupure de TarGte que j'avais mal vue 
en montant; c'est bien le fameux passage d^chancrure 
dessinS par Whymper; les blocs mobiles ont en partie dis- 
paru, mais Tentaille est toujours aussi profonde et terrible 
k voir, et, en ce point, l^paisseur de la montagne se r6duit 
k celle d'une galette feuillet£e. 

La descente de la bonne et courte cdte de i\6\6 s'opdra 
sans trop d'embarras, et, la bergschrund 6tant franchie, 
nous ne limes qu'un saut jusqu'au col des Ecrins ou Vagnat 
faisait bonne garde. 

La une surprise nous attendait. Le docteur Vagnat nous 
raconta qu'il avait entendu nos conversations depuis le 
moment oil nous avions abord6 1'argte jusque sur le sommet 
m6me. Notre stupefaction £tait grande, et nous crimes k 
une plaisanterie ; mais Vagnat ne riait pas, et il nous r£p£ta 
point par point tout ce qui s*6tait dit. 



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LES YOIES ANCIENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 39 

Le col des Ecrins est k 3,415 m&t., la Barre k 4,103 m6t.; 
la difference d altitude est done de 688 m6t., et la projec- 
tion horizontale d£passe un kilometre et demi ; de plus, sur 
la cime, dans lair tres rar^fle, nous nous entendions k 
peine parler. Nos voix descendaient done sur les surfaces 
unies du glacier, ou se renforgaient dans les murailles mi- 
crophoniques des s£racs et parvenaient ainsi jusqu'au 
col. 

C'est la premiere fois que cet strange effet d'acoustique 
est signals k la Barre des Ecrins, et je ne veux pas me risquer 
k en donner l'explication scientifique. 

La troupe <Hait ddsormais rassembl£e et en surete, car 
nous n'entendions pas ajouter k nos fatigues la rude des- 
cente sur le refuge glaciaire de Bonne-Pierre, et nous re- 
gagn&mes paisiblement le refuge Tuckett, non sans nous 
6tre attard^s k jouir des splendeurs du soleil couchant, et 
dun Alpengluhn superbe. 

Le lendemain k midi, nous reprenions notre collier k 
Briangon. 

Les appreciations sur l'ascension de la Barre des Ecrins 
varient k Tinfini et varieront encore, tout comme l'dtat si 
changeant de la montagne ; mais on peut donner quelques 
conclusions precises. Ceux qui ne redoutent pas les longs 
et durs escarpements monteront par le Sud ; ceux qui desi- 
rent arriver sans fatigue excessive prendront la face Nord, 
ou Ton se repose pendant que les guides taillent les 
marches, Tar6te dtant d'ailleurs k peu prfcs la m&me pour 
toutes les directions ; mais alors je conseillerai de suivre le 
chemin d'Estienne, si Tannde a 6t6 bonne, de facjon k 
n'avoir pas le temps de se glacer les pieds dans les temps 
froids. 

Je ne parlerai ici de Titin^raire de M. Giissfeldt, par le 
glacier Noir et Tar6te orientale, que pour replacer son 
ascension dans la liste de celles faites par le Sud; M. Giiss- 
feldt na pas mis, en effet, le pied dans la face Nord. 



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40 COURSES ET ASCENSIONS. 

Quant au passage en col de la Barre des Ecrins du Sud 
ail Nord (il reste & faire en sens inverse), il est regards, par 
Gaspard lui-mftme, comme terrible, parce que la descente 
dans les pentes glac^es du Nord n'a pas £te prepare a la 
montie; le jour ou ce tour de force ne sera pas dirigd par 
des guides hors ligne, comme Gaspard, Giroux-L6zin ou les 
Estienne, une expedition finira mal : mon ami Ghabrand 
pourrait en raconter long k ce sujet. 

Un dernier conseil : si vous partez du refuge Tuckett, 
soyez en route 5. 3 h. du matin; si les guides ne vous 
ont pas r^veilld k point et que le temps soit favorable, 
c'est qu'ils n'ont pas l'intention de vous mener au som- 
met; alors ne partez pas, — car il faut avoir pour cette 
ascension une longue journ^e devant soi, — et cong^diez 
vos guides en refusant de les payer : ils ne joueront plus 
k d'autres un tour qui tend k devenir classique. 

Pierre Estienne et Joseph Estienne ont conduit la course 
avec une sagesse, une vigueur et une experience qui 
nYont frappe ; ce sont \k deux merveilleux guides auxquels 
on peut s'abandonner entitlement. Ils ont en plus deux 
qualitds qui font d£faut k beaucoup d'autres guides : ils 
s'attachent k conduire les touristes au but de leur voyage, 
et ils n'encombrent pas les sacs de provisions inutiles, 
dont l'exces oblige k multiplier le nombre des porteurs et 
fait manquer la plupart des ascensions, en m&me temps 
qu'il enfle les notes d'h6tel dans des proportions ridi- 
cules. 

Montee : du refuge Tuckett au col des Ecrins. . . 3 h. 

du col a la bergschrund 2 h. 15 

de la bergschrund a l'arete Ouest .... 1 h. 

de l'arete au sommet i h. 

Descente : du sommet a la bergschrund 1 h. 30 

de la bergschrund au col des Ecrins. . . 1 h. 

du col au refuge Tuckett 2 h. 

Xota. L'ascension proprement dite ne commence qu'au col des Ecrins, 
et les difficult^ ne se prcsentent qu'a partir de la bergschrund. 



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LES YOIES ANCJENNES DES GLACIERS DU PELVOUX. 41 



Revue alpine (V. YAnnuaire de 1882). 

24« ascension, 3 aout 1883. — MM. Brulle et Bazillac. Guides : Pierre 
et Maximin Gaspard et Celestin Passet. Passage en col du Sud au 
Nord. 

25«, 6 aout 1 883. — M.Rougier de Rozier et M"« Marie Sireix. Guides: 
Gaspard pere, Adolphc et Michel Folliguet, A. Favret, J. Burnet, 
C. Clot. Ascension et descente par la face Sml. 

26«, 5 aout 1884. — MM. G. et P. Engelbach. Guides : Pierre et 
Maximin Gaspard. Passage en col du Sud au Nord; ciix-huit heures de 
marche du refuge du Carrelet a la Bcrarde. 

27 e , 16 aout 1884. — MM. Dupuy et Degcombes. Guides : Pierre et 
Maximin Gaspard. Passage en col du Sud au Nord. 

28°, 23 aout 1884. — M. Denys de Champeaux. Guides: Pierro et 
Maximin Gaspard. Passage en col du Sud au Nord. 

29«, 16 juillet 1885. — M. J. Mathieu. Guides : P. Gaspard et H. Rodier. 
Passage en col du Sud au Nord : « Roches du Sud verglassees; le cou- 
loir Whymper a exigc* deux heures. » 

30«, 13 aoiit 1885. — MM. J. de Gouvello, Mon-Rotf et Briant, offt- 
ciers de chasseurs a pied, Purtscheller et Schulz. Guides : Estienne 
Pierre, Estienne Joseph, Jean Semiond, Raymond, et P. -A. Barne*oud. 
Face Nord ; depart du refuge Tuckett. 

31<>, 7 juillet 1886. — MM. A. Chabrand et Ragis. Guides : Gaspard 
pere, M. Gaspard et J.-B. Rodier. Passage on col du Sud au Nord. 

32°, 8 aoiit 1886. — MM. Paul Guillemin et le docteur Durriez. 
Guides : Estienne Pierre, Estienne Joseph, et Jean Semiond. Face 
Nord; depart du refuge Tuckett. 

Paul Glillemix, 

Membre de la Direction Centrale 
du Club Alpin Francai*. 



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II 



ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS 

LA POINTE D'ORNY (3,278 MET.) 

LAIGUILLE DU TOUR (3,542 MftT.) 

LA DENT PARRACI1&E (3,712 MfcT.) 



II est une categoric do touristes que Ton me pardonnera 
de trouver digne d'interet, ayant du souvent my ranger 
moi-mfcme. Jc veux parler des gens presses. 

Si Ton avait le choix, le mieux serait £videmment de 
consacrer aux montagnes des semaines entires de loisir; 
d*61ire domicile dans quelque station £lev£e, oil les pou- 
mons s'acclimatent k Fair des hauteurs, et \h d'attendre, 
pour se lancer dans une entreprise ardue, que toutes les 
conditions favorables soient resumes. 

A qui fait ses debuts dans la carriere, cette marche pru- 
dente doit etre reeommandee. Par elle on evitera les 
excfcs de fatigue, les perils, les deceptions : on jouira des 
plus beaux aspects que puissent ofTrir les cimes. Par elle 
seulement on pourra acquerir le flair, la decision, la per- 
severance, et arriver k se conduire autrement que par les 
yeux des guides. 

Mais un jour vient ou cette methode porte ses fruits. Le 
voyageur, edaire par Inexperience, est devenu capable de 
choisir son itineraire sur la carte ou sur le terrain, de rcc- 
tifler les illusions des sens par le raisonnement. 11 sait dans 
quelle mesure il peut compter sur ses forces ou affronter 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 43 

les intemp^ries. Dfcs lors une autre voie lui est ouverte. 
S'il ne dispose que de quelques jours, il pourra,entre deux 
trains de chemin de fer, tracer le programme dune belle 
ascension et la rgaliser & jour fixe. Ges courses acc£16r6es, 
mal adaptees aux patientes etudes de Tartiste oudu savant, 
mettent en jeu au supreme degr£ l'Snergie du montagnard. 
Biles stimulent son activity, son invention, en le pla^ant 
dans une alternative inflexible : voir et vaincre, ou revenir 
sans rSsultat au point de depart. Elles laissent dans son 
imagination des tableaux d une fralcheur, d'une vivacity 
unique, exempts de cette confusion qui est la suite inevi- 
table d'une trop grande richesse de souvenirs. 

De cette m£daille engageante il ne faut pas dissimuler 
le revers. Les pics ainsi places h portee d'une station de 
chemin de fer ne sont pas nombreux. On devra les cher- 
cher, au point de vue d'un touriste franQais, sur les lignes 
du Monl-Cenis, du Saint-Gothard et du Simplon. Le plus 
sou vent on devra jeter son devolu sur des sommets de 
second ordre, & considGrer Taltitude et la difficult^. On 
pourra y rencontrer d adminicles spectacles, mais cet 
avantage m6me n'est pas assure, car on prgvoit assez mal 
le temps k 5 ou 600 kilometres de distance. 

Nous avons eu recours & cette m£thode expSditive, mon 
frfcre et moi, par necessity plutdt que par gotit. On trouvera, 
dans YAnnuaire de 1884, quelques details sur les pointes 
R£nod et de TEchelle, escalades ainsi k la descente du 
chemin de fer. Deux fois dans Tet6 de 1886 nous avons 
renouvete Texp^rience avec le plus heureux succfcs, sans 
glaner en chemin le moindre incident dramatique. Mais 
cette simplicity m6me de mon r6cit pourra paraltre in- 
structive, et servir d'encouragement&quelques-uns de nos 
collogues, limit£s dans la disposition de leur temps, et d6si- 
reux d'essayer, sur des courses moyennes, leurs forces ou 
leur sagacity. 



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44 COURSES ET ASCENSIONS. 



I 



Le 13 juillet, dans la soiree, je quittai Paris. J'arrivai k 
Martigny le lendemain, aprfes un trajet do vingt heures, 
coup6 d'une agr6able navigation sur le L6man. Mon fr&re 
s'y trouva, (idfcle au rendez-vous, et un moment apr&s 
nous gravissions ensemble les laccts de la Forclaz, sous la 
menace bient6t r£alis6e d'une pluie battante. 

Qu'on ne se Mte pas trop de nous plaindre. La fralcheur 
invitait k la marche, mieux que le soleil brill ant que nous 
aurions pu craindre en cette saison. Lespoir d'une £claircie 
pour le lendemain, le plaisir de picorer des fraises, de 
reposer nos yeux sur la verdure des sapins et des pr6s, 
tout cela soutint notre bonne humeur jusqu'au bout de 
cette mont£e de mille metres. 

L'auberge de la Forclaz est simple et hospitalifcre. Elle a 
le m6rite peu commun de servir de tMe de ligne k un che- 
min de fer. Vous avez bien lu, un chemin de fer, k voie 
£troite, il est vrai, servant a exploiter la glace du Trient. 
Cette voie horizontal & travers une pente cscarp£e semble 
faite pour les paresseux, ou m£me pour les ingambes, 
curieux de voir de prfcs un des plus beaux glaciers de la 
region. Combien peu ccpendant font ce dolour, dans le 
cortdge moutounier qui d6lile quotidiennement vers le 
col de Balme ou la TGte-Noirc? 

Tout en rendant au ciel des actions de graces un peu 
pharisai'ques, nous observons avec quelque souci les som- 
mets blanchis de neige fratche, qui se voilent et se d6cou- 
vrent altcrnativement selon les caprices du vent. De vieux 
m61£zes cramponnes au roc secouent malicieusement sur 
nos tfctes les souvenirs humides de la nuit. Mais la vue 
reste libre autour de nous, point essentiel, car nous avons 
en projet un itin^raire assez compliqu£ : passer sur le ver- 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 45 

sant oriental de la chatne par le sommet dc la Pointe 
d'Orny. 

Ce trajet, admirablement pittoresque, a dtyh fait l'objet 
d'un article insert dans \6cho des Al/jes par notre regrettS 
compatriote Simile Javelle. Guides par le souvenir de ses 
indications, nous n'etimes pas grand mSrite k trouver la 
route. Partis seulement k 7 h. en raison de Tincerti- 
tude du temps, nous avons suivi la rive droite du glacier 
sur des moraines, des gazons ou des lits de neige. A trois 
heures environ de la Forclaz, la situation prend un carac- 
t&re plus s6rieux. Le glacier dresse une falaise de blocs en 
desordre, haute de 300 metres, large de 600. On peut en 
forcer le passage, si mieux on n'aime gravir une pente de 
neige plaquee sur le flanc de la Pointe d'Orny. Gette der- 
ntere voie nous parut plus stire, car, n'Stant que deux, 
nous dSsirions avoir le moins possible affaire aux cre- 
vasses. On n'en est pas quitte cependant, car une berg- 
schrund largement ouverte semble fermer aussi cette 
direction. Le seul banc de neige qui se risque k Tenjamber 
tient de I'Gchelle plutdt que du pont, et ce n'est qu'apr&s 
des sondages minutieux que nous lui confions nos per- 
sonnes. 

Ce mauvais pas franchi (le seul de la journSe), la pente 
de neige s'6tend unie et rapide. Javelle a pris la peine de 
compter le nombre d'6chelons n6cessaires pour en venir & 
bout. II en a trouv6 740. Je m'en rapporte k son calcul les 
yeux ferm6s. Toujours est-il que vers midi nous avions 
trouv6 une installation id£ale sur un Spaulement de ro- 
chers, avec les seracs bien loin sous nos pieds, et devant 
nous le bassin supGrieur du Trient, lac de neige pur et 
splendide, doming par un cercle d' aiguilles granitiques, k 
la coupe fiere, aux tons dor£s. 

La partie 6tait gagnSc, et la fl&nerie & Tordre du jour, 
car nous nations plus qu'iSt une heure de marche de Texcel- 
lente cabane Gtablie sur la rive gauche du glacier d'Orny. 



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46 COURSES ET ASCENSIONS. 

Mais il serait impardonnable de venir jusqu'ici sans rendre 
visite k la pointe qui termine glorieusement au Nord la 
chalne du Mont-Blanc. (Test Taffaire d'une heure si les 
rochers sont, commeaujourd'hui, empatSs de neige fraiche, 
et si Ton ne veut pas risquer une entorse par une hkte 
intempestive. Un faux sommet k depasser, une croupe 
rocheuse k suivre, et nous sommes en haut de la Pointe 
d'Orny, ayant sous nos pieds les inoubliables precipices 
du val d'Arpette. Ce n'est pas la s£v&re nudite des parois 
calcaires, c'est le hSrissement confus des aiguilles cristal- 
lines, et entre elles de vertigineuses glissieres, ou, sous 
l£branlement du moindre caillou, la neige s'engouffre en 
avalanches. 

Nous devrions aussi jouir d'une vue tr&s complete sur 
les deux chalnes lat^rales du Valais. Ce plaisir sera pour 
une autre fois, car la transparence de l'air laisse k d^sirer, 
et des rafales de grdsil alterncnt avec les eflluves ardentes 
du soleil. Vers 3 h. nous nous d^cidons k descendre, et 
de superbes tapis de neige k pente douce nous am&nent 
bient6t k la cabane d'Orny. 

Le Club Alpin Suisse n'eut-il fait que cette fond align 
qu'il m6riterait k ce titre la reconnaissance eternelle des 
touristes. Pensez done : trouver k 2,700 metres, k la 
marge d'un glacier, un abri stir, de la paille fralche, des 
couvertures, de la vaisselle de table et jusqu'& du bois & 
bruler ! C'est la po&sie, la liberty du bivouac alliee au con- 
fortable d'un h6tel. D6]k nous y avions passd une nuit en 
1880, en nous rendant k Chamonix par le col du Chardon- 
net, et nous n'avions qu'ft faire appel k nos souvenirs pour 
Svoquer I'image d'un merveilleux coucher de soleil sur le 
Grand-Combin. A deux pas de \k est un petit lac sem6 de 
gla^ons flottants. Sur ses bords, une chapelle en ruines ou 
de grossiferes images t6moignent de la pi6te naive des Va- 
laisans. 

La cabane vient seulement d'etre rouverte, et nous en 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 47 

sommes les seconds visiteurs. A la chute du jour arrivent 
deux jeunes touristes suisses avec qui nous fratemisons. 
Leur projet est de passer quelque temps ici et d'explorer 
k loisir les environs. Pour demain ils ont en vue la Petite- 
Fourche. N'ayant k disposer que d'un jour, nous aimerions 
mieux attaquer un sommet de marque, le Tour, TArgen- 
tidre ou le Ghardonnet. On se d^cidera suivant les circon- 
stances. 



II 



La journSe du 16 juillet 6tait encore bien jeune quand 
nous sorttmes pour examiner le ciel. Deception am&re ! Le 
vent d'Ouest souffle en tempGte. Des nuages noirs, aux con- 
tours changeants et d6chiquet<5s , courent d'un bout k 
Vautre de l'horizon. L'optimisme le plus aveugle peut seul 
nous faire espSrer un beau jour. Mais on y voit assez pour 
se conduire : il faut done tenter quelque chose. On con- 
vient avec les jeunes Suisses de faire route ensemble jus- 
qu'au col du Tour. La neige fortement gel6e craque sous 
nos pas, et le froid rend obligatoire une allure vive. D&s 
5 h. la premiere partie du programme est remplie. 
Nous sommes sur une breche sauvage (3,450 m&t.), avec 
le glacier du Tour k nos pieds. Nous le croyons du moins, 
sur la foi des cartes, caril faut renoncer k distinguer quoi 
que ce soit dans le tourbillon de gr£sil qu'un vent assour- 
dissant nous jette au visage. 

Nos deux compagnons nous font remarquer assez juste- 
ment que les aretes du Chardonnet seront intenables par 
le vent qu'il fait. Le seul parti k prendre, suivant eux, 
est de rebrousser vers la cabane. Li-dessus ils joignent 
I'exemple au conseil. Rest6s seuls, nousallons nous blottir 
derrtere un rocher pour manger un peu. Pretention vaine! 
le froid nous enleve au bout d'un moment Tusage de nos 



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48 COURSES ET ASCENSIONS. 

doigts. II faut plier bagage et arpenter de nouveau le gla- 
cier da Trient, mais cette fois d'un pas plus lent et irresolu. 
Nouvel arrfct en face de la Fenetre. de Saleinaz, br&che 
etroite ouverte entre des dents de rochers fantastiques. 
En 1880, faute d'une inspection prealable, nous avions 
manque la Fenetre, et franchi un col eleve et difficile, 
situe plus k VEst, entre les Aiguilles -Dories. Le froid nous 
chasse encore une fois. Deux kilometres plus loin, cette 
superbe palissade prend fin. Une croupe de neige lui fait 
suite. Nous y montons, avec Tidde de gravir le Portalet 
(3,355 met.) en guise de dedommagement. Nous choisirons 
le c6te Sud, dont l'exposition nous promet une tempera- 
ture moins siberienne. Arrives en haut, nous voyons que 
notre projet est realisable, mais qu'il cxige une forte des- 
cente sur un petit glacier, tributaire du Saleinaz. Au retour 
il sera bien plus direct d'aller franchir une brfcche situ6e 
plus pr£s du pic, et d'ou un couloir abrupt tombe sur le 
glacier d'Orny. Autant reconnaltre tout de suite cette 
direction. Nous redescendons en consequence sur le glacier 
d'Orny, dfyk parcouru au depart dans toute sa longueur. 
Vers le milieu, nous tournons k droite et montons a Tas- 
saut du couloir. Justement une avalanche complaisante a 
ferme la bergschrund. Mais apres avoir tailie 115 pas dans 
un neve tr£s raidc, nous devons nous arrdter devant un 
risque trop evident. La neige manque k la fois d'epaisseur 
et de consistance. Nos piolets la traversent et glissent sur 
le roc. Pour la seconde fois, il faut nous declarer battus et 
redescendre. 

On raconte que Desaix, arrivant sur le champ de bataille 
de Marengo, resumala situation en ces termes : « La bataille 
est perdue, mais il est encore temps d'en gagner une. » 
Desaix parlait de la sortc k 4 h. du soir, et dans notre 
cas il etait 8 h. du malin. Nous avions done quelque 
droit d'adopter cette fa^on de voir. Pour nous encou- 
rager le ciel s'eclaircit : la neige autour de nous scin- 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 49 

tille de mille feux. Le Portalet a eu beau repousser uno 
premidre attaque : il ne suffit plus k notre ambition. Nous 
allons repartir pour l'Aiguille du Tour. 

Gette aiguille, un de nos plus intlressants sommets de 
fronti&re, se compose de deux pics jumeaux d'altitude 
£gale : celui du Nord, plus massif, celui du Sud, plus ac6re. 
Javelle decrit l'ascension du pic Nord ; raison pour nous de 
prGferer la cime Sud. Geci est le r6sum6 de nos souvenirs 
ou de notre Erudition, car pas plus hier qu'aujourd'hui la 
coquette montagne n'a consenti a se dSvoiler, et nous mar- 
chons vers elle en aveugles. Peut-6tre aurions-nous 6prouv6 
dans une vue plus nette quelque deception. L'Aiguille du 
Tour, abrupte et imposante vers la France, ne produit 
qu'un effet mediocre du c6t6 Suisse. Elle est annutee par 
l'immensit6 du glacier du Trient, k peu prfcs comme TEcole 
Militaire par le Champ de Mars. Vue de plus prfcs elle re- 
prend ses avantages. II nous est enfin donng de Tentrevoir 
dans une Sclaircie de cinq minutes. Moments pr^cieux, 
car il faut en profiter pour choisir la route et fixer dans 
noire m£moire les moindres details. Le mieux paralt 6tre 
de viser k la brSche entre les deux pics. Un large couloir 
y accfcde : arrives la nous suivrons la crGte. Mais sera-t-il 
possible de s'y maintenir, d'y garder un peu de chaleur? 
On se le demande vraiment, car d6ja, dans notre position 
relativement abritie, des rafales 6pouvantables nous se- 
couent, nous enveloppent, nous gtourdissent. Toute notre 
vigueur se d6pense a rester en place. Par moments, la 
pression du vent, ajout^e au poids de nos personnes, brise 
la crotite superficielle, et nous enfonce jusqu'aux genoux 
dans la neige poudreuse. Comment mon frdre a-t-il r6ussi 
k garder son chapeau? Je n'en sais rien. Le mien, parti 
comme une balle, disparait en un clin d'ceil, emportS vers 
quelque crevasse inconnue. 

Ces trombes soudaines alternent avec des moments de 
calme oil nous faisons des progr&s rapides. De ce cdte le 

AXKUAIRE DR 1886. 4 



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50 COURSES ET ASCENSIONS. 

n£v6 monte par inclinaisons mod^rees jusqu'a. 3,400 m6t. 
d'altitude. D6]k nous dominons le col du Tour et, entre 
deux boufftes de gr6sil, le Mont-Blanc nous apparatt splen- 
dide, avec son incomparable cortege d'aiguilles. Gette 
courte 6chapp6e suffit k nous convaincre que Javelle n'a 
rien exag6r6 dans l'61oge bien senti qu'il dfoerne au pano- 
rama de notre montagne. Une grande crevasse qui cerne 
la base du pic est franchie sans peine, mais brusquement 
la mont£e change de caractere. Qu'on se figure un toit de 
cath6drale gothique incline k 50 B et form6 de neige pure; 
plus haut des clochetons de granit audacieusement 6cha- 
faudds, portant leur faite supreme & 150 m&t. au-dessus 
de nos tfttes. Pour donner suite k notre premiere id6e, il 
faudrait prendre la pente en 6charpe au-dessus de la cre- 
vasse, determination grave, vu la consistance mediocre 
de la neige. S6duits par la bonne apparence du rocher, 
nous entreprenons de monter tout droit, ce qui nous 
abrdgera le parcours de TarGte et la lutte contre le vent. 
Nous n'aurions pu &tre mieux inspires, car notre espoir 
se confirme et au deli. Rien de plus stir que ces belles 
dalles cristallines, r6fl6chissant le soleil dans leurs mille 
facettes de quartz. Les clous du Soulier y mordent k ravir. 
les angles vifs donnent prise aux mains etsemblent inviter 
k la gymnastique. Nulle part ceux que poss&de l'etrange 
amour du vide ne pourront se donner k moins de frais le 
plaisir d'une vertigineuse escalade, sans risque et sans 
fatigue, car une demi-heure suffit amplement. Encore 
avons-nous dd nous abriter plusieurs fois pendant le court 
trajet sur la crfcte, pour laisser passer les plus furieux 
coups de vent. 

Vers 11 h. une bouteille log6e dans une fente nous 
signale le sommet de TAiguille du Tour. Nous n'y avons 
gu&re vu qu^ le sommet lui-m^me, mais e'en est assez 
pour ne plus Toublier, Quelle cuirasse d'indifl£rence ne 
faudrait-il pas pour rester calme au falte de cet ob£lis- 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 51 

que! Partout le sol sy derobe en parois verticales, dont la 
base disparait dans le tourbillonnement confus de la neige. 
Le mot ob&isque n'est peut-&tre pas le mieux choisi. La 
structure du roc fait plutdt penser k un faisceau de tuyaux 
d'orgue coiffes de chapiteaux irr6guliers, les uns isolSs par 
des coupures profondes, les autres relies par des lames de 
neige. Tous se terminent a la m£me altitude, k quelques 
decimetres pr&s. Passer de l'un k l'autre serait un exercice 
de voltige peu recommandable en toute circonstance, 
moins que jamais par le temps qu'il fait. 

Une longue station n^tait gu&re possible dans l'abri 
imparfait d'un angle de rocher. A midi nous avions repass^ 
la bergschrund, et nous n'avions plus qu'k voguer &pleines 
voiles sur le n£v£ uni du Trient. Gette quatri&me traversee 
fut de beaucoup la moins agitable et la plus longue. La 
neige ne portait plus : k chaque pas il fall ait un effort nou- 
veau pour se dggager, et cela sous des alternatives de 
temp&te, de brouillard et de soleil dont nos Gpidermes 
gerc6s gardaient encore une semaine apr£s le cuisant sou- 
venir. Deux heures ne furent pas de trop pour retrouver 
la d£clivit6 plus accus^e et plus favorable k la marche du 
glacier d'Orny. Aux touristes pris par le mauvais temps 
sur le haut bassin du Trient on doit recommander de ne 
pas viser k la ligne droite, mais de suivre une ligne de 
niveau invariable, sans monter ni descendre. Nous avons 
&(k a cette precaution de ne pas d^vier de la bonne route, 
bien qu'envelopp£s assez longtemps par les nuages. 

A la cabane nous retrouvons les jeunes Suisses : ils se 
sont contentes aujourd'hui de la Pointe d'Orny. Pour la 
premiere fois de la journGe il nous est loisible de faire un 
repas s6rieux. Jusque-1& il avait toujours fallu se lever & la 
troisi&me bouch^e, et retablir la circulation par un exer- 
cice toergique. 

Deux heures se passent en agr£ables fl&neries, k laisser 
ddcliner le soleil dont nous redoutons reflet sur nos yeux 



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52 COURSES ET ASCENSIONS. 

fatigues. A 5 h. nous enfilons l^troit sentier qui, aprfcs 
une descente k bride abattuc de 1,500 m&t , remonte 
k travers les sapins vers le lac Ghampey. Sur ses bords 
s'eifcvent deux petits h6tels, s£jour ideal pour les bota- 
nistes et les promeneurs. G'est la que nous passons la 
nuit. Le.surlendemain j'^tais a Paris. 

II me semble que, dans des conditions favorables, les 
ascensions de la Pointe d'Orny et de l'Aiguille du Tour 
doivent 6tre rangdes au nombre des plus charmantes et des 
moins p£nibles que Ton puisse faire. Pour les autres itin£- 
raires possibles, je renverrai a Texcellent article de Javelle. 
On trouvera tout plaisir et tout profit a le relire. 



Ill 



La Dent ParrachSe, bien rarement gravie par des tou- 
ristes fran<jais, n'est cependant pas une nouvelle venue 
pour les lecteurs de YAnnuaire. M. Vaccarone nous a donne 
un bref r£cit de l'ascension effectude par lui en 1876 avec 
MM. Balduino et Costa et le guide Gastagneri. Nous n'au- 
rions qn'k le remercier de nous avoir fait mieux connattre 
une des plus belles cimes de la Savoie si, grace a lui, la 
Dent ParrachSe ne nous arrivait pr£c£d£e d'une reputation 
detestable. Selon M. Vaccarone, « les avalanches y mena- 
.cent constamment la vie du touriste », et la descente doit 
s'eflectuer sous « la pluie de pierres que lance la mon- 
tagne vaincue, mais point dompt£e ». 

Sans nier la r^alitd du p6ril signal^ par notre coll&gue 
italien, on peut se demander s'il est inherent k la mon- 
tagne elle-mfcme, ou simplement imputable k la route 
suivie. Selon moi, c'est cette dernifcre hypothec qui est 
la vraie. 

La Dent Parrach£e est accessible par tous les cdtes. Mais 
des relations en g£n6ral tres concises qui ont vu le jour, il 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 55 

paratt r6sulter qu'une seule voie est & recommander ; 
VarGte Sud-Ouest, qui se dirige vers Modane. On y arrive 
tres facilement par Aussois et les chalets de Fournache : un 
peu moins par Termignon et les glaciers du versant Nord. 
Mais vers 3,300 m6t. d'altitude, cette arfcte pr£sente un 
relevement brusque. A l'attaquer de front on perdrait ses 
peines. M. Nichols en 1864, M. Vaccarone en 1876, ont 
tourn£ ['obstacle par le c6t6 Nord, qui semble en eflet 
moins tourmente. Mais il a contre lui une autre objection : 
les pierres y sont soud£es par la glace et le verglas. Le 
moindre rayon de soleil les met en jnouvement. Le cdt£ 
Sud, au contraire, ne garde pas de glace; & peine d'Stroites 
coulees de neige. Les projectiles ne s'y dgtachent que par 
la d£sagregation lente du rocher, et acqui&rent en tout cas 
une moindre vitesse. 

Cette pr£somption d6favorable contre le c6t6Nord d'une 

montagne me parait pouvoir 6tre erig6e en r£gle. Les g£o- 

graphes nous diront bien que les Alpes* toument leur plus 

forte d6clivite vers le Midi. L'examen d'une carte montre 

en effet les chatnes lat£rales s'abaissant plus vite vers l'lta- 

lie que vers la France, la Suisse ou TAllemagne. Mais si 

Ton s'attache aux pics isotes, but de l'ambition des grim- 

peurs, la prdtendue r&gle sera plus souvent d^mentie que 

v6rifl£e. Dans la premiere ligne des Alpes Suisses, celle que 

les touristes francais connaissent le mieux, nous voyons le 

Todi, les Clarides, le Wetterhorn, le Schreckhorn, l'Eiger, 

le Monch, le Wildstrubel, les Diablerets, le Muveran, les 

Dents de Morcles et du Midi presenter au Nord des parois 

inaccessibles ou dangereuses. Pour nos grands pics dau- 

phinois, la Meije, les Ecrins, TAilefroide et le Pelvoux, la 

route la plus stire est incontestablement celle du Sud. Non 

quo Ja pente g£n6rale y soit moindre ou Taspect plus enga- 

geant aux yeux d'un novice, mais les agents atmosphG- 

riques y ont travails dans un sens plus favorable. Cette 

id$e pr^congue s'6tait encore affermie chez moi, ik la suite 



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56 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'un examen fait du sommet de la Pointe de TEchelle en 
1884. Non seulement j'Stais d6cidd h ne plus emprunter le 
versant Nord, mais il me semblait possible d'Sviter le par- 
cours presque entier de 1'arSte, et de suivre une ligne 
droite des chalets de Fournache h la cime, en utilisant les 
couloirs de la face Sud-Ouest. 

La fln de la course promettait d'avoir un autre caractfcre. 
Les deux aretes qui limitent le bassin de Fournache 
convergent en eflfet non pas vers la plus haute cime, 
mais vers une double pointe, cot6e 3,611 mfet. sur la 
carte ; derri&re s'elfcve une croupe de neige au modele on- 
doyant. Au point supreme Emergent de nouveau quelques 
rochers. Dans leur admiration naive, les montagnards du 
pays les ont surnommes le Sifcge du Pape. N'£tait-ce pas 
un but digne de nos efforts, que d'indiqucr k nos collogues 
lameilleure route pour y atteindre? 

L'occasion se fit attendre deux ans. En septembre dernier 
des motifs diffcrents nous avaient appetes, mon fr&re etmoi, 
dans TEst de la France. Aprds un ^change de telegrammes, 
motivd par l'incertitude du temps, un rendez-vous ftit pris 
pour le 9 k Ambdrieux. Le lendemain k 3 h. 30 min. du 
matin, le chemin de fer nous ddposait k Modane. Notre 
ambition 6tait d'y rentrer le m6me soir. Une demi-heure 
plus tard nous avions franchi les rues du village & lalumi&re 
des lampes electriques, et nous suivions la route, agr^able 
k cette heure matinale, qui c6toie la rive droite del'Arc. Au 
passage la belle cascade de Saint-Benoit nous jette au visage 
un vif courant d'air, avant-gotit de la fralcheur des neiges. 
Ici le pteton fera bien de quitter la voie carrossable pour 
un sentier pierreux qui monte vers les retranchements du 
fort de TEsseillon, les contourne, et ddbouche un moment 
apr&s sur Tar&ne de prairies oil semble dormir le paisible 
village d'Aussois. 

11 me semble difficile d'echapper k Timpression calme et 
harmonieuse de ce paysage au sortir de l'appareil guerrier 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 57 

ei des murs perces de meurtri&res que Ion vient de depasser. 
Ges pres doivent leur vegetation opulenie aux eaux detour- 
n£es du torrent. Immediatement au-dessus dos canaux 
d'arrosage reparaissent les rocailles arides, decodes de 
bouquets de pins. A ces tons chauds, presque africains, se 
melange, a mesure qu'on monte, le vert plus tendre des 
mei&zes. Gouronnant le tout, la Dent Parrachee, vision 
celeste, regoit sur son front neigeux les premieres caresses 
du soleil. 

Encore une heure d 'ascension sur une pente boisee, et 
nous entrons dans la zone des paturages. En recompense 
du rude exercice impost a nos jarrets, le sentier court ho- 
rizontalement pendant vingt minutes, et offre a chaque tour- 
nant de beaux points de vue. Nous pouvons verifier un fait 
d^ja soup^onne par nous en 1884 : c'est que Ton gravirait 
de ce cdte la Pointe de l'Echelle en visant d'abord la depres- 
sion qui la separe du Rateau. L'ascension par cette voie 
promet d'etre plus facile que par les chalets de Polset. Si 
Ton trouve un meilleur itindraire, ce sera sans doute en 
montant directement au Nord de Modane, entre le Rateau 
et TAiguille Doran. 

Le sentier prend fin dans le vallon de prairies ou sont les 

chalets de Fournache. Aprds une halte assez prolongs, nous 

prenons sur des gazons trfes doux la direction du Nord-Est, 

gardant une allure lente, ainsi qu'il convient quand on a 

une forte montee devant soi. Aussi est-il 10 h. quand nous 

attaquons un glacier minuscule, oublie par l'Etat-major, ct 

produit uniquement par l'accumulation des neiges d'ava- 

lanche. Quelque temps avant, nous avons laisse a gauche, 

sans en profiter, un large couloir pierreux qui va rejoin- 

dre lardte. La sans doute ont passe les expeditions de 

Jf If. Nichols et Vaccarone. Notre plan est de nous tenir 

pJus a TEst et d'aller prendre l'arete beaucoup plus haut. 

Le plus possible nous empruntons la neige: mais en cette 

saison aucune industrie ne peut retarder beaucoup le mo- 



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58 COURSES ET ASCENSIONS. 

ment de l^changer pour les pierres roulantes qui vont 
nous tenir fid&Ie compagnie pour pres dc deux heures. Un 
seul intermfcde neigeux se pr^sente. II consiste a contour- 
ner sur la gauche, par un couloir, un grand ob£lisque de 
roc, qui pourra servir a retrouver notre route. En ce point 
la pente est forte et oblige a tailler des pas. Un morceau de 
pain £chapp£ d'un sac disparait a nos yeux par bonds fan- 
tastiques, et nos regrets int£ress£s l'accompagnent dans sa 
chute. 

Sur le point 06 Ton doit rejoindre Tar6te, il n'y a gufcre 
d'h^sitation possible. Une pente de debris soffre d'elle- 
m6me pour y arriver. Ailleurs il faudrait s'attaquer h des 
murailles peu engageantes vu leur 6tat de demolition. 
Pendant toute la mont£e la vue s'est progressivement 
agrandie vers leschalnes italiennes et brianconnaises. Mais 
si interessante que soit cette perspective lointaine, elle est 
vite oubltee devant l'apparition subite des glaciers de la 
Vanoise, qui 6talent sur cinq ou six kilometres de largeur, 
avecla plus splendide profusion, leurs cassures Gpaisses et 
leurs crevasses bleues. II faut pourtant s arracher a ce 
spectacle. Cent metres a parcourir sur le tranchant de IV 
r6te, et nous avons atteint le n6\6 qui rev&t la partie sup£- 
rieure du pic. 

Ce trajet a6rien pourra sembler difficile a qui n est pas 
stir de sa t6te. Tel quel, nous y trouvons plut6t une amu- 
sante diversion. Autant en dirons-nous de la crfcte finale, 
qui exige pendant quelques minutes l'emploi de la hache. 
Si belle d'ailleurs par sa silhouette ondoyante, par les gra- 
cieuses volutes qu'elle suspend sur la vallee de T Arc, que c est 
une profanation veritable d'y imprimer la trace de ses pas. 

Nous le ferons, cependant, et a 2 h. nous sommes assis 
pres de la pyramide. Nous y retrouvons avec int£r6t les 
noms de MM. Vaccarone, Costa, Balduino, Coolidge, A. Be- 
noist. Ce dernier, montd directement par Termignon, jure 
bien qu'on ne l'y prendra plus. II a cependant trouvS un 



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ASCENSIONS PAR TRAIN EXPRESS. 59 

imitateur, le 27 aotit de cette ann£e, dans notre collfcgue 
M. Maltre. A 20 mfct. plus bas, du c6te de l'Est, sont les 
ruines d'un cairn edifie pour le service de l'£tat-major, k 
une epoque oix bien peu de touristes connaissaient m&me 
de nom la Dent Parrachee. La vue est singuliferement 
Vendue, ce que Ton peut aisement prevoir, notre station 
n'etant, dans un rayon de 20 kilometres, depassee que par 
la Grande-Casse. Les nuages ne nous permettent pas d'as- 
signer les limites de l'horizon, mais il y a beau temps que 
nous avons renonce k mesurer notre plaisir sur le nombre 
des pics visibles. 

L'air est calme, la temperature agreable : volontiers on 
s'oublierait. Mais le soleil qui decline nous prfcche la neces- 
sity du retour. Voitures, non sans quelques heurts et 
cahots imprevus, par les pierres roulantes, nous redescen- 
dons en cinq quarts d'heurc les premiers mille metres, ne 
faisant halte qu'aux gazons de Fournache. Une fois \k, on 
peut s'accorder du loisir : on le doit m&me, si Ton sait par 
experience que rien ne surpasse le charme d'une fralche 
soiree et la splendeur dun soleil couchant, contempts 
d'un pMurage alpin, k mille metres au-dessus des valiees. 
N'echangerons-nous pas toujours assez tdt l'air des gla- 
ciers, la senteur des meifczes, pour les emanations vulgai- 
res de la plaine? La nuit survient au village d'Aussois. Mais 
un almanach veridique nous promettait la lune. Guides 
par sa lueur amie, nous rentrons k Modane k 9 h. du soir, 
point fatigues et ravis de notre course. Bient6t le train 
express nous emporte, et l'aurore du lendemain se leva 
pour nous sur les plaines de la Bresse. II fallait vraiment 
un effort de memoire pour nous convaincre que nous 
n'avions pas fait un beau rfcve. 

Pierre Puiseux, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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Ill 



NEIGES ET ROCHERS 

EXCURSIONS SCIENTIFIQUES 

AU MONT-BLANC ET AUX AIGUILLES 

JARDIN. — AIGUILLE DU MIDI 

MONT-BLANC — AIGUILLE J)U GOUTER. — BELVEDERE 

MONT-BLANC — AIGUILLE DU DRU. — BUET 

Le vide attire, dit-on commun6ment. Four moi, qui aihor- 
reur du vide autant que la Nature des anciens, je suis plutot 
attire par les montagnes, ces « os de la terre », comme 
disait Rabelais, et je ne puis pas voir un pic sans avoir la 
tentation de poser le pied sur son so m met. Aussi est-ce avec 
une joie presque enfantine que chaque ann£e, dds que la 
chaleur et la longueur des jours permettent de faire des 
excursions agrSables et des etudes fructueuses, je m'elance 
vers les centres d'excursions des Pyrenees ou des Alpes. 

Cette ann^e, abandonnant les Pyr6n6efc, que j'gtudiais 
depuis cinq ans, je me suis dirigg vers le Mont-Blanc, une 
vieille connaissance, qui offrira (Hernellement de nouveaux 
sujets d'6tude. 

Chainonix est un centre alpin bien abandonne depuis 
quelque temps, non pas qu'on n'y rencontre une multitude 
d'Anglais qui vont & la F16g£re et h la Mer de Glace, quelque 
temps qu'il fasse, et s'en retournent le lendemain, souvent 
sans avoir vu le Mont-Blanc cach6 par le brouillard ; mais 
il est av6rt$ que les grands coureurs, selon l'expression des 



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NE1GES ET ROCHERS. 61 

guides, d61aissent notre belle Savoie, pour parcourir d'au- 
tres regions des Alpes qui ne sont certainement ni plus 
belles, ni plus difficiles. J'indiquerai plus loin les causes do 
cet abandon. 

A peine arrive, je vais serrer la main k notre aimable 
confrere M. Venance Payot, qui me recommande vivement 
une visite au glacier des Bossons. On sait que ce glacier 
avance depuis quelques ann6es, et qu'il se gonfle tout en 
gagnant du terrain. R&iuit depuis longtemps k une simple 
langue de glace, il ne m6ritait plus la visite des touristes; 
mais cette ann6e, s'enflant tout k coup avec une puissance 
remarquable, il s'est 6\ev$ k une grande hauteur au-dessus 
de ses moraines, se divisant en aiguilles gigantesques d'une 
blancheur £clatante. II faut, pour bien voir les aiguilles 
de glace, abandonnerle chemin des chevaux, et passer par 
un sentier qui suit la cr&te de la moraine. La travers^e du 
glacier est devenue bien plus pittoresque : une 3chelle, un 
long et 6troit escalier taillS dans la paroi verticale de la 
glace, quelques crevasses, empGchent bien des dames de 
l'affronter. J'ai fait faire ce petit exploit k ma fille, jeune 
alpiniste de six ans. 

Apr&s quelques promenades k Plan-Praz, k Argenti&re 
et aux superbes gorges de la Dioza, j'ai profits d'une belle 
journ^e pour aller au Br^vent, dans le but de photogra- 
phier le splendide panorama du Mont-Blanc, puis & la Mer 
de glace, avec le retour classique par le Chapeau. 

JAR DIN (2,787 m*t.) 

Me trouvant suffisamment entralne pour marcher sans 
fatigue, j'ai commence mes courses & la recherche des li- 
mites de la rotation. On sait que, k mesure qu on s'fl&ve, 
la vgg^tation change de nature; les plantes de la plaine 
disparaissent peu k peu, et sont remplac^es par des esp&ces 
congeneres plus petites, plus trapues, souvent v6tues dune 



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62 COURSES ET ASCENSIONS. 

laine epaisse, qui semble faite pour les protdger contre le 
froid. Mais, si la taille des plantes decrolt avec l'altitude, 
leurs organes changent peu. Les fleurs, les feuilles restent de 
mftme dimension, les racines souvent sont plus grosses. La 
plante etant sujette k souffrir au milieu de l'ete du froid 
et de la neige, qui detruit tout d'un coup les parties exte- 
rieures, ne se conserve que gr&ce au developpement extraor- 
dinaire des organes souterrains ; aussi les plantes annuclles 
sont-elles tr&s rares dans les hautes regions, car elles y sont 
presque toujours detruites avant leur complet developpe- 
ment, et ne peuvent, la plupart du temps, murir leurs 
graines. On remarque mfcme ce fait curieux que les plantes 
annuelles qui atteignent les regions glaciales y deviennent 
souvent vivaces, comme l'a ddmontre M. Gaston Bonnier. 
De plus, k mesure qu'on s'eieve, les espfeces deviennent de 
moins en moins nombreuses, et finissent par disparattre 
compl&tement, ne trouvant plus les conditions n^cessaires 
k leur existence. 

Les causes de cette disparition graduelle sont fort com- 
plexes et mal connues. En premiere ligne, il faut placer 
le froid, qui a une action fort reguliere sur la vegetation 
des hauteurs, mais qui ne suffit pas k expliquer la reparti- 
tion des plantes aux limites extremes de la vegetation. En 
effet, tandis qu'on ne trouvera rien au-dessus de 2,500 met. 
sur tel pic, tel autre permettra de rdcolter plusieurs espfcces 
k 3,500 m^t. Ce n'est que par Texamen attentif de chaque 
locality qu'on arrivera k trouver les diverses causes de la 
disparition de chaque espece. 

Parti du Montanvert k 4 h. 30 min. du matin, j'arrive au 
Jardin & 8 h. 15 min., en passant par le Couvercle. Cette 
route, si pittoresque, est malheureusement abandonee 
aujourd'hui. Elle etait pourtant fort bien amenagee, avec 
des cables et des rampes dans les endroits difficiles ; mais 
le glacier est descendu d'unc trentaine de metres, laissant 



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NEIGES ET ROCOERS. 63 

une moraine k pic que les touristes inexperimentes ne 
peuvent gravir. Ce promontoire rocheux a et£ poli et 
moutonne par le glacier de TalSfre, au temps oil, plus 
thieve de 500 mdt., il passait au pied des escarpements de 
F Aiguille du Moine. G'est k cette particularity qu'il doit la 
v£g6tation luxuriante qui le couvre entre 2,400 et 2,600 mfct., 
car il forme une stfrie de terrasses, 6troites mais planes, 
form^es de roches entifcres et sans fissures, sur lesquelles 
s'accumule une terre £paisse et riche en humus. 

Ce n'est pas ici le lieu d^num^rer les nombreuses 
plantes qui sont accumul^es en gazon e*pais sur le Gouver- 
cle ; on les trouvera indiqu^es dans la Note sur la vtg&ation 
de la region des neiges de M . V. Payot. Je ferai seulement 
remarquer la richesse des stations rocheuses, compares 
aux stations morainiques : sur Fautre rive de la Mer de Glace, 
k la moraine du glacier de Tr^laporte (2,300 m6t.), ou le 
terrain n'est form£ que de sable apport6 par le glacier, on 
ne peut recueillir que 10 esp&ces de plantes, tandis que le 
Couvercle en fournit plus de 70, gr&ce k la conformation 
particuli&re du sol. 

Le Jardin, situd k une altitude moyenne de 2,800 m6t., 
est aussi form£ de roches polies et moutonnges. Quoique 
plus 61evd que le Couvercle, il renferme encore 90 plantes 
phangrogames. Entourd de moraines, il a Favantage de 
joindre la v^gtHation morainique k celle des gazons et des 
roches. 

Apr&s avoir passe six heures k herboriser, admirer, 

dejeuner et prendre des dpreuves photographiques, je pars 

k 2 h. 15 min. pour revenir par la Pierre & B^ranger. Je 

remarque en passant que cette moraine, bien que situ<*e k 

Iam£me altitude que le Couvercle, ne pr^sente, comme celle 

de Tr&aporte, qu'un petit nombre d'esp&ces; j'en ai dit la 

raison plus haut. A 5 h. 5 min. nous sommes de retour au 

Montanvert, et k 6 h. precises nous entrons a Chamonix. 



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64 COURSES ET ASCENSIONS. 



AIGUILLE DU MIDI (3,843 m&t.} 

Le temps continuant k 6tre beau, je me mets en route lo 
29 pour r Aiguille du Midi, avec mes guides habituels, 
Michel Savioz et Alphonse Payot. Nous couchons k Pierre 
Pointue, d'oil nous partons k 3 h. 20 min. du matin. 

Arrives k Pierre-&-r6chelle, nous escaladons des rochers 
presque verticaux qui nous conduisent au glacier de l'ai- 
guille. Ces schistes cristallins, malgre leur faible altitude 
(2,600 met.), ne portent presque aucune trace de vegetation, 
ce qui s'explique facilement lorsqu'on remarque que lo 
glacier ne les a abandonn&s que depuis fort peu de temps. 
Nous gravissons ensuite une s6rie de couloirs de neige, 
dont Tinclinaison arrive k 58 degres, puis des rochers gra- 
nitiques sans vegetation. Tous ces rochers sont en place, 
mais ils sont partout fendus et divis6s en enormes plaques 
ou en immenses cubes, dont les parois lisses noffrent 
aucune anfractuosite, et dont les fentes sont beaucoup 
Irop profondes pour pouvoir Gtre remplies de terre. Cette 
disposition des roches granitiques, trfcs frequente dans les 
hauteurs, est un des plus grands obstacles k retablisse- 
ment de la vegetation dans les altitudes eievees. Ici on ne 
trouve que quelques rares pieds d'Androsace pubescent, 
jusqu'k 3,000 met. Par contre, les lichens saxicoles sont 
trfes nombreux. 

Une arete de glace nous conduit k une crfcte de rochers, 
que nous suivons quelque temps, pour passer sur la paroi 
rocheuse qui regarde les Grands-Mulets. A 9 h. HO min., 
nous sommes sur les rochers couverts de lichens du col 
du Midi (3,600 met.). 

Apres avoir passe deux heures k dejeuner et k admirer 
le panorama, nous tournons autour de l'aiguille, pour 
rejoindre 1'arGte de neige qui est visible de Ghamonix. 



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NEIGES ET ROCHERS. 65 

D'ici, l'aiguille ressemble k un mur gigantesque, form£ 
d'immenses feuillets de protogine, accolds verticalement 
comme des luyaux d'orgue. L'ar&te de neige, qu'on est 
oblige de suivre sur le tranchant m&me, pendant que les 
regards plongent sur Ghamonix, nous conduit au pied de 
la muraille, que nous escaladons sans grande difficulty. 
On y trouve des lichens en assez grand nombre, mais je 
n'y ai pas rencontre une seule plante phan^rogame, ce qui 
tient aussi bien k l'altitude qu'& la structure lisse et fis- 
sure de la roche, comme je l'ai dit plus haut. Nous arri- 
vons au sommet k 4 h. 50 min. 

Le panorama dont on jouit du sommet de l'Aiguille du 
Midi (3,843 mfct.), lorsqu'on y arrive par un jour de soleil, 
d^passe en beaute tout ce qu'on peut imaginer. En face, 
on est doming par le Mont-Maudit et le Mont-Blanc, groupe 
gigantesque, recouvert d'un manteau de neige moelleux 
qui semble tisse en velours blanc. A droite, le superbe 
glacier des Bossons, sortant d'un abime pour s^lever jus- 
quk l'Aiguille et au Ddme du Goiter. De l'autre c6t6, Tim- 
mense plaine de neige de laValtee-Blancheetdu glacier du 
G£ant, que surmontent la fi&re Aiguille du Geant et les 
Grandes-Jorasses. Puis le glacier de Tal&fre, entoun* d un 
cirque de rochers, et enftn le puissant massif de I'Aiguille 
Verte. 

On ne saurait trop engager les excursionnistes k aller 
contempler cet admirable panorama, bien plus grandiose 
que celui du Buet. Les touristes qui reculeraient devant 
les pentes raides qu'il faut gravir du c<H6 du glacier des 
Bossons, pentes vraiment effrayantes pour les voyageurs 
peu habitues k la montagne, peuvent monter par la Mer 
de Glace et le glacier du G6ant, et coucher soit k la cabane 
du col du Midi, soit k celle du col du G6ant. De cette ma- 
nure, il n'y a de scabreuse que l'escalade finale, ou la 
roche est raide, mais excellente. 
A peine arrive au sommet, je dresse mon appareil de 

AfflUIAIRB DB 1886. 5 



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66 COURSES ET ASCBRSIOIIS. 

photographie, mais, h£las! un grand vent s'est eleve, et 
j'ai grand peine k empfccher l'appareil d'etre emporte. 11 
faut plier bagage et descendre. Un autre essai, tcnte plus 
bas, n'est pas plus heureux. Nous partons k 2 h. 50 min. 
Bient6t le ciel se couvre, et des giboulees de neige nous 
fouettent le visage pendant la descente du glacier. Heu- 
reusement le ciel s'^claircit et nous permet de traver- 
ser facilement les seracs du G^ant. Apr&s avoir suivi 
linterminable Mer de Glace, nous arrivons k Chamonix 
k 11 h. 10 min. du soir. 



MONT-BLANC (4,810 lift-r.). 

Le lendemain, il pleut ; d'ailleurs je suis pris de rhuma- 
tismes dans les pieds ; je prends du salicylate, en atten- 
dant le beau temps. Le 2 aout, je monte k la Flegfcre 
pour examiner l'ensemblc des bandes morainiques trans- 
versales, dont la courbure dtfmontre que la Mer de Glace 
marche plus vite au milieu que sur ses bords. 

Le 6 aout, le temps sYHant eclairci, je me decide, malgre 
la neige fratche, k partir pour le Mont-Blanc, muni de 
tous mes instruments de physiologie et de photographic. 
Je passe une bonne partie de la journee & prendre des 
vues sur le glacier, et, apr6s avoir dormi quelques heures 
aux Grands-Mulets, je pars k 1 h. 40 min. du matin pourle 
Mont-Blanc, avec mes guides habituels Payot et Savioz. 

Apres six heures dune marche r^gulifcre, dans la neige 
jusqu'aux genoux, nous arrivons au col du D6me (4,300 
mfct.). Malheureusement nous y trouvons un vent terrible. 
Aprfcs une demi-heure d'attente, dans l'espoir de voir 
diminuer le vent, nous montons vers l'ar&te des Bosses. 
Nous sommes assaillis par d'horribles rafales qui nous cri- 
blent de neige ramassee sur les pentes et inenacent de 



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NE1GES ET ROCUERS. 67 

nous emporter. Obliges de reculer, nous retournons aux 
rochers des Bosses. 

Je profite de ce moment d'arrfct pour etudier ces rochers, 
que j'avais d<$j& vus il y a quelques ann^es, dans ma pre- 
miere ascension au Mont-Blanc, mais sans avoir le loisir 
de les examiner en detail. Situ^s k environ 4,300 mM. d'al- 
titude, formes de protogine, ils sortent k peine de la neige, 
qui les ensevclit pendant la plus grande partie de TannSe. 
Malgr£ cela, ils portent plusieurs espdces de lichens, qui 
croissent sur le plat m&me de la roche, mais toute v<*gt*ta- 
tion phan^rogamique a totalement disparu, les mousses 
aussi. 

Aprfcs deux heures d'attente, nous nous d^cidons h 
tenter un dernier assaut. Arrives au pied de l'arfcte, nous 
sommes obliges, pour ne pas Gtre emport^s par le vent, 
de nous accroupir sur les mains et les genoux. Payot me 
fait un signe interrogatif, auquel je responds en montrant 
le sommet : nous montons h quatre pattes, mais la rafale 
nous oblige a nous coucher k plat ventre; il serait insense 
de persister, et nous regagnons a grand'peine les rochers 
des Bosses. 

Ce n'est pas sans raison que j'insiste sur cette petite 
mesaventure. On a parte d'6tablir une cabane aux rochers 
des Bosses, pourfaciliterl'ascensiondu Mont-Blanc. Je con- 
viens qu'il serait trfcs commode de trouver un refuge h 
cette hauteur; certainement, la route des Bosses est la 
plus store, £tant exempte de crevasses, mais elle a Tin- 
convenient de ne pas 6tre praticable par les grands vents 
qui y r£gnent trop souvent. J'ai vu, cette ann£e, un cer- 
tain' nombre d ascensions manquer pour cette cause. On 
objectera que les touristes £taient peut-6tre inhabiles dans 
la montagne ; mais il faut songer que le gros des ascen- 
sionnistes du Mont-Blanc est form£ de gens qui n'ont 
aucune habitude des ascensions, et que c'est pr6cis£ment 
pour ceux-14 qu'on voudrait 6tablir un refuge h une alti- 



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68 COURSES ET ASCENSIONS. 

tude aussi considerable. Du reste, je crois que souvent 
1'arGte devient inaccessible, malgre' son extreme facility par 
le beau temps, et je puis afllrmer que ce jour-la, personnel 
monde n'aurait pu la franchir, car ce n'6tait certes pas le 
manque d'entratnement ou dhabitude, ni le mal de mon- 
tagne ou la fatigue, qui m'ont emp6ch£ de poursuivre l'as- 
cension par cette voie, comme on va pouvoir en juger. Je 
crois done qu'on devrait chercher a £tablir un refuge dans 
les rochers du Mur de la C6te, plut6t qu'aux Bosses. 

Retourn£s a nos rochers, nous tenons conseil. Payot 
propose de descendre au Grand-Plateau et de remonter 
par le Mur de la C6te ; malgre Theure avanc^e (9 h. 25 min.), 
sa proposition est adoptee, et nous nous mettons en 
marche. Au milieu de la pente du Ddme, nous nous arrfc- 
tons pour dejeuner avant de quitter le soleil, puis nous 
traversons le Grand-Plateau, au fond, et, au lieu d'aller 
prendre le Corridor, nous attaquons, imm6diatement au- 
dessous des roches de la Gdte, une pente de neige qui doit 
nous faire gagner une heure sur la route habituelle. La 
pente est excessive, la neige fraiche ne tient pas sur la 
vieille neige ; cependant nous atteignons bientftt le Mur 
de la C6te. Nous montons rapidement la pente de glace, 
puis, cessant d'etre h I'abri du vent, nous sommes repris 
par la bourrasque. Nous montons en zig-zag la pente de 
la Calotte en taillant sans cesse, malgre le vent glacial qui 
par moments nous coupe complement la respiration, en 
nous laissant ensuite un essoufflement des plus p£nibles. 

A 2 h. 55 min. nous atteignons le sommet. Les sacs 
d£boucl£s, je me hMe d'en tirer mes instruments, thermo- 
m£tres, polygraphe, sphygmographe, spiromfetre, thermo- 
graphe, pneumographe, et je proc&de a mes observations 
pbysiologiques. 

A 4 h. nous commenQons la descente. Quelques glissades 
nous menent au Mur de la G6te, qui est franchi rapide- 
ment Nous sommes obliges a plus de precautions pour la 



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NEIGES ET ROCHERS. 69 

pente de neige que nous avons prise comme raccourci au 
Grand-Plateau. La pente est si raide et la neige si mau- 
vaise, que nous sommes forces de descendre k reculons, 
comme sur une £chelle, pour ne pas risquer de glisser 
dans la crevasse qui s'ouvre au pied de la pente. A partir 
du Grand-Plateau, nous nous retrouvons dans la neige 
jusqu'au genou. 

Arrive en vue des Grands-Mulets, ayant 6te mes lunettes, 
j'observe des ph^nomfcnes optiques remarquables. Les 
parois de l'Aiguille du Midi, t^clairees par le soleil cou- 
chant, ont pris une teinte bizarre, chocolat clair, parsemee 
de taches vertes, comme si elles etaient couvertes en partie 
de plaques de gazon. Les rochers des Grands-Mulets ont 
pris la m&me teinte, et, par une illusion curieuse, semblent 
tres rapprochSs, quoique trfcs petits, de sorte qu'on dirait 
des jouets d'enfant couverts d'une peinture grossifcre. 

Un peu plus bas, je remarque que nos ombres sont 
bleues et non noires comme d'habitude ; je cherche Impli- 
cation de ce phtfnomfcne, et je la trouve bient6t, en voyant 
que la neige a pris une belle teinte rose. On sait que si Ton 
regarde fixement une llgure blanche sur fond noir, et 
qu'on reporte les yeux sur un plafond blanc, on verra 
Timage de la figure se detacher en noir sur fond blanc. Le 
blanc £clatant produit sur la ratine une sorte de cdcite 
passag&re, qui l'emp&che de voir le blanc sur tous les 
points impressionisms, tandis que le fond noir, n' ay ant 
produit aucune impression, n'empfcche pasde voir le blanc 
du plafond. Mes yeux, soumis depuis quelque temps a la 
teinte rose orangee de la neige, etaient devenus a demi 
\ aveugles pour cette couleur; a Tombre, la neige n'£tant 

, pas £clair£e directement par le soleil, £tait d'un blanc 

sombre, et nos yeux, aveugles pour la couleur orangee, ne 
pouvaient voir que la couleur compl&nentaire, la couleur 
bleue. 
Si cette explication est vraie, je devais, en regardant 



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70 COURSES KT ASCKNSIONS. 

le soleil couchant, de couleur orangee, produire sur ma 
retine une tache ronde, frapptfe de recite pour la couleur 
orangee, et se montrant bleue sur fond blanc, et d'une 
autre couleur sur un fond dune autre teinte. Je lis imrae- 
diatement I'experience, et, reportant mes yeux alternate 
vement sur la neige et sur les rochers dcs Grands-Mulets, 
je voyais la tache passer instantanoment du bleu au rouge 
jaun&tre. 

A minuit 30 min. nous etions de retour a Chamonix. 

Malgre la fatigue de cette ascension dans la neige 
fralche, et les efforts rei teres que nous avons du faire dans 
les hautes regions, je n'ai eu aucun des symptdmes du mal 
de montagne. Je suis persuade que les voyageurs y sont 
souvent predisposes par la grande quantity d'eau-de-vie 
que les guides leur font boire, croyant ainsi les soutenir. 
On ne saurait assez s'eiever contre la coutume d'absorber 
des spiritueux dans les hautes regions, lorsqu'on n'en a 
pas Thabitude. Le r£sultat est d'6ter tout appetit, et, par 
suite, dediminuer les forces. Dans l'ascension que je viens 
de relater, ou jai mange k plusieurs reprises de bon appetit, 
je n'ai bu, selon mon habitude, ni vin, ni eau-de-vie : une 
bouteille de biere et un peu de coca nYont suffi pour la 
journee, jusqu'au retour aux Grands-Mulets, et je n'ai pas 
eu la moindre defaillance. 



AIGUILLE DU GOUTER (3,87 5 mkt.). 

Les sommets exercent une attraction invincible, ai-je dit 
tout-Wheure. Aussi ma femme, a force de me voir grimper, 
a ete prise de la passion de la montagne, et du desir de 
monter au Mont-Blanc. Je ne suis pas de ceux qui trouvent 
des difficultes a l'ascension du Mont-Blanc par un beau 
temps, mais je convicns volon tiers que cette excursion est 



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NEIGES KT ROCOERS. 71 

fatigante, surtoutavec la neige fralche. Aussi je pense que, 
pour y mener une femme, il faut se mettre dans les meil- 
leures conditions. 

J'avais entendu parler de Tascension par le pavilion de 
Bellevue et r Aiguille du Gotiter, et je pensais au grand 
avantage qu'il y aurait k coucher k la cabane de 1* Aiguille, 
k 3,875 metres, et k n'avoir que mille metres k gravir le 
second jour; c'est done ce chemin que je choisis et, le 
1 1 aoftt, je me mis en route avec ma femme, emmenant 
mes deux guides et deux porteurs. Nous partions avec la 
pluie, esperant rencontrer le lendemain un des beaux 
jours si rares cette annee. 

Nous couchons au pavilion de Bellevue, et le lendemain, 
malgr£ un reste de brouillard, nous nous decidons & partir 
k 6 h. 30 min. du matin. Nous montons tout doucement, 
d'abord par le sentier, puis sur les moraines, et k 11 h. 
30 min., aux premieres neiges, nous nous arr6tons pour 
dejeuner. Le brouillard s'est dissipe et le ciel nous promet 
une belle journ^e. A 12 h. 30 min., nous gravissons les pre- 
mieres pentes de neige, pour arriver k 2 h. 10 min. au 
dernier plateau, celui-Uii mSme ou coucha de Saussure 
dans ses premieres tentatives d'ascension au Mont-Blanc. 

A 3 h. 30 min. nous attaquons l'Aiguille avec entrain, 
mais malheureusement les guides s'aper^oivent bient6t 
que le passage ordinaire, sur une sorte d'eboulis, est en- 
combrS de glace. La neige a tres peu fondu cette ann£e, 
il en est mdme tomb6 constamment, et TAiguille parait 
toute blanche. Bient6t nous sommes obliges d'escalader 
une paroi rocheuse tr&s inclinde, oil les roches sont fen- 
dues et ne tiennent pas ; tous les interstices sont remplisde 
glace et de neige ; il faut tailler constamment, en prenant 
garde de ne pas faire tomber de pierres sur ceux qui sont 
au-dessous. Bient6t nous ne pouvons plus marcher que 
Tun apres Tautre, n^tant pas certains que la roche sur 
laquelle nous posons le pied ne s^croulera pas : « C'est 



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72 COURSES ET ASCENSIONS. 

une roche pourrie », disent les guides. La marche est de 
plus en plus lente. 

II est 8 h., la nuit est arriv^e. La position devient criti- 
que : nous sommes accroch^s k une paroi presque verti- 
cal de roches croulantes et verglass^es, auxquelles la robe 
de ma femme s'accroche k chaque instant. Un terrible 
vent froid s'est £lev6 et nous glace jusqu'fc la moelle des 
os. II faut souvent rester longtemps immobile, pendant 
que les guides taillent ou que les autres marchent ; on ne 
peut mGme taper du pied, de peur d'ebranler les pierres. 
Quant aux manteaux, ils sont sur les sacs des guides, et il 
est impossible de les detacher dans de pareils endroits. 
Heureusement la lune se 16ve, mais elle ne nous dclaire 
que faiblement, cach^e derrifcre Tar&te. 

Bient6t nous ne pouvons plus monter. Je conseille d'aller 
rejoindre Tarfcte et d'essayer de la suivre. Nous la gagnons 
& grand peine vers 11 h. 30 min. : elle est absolument 
escarp^e, mais nous avons la satisfaction de pouvoir 
mettre nos manteaux. A present, nous sommes 6clair6s par 
la lune : nous traversons un grand couloir de glace pure, 
pour aller rejoindre l'ardte suivante, beaucoup moins 
escarptfe, puis un autre couloir, une autre ar&te, et nous 
arrivons enfin k la cabane construite au sommet de TAi- 
guille (3,875 metres); il est 1 h. 30 min. du matin. 

Apr&s avoir allume le feu, nous nous jetons sur les provi- 
sions, car nous n'avons rienmang£depuismidi. Au dehors, 
le vent fait rage ; on a de la peine k se tenir debout, aussi 
il est impossible de songer k l'ascension du Mont-Blanc, 
car on ne pourrait pas passer les Bosses. N'ayant rien de 
mieux k faire, nous passons notre temps k boiredu th£, et, 
k 9 h. du matin, lorsque la chaleur est revenue, nous des- 
cendons en deux heures aux Grands-Mulets, et de \k k 
Ghamonix. 

On peut conclure de cette ascension qu'il faut se defier 
d'une aiguille dont l^tat est si variable. Telle qu'elle £tait 



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) 



NEIGES ET ROGHBRS. 73 

celtc annee, je l'estime plus dangereuse que 1* Aiguille du 
Midi ; ce n'est done pas par la qu'on peut songer a sim- 
plifier l'ascension du Mont-Blanc. Cependant, si on voulait 
utiliser la cabane de T Aiguille a cause de sa proximity du 
Mont-Blanc, on le pourrait facilement, en y montant par 
les Grands-Mulets, car de ce cdt<5 on n'a que des pentes de 
neige. 

Au point de vue botanique, il n'y a rien a faire a l'Ai- 

guille du Gotiter. Au-dessus de 3,000 mfetres, les pierres 

tiennent trop peu et sont trop encombr^es de neige pour 

que les plantes puissent s'y etablir. L'Aiguille se d&nolis- 

sant constamment en menus morceaux, les lichens y sont 

ires peu nombreux. 



BELVEDERE (2,960 mkt.; 

Le 15 aotit, je couche a la Fl£g£re, et le lendemain, a 
oh. dvi matin, je me mets en route pour faire l'ascension 
duBelv£d£re, la plus haute des Aiguilles-Rouges, dans Tin- 
tention de photographier le panorama du Mont-Blanc et 
de faire des recherches botaniques. Nous montons par un 
petit col, situ£ au-dessus du lac Blanc, et dela par la pente 
de neige a gauche de ce col. 

La chalne du Br^vent et des Aiguilles-Rouges est formee 
de schistes cristallins anciens, mais le Belv&l&re offre cette 
particularity curieuse qu'il est surmonte dun petit massif 
triasique, formd de couches horizontales schisteuses con- 
tenant une assez grande quantite de calcaire. Ce m£me 
schiste formant la region moyenne du Buet, il 6tait int£- 
ressant de savoir si la v^gdtation de ce petit massif isole 
etait difife rente de celle du micaschiste environnant, et si 
elle se rapprochait de celle du Buet, s6par£ par une pro- 
fonde valine. 
II suffit de trois heures et demie de marche pour arriver 



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74 COURSES ET ASCENSIONS. 

au sommet; mais, k mesure que la chalne du Mont-Blanc 
s'gclaire, le brouillardmontcdela valine, et me cache bicn- 
tdt le magnifique panorama que je voulais photographier. 

Fort heureusement, les recherches botaniques me don- 
nent un resultat plus satisfaisant. J'explore avec soin les 
deux terrains vers 2,900 mfct. 

Voici la liste des plantes communes au micaschiste et au 
schiste calcaire : 

Draba frigida, Gentiana brachyphylla, 

Sileoe acaulis, Veronica alpina, 

Saxifraga bryoides, Pcdicularis rostrata, 

— muscoides, Primula viscosa, 

— oppositifolia, Androsace pubescens, 

— aizoon, Luzula spicata, 
Gaya simplex, Carex nigra, 
Pyre thrum alpinum, Poa laxa, 
Sonecio incanus, — alpina, 
Achillea nana, Fcstuca Halleri, 
Taraxacum leevigatum, Trisetum subspicatum. 

Outre ces especes ubiquistes, on trouve les esp&ces sui- 
vantes sur le micaschiste seulement : 

Draba fladnizensis, Veronica bellidioides, 

Sempervivum niontanum, Oxyria digyrta, 

Homogyoe alpina, Juncus trifidus, 

Phyteuma heraisphsericum, Cai*ex curvula. 

Toutes ces especes sont signages par les auteurs comme 
prtfftrant les terrains siliceux. 

Le schiste calcaire du sommet nourrit aussi des plantes 
qui ne se retrouvent pas sur le micaschiste : 

Ranunculus glacialis, Artemisia mutellina, 

Arabia alpina, Engcron uniflorus, 

Alsine verna, Campanula cenisia, 

— Chcrleri, Linaria alpina. 

La plupart de ces plantes pr£ferent ordinairement les 
terrains calcaires. L'extr£me sommet, forme de schistes 



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NKIGES ET ROCDKRS. 75 

jurassiques tr£s fissiles, n'offre aucune planle, sauf la 
Saxifraga oppositi folia. 

Ainsi nous voyons que ce petit massif calcaire possfcde 
une flore particuli&re, qui ne se retrouve pas sur les roches 
siliceuses environnantes, et qu'il repousse plusieurs esp&ces, 
communes sur les roches qui l'entourent. Nous verrons 
bientdt si cette flore se rapproche de celle du Buet. 



ENCORE LE MONT-BLANC 

N'ayant pas pu terminer mes recherches physiologiques 
au sommet du Mont-Blanc dans mon excursion pr6c£- 
dente, et voyant approcher le moment de mon depart, je 
me decide k partir le 21 pour les Grands-Mulets, malgr£ le 
mauvais temps. Malheureusement, il pleut et il neige toute 
la nuit, et je remets mon ascension au lendemain, inais je 
profite de mon s^jour aux Grands-Mulets pour aller faire 
un tour au rocher de Pitschner. 

Malgr£ leur altitude G\e\6e (3,050 metres), les Grands- 
Mulets donnent asile & 24 esp&ces de plantes phanero- 
games. Le rocher de Pitschner, ayant la m&me constitution 
mingralogique et la m£me orientation, offre un champ 
interessant pour Texamen de Tinfluence de l'altitude, car 
il est un peu plus 61ev£ (3,289 metres). J'ai pu y rScolter 
les espdces suivantes : 

Ranunculus glacialis, Artemisia mutellina, 

Silcne acaulis, And rosace pubescens, 

Saxifraga bryoides, Luzula spicata, 

Pyrethrum alpinum, Poa las a. 

Ces plantes ne se trouvent que dans quelques anfrac- 
tuosit£s privitegtees, oil il a pu s'amasser un peu de terre, 
et seulement sur la face orientale de la roche, comme aux 
Grands-Mulets. Deux d'entre elles, le Ranunculus glacialis 
etY Artemisia mutellina, ne croissent pas aux Grands-Mulets, 



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76 COURSES ET ASCENSIONS. 

mais se retrouvent k la base de 1' Aiguille du Midi. On voit 
bien qu'on se trouve k la limite de la vegetation, car il 
sufflt d'une difference de 200 metres pour reduire le 
nombre des esp£ces de 24 k 8. On trouve aussi au rocher 
de Pitschner quelques mousses, et un grand nombre de 
lichens. 

La neige nous chasse bient6t de ces rochers, et nous 
retournons aux Grands-Mulets. Heureusement le temps 
s'arrange dans la soiree et, k 1 h. du matin, nous partons 
pleins d'espoir. Nous enfonQons jusqu'aux genoux dans 
une neige epaisse. Aux Bosses, latmosphere est si tran- 
quille que nous montons larete en continuant une con- 
versation ; le vent y a accumuie tant de neige, que nous 
enfonQons parfois jusqu'au ventre sur l'arete m&me. 

Arrives aux rochers de la Tournette, nous nous arrfctons 
pour recolter sur le rocher, k 4,700 mfct. d'altitude, quel- 
ques lichens, derni£re trace de la vegetation. lis sont tr£s 
petits et n'existent que dans les angles ; le plat de la roche 
en est enticement depourvu. Ce sont les espfcees sui- 
vantes, que M. l'abbe Hue a bien voulu determiner : Gyro- 
phora proboscidea, et Lecidea glomerans, esp&ce nouvelle. 

A 10 h. 45 min. nous arrivons au sommet. Une mer de 
nuages blancs ne nous laisse voir que les sommitgs au- 
dessus de 3,500 mfet., comme autant d'iles abruptes. Cette 
fois, j'ai le loisir de rester trois heures au sommet, et je 
puis terminer mes experiences. J'ai apporte tout ce qu'il 
faut pour faire un repas chaud, que nous mangeons gaie- 
ment, et, mes observations terminees, nous repartons k 
1 h. 15 min. pour arriver aux Grands-Mulets k 4 h. 15 min. 
sans incident, et de \k k Ghamonix. 

On a quelquefois remarque qu'au sommet du Mont- 
Blanc le ciel etait d'un bleu noir : ce jour-l&, il etait d'un 
bleu clair magnifique. 



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NEIGES ET R0CHERS. 77 



AIGUILLE DU DRU (3,815 utr.) 



Le 28 aoftt, aprfcs plusieurs jours de mauvais temps, je 
veux proflter dune 6claircie pour grimper k l'Aiguille du 
Dru. Je vais coucher au Mon tan vert, et, k 1 h. 45 min. du 
matin (29 aodt), je pars pour l'Aiguille du Dru, avec Michel 
Savioz, Alphonse Payot et un porteur. 

On connatt cette belle aiguille, qui se dresse fifcrement 
au-dessus de la Mer de Glace, semblable k un ob^lisque de 
deux mille metres. J'ai choisi pour but de mon ascension 
la pointe la plus haute, la pointe Charlet n'etant qu'une 
epaule. Du reste, un des meilleurs guides de Chamonix, 
qui connatt les deux pointes, assure que la pointe basse 
n'est pas plus difficile que Tautre, 

La Mer de Glace traversSe & la lanterne, nousmontons 
au glacier de la Gharpoua dans le lit des cascades, puis k 
travers la moraine, et ensuite sur les roches polies qui 
divisent le glacier dans sa longueur. Le glacier est excel- 
lent et la roture facile k traverser. A 7 h. 40 min. nous 
prenons le rocher, et nous traversons le grand couloir, ou 
des pierres lanc^es comme des boulets de canon sifflent a 
nos oreilles. L'escalade est dure, mais pas encore diffi- 
cile. 

Un peu avant le col, nous dgjeunons, et nous laissons le 
porteur sous une roche qui peut le garantir des chutes 
de pierres. 

Nous arrivons k une chemin^e verticale d'environ 
50 metres. II y a une corde, mais si vieille, que nous n'osons 
pas nous en servir; ce pas est assez difficile, la roche 6tant 
presque lisse. Au col, on traverse le couloir sur une Schelle 
mal assur£e sur un coin de roche. Puis on franchit un 
second couloir en se balangant au bout d'une corde. 



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78 COURSES KT ASCENSIONS. 

On se trouve alors sur une face de VAiguille absolument 
verticale, que Von suit quelque temps sur une corniche 
gtroite. Une escalade difficile, dans des cheminees ou a 
cheval sur des roches ou Fon a la moitie du corps dans le 
vide, nous mfcne k une ardte de neige, qu'il faut suivre 
debout sur la cr6te mfcme, en voyant t,000 mfct. de vide 
de chaque cdte, et, a 1 h. 45 inin. nous arrivons au som- 
met (3,815 mfct.). 

La descente s'op^re sans incident, et avec une prudente 
lenteur. Le jour baisse pendant que nous descendons le 
glacier en courant, et il fait nuit noire lorsque nous arrivons 
aux rochers polis qui doivent nous conduire k la moraine. 
Nous aurions eu quelque peine k nous en tirer, sans la lan- 
terne que nous envoie un touriste qui se trouvait un peu 
plus bas. Nous suivons la rive droite de la Mer de Glace sur 
la moraine, et nous arrivons au Montanvert k 1 h. 45 min. 
du matin, dormant debout. 

En somme, au point de vue de 1'alpinisme, cette ascension 
est tr&s int£ressante. 11 y a des passages assez diaboliques 
pour mettre en joie le grimpeur le plus endurci. La roche 
est souvent verticale et pr£sente bien peu d'asperit6s, mais 
elle est d'une solidity telle, qu'on se sent presque en stiret£. 
On monterait gaiement, sans les pierres qui sifflent aux 
oreilles. 

Au point de vue gSologique, 1'Aiguille du Dru est assez 
curieuse. Du c6t6 du glacier de la Gharpoua, la roche (pro- 
togine) forme dimmenses plaques verticales absolument 
lisses, de cent metres de haut sans une seule fissure, qui 
contrastent avec l'aspectd^moli des micaschistes del 1 Aiguille 
du Gotiter ou des tuyaux d'orgue du sommet de 1'Aiguille 
du Midi. On y trouve des cristaux de quartz enfumg. 

L'arcHe qui joint le col du Dru & l'Aiguille-Verte est sur- 
montee dimmenses monolithes pointus et lisses, de Taspect 
le plus curieux : on dirait une procession de moines fan- 



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NEIGES ET ROCHERS. 79 

tastiques, revfctus de leur cagoule. Certains paraissent 
avoir plus de 100 met. de haut. 

La roche etant solide et trop droite pour conserver la 
neige, on pouvait s'attendre k y trouver des plantes. En 
effet, je trouve vers 3,300 met. le Ranunculus glacialis, 
YAndrosace pubescens et une petite graminee que je n'ai pu 
cueillir. Vers 3,500 met., j'ai vu, dans un endroit inacces- 
sible, un bouquet de fleurs jaunes, que je n'ai pu deter- 
miner h distance. VAndrosace pubescens est tres commun 
et monte jusqu'au col du Dru, k 3,500 met. au moins. 
Quant aux lichens, la roche en est absolument couverte, 
m£me au sommet, d'ou j'ai rapports comme souvenir les 
esp&ces suivantes, tout en regrettant de ne pas avoir le 
temps d'en faire une recolte serieuse : Lecide ameniaca, 
L. geographica, etc. 



BUET (3,109 met.) 

Le temps continuant k etre beau, nous partons le 30 pour 
le Buet, ma femme et moi. Apr6s avoir couche k Pierre-ft- 
Berard, ou nous sommes empiies vingt-quatre personnes, 
nous nous mettons en route k 4 h. du matin. 

Vers 2,600 met., j'herborise sur un plateau forme de 
schistes calcaires semblables k ceux du sommet du Belve- 
dere. Plus haut, le schiste devient extremement fissile, et 
ne nourrit plus que la Saxifraga oppositi folia, comme au 
Belvedere. Je suis k present en mesure de comparer la 
v^tation du Buet k celle du schiste calcaire du Belvedere. 

Les 22 plantes ubiquistes qui se trouvaient k la fois sur 
les deux terrains du Belvedere se retrouvent toutes au Buet, 
k Vexception de trois : Gentiana brachyphylla, Pedicularis 
rostrata et Primula viscosa. 

Plusieurs esp&ces du Buet ne se retrouvent sur aucun ter- 
rain du Belvedere, ce qui n'est pas etonnant, si Ton con- 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 

sid&re que leur station est moins £lev£e de 300 met.; ce 
sont les suivantes : 

Thlaspi rotundifolium, Meum mutellina, 

Draba aizoides, Aronicum scorpioides, 

Cerastium lati folium, Campanula pusilla, 

Geum reptans, Gentiana nivalis. 

On reconnalt dans cette liste plusieurs especes nettement 
calcicoles. 

Les especes du micaschiste qui sont repouss^es par le 
calcaire du Belv£d£re ne se retrouvent pas non plus au 
Buet, k lexception du Car ex curvula. 

Enfin toutes les especes signalees coninie sp£ciales au cal- 
caire au Belv£d&re se retrouvent au Buet. 

On voit done qu'il y a identity complete entre la flore du 
Buet et celle de la partie calcaire du Belv£d&re, malgr£ leur 
eloignement, tandis qu'on observe une grande difference 
entre la flore du micaschiste et celle du calcaire, sur la 
m£me aiguille, k dix metres de distance. 11 serait difficile 
de trouver une plus belle demonstration de linfluence du 
sol sur la v^gdtation. 

Pendant que j'herborise, ma femme sest avancSe avec 
un guide, et & 7 h. 15 min. elle arrive au sommet, oil je la 
rejoins quelques instants plus tard. Nous descendons bient<M 
k la cabane Pictet, oil nous dejeunons en face du Mont-Blanc, 
en compagnie de touristes aimables et de dames charmantes. 
Notre repas est dgay£ par Vapparition cocasse d'un couple 
grotesque, qui semble &tre la charge de M. et M mo Pru- 
dhomme, assaisonngs de Perrichon, et qui a cru devoir 
prendre cinq guides pour faire lascension du Buet. 

Lorsque le soleil est assez haut pour eclairer convenable- 
ment le Mont-Blanc, je photographie le panorama qui se 
d^roule devant nous, puis nous partons k midi 40 min. 
pour arriver k Pierre-&-B£rard & 2 h. 35 min., aprfcs avoir 
herboris^ de nouveau sur le petit plateau. Au retour, nous 



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NEIGES KT R0CUERS. 81 

visitons la belle cascade de B^rard, et nous reutrons pour 
diner a Ghamonix. Le lendemain, nous quittons cette belle 
vallee avec regret, mais avec promesse de retour. 

SUR LE R^GLBMENT DES GUIDES DE CRAM0N1X. 

J'ai parld, au commencement de ce compte rendu, de 
l'abandon de Ghamonix par les alpinistes. Gette ann^e, en 
dehors des ascensions au Mont-Blanc, il n'a guere <He fait 
que les ascensions suivantes: Aiguille du Dru, sommet une 
fois, pointe Gharlet, une fois; Aiguille- Verte, deux fois; Ai- 
guille du Midi, quatre fois: Aiguille du Goiiter, une fois. 
En y joignant quelques passages au col du Geant, on aura 
tout le bilan de la saison ; on voit done que j'avais bien 
raison de parler d'abandon. 

La d^couverte d'un grand nombre d'ascensions int£res- 
sanles en Suisse y est bien pour quelque chose, mais comme 
depuis quelques ann£es le nombre des ascensionnistes a 
beaucoup augments, il doit y avoir d'autres causes. On a 
parle du prix £lev6 des guides de Ghamonix : la course du 
Mont-Blanc est ch&re, en effet, eu egard surtout a sa faci- 
lity, mais e'est la seule qui soit dans ce cas. La plupart des 
aiguilles coiltent 60 francs par guide et 30 francs par por- 
teur, ce qui met la journ£e du guide a 30 francs et celle du 
porteur a 15 francs; on voit qu'il n'y a pas d'exagdration, 
pour des courses qui, en somme, sont difficiles et souvent 
dangereuses. 

C'est dans le rfeglement des guides de Ghamonix qu'il 

faut chercher la vraie cause de l'eloignement des ascen- 

! sionnistes, et surtout dans la mani&re de l'appliquer. Ge 

| reglement a et6 fait uniquement dans l'inter&t des guides, 

sans souci de Tint6r6t des voyageurs. On n'a pas songr 

que les voyageurs peuvent exister sans les guides, tandis 

que les guides ne doivent leur existence qu'aux voyageurs. 

Les guides marchent a tour de rdle. Le voyageur est 

ANNUAIRB DB 1886. 6 



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82 COURSES KT ASCENSIONS. 

oblige d'accepter le premier guide qu'on lui presente, 
m6me s'il a de mauvais renseignements sur lui, mais le 
guide peut, parait-il, refuser le voyageur. Les porteurs 
sont soumis au m6me r&glement. Evidemment ces disposi- 
tions ne gftnent en rien le gros des touristes, qui ne pas- 
sent k Ghamonix qu'une ou deux journ^es, mais il n'en est 
pas de m6me des ascensionnistes v6ritables. 

Gependant l'ascensionniste n'a pas 6t& oubli6 dans le 
rfeglement ; il semble mftme qu'on lui a fait une belle part, 
car la liberty du choix des guides est acquise aux voya- 
geurs : 

1° Qui veulent entreprendre des courses dangereuses et 
extraordinaires ; 

V Qui d^sirent se livrer k des recherches srientiGques; 

3° Qui, ne connaissant pas la langue francaise, d£sire- 
raient un guide qui parlAt la leur; 

4° Qui justifieraient avoir d£j& 616 accompagn^s par le 
guide qu'ils reclament; 

5° Aux dames qui veulent faire seules des courses; 

6° Aux membres de r Alpine Club (disposition £tendue 
depuis aux membres du Club Alpin Frangais); 

7° Aux touristes qui justifieront qu'ils ont fait des excur- 
sions de glaciers. 

Yo\\k des dispositions fort liberates, et qui semblent 
devoir contenter tout le monde, puisqu'il suffit d'etre 
dans un des sept cas mentionn^s pour pouvoir choisir 
son guide; mais il y a loin de la th£orie k Tapplication, 
comme on va le voir. 

Pendant mon sSjour de cet 6t6, une alpiniste bien 
connue, M Uo Richardson, vint k Ghamonix, dans l'inten- 
tion de faire les Aiguilles de Blaitifcre et du Dru. Elle dt 5 si- 
rait avoir mon guide, Michel Savioz, qui est incontestable- 
ment un des meilleurs guides d'aiguilles. Je lui donnai 
avec plaisir la permission de me quitter un jour ou deux, 
mais il y a un article du rfcglcment qui defend aux 



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NEIGKS ET ROCDERS. 83 

guides de retourner en preference avant que son tour de 
r61e soit pass£. II 6tait done expose k ne pouvoir retourner 
avecmoi qu'au bout d'une semaine, et fut ainsi oblige de 
refuser. M ,lc Richardson fit une autre aiguille, peu int£res- 
sante, et repartit de Chamonix fort ennuyGe, sans avoir pu 
faire la Blaittere, ni le Dru. 

Mon exemple fera voir, d'autre part, comment le rfcgle- 
ment est interpr6t£ pour les membres du Club Alpin 
Fran^ais : 

1° J'avais k faire des courses dangereuses et extraordi- 
naires; l'Aiguille du Dru ne laisse rien k d^sirer sous cc 
rapport ; les Aiguilles du Midi et du Gouter (surtout avec 
une dame), le Mont-Blanc rentrent dans cette categorie, 
d'aprfcs le rfcglement mftme ; 

2° Je faisais des recherches botaniques, des experiences 
physiologiques fort d^licates, de la photographie, etc.; les 
ouvrages que j'ai publics depuis quelques ann^es ne per- 
mettent pas d'en douter; 

3° Je fais partie du Club Alpin FranQais ; 

4° J'avais d6j& fait des courses de glaciers k Chamonix 
et dans les Pyrdn6es, comme mon Guide du botaniste a 
Cauterets en fait foi. 

J'avais done quatre raisons prevues par le rfeglement 
pour pouvoir choisir mes guides. Eh bien, chaque fois que 
j'ai demande un guide ou un porteur, j'ai eu toutes les 
peines du monde & 1'obtenir; nous allons voir pourquoi. 

Les guides de Chamonix sont divis^s en deux grands 
partis, qu'ils appellent, dans leur langage pittoresque, les 
pirates et les vieux. Les pirates sont les guides habiles dans 
la montagne, souvent choisis par les ascensionnistes, et 
qui enldvent aux vieux la plupart des grandes courses, que 
ces derniers ne pourraient pas mener k bonne fin. Sous le 
lapport de T&ge, beaucoup de vieux sont jeunes, et nombre 
de pirates sont vieux. 
Le guide-chef est nommd tous les trois ans, au suffrage 



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84 COURSES ET ASCENSIONS. 

universel, et, comme dans les Elections politiques, chaque 
parti prtfsente son candidat. Si c'est un pirate qui est 
nommtf, il applique le r£glement dans toute sa liberality, 
e*est-&-dire en faveur des ascensionnistes, mais si c'est un 
vieux, il t&che par tous les moyens de faire prendre un 
guide du tour de rdle aux voyageurs qui ont le droit de 
choisir. N'ayant pas Thabitude des courses difficiles, il ne 
comprend pas Timportance qu'il y a pour l'ascensionniste 
h prendre des guides qui ne mettent pas sa vie en danger. 
II arrive alors que, si le voyageur ne connalt pas les droits 
que lui confere le rfcglement, ou s'il n'est pas d'humeur k 
discuter, il renonce k l'ascension, ou bien, tombant sur un 
guide ignorant ou inhabile, la course manque, et le voya- 
geur part, degotit£ de Chamonix, de ses guides et de ses 
reglements. 

Pour les courses difficiles, il est indiscutable qu'il faut 
avoir des guides connus pour leur habilet6. Quant aux 
porteurs, il y a deux cas h consid6rer. Si on les emm&ne 
jusqu'au sommet, il faut aussi qu'ils aient fait preuve de 
leur capacite, et, outre le danger qu'un porteur inhabile 
peut faire courir h une caravane, il faut aussi qu'il ne 
brise pas ce qu'il porte. II est certain que, lorsque j'ai 
transports k TAiguille duMidi pour deux mille francs d'ap- 
pareils de physiologie et de photographie, je ne me serais 
pas soucte de les mettre sur les £paules d'un maladroit qui 
les aurait brisks en tombant. Si, au contraire, on laisse le 
porteur avant les grandes difficultes, il suffit d'avoir sur 
lui de bons renseignements, principalement au point de 
vue de la temperance. On n'a pas oublie Taventure de 
M. Whymper qui, ayant laiss£ au Couvercle un porteur de 
Chamonix, dans sa premiere ascension de TAiguille-Verte, 
et revenant aflame d'une course longue et difficile, ne 
retrouva plus rien & manger ni h boire ; le porteur avait 
d($vor6 les vivres de toute la caravane. J'ai vu au Buet une 
caravane dont le porteur, aprfcs s'£tre enivnS toute la nuit, 



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NE1GES ET ROCHERS. 85 

partit en avant, laissant les dames se tirer comme elles 
pourraient des pentes de neige ; de plus, moniant sans 
precaution, il faisaii rouler des pierres sur les voyageurs. Si 
j'avais eu un pareil porteur, comment aurais-je pu faire 
mes experiences, puisqu'il aurait emporUS mes instru- 
ments? J'aurais pu lui faire donner une amende en ren- 
trant, maisje n'en aurais pas moins fait les d^penses d'une 
course inutile. 

En resume, je crois que ce qui fait abandonner Cha- 
monix par les ascensionnistes, c'est le rfcglement des 
guides, et surtout la manure dont il est interpreted au de- 
triment des voyageurs, en d'autres termes la mauvaise 
volonte du guide-chef. 

II faudrait, pour ramener k Ghamonix les alpinistes, que 
le guide-chef fut tenu de donner sans objection les guides 
et porteursdemandes par les voyageurs qui ont le droit de 
choisir, quand m6me ces guides viendraient de faire une 
autre course en preference. II serait bon, mfcme, dans le 
cas ou un stranger ne connaissant aucun guide voudrait 
faire une course extraordinaire, que le guide-chef fut tenu 
de lui designer sur sa demande des guides assez habiles 
pour mener Fexcursion h bonne fin, sans danger pour le 
voyageur. 

Enfin, il serait bon que le guide-chef fut assez competent 
pour donner des renseignements au touriste sur les pas- 
sages et les difficulty des ascensions. 

Ce n'est que par la confiance dans les guides qu'on peut 
attirer les voyageurs sur les sommets difficiles des Alpes. 

J. Vallot, 

Me rub re du Club Alpin Franca is 
(Section de Paris) . 



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IV 



A TRAVERS LA SAVOIE ET LE VALAIS 

DE UAUTE-LUCE A ZERMATT, PAR LE COL d'hERENS 
(3,480 m£t.) 

Jamais les Alpes n'ont subi plus d'assauts que durant 
Tann6e 1886. Les Anglais et les Allemands se sont abattus 
par voltes sur tous les sites un peu renomm^s de la Suisse 
et mfime de la Savoie, et les h6tels n'ont pas suffi k loger 
les touristes. D'autre part les accidents ont £16 nombreux; 
la pluie et le brouillard ont souvent contrary les d^sirs 
et les projets des alpinistes ; enfin la quantity considerable 
de neige amoncetee sur les hauteurs a rendu les ascensions 
difficiles et mdme p£rilleuses. On dirait que la montagne 
veut se d^fendre et prendre sa revanche sur Thonime qui 
viole ses sommets, scrute ses entrailles, sonde ses ablmes, 
£tudie ses ph6nom&nes et s'initie peu k peu aux lois encore 
myst^rieuses des glaciers. 

J'ai voulu, moi aussi, prendre ma part de fatigues, de 
grand air, de soleil et de liberty alpestre. Le 26 juillet je 
pars de Lyon pour Albertville et m'engage, sac au dos, 
dans la pittoresque valine du Doron qui conduit k Beaufort. 
L'ombre des monts commence & s'dtendre, quand je gra- 
vis le sentier de la Roche, appel£e je ne sais pourquoi la 
Pierre sur la carte de TEtat-major, et passe au bas du 
monticule du chateau de la Salle. Ge vieux manoir, per- 
ch6 sur un sommet isole, k Tentr£e de la gorge, cache sa 
formidable masse derriere les sapins, les bouleaux et les 



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/ 



A TRAVERS LA SAVOIE ET LE YALAIS. 87 

melezes, et projette seulement sur le ciel la ligne grise de 
ses tours cr6nel6es. 

La nuit est venue; quelques clous d'or se d^tachent sur 
la votite azur£e. Je marche d'un pas rapide sous les arceaux 
touffus des hGtres, des frdnes et des charmilles. Au fond 
du val la cascade prolonge ses mugissements sonores. Sur 
Talpe oppos6e la fl&che aigue d'un clocher perce de son 
aiguille blanche la sombre verdure et lance dans les airs 
les notes cadencies de l'angelus. Far une subite Evocation 
des jours Svanouis, je crois entendre le cor des piqueurs 
qui ont pein£ tout le jour sonner enfin hallali et voir pas- 
ser, rieuse et gaillarde, la figure du roi Henri et la suite 
brillante des seigneurs qui se h&tent vers le castel, pen- 
dant que les vilains, blottis contre les arbres, dardent 
leurs yeux sur le royal cortege. 

Le val du Dorinet est dun pittoresque achev6. 11 
n'est pas sans analogie avec la route de Pr6-Saint-Didier 
au Petit-Saint-Bernard. Gorges, forfcts, prairies se succd- 
dent avec une perp^tuelle varied jusqu'k Haute-Luce, 
petit village au clocher byzantin, coquettement assis au 
flanc du coteau, et qui sert de point de depart pour une 
foule d'excursions dans la montagne. 

Malgr6 la beautd du site, les touristes y sont rares. On 
se presse dans les moindres vallees de la Suisse; d'oii 
vient que nos belles Alpes de la Savoie sont moins recher- 
chees ? N*est-ce pas qu'on ny trouve point le confortable 
que la prudente Helvetic a su organiser dans tous les re- 
coins de son territoire ? « // ny a pas de society, dirait Tarta- 
rin, pour ftii're la Savoie. » De fait Haute-Luce n'a que deux 
auberges. M me Moli&re, il est vrai, donne h ses convives 
une hospitality patriarcale, et pour une modeste somme 
1 vous avez bon diner et glte passable. Gela ne suflit pas k 
tous les gotits. Les montagnes n'ont pas de lustre d^s qu'on 
ne trouve plus au sein des forfcts, pr6s des cascades et sur 
le bord des lacs, le luxe, les attractions et les raffinements 



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88 COURSES ET ASCENSIONS. 

de la civilisation moderne. Qu'une soctete" s'organise et 
dote enfln la Savoie et surtout le DauphinS d'hdtels dignes 
de ce nom ! 

J'ai r^solu de partir k 3 h. du matin pour franchir 
le col Joly avant la grosse chaleur. Je m'e'veille au milieu 
d'un fracas Spouvantable. Un orage saccage la valine. II 
est plus de 4 h., quand une £claircie me permet de me 
mettre en route. Je n'ai pas encore atteint le hameau de 
Belleville que Torage recommence. Je gravis le col sous 
Taverse qui se change en gr£sil vers le sommet. A peine 
puis-je trouver une jatte de lait pour me restaurer. 

La cascade du lac de Girote, grossie par la piuie, fait un 
vacarme de d6mon. Les nuagesse dissipent et j'apereois au 
soleil le reflet argents du lac, dont un peu d'6cume, soulevSe 
par la temp&te, frange les bords. Le Mont-Joly est couvert 
de neige. Le glacier de Tr6-la-T(He raie le versant oppose" 
de sa courbe de cristal, semblable au cours sinueux d'une 
riviere surprise par le froid. Le Bon-Nan t se devine au 
bruit sourd qui monte de la valine et sur lequel de*tonnent 
les appels intermittents des p&tres. Quant k Taspect gran- 
diose du Mont-Blanc et des Aiguilles-Rouges, un voile de 
brouillard me les deYobe. Je me tiens heureux meme de 
n'avoir plus la pluie, et je sacrifle d'assez bonne gr&ce k 
cet avantage relatif la vue du paysage, achetSe pourtant 
par quatre heures de marche pSnible. 

Je jette un dernier regard sur la valine de Haute-Luce, 
qui s'ouvre pareille au lit desseche* et boisS d'un gigantes- 
que torrent, et me voil& dSvalant k Gontamines k grandes 
enjambSes. J'arrive avant midi k ThAtel de I'Union, qui a 
les pretentions exag£r6es des hotels de premier ordre. 
Cest tout ce que j'y trouve. Quand l'hdtelier barbu tient 
sa proie, il la plume et rien ne sert de maudire le sort. 
Aussi tous les touristes ont pris la fuite ; la inaison est 
d^serte. Mon diner fait, en d^pit du temps qui menace, je 
me hAte de secouer la poussiere de ma chaussure sur ce 



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A TRAVERS LA SAVOIE ET LE VALAIS. 89 

scuil peu avenant et je prends le sentier du col de Voza. 
Un montagnard me guide et porte mon sac. 

Au-dessous du village de Bionnassay, la vue est fort 
belle sur le glacier do ce nom et sur le val oil s'engouffre 
le torrent voild par un tfpais rideau de grands arbres. On 
franchit l'abtme sur un pont fragile form6 de deux sapins 
abattus. Comme celui du Mont-Joly, le col de Voza nVac- 
cueille par une tourmente de neige. Heureuscment le 
chalet est proche. J'y cours ; h61as ! il est fermd. J'en fais 
le tour et j'aperQois une ouverture pratiqude a la hauteur 
du premier dtage. Je m'y hisse par la force des bras, et 
me voila, sur le foin, dans une sorte de grange. Que ce 
modeste refuge nYest agrdable! Ges planches mal join- 
tes contre lesquelles mugit la tempfcte, cette herbe s£che 
oil je me roule pour ne pas grelotter me sont pi us pr£- 
cieuses qu'un palais. La montagne habitue k se conten- 
ter de peu. Enfin Torage cesse. De gros nuages masquent 
lhorizon et fuient en rasant les cimes. Sans tarder je 
descends aux Ouches. Ironie du temps! A peine suis-je 
sur les bords de TArve que le ciel se ddgage e t le soleil k 
son ddclin inonde de ses feux le col et toute la chalne du 
Mont-Blanc. 

Avant de congddief mon guide, je lui demande son nom : 
« Ah! Monsieur, dit-il, vous avez voyage avec une vilaine 
bftteet vous fctes bien courageux, car je suis L'Ours Joseph, 
de Gontamines. » Je rdplique : « Le courage n'est pas 
grand; la bfete vaut mieux que son nom. » 

lime reste encore sept kilometres pour atteindre Chamo- 

nix.La fatigue est dcrasante ; je marchesous un ciel inclement 

depuis Haute-Luce. EnGn a 8 h. j'aper^ois le clocher, puis 

1'hdtel de l'Union. II est temps ; je suis littdralement k bout 

de forces. Les gens de la maison me ddbarrassent de mon 

sac; gr4ce k leurs soins, sans trop savoir comment, je me 

trouve en possession d'un bon lit et j'acheve de perdre la 

notion de toute rdalitd dans une sensation absorbante de 



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90 COUBSES ET ASCENSIONS. 

beatitude, qui me parait preferable H la vue de tous les cols 
de l'univers. 

Ghamonix n'est pas trds anime. Les etrangers ne font 
qu'y passer. La pluie les chasse et Tascension du Mont- 
Blanc n'offre plus assez de difficultes pour reteniries domp- 
tcurs de sommets et leur assurer la gloire. Les vain- 
queurs du gtfant sont trop nombreux aujourd'hui pour 
6tre ceiebres. Pourtant le glacier des Bossons merite une 
visite. Ses aiguilles atteignent 80 met. et ressemblent de 
loin h une blanche aigrette au-dessus de la ligne noire des 
sapins. 

Malgre la bienfaisante hospitality de l'hdtel de TUnion, 
oil les passagers soht trails comme des amis, je me h&te 
de gagner Argentines et de grimper au chalet de Lognan. 
C'est \k que M. l'abbc Chifflet et ses deux guides Devouas- 
soux ont passe la nuit qui preceda la triste journ£e ou ils 
ont perdu la vie. En remontant le glacier h une heure de la 
cabane, on peut apercevoir au loin le lieu de la chute, pr&s 
des rochers des Courtes. Je reviens sur mes pas, et trouve 
M. Tournier, le proprietaire du chalet. Nous nous asseyons 
sur la moraine et 1&, en face de I'immense champ de glace, 
theatre de Taccident, lh6te me narre avec une poignante 
Amotion tout ce que Ton saura jamais des trois victimes, 
leur depart par un temps brumeux, ses inquietudes, ses 
recherches, et enfin lorganisation de la caravane de sauve- 
tage et la decouverte des trois cadavres et d'une partie de 
Tappareil photographique de M. Chifllet. 

D'apres M. Tournier, les trois ascensionnistes avaient 
presque atteint le sommet du col au moment de la catas- 
trophe. On ne peut hasarder que des hypotheses sur les 
peripeties de cc drame. Certains indices m'inclinent k 
croire que M. Chifflet a glisse le premier et que sa chute a 
entraine celle des deux Devouassoux. Quand on Ta re- 
trouve, la corde lui avait coupe les entrailles, et cependant 
il n'etait plus attache, tandis que les guides gardaient un 



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) 



A TRAVERS LA SAVOIE KT LE VALAIS. 93 

boutde chanvre autour des reins. II est done probable que, 
lanc6 dans Tespace par suite d'une glissade ou d'un faux 
mouvement, il a 6t6 d'abord retenu parses guides eta subi 
sous la corde un choc violent qui lui a ouvert les entrailles. 
Le mftme coup a 6branl6 les deux Devouassoux et tous trois 
ont 6t6 entrainSs en sens divers. M. Chifflet, la t6te en bas, 
par le poids seul de son corps, a dti glisser dans le noeud 
Slargi sous Taction du coup prudent, et la corde forte- 
ment tendue entre les deux guides s'est rompue aux angles 
de quelque roche. 

L'aspect tfblouissant du glacier et TAiguille du Chardon- 
net dont la cime se teint de rose aux rayons du soleil cou- 
chanl font contraste avec la tristesse du r£cit. Je descends 
sur la moraine avec les ombres du soir, Tesprit frapp£ de 
UGternelle jeunesse de la nature qui sourit au milieu de nos 
tristesses. Santg, force, prudence, vie m&me, vous Gtes 
des biens fragiles qu'un faux pas peut antfantir! 

La cime du Buet que j'aperQois de l'autre c6td de l'Arve, 
comme perdue dans une teinte violette se fondant peu h 
peu avec le ciel, me rappelle la chute de Balmat et aussi le 
splendide horizon que j'ai contemple, il y a deux ans, de 
ce belvdd&re. Ainsi joie et douleur se donnent la main au 
mgme lieu et le plaisir d'hier sert de berceau & la peine de 
demain. 

L'h6tel de la Gouronne h Argcnti&res n'est plus aujour- 
d'hui ce que nous Tavons vu en 1884. M m0 Devouassoux en 
a fait une pension de famille agrgable pour un s£jour pro- 
long^. Je ne m'£tonne point de Tavoir vu se remplir. Le 
confortable s'y ajoute aux bons £gards et ne laisse rien h 
envier aux meilleurs h6tels de Chamonix. 

Le samedi k 5 h. je me mets en route pour le col de 
Balme. II est 6crit que tous les cols me seront fatals. D&s que 
je gravis l'alpe, le ciel se couvre et une atroce bourrasque de 
brouillards et de gresil m'assaille bientdt. Je suis tremptf 
comme une Sponge en arrivant au sommet. On ne distin- 



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94 COURSES ET ASCENSIONS. 

guerait pas un hommc k dix pas. Adieu done les beaut£s 
du paysage. Je me borne k m'abriter au chalet et k regarder 
une tasse de caf£ que Ton me sert pendant que, l'gchine 
collee au fourneau de pierre, je grelotte et me brule pour 
me s£cher. Dieu ne nous prive jamais de tous les plaisirs k 
la fois. Deux etudiants hollandais, partis d'Argenti&res vingt 
minutes apr6s moi, entrent en ouragan dans la sallc ; ils 
sunt en piteux £tal. Leur vue enleve k mon sort une partie 
de son amertume, et bient6t le charme de la conversation, 
arros£e de vin d'Asti, nous fait oublier le mauvais temps. 

La temp£te ne cesse pas ; nous reprenons nos sacs et en 
peu de minutes nous atteignons Zerbaztere, puis la sau- 
vage valine du Trient et le col de la Forclaz, oil la pluie 
nous laisse enfin. Quand nous arrivons k Martigny, nos 
habits sont presque sees, mais nos estomacs sont vides et 
nous reparons nos forces avec delectation k Th6tel Glerc. 

Mon £tape n'est pas linie. Je compte sur une correspon- 
dence au train de 6 h. a Sion pour me concjuire k Evolena. 
Vain espoir! De voitures il n'en reste plus; les mulets sont 
tous pris; me voila seul, pietinant sur la route de Vex, k 
Tentree du val d'H6rens, avec la pluie sur le dos et la nuit 
qui commence. J'esp&re trouver a Vex une monture ou un 
h6tel. Impossible d'avoir Tun ou Tautre. Je poursuis mon 
trajet, le coeur attriste et le pied languissant. La route est 
remplie tant6t d'une p&te boueuse ou j'enfonce, tant6t de 
cailloux entre lesquels je tr^buche dans Tobscurit^. A 
Useigne mes forces trahissent mon courage et je demande 
l'hospitalitd au syndic, qui me sert pour souper du fromage 
et du vin et me donne un mauvais lit ou je ne dors pas. En 
revanche, le lendemain, d&s Taube, il met sa jument k ma 
disposition. A 8 h. jarrive k Evolena sur ma haquen^e, que 
je conduis sans bride avec un simple licol, et je n'en suis 
pas plus fier! 

A vingt minutes du village je suis teipoin d'un spectacle 
qui montre combien la foi catholique est profonde dans le 



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A TRAVERS LA SAVOIE ET LE VALAIS. 95 

cceur des Yalaisans. Trois cents personnes environ s'en vont 
processionnellement sous la conduite du cur£ k la chapelle 
de N.-D. de la Garde, distante de trente minutes. Les 
hommes chantent des psaumes, les femmes, endimanch^es 
dun corset rouge, d'une jupe brune, d'un tablier blanc et 
d'un cbapeau de feutre, r^citent le chapelet. Ce long cordon 
humains'allongeant surle sentier, banni&res au vent, anime 
le paysage de couleurs varices aux effets mouvants et pit- 
toresques. 

Je me plais& revoir ces lieux, parcourus nagu&re en com- 
pagnie de mes 6l6ves, k saluer de loin le Sasseneire, le Pic 
d'Arzinol et la Pigne d'Arolla, dont mes pieds ont foule la 
couronne de neige, au milieu de joies pures et demotions 
profondes. On a r£cemment d^couvert une magnifique 
galerie sous le glacier au pied du Mont-Collon. G'est le lit 
d'un torrent d6\\6. On peut s y engager assez loin et se 
livrer k des observations curieuses sur les ph6nom&nes de 
la glace et les effets de la lumifere et du son. 

L'h6tel de la Dent-Blanche k Evolena (1,378 m&t.) est 
litt£ralement envabi. La nuit le salon et la salle k man- 
ger sont transform^ en dortoir. L'excellent M. Brunner, 
qui me traite en ami, est dans l'impossibilite de me donner 
une chambre, et il met son comploir k ma disposition pour 
la journ£e. 

Gette difficulty de trouver un logement m'oblige k brus- 
quer mon depart. Je fais appeler mon ancien guide Martin 
Pralong, pour m'entendre avec lui sur le passage du col 
d'H6rens (3,480 met.). A peine est-il arrive que trois coups 
fun£bres retentissent au clocher. Je vois Martin p&lir. II me 
quitte subitement en disant : « Pardonnez-moi, mon frfcre 
se meurt. » J'apprends, en effet, que son fr&re, venu depuis 
huit jours de la Savoie, expire en ce moment. 

Je dois me rabattre sur le guide Martin M6traillet. A la 
proposition d'aller k Zermatt par les glaciers, il me r£pond 
que le col n'a et£ franchi cette annde que deux fois et avec 



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96 COURSES ET ASCENSIONS. 

peine, et que la neige tombee la veille en rend l'entreprise 
p£rilleuse. Elle ne portera pas; nous en trouverons pres 
d'un metre au sommet ; du reste le temps est mauvais et 
nous aurons probablement du brouillard. 

Je ne puis nier la justesse de ces observations. La veille 
en effet j'ai regu la neige sur le dos au col de Balme, et 
les bauteurs sont encore blancbes aux environs d'Evolena. 
De gros nuages courent dans le ciel et rasent les cimes du 
Sud-Ouest au Nord-Kst, et le guide declare que c est un 
signe de mauvais temps. 

Ces remarques, assez Granges de la part dun guide, plus 
prompt d'habitude k cntrainer Talpiniste qui le d£cou- 
rager, me d^concertent un peu. Me faudra-il renoncer a 
celte promenade sur les glaciers dont le projet remonte k 
deux ans et pour laquelle j'ai abandonn£ la route plus vul- 
gaire de Viege & Zermatt? J'insiste, et Martin Metraillet 
accepte enfin de me conduire sur l'assurancc que je marche 
bien et que, loin d'embarrasser mon guide, je pourrais 
l'aider au passage difficile. 

Le m£me soir nous allons coucher au chalet de Ferpecle 
(1,801 met.), non loin de la jonction du glacier de ce 
nom avec celui du Mont-Mine*. Com me j'cn ai parle dans 
un precedent article, je m'abstiens de toute description, et 
me borne k signaler les fourneaux en pierre de Veisivi, 
tres conductrice de la chaleur, que M. Georges fabrique k 
Hauderes, et qui peuvent avantageusement remplacer les 
ponies en fonte ou en faience. 

Nous trouvons au chalet trois Anglais et ieurs femmes. 
lis sont venus ici faute de chambres k Evolena. Le chalet 
est relativement bien tenu. II y a deux ans la modicite des 
prix mavait frappe\ Gette fois j'ai affaire au proprietaire en 
personne, ancien guide ne gardant de son metier que 
l'&pret6 au lucre. C'est chose merveilleuse d'apercevoir au 
fond du bissac les minuscules provisions que Tamphitryon 
y depose pour une somme assez ronde. Un dejeuner en 



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A TRAVERS LA SAYOIE ET LE VALAIS. 97 

montagne compost d'oeufs, de viande, de beurre, de pain 
et de vin coute & lui seul presque autant que deux jour- 
nees d'hdtel avec nourriture, chambre et service. Live- 
lier de Ferpecle sait qu'on ne peut aller chez le voisin, et il 
en abuse. 

Le lundi 2 aout, & 1 h. du matin, nous sommes sur pied. 
La nuit est noire, sans lune et sans e'toiles. A 2 b. nous 
nous basardons sur la sente rocailleuse de Talpe. MStraillet 
n'est pas content. Le ciel lui semble de f&cheux augure et 
il parte sans cesse de retour. Gomme le froid est vif, je le 
rassure en disant que la neige aura gel6 et nous portera. II 
n'en croit rien. Gependant, aux premieres lueurs de l'aube, 
une 16gere iclaircie se produit & travers les nuages, et la 
Dent-Blanche (4,364 met.) apparatt k nos regards toute 
elincelante dans le ciel bleu avec sa robe de fiance'e. Une 
couche de neige fralche la revSt completement et lui 
donne un air ravissant de splendeur et d^ternelle jeu- 
nesse. 

Apres avoir franchi Talpe de Bricolla (4,426 met.), nous 
attaquons la moraine & pic qui borde le glacier et h 6 h. 
nous nous attachons a la corde. Le vent qui souffle du 
col est glacial et le moindre arret suffit & nous engourdir 
les mains. Nous nous rejouissons de cette froidure dans 
Tespoir quelle congelera la neige et la rendra assez dure 
pour nous porter. En effet, durant la premiere heure de 
marche sur le glacier, c'est & peine si nos semelles enta- 
ment la neige. Mais bient6t la mince crotite cede sous le 
pied et nous enfongons a chaque pas jusqu'^t la cheville. 
Notre allure en est consideYablement ralentie et devient 
pdnible. Nous nous relayons tour a tour pour couper la 
neige : car celui qui avance le premier defense sans com- 
paraison plus do forces que 1'autre. 

Nous rencontrons plusieurs crevasses ; elles sont faciles 
a franchir. Elles ne sont pas tres larges et la neige qui les 
couvre les cache presque totalement. Le guide les devine; 

ANNUAIRE DB 1886. 7 



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98 COURSES ET ASCENSIONS. 

h peine nous arrive-t-il trois ou quatre fois d'yglisser jus- 
quh la ceinture avec la neige qui se dSrobe. 

Le ciel se d£gage; les brouillards fuient; il semble 
m&ne que la temperature s'adoucit. Par suite de l'exercice 
violent de cette marche dans la poudre neigeuse, nous 
sommes Tun et Tautre dans un etat de transsudation abon- 
dante. Du c6t6 de la valine du Rh6ne Thorizon s elargit 
par-dessus le Pic d'Arzinol (3,002 mfet.) et la T6te de 
Vouasson (3,496 mfct.) jusqu'aux Diablerets. Au Nord et k. 
l'Ouest le regard domine la petite chaine du Veisivi et des 
Grandes-Dents (3,679 m^t.) et s'arr&te sur la Pigne d'Arolla 
(3,810 m6t.). A FEst la Dent-Blanche allonge son ar£te ru- 
gueuse, dont les dentelures jaunes comme une scie de 
cuivre jettent aux rayons du soleil des reflets mordorGs. 
Au Sud la T£te-Blanche (3,750 mdt.) couronne le glacier 
qui s'etend h sa base plus loin que la vue. Je demande 
quelques minutes pour tirer h la h&te trois plaques pho- 
tographiques. Le vent secoue mon appareil et m'emp&che 
de r^ussir. La neige se d£robe et cet arr6t nous y plonge 
jusqu'au ventre. Le guide en maugr£e et jc lui promets de 
ne pas recommencer avant d'etre au col. 

La pente est maintenant assez douce ; les crevasses ont 
presque disparu. Si la saison 6tait meilleure, si d'autres 
alpinistes avaient escalade le col avant nous, si nous pou- 
vions suivre une trace r^cente ou marcher simplement sur 
la glace vive, cette course serait une promenade magique. 
Toutes ces conditions nous manquent. La neige fralche- 
ment tombGe est trfcs 6paisse. Chaque pas se fait en deux 
mouvements. Nous pla^ons le pied sur la croAte en appa- 
rence solide; elle r^siste d'abord, puis c&de d6s que nous 
appuyons, et nous voil& la jambe prise jusqu au genou 
comme dans un 6tau. L'effort n6cessaire pour la retirer 
am6ne vite la fatigue el l'essoufflement. Parfois nous en- 
fongons brusquement jusqu'a. la ceinture et il faut s'aider 
de la corde pour sortir du trou. Gar la neige se tasse sous 



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A TRAYBRS LA SAVOIE ET LE VALA1S. 99 

le poids du corps et exerce sur le femur et le tibia une 
pression telle qu'un homme seul risquerait fort de rester 
prisonnier dans ce sol mouvant et d'y geler. Du reste pas 
une demeure, pas un £tre vivant, pas un bruit de cascade 
n'ggaie l'horizon. La solitude est complete sur ces hau- 
teurs brillantes oix les reflets du soleil brtilent comme un 
fer rougi. 

Nous atteignons le col & 11 h. (3,480 mdt.). Nous avons 

mis plus de huit heures k un trajet qui d'ordinaire n'en 

demande que cinq. L'abondance des neiges seule est cause 

de ce retard. DScrire le panorama serait long et difGcile. Au 

Nord, k TOuest et au Sud, il est moins 6tendu qu'au milieu 

du glacier de Ferp£cle, d'ou la vue, dominant les sommets 

lointains, plonge au delk de la valine du Rh6ne. Au col 

m£me, la T6te-Blanche, la Dent-Blanche et les 6normes 

masses de la Wandfluh bornent 1'horizon. A l'Est le coup 

d'oeil est magique. L'arSte du col surplombe de 100 m£t. 

le glacier bossel6 et crevassS du Stockje aux ondes sinueu- 

ses et rigides qui vont s'arrondissant comme les hautes 

vagues apres la temp£te. La-bas, & 400 met. au-dessous, 

l'gnorme rocher du Stockje n'est plus qu'un large caillou 

qui tache de rouge la blancheur immacul£e de la surface 

neigeuse. Plus loin le Tiefenmatten, bas et d£prim£, se 

reldve et forme une sorte de golfe au pied du Cervin, dont 

la masse pyramidale en relief sur l'azur du cicl se dresse 

comme la merveille du paysage. A gauche, au premier plan, 

s'el&ve TEbihorn, par-dessus lequel le Mont-Durand et le 

Gabelhorn font Gtinceler leurs glaces 6ternelles. A droite, 

un peu en avant de la T6te-Blanche, arrondie comme le 

cr&ne chauve d'un vieillard, la Dent d'H^rens etale ses 

n6v6s et ses roches dentelees pendantes sur l'ablme. D'au- 

tres sommets, pareils k une armee de geants, se pressent 

dans le lointain avec une 6tonnante variety d'attitudes et 

de formes. Je prends k la h&te quclques vues photographi- 

ques, et nous nous disposons k descendre. 



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100 COURSES ET ASCENSIONS. 

Aux beaux jours le col cTH6rens est assez fr^quentd des 
alpinistes et n'offre pas, la trace faite, de grandes difficul- 
ty. Cette ann6e deux caravanes seulement en ont tenttf 
l'assaut avant nous et n'ont pas laiss£ le moindre vestige. 
Une corniche de neige ferme le passage et surplombe le 
glacier du Stockje. S'aventurer sur cette fragile saillie se- 
rait aller h une culbute certaine, et une large crevasse qui 
longe le bas des rochers s'ouvre au-dessous pour nous 
recevoir. Le guide declare qu'il n'a jamais vu le col en cet 
dtat. Nous sommes obliges de remonter l£g£rement du 
c6t6 de la T (He-Blanche et de chercher une issue le long 
des roches schisteuses qui percent la neige. La plupart de 
ces pierres cedent k la pression et menacent de nous en 
trainer. Nous en faisons rouler un certain nombre, tant 
pour d^blayer la neige qui cache les points d'appui que 
pour faire crouler toutes les masses qui ne sont pas solides. 
Nous nous cramponnons aux saillies de cette muraille 
naturelle et, pendant que Tun descend, Tautre le retient k 
Taide de la corde fortement tondue ot fix6e autour du 
piolet. Nous employons 35 minutes h cette laborieuse 
operation qui d'ordinaire exige quelques instants. 

Une fois sur le glacier du Stockje, nous n'avons plus qu'& 
dviter les crevasses nombreuses et larges dont il est sem£. 
Nous voulons h&ter la marche. La faim nous tiraille et il 
nous tarde de nous asseoir sur le rocher et d'y reposer nos 
pieds que Thumiditd glaciale pSnetre. Mais d&s les pre- 
mieres enjamb£es la neige nous rappelle k la rdalit6 et 
nous enveloppe jusqu'au ventre. Nous nageons dans cet 
Element qui, amolli par le soleil, se comprime sous notre 
poids et nous oblige & de continuels efforts pour nous dc- 
p&trer. 

Gependant nous avan^ons gr&ce ft la pente, et bient6t 

nous apercevons une double trace de pas tr6s profonds. 

. Dirig6s d'abord vers le col, ils reviennent ensuite au 

Stockje. 11 y a done eu le matin m£me ou la veille une 



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A TRAYERS LA SAVOIK ET LE VALAIS. 103 

tentative d' ascension, qui a dft 6tre abandonnee h cause 
de la neige. Cette vue d'un vestige humain me fait plaisir 
et ram&ne mes forces pour atteindre le massif rocheux ou 
le guide et moi vaquons avec une satisfaction Gvidente h 
la double fonction du repas et du repos. 

A 1 h. nous degringolons le long des rochers jusqu'& 
la cabane du Club. Fiddle h son r£glemcnt, le guide en fait 
la complete inspection. Les casseroles sont en bon 6tat ; la 
marmitc est propre ; les couvertures plides sont pendues 
aux poutres ; seuls les matelas ont disparu et sont rempla- 
ces par un tas de foin & moiti£ pourri. Sur une fenfttre, 
pr&s de la th6ifcre, se trouve encore une mince provision de 
th6, et e'est tout. Le soir m&rae la cabane servira de refuge 
h deux caravanes que nous rencontrons sur le glacier de 
Z'mutt. 

Cette derni&re partie de la course est interminable. A 
part les canonnades r6it6r£es du Cervin, qui retentissent 
sur nos t6tes, elle n'offre rien d'interessant. Nous avan^ons 
au milieu d'dboulis enchev&trds de roches, de quartiers de 
glace, coupes de ruisseaux, semds de cailloux. Le paysage 
decent pittoresque h partir de Staftel, et Toeil si longtemps 
eprouvS par les reflets du soleil sur la neige se repose 
comme le pied avec une indicible voluptG sur les pentes 
verdoyantes et les moclleux gazons. 

A 5 h. 30 m. je prends possession de ma chambre k ThOtel 
du Cervin. M. Seiler y a mis tout le confortable desirable 
m6me pour les gens d£licats. Zermatt a Taspect d'une 
ville d'eaux. Les h6tels sont pleins d'Anglais et d'Allc- 
mands. Les Fran^ais sont plus rares ; il faut les chercher. 
J y rencontre pourtant M. Marduel, l'aimable tr£sorier de 
la Section lyonnaise. II arrive par le col de Saint-Th6odule 
et se tient h l'al!iU d'un moment favorable pour tenter 
l'escalade du Cervin. Mais la curieuse montagne, suivant 
Texpression locale, ne cesse pas de fumer son cigare ou de 
pwter son chapeau de brigand italien, et ce n'est pas bon 



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tOi COURSES ET ASCENSIONS. 

signe. Quelques jours plus tard elle ajoutera k la liste d£j& 
longue de ses victimes le nom de l'infortune Burckhardt et 
laissera & moitie gel£s Davis et son guide Aufdenblatten. 

Pour mon compte je grimpe au Riflel avec l'intention de 
monter & la Cima di Jazzi (3,818 mM.). La pluie m'arrGte et 
je dois me contenter de l'ascension classique et presque 
ban ale, tant elle est facile, du Gornergrat (3,136 mfct.), d'ou 
j'apergois avec la lunette de la hutte une caravane sur les 
pentes glac^es du Mont-Rose. Je retrouve \k messieurs les 
Anglais et les misses avec qui j'ai fait connaissance, il y a 
deux ans, sur le Pic d'Arzinol et & Evolena. 

Le soir du mercredi 4 aoiit, suivant mon habitude au 
retour de la montagne, je vais r£parer mes forces par un 
plongeon dans les eaux vives. Comme la Vi£ge est trop 
rapide pour permettre une telle operation, j'avise une cas- 
catelie propre & une douche. A peine suis-je sous l'onde 
qu'une pierre roul£e par le torrent vient me frapper au 
front etprovoque un jet de sang considerable. Get accident, 
qui aurait pu avoir des consequences plus graves, diminue 
mes forces, mon courage, et m'inspire de salutaires re- 
flexions sur les dangers de Talpinismc. M6content d'empor- 
ter avec mes joies de touriste une blessure au visage qui 
laisse encore des marques, je quitte Zermatt le lendemain 
par Saint-Nicolas et Vi&ge, et le samedi mon pied foule au 
lieu d'une cime neigeuse l'asphalte briilant du trottoir 
lyonnais. Mais je garde au fond du coeur l'amour vivifiant 
de la montagne et le d£sir de revoir encore les splendides 
glaciers du Valais. 

P. Bauron, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



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ASCENSIONS 

EXPLORATION DE LA REGION M^RIDIONALE DU PIC POSETS (3,367 M&T.) 

MES TROIS GROTTES DU VIGNEMALE (3,298 M&T.) : 

TROIS ASCENSIONS *, 

DIX JOURS PRfeS DU SOMMET, A 3,200 M^T. d'aLTITUDE 

Apr&s trois ascensions du pic Posets (3,367 m6l.), dontla 
premiere date de 1864, et dont j'avais chaque fois vari6 
l'itin^raire (Est, Ouest et Nord), je me flattais, malgrg l'es- 
pace immense qu'il couvre, de le connaitre aussi k fond 
que les deserts glacis des Monts-Maudits, ou, en vingt ans, 
j'ai pass6 tant de jours et de nuits. Mais je m'6tais tromp6. 
Le Posets est si vastel 11 a plus de cent kilometres caries! 
Et il a d'autres inconvGnients. II est dans un pays perdu. 
Son ascension est un voyage. Ses pentes abruptes et cal- 
cinees se d£pouillent trop de neige, vers la fin de l'6t6, pour 
ne pas nuire & son prestige. Son beau soleil luifait du tort : 
ses glaciers fondent beaucoup, et, vu de loin, il est moins 
eblouissant qu'une foule d'autres pics moins hauts que lui. 
Aussi, personne ne s'occupa de lui jusqu'en 1856, bien 
qu'il y etit quatorze ans qu'on montait au N6thou, son seul 
rival et son voisin (3,404 m&t.). Aujourd'hui m6me, on le 
gravit rarement. 

Je devais done m'attendre, malgrS mes trois campagnes 
sur le Posets, dont une (en 1875) avait dure quatre ou cinq 
jours, k y trouver encore, Tann6e derni&re, quelque chose 
de nouveau, quand j'eus l'id6e d'aller errer un peu & 



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106 COURSES ET ASCENSIONS. 

Taventure, sans but bien d£fini, dans ses regions m£ridio- 
nales, ou j'avais si souvent aper^u, inais de loin, des crates 
hardies et des pointes inconnues, se profilant, dans le plus 
beau d^sordre, conlre le ciel bleu et s£duisant de l'Aragon, 
auquel on ne r^siste jamais. 

Au point de vue special du montagnard,la belle carte de 
Schrader ne me laisse qu'un regret. Je la trouve trop som- 
maire. Je la voudrais beatrcoup plus grande et d6taill£e. 
J'aurais voulu qu'au lieu de cent vingt jours, Tauteur etit 
eu cent vingt £t6s k consacrer au lever de 6,000 kilometres 
carr6s de montagnes. Ge ne serait pas trop; mais ce 
regret m'est peut-6tre personnel et n'est pas tout k fait une 
critique. 11 y a plusieurs manures d'envisager une carte. 
Dans tous les cas, je ne fus pas surpris lorsqu'arrivg, le 
22 juin, au sommet des for&ts d'EristG (Sud-Sud-Est du 
Posets), je vis se dcrouler majestueusement k gauche 
(Nord-Ouest) un monde nouveau, un vaste amphitheatre, 
entrevu plus d'une fois, mais jamais explore, ni dScrit : et 
sur sa droite, vers le Posets, un labyrinthe de pics, de 
crates et de ravins glacds, encore aussi couverts de neige 
que le Mont-Blanc. La terre, les lacs et les rochers dispa- 
raissaient partout, vers 2,500 mM., sous la grande mar6e 
blanche, com me des plages sous la mer. Tout cela brillait 
comme un d6sert de feu. C'etait superbe : et ce qui aug- 
mentait ma joie, c'6tait de n'avoir pas de but, et de pou- 
voir mener impundment, ne ftit-ce qu'un jour, la vie 
nomade, charmante et capricieusc d'un nuage : elle a du 
bon. Si j'en avais vu un, je l'aurais poursuivi, et nous 
aurions fait route ensemble : mais il n'y en avait pas. 

Le beau temps et Tabsence de dangers rendaient ma 
libertd aussi complete que mon bonheur : et je n'avais 
mGme pas k me prioccuper de la n£cessit6 de trouver un 
abri pour la nuit, bien que je n'eusse ni couverture, ni 
sac : avec un temps pareil, et par des nuits si courtes, on 
peut coucher, et mfcme dormir, partout. Pendant cinq ou 



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ASCENSIONS. 107 

six heures, je ne fis done que flAner sur la neige et rGver 
au soleil, montant tr£s graduellement, et sur une ligne 
moyenne Nord-Ouest, laissant toujours k droite le sommet 
du Posets. 

J'avais pris k Luchon Pierre Barrau (Gls), et k V6nasque 
Andr6 Subra, l'agile et tr&s aimable chasseur d'izards avec 

Iequel,enl878,j , avaisconquislepic5ff^w<?m'o&i(3,056m^t.). 
J'avais aussi et6 rejoint en route, et par hasard, dans la 
gorge d'Erist6, par un de ses confreres, l'id£al du chasseur, 
un homme monumental, bien que souple comme un chat 
ou un serpent, un veritable athlete, qui aurait fait fortune 
a l'Hippodrome. II s'appelait Antonio Pueyo. Ayant pass6 
presque toute sa vie sur le Posets, il connaissait au moins 
le nom de toutes les cimes qui en ont un, dans le fouillis 
de pics, petits et grands, dont il est entoure. Jamais il 
n'hesitait, et son aplomb m'inspirait une confiance absolue. 
11 m'apprit bien des choses. 

Ainsi, Tensemble de la region que je d£cris, e'est-^-dire 
le Sud-Ouesl du Posets, s'appelle Lardanita, ce qu'on 
pourrait probablement traduire Petit Posets; comme le 
sommet supreme porte en Espagne le nom indiscut6 de 
Lardana, Lardanita semble un diminutif. 

A gauche de nous (au Sud) descendent, vers Eristi, les 
chatnons secondaires et modestes d'Bspadas, et leurs cr&tes 
d6chiquet6es, qui comblent l'espace compris entre le lac 
de Bagueniola et la gorge d'Erist6. 

Au Sud-Ouest apparatt un cylindre solitaire, une espfcee 
de Babel qui d^passe certainement 3,000 m&t. et se nomme 
Las Tourets. Serait-ce le point cot6 3,012 met. sur la carte 
de Schrader? C'est au moins bien possible. 

A droite de Las Tourets (k l'Ouest de nous) se creuse, 
dans la cr£te de Lardanita, la br^che profonde de Liousetta, 
par ou on peut atteindre Y Hospital de Gistain. Elle doit 6tre 
k 2,600 mfet. environ. Entre elle et nous le lac de Liousetta 
dort sous la neige. On le devine, mais voila tout. 



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108 COURSES ET ASCENSIONS. 

A droite de nous (au Nord) se dressent des pitons noirs, 
autour desquels circulent des rues de neige, des couloirs 
a pentes douces et tout blancs, domin^s au Nord-Est par 
la time du Posets, qui trdne, comme un vieillard blanchi et 
venerable, sur sa nombreuse et noble progeniture. Nulle 
part I'ombre de danger. 

Enfin a l'Est, pergant le ciel comme un poignard, la 
pyramide dentel£e des Corvettas 6blouit toute la region 
par sa blancheur. Elle est a l'origine de la valine de Paramo. 

Lensemble prend une grandeur incomparable, quand le 
soleil, en declinant, allonge et accentue les ombres, qui 
envahissent les champs de neige. Quoi que Ton puisse 
penser de l^clairage oblique pour la cartographic des pays 
montagneux, c'est lui qui nSussit le mieux dans la nature. 
Kien n'est plus beau, plus 6mouvant qu'une grande mon 
tagne neigeuse, a Theure sereine et solennelle oil Tun de 
ses c6t6s, tout flamboyant et en fusion, plein de murmures 
et d'<Hincelles, est embrasS par la lumi&re dor6e du soir, 
tandis qu'il g&le d6ja et qu'il fait noir sur la face oppos£e, 
ou les ablmes et les glaciers se taisent, se couvrent d'un 
bleu lugubre, et s'endorment dans la nuit. Quel 61oquent 
et magnifique symbole! C'est comme une luttc supreme 
entre la vie et la mort : et quand la nuit a triomphS par- 
tout, quand elle a tout 6teint, m6me les sommets les plus 
ardents et les plus orgueilleux, ils se mStamorphosent si 
complement, ils deviennent si violets, si monstrueux et 
si diflbrmes, qu'on les prendrait pour des &tres malfai- 
sants, d6chus, maudits et condatnntfs a ne jamais revoir le 
jour. Mais le soleil revient tous les matins, et ils se rallu- 
meront dans quelques heures, tiers comme des Dieux, et 
purs comme s'ils entraientau ciel. Tout renait en ce monde. 

L'aurore et le printemps sont des symboles palpables et 
po<Hiques de la resurrection qui suit partout la mort, et 
qui semble &tre une loi de la nature, prouvant par son 
universality ce que le christianisme afflrme. 



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ASCENSIONS. 109 

Le lendemain du jour le plus long de TannSe, le soleil nous 

quitta vers oh., disparaissani en face de nous derri&re 

VSnorme rempart de neige et de granit qui, descendant 

trfcs graduellement du Nord-Est au Sud-Ouest, et long d'au 

moins cinq kilometres, joint le Posets au pic Bagueniola. 

Sur cette belle cr£te bleu^tre et blanche, qui s^pare le ver- 

sant de Gistain de celui d'Eristt, il n'y a qu'une cime bien 

caract6ris£e, c'est celle de Las Tourcts, qui en occupe k peu 

pres le milieu. Ailleurs il y a des cdnes, des mamelons 

neigeux et des cassures. II y a m£me une terrasse majes- 

tueuse au Sud-Ouest du Posets, qui fait tout ce qu'elle 

peut pour devenir un pic, k son extr6mit6 occidentale, et 

k laquelle Schrader a fait Thonneur de la mettre sur sa 

carte, ainsi que Taltitudede son point culminant (3, 326 m6t.). 

Elle est si haute, qu'on l'apercoit du col d'Aspin, et des 

landes de Gapvern, par-dessus la frontiere. Mais rnalgre 

tout, ce n'est qu'une crdte, ou plutdt une 6paule du Posets, 

auquel elle est soudee : et elle n'a pas de nom connu dans 

le pays. 

Apres avoir erre de tous c6t£s, et nous <Hre m6me un 
peu perdus, nous arrivikmes, en conservant toujours une 
direction moyenne Nord-Ouest, et k huit heures du soir, sur 
1'artHe myst^rieuse et glac6e, appel£e par mon chasseur 
Lardanila. Nous la coup&mes k une grande altitude, & en 
juger par le Posets, qui, au Nord-Est, nous dominait k 
peine de 200 mfct. ; et par le pic Bagueniola, au Sud-Sud- 
Ouest, dont, k notre tour, nous dominions le triple sommet 
d'au moins 100 m6t. Nous (Hions done k environ 3,150 mfet., 
k lenlree de la nuit, sans couvertures, et entour£s d'une 
mer de neige, sauf d'un c6t6, a l'Ouest, ou descendait un 
precipice de 800 mfct. Pas un rocher en vue, qui pftt servir 
d'abri. Mais il faisait si beau, que tout cela rn'inqutetait 
peu. J'aurais pu coucher la, en plein air. 

Quel temps! quel horizon! que de couleurs! Bien loin a 
TOuest, et k des profondeurs vertigineuses, paraissait 



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110 COURSES ET ASCENSIONS. 

V Hospital de Gistain (1,500 m&t.), petit point blanc perdu 
dans un desert bronze, ou il faisait d6j& presque nuit. Mais 
nous Stions si haut, que la lumi&re frappait encore notre 
cr&te. La neige que nous foulions 6tait vermeille, et resta 
tout illuminSe, jusqu'au moment supreme oil le disque 
du soleil, descendant sur des brumes tfcarlates, sombra 
dans un oc6an d'or, de pourpre, et de montagnes en feu : 
un vrai brasier. Et il n'y eut pas de nuit : car la lune vint 
a notre secours, une lune aussi brillante que le soleil du 
Nord, et qui donnait un tel 6clat aux champs de neige, que 
nous y descendlmes sans h^siter, en folles et fantastiques 
glissades, absolument comme en plein jour. Nous devions 
avoir Tair d'altends. G'etait charmant : mais tout changea, 
et tout tourna au noir, quand nous 6chou4mes sur le 
granit, apres une heure de cette 6trange et po6tique navi- 
gation au clair de lune, sur une mer sans 6cueils, et 
blanche comme de l'icume. Ge fut un vrai naufrage : une 
fois sur les rochers, on n'y voyait plus clair : nous lr6bu- 
chions partout, et pour ne pas nous fracasser les mem- 
bres en continuant, nous dtimes camper tres haut (vers 
2,300 m&t.) et en plein air, sous deux jolis petits sapins 
tout jeunes, dont nous fimes une fournaise. II fallut m£me 
s'en Eloigner un peu, pour Sviter les ^tincelles, et les 
branches qui tombaient cmflammges. Mais il ne fit pas 
froid. 

La nuit fut si splendide, si suave, si bleue, si embaum6e 
par Tarome des sapins et des fleurs, que sa magnificence 
m'emp£cha de dormir, ot le sommeil ne vint qu'aux pre- 
mieres lueurs du jour, au moment du r£veil des oiseaux. 
La mousse 6tait d£j& tout <Hoil6e par les larmes de l'au- 
rore, quand je cessai d'entendre la voix tonnante et grave 
de la cascade de Lardana, espece de cataracte, fille sau- 
vage du d6sert et des neiges, qui 6cumait au clair de lune 
comme un fleuve d'etincelles, de phosphore et de pedes, 
imitait les Eclairs et la foudre, et d6chirait au loin le silence 



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a. 



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ASCENSIONS. 113 

des forGts endormies, en y roulant ses flots sonores et sa 
fureur. 

Bient6t je ne l'enlendis plus : et quand je m'6veillai, jc 
grillais au soleil, k c6t6 d'un serpent, qui semblait con- 
templer la nature. 

Le 23 juin, descente k l'Est, par l'dtonnante valine de 
P&ramo, une des merveilles des Pyr6n6es : indiquge sur la 
carte de Schrader, mais tout & fait inexplorGe et inconnue, 
sauf des chasseurs d'izards. Donnons quelques details, 
plut6t pratiques que descriptifs. 

Depart a l'Est, vers le fougueux torrent de Lardana, que 
couvre encore un pont de neige cyclop£en, et que nous 
traversons, par ce moyen, au bas des petits lacs de Lar- 
dana. De la, neigeuse et rude montee a l'Est, qui, en une 
heure, nous m6ne au col de Peramo, 6\e\6 (plus ou moins) dc 
2.800 m£t. 

Panorama des plus alpestres a l'Ouest-Nord-Ouest, ou le 
Posets, plus blanc que de l'albfttre et fumant au soleil, 
rutile du haut en bas comme s'il 6tait couvert d'^toiles. 11 
parait colossal. On dirait le g6nie de l'hiver, sous le ciel 
des tropiques. 11 resplendit de toutes les gloires du Nord 
et de FOrient. 

Au Sud du col de Paramo, et ne le dominant que d'une 
centaine de metres, se dresse le pic des Corvettas, ftere 
pyramide de pr6s de 3,000 mdt. dont l'isolement la fait voir 
de tr&s loin. Elle est facile. Une demi-heure sufflt pour y 
monter du col, par un couloir de .blocs peu roide, qui va 
droit a la cime, comme une rue. Presque au sommet du 
col, voici un petit lac encore glac£, un des plus hauts des 
Pyr&i£es (2,700 et quelques m&t.). Etant sur le versant 

Nord-Ouest du col, ses eaux (quand il en a ) sen vont a 

EristS. 

Nous descendons k l'Est, par des pentes tr&s douces. A la 
sortie des neiges, lacs innombrables. A gauche et asses 
bas, dans une valine voisine et parall&le, parait un petit 

AKXUAIRB DK 1886. 8 



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114 COURSES ET ASCENSIONS. 

bout du fameux lac de Baticiel (Batichiellas). A gauche 
aussi, raais k cdt6 de nous, dans notre valine, voici une 
excroissance strange, une esp&cc de r6cif, un modeste, 
raais bizarre monticule de granit. Ge cdne informe n f a Tair 
de rien : et pourtant, il nY intrigue. Comme ii va nV6tonner 
tout & l'heure, et nYGcraser de sa grandeur, alors que vu 
d'en bas, par TEst, il deviendra, comme par miracle, une 
pyramide ph£ nominate, solitaire, menagante, verticale et 
toute noire ! Une des aiguilles les plus hardies des Pyre- 
nees ! 

C'est k sa base que le vallon de Baticiel, venant de TOuest- 
Nord-Ouest, et c£l£bre par M. Packe il y a juste vingt-cinq ans, 
tombe dans la grande valine de Paramo, dejk trds elargie 
plus haut par l'absorption d'une autre valine lacustre et 
importante, quoique anonyme, qui la rejoint de l'autre c6t£, 
sur sa rive droite, et rampe de TOuest k TEst, au Nord des 
precipices d'El Mont et d'Isieilla, dont l'autre versant do- 
mine Vinasque. Mais il faudrait une carte au dix-mil- 
lifeme, pour indiquer tous ces details. 

Puis-je me permettre de critiquer ici, non pas les cartes 
actuelles des Pyrenees, mais leur echelle insuffisante? 
Elles sont trop concentres : elles sont congestionnees : les 
montagnes y etouffent. Leur charpente est parfaite : les 
grandes lignes sont correctes ; les crates et les sommets de 
premier ordre sont k leur place, les grandes valines aussi ; 
mais des details qui prennent de importance, quand on 
voit de prfcs, sont forcement absents. Ge qu'on pourrait les 
appeler le remplissage est souvent sacrifie. 

Quand aurons-nous des cartes des Pyrenees au dix-mil- 
lieme? En attendant, rendons hommage aux trayaux de 
Schrader. Faire si vite et si bien est un vrai tour de 
force. 

Au confluent des deux valines (Peramo-Baticiel), dans 
un site enchanteur, a l'entree d'une forfct tenebreuse de 
sapins, et dans un lit de fleurs et de gazon, sommeillent en 



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ASCENSIONS. 115 

paix, comme deux jumeaux dans un berceau, deux petits 
lacs d'un bleu marin (Lacs de Carpinosa; bauteur probable, 
1,700 mfet. ; accessibles a cheval). line belle cascade ^cume 
et tonne tout pr&s. 

Ici, tout change soudain (T aspect, etla valleede Paramo, 
prenant des proportions et une tournure alpestres, et se 
voilant de noirs sapins, devient une solitude crepusculaire 
et romantique, un pare grandiose et naturel, qui rappelle 
en m6me temps TAngleterre etla Suisse. C'estmagnifique, 
surtout le soir. 

Au Nord-Ouest, dominant Thorizon funeraire des sapins, 
et encore tout cou verts de soleil, s'alignent les pics les plus 
neigeux des Pyrenees, dans l'effrayante st^rilite de Clara- 
bide et des Gours-Blancs. Rouges comme des flammes soli- 
difies, ils semblent regarder Dieu et ladorer, tandis qu'en 
bas, dans les valines profondes, d6ja sombres et bleuatres, 
la voix des patres se confond avec celle des torrents. J aime 
mieux ces chants de Tinnocence, montant au ciel avec le 
vent du soir au milieu des montagnes, que les plus beaux 
concerts du monde. 4 

Une fois dans les forfcts, le vrai chemin descend sur la 
rive gauche : malheureusement, la chute d'un pont nous 
force a suivre un detestable sentier sur la rive droite. (Test 
irritant, mais nous marchons entre des cascades de fleurs, 
et sous des cathSdrales de feuilles. 

Enfin, apr&s trois heures de marche r^elle (depuis le col 
de Paramo), nous dSbouchons dans la fameuse valine #A%- 
tos, en face d'une grange, et ahuit kilometres de V6nasque, 
ou nous entrons par une soiree sanglante, quelques minu- 
tes avant un effroyable orage. Les nuages et les montagnes 
prennent des lueurs purpurines, des glaives de feu traver- 
sent la nuit, et le tonnerre £touffe bient6t tous les cantiques 
de la nature. Les orages du Posets rappellent ceux des 
tropiques. Ils ont une effrayante intensite. 
Je passai une semaine a V6nasque, dans Texcellente 



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116 COURSES BT ASCENSIONS. 

auberge tenue par Antonio Saura, pres de r^glise. Je n'y 
lis qu' une autre course, celle du Gallinero (2,720 mbt.) : 
mais quelle vue admirable! et quel pic bien plac£! II ne 
fait pas assez parler de lui. Sa modestie lui fait du tort. Sa 
time est un jardin. 

Le mois suivant (fin de juillet), mes mineurs remonterent 
au Vignemaie, afin de m'y creuser une seconde grotte, k 
gauche de la premtere, moins grande, et destined aux gui- 
des. Mais tout le mois d'aoAt fut si neigeux, si orageux et si 
glacial, k ces grandes altitudes, qu'il leur fallut un mois 
pour creuser huit metres cubes! lis dSbulfcrent par un 
d£sastre. Aprfcs avoir passe* deux ou trois jours k d6bloquer 
ma premiere grotte, encore pleine de glace dure comme 
du fer, ils s enferm&rent dedans hermgtiquement, et eurent 
ensuite l'idee neTaste de mettre le feu k du charbon de bois 

pour se d^geler Naturellement, ils s'asphyxifcrent : tous 

perdirent connaissance, et un des quatre fut s£rieusement 
malade. Chasses ensuite par la temp6te, et demoralises, ils 
durent descendre. 

Ceux qui contemplent ces grottes par le beau temps, 
quand elles grillent au soleil, se doutent bien peu de ce 
qu'elles ont coftt6 de peine et de perils ! On oublie la hau- 
teur k laquelle elles se trouvent. L'6t6 dernier encore, un 
autre de mes mineurs y a pris en deux jours une fluxion 
de poitrine. II a fallu le remplacer. 

En 1885, je fis deux ascensions au Vignemaie (13 m * et 
14 me ). La premiere fois, ce fut, je crois, le 3 aotit, et j'y 
trouvai les ouvriers. Mais au bout de deux jours de tem- 
pGtes, de brouillard et de neige, je descendis de trfcs mau- 
vaise humeur; non sans toutefois bdnir le ciel de m'avoir 
6pargn6 un malheur bien plus grand : car je fus presque 
ddcapitd, k la montee, par une grosse pierre, qui frappa 
mon chapeau enfoncS sur le front, me le mit sur la nuque, 
le couvrit de poussiere, et bondit dans l'abtme sans me 
faire le moindre mal ! Nous £tions quatre, et elle ne tua 



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ASCENSIONS. 117 

personne I Haurine, dont elle avait fr616 le bras avant de se 
jeter sur moi, fut seul un peu blessS. Au bout d'un an, 
nous avons retrouvG, cet £t£, un trou creusg par elle en 
dgchirant le sol, avant de fondre sur nous. 

Pourquoi ces chutes de pierres, si communes dans les 
Alpes, sont-elles plus rares ici qu'en Suisse? Peut-6tre qu'il 
y a plus de rochers pour les briser sur leur passage. A 
peine parties, elles se fracassent contre un obstacle : tan- 
dis que dans les Alpes, c'est presque toujours sur la neige 
qu'elles descendent. 

Le 21 ao&t, la grotte des guides etant enfin achev£e, je 
repartis pour le Vignemale, oil je passai toute une semaine : 
semaine aflreuse, pendant laquelle nous n'e&mes litt£ra- 
lement, en tout, que queiques heures de bien pAles 6clair- 
cies. Tonnerre, gr61e, neige, bourrasques, brouillard et 
froid terrible, rien n'y manqua, etce fut continuel. Gomme 
elles sont rares a ces hauteurs, les belles joum^es d'6t6! 
On pourrait les compter sur ses doigts I 

11 vint pourtant beaucoup de monde, entr autres M B,e Be- 
noit et son mari, professeur k Toulouse, descendu du Par- 
nasse pour monter au Vignemale, et MM. Paul Labrouche, 
Daniel (de Pau), Lamazou&re, photographe, le baron de 
Lam age, etc. 

Ces trois derniers touristes descendirent avec moi 
(28 aoAt), dans une esp&ce de trombe de neige d'une telle 
violence, que si nous avions eu de quoi manger, aucun de 
nous n'aurait os6 partir. A peine dehors, on avalait en 
queiques secondes un demi-litre de neige ou de grSsil, et 
la respiration 6tait absolument couple ; la neige prenait 
la place de Tair : on etait asphyxia. Et quel froid! Nous 
avions les doigts bleus. Aussi le premier mot de Haurine, 
le matin, fut une declaration des plus catdgoriques qu'il 
6tait impossible de descendre. Mais il le fallut bien : il n'y 
avait plus de vivres ! 
D'ailleurs, nous etions huit, arm£s d'une corde superbe ; 



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118 COURSES ET ASCENSIONS. 

et j'avais une boussole. Avec cela et l'instinct de Haurino. 
nous pAmes tourner les grandes crevasses sans trop d£vier 
de la bonne voie. Mais on frissonne toujours, quand c'est 
dans le brouillard et la tempftte qu'on est forc£ d'errer au 
milieu des crevasses. Nous arrivions au bord sans le savoir. 
La grfcle les bombardait, le vent sifflait dedans, et y lan^ait 
des cataractes de neige qui, blanchissant leurs bords, lais- 
saient le fond dans les t£nfcbres. Fumant comme des cra- 
tfcres, et vaguement entrevues dans la brume, elles ressem- 
blaient k des gueules bleues, mouvantes et monstrueuses, 
ou a des soufrifcres. 

J'aurais voulu montrer le Vignemale ce jour-l& aux 
d^tracteurs des Pyr6n6es! M. Frcshfleld lui-m&me, qui, en 
lecomparant au Buet (3,109 mfct.), dans V Alpine Joia % nal, 
lui infligea en 1885 une telle humiliation, une si cruelle 
injure, l'aurait salu£ avec respect, et m£me avec re- 
mords. 

Toutefois les grandes crevasses etaient bien moins per- 
fides que les petites, d£ja couvertes d'une couche pou- 
dreuse de neige, si mince et si fragile qu'il sufQsait de la 
palper pour y laisser un trou, et entrevoir les gouffres 
caches dessous. Elles avaient complement disparu, et on 
ne pouvait avancer qu'en sondant a chaque pas. Mais 
Haurine s'en tira a merveille, et eut tous les honneurs de 
cette descente, qu'il avait entreprise malgr6 lui. 

Vers 2,500 mfct., la neige se transforma en pluie, qui 
nous d£gela, mais en nous saturant tellement, que le poids 
d'eau ralentissait notre marche. Ainsi se terminfcrent mes 
courses s^rieuses de 1885. 

Que dire maintenant de ma campagne de 1886 sur le 
Vignemale, ob je passai dix jours (19-28 aotit), pour y fftter 
ma quinzifcme ascension, et pour inaugurer ma troisifcme 
grotte, que je destine aux dames? H£las! le temps fut si 
6pouvantable, que je n'ai rien a raconter. Moins le ton- 
nerre, ce fut, pendant les cinq premifcres journges, la mfcme 



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■ 

■ 



ASCENSIONS. 119 

histoire qu'en 1885, la m£me s£rie morose et d£moralisante 
de grosses temp&tes de neige, de brouillards fauves et furi- 
bonds, d'tfclipses totales, de sifflements sinistres et d'61<5- 
gies, avec trois, quatre et cinq degr£s de froid ! Sortant k 
peine, nous rentrions toujours au bout de deux ou trois 
minutes, couverts de neige et bleus de froid, avec de gros 
gla^ons dans les cheveux. Ge fut le 20 aout que commence 
la chute de neige, et en quatre jours il en tomba 80 cen- 
timetres! C'etait l'hiver en plein 6t6. 

Un jour pourtant, n'y tenant plus, j'allai passer une 
heure entire, en pleine tempfcte, sur le col de Cerbillonas 
(3205 m^t.), oil s'agitaient des oriflammes de neige. Le 
vent donne de la force et surexcite, en activant la vie. 
J'aimais done mieux 6tre \k que dans des lieux plus abri- 
tes. 

Mais quel bruit et quelle rage ! Quels chocs et quels chaos 
dans les nuages aflbtes! Quand ils crevaient, Us d£mas- 
quaient des crates fumantes, des lambeaux de glaciers 
d£chir6s brutalement par le vent, des ilots noirs et blancs 
suspendus dans la brume, des fonds de precipices et des 
sommets neigeux frappes fugitivement par le soleil. Puis 
lout disparaissait, tout s'eclipsait comme un eclair, dans la 
nuit et la neige, et un instant apr&s on avait d'autres appa- 
ritions, ou le rouge dominait, comme si l'Enfer allait s'ou- 
vrir. On s'imaginait voir les signes terribles dont parlent 
les Ecritures, qui pr£c£deront la fin du monde : et on 
croyait entendre ces bruits sauvages et douloureux qui font 
mugir les graves du Nord, et pleurer les falaises eflrayGes 
par Torage, quand la mer a la fifcvre, quand son 6cume 
61ectris6e brille dans la nuit, et quand le feu du ciel fait 
pdlir les abimes et trembler les montagnes. 

A ceux de mes lecteurs qui aiment Thorrible et les fu- 
reurs polaires, je sou hake une promenade sur le col 
de Cerbillonas dans une tourmente de neige. II est large, 
et on peut s'y laisser enlever par le vent sans danger. On 



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120 COURSES ET ASCENSIONS. 

risque seulement de se geler. Quand je rentrai, j'avais 1'air 
d'un glaQon, et ma fusion inonda notre cachot. 

Peut-on s'imaginer 1'efFet moral d'une aussi longue 
captivity, dans une caverne dont il fallait nScessairement 
laisser la porte toujours ferm£e, oil il faisait trop noir 
pour lire, et qui finit par prendre Taspect funebre d'un 
hApital? II y regnait un silence sgpulcral. Nous <Hions 
quatre : Haurine et Salles, mon fiddle C6lestin, ami autant 
que guide, assocte aux plus belles escalades de ma vie, et 
enfin moi. Je ne crois pas qu'aucun de nous eftt mauvais 
caract&re ; mais notre hilarity ne dura gu&re qu'un jour, 
et nous devlnmes si tristes, que nous n'ouvrions plus la 
bouche que pour manger : devoir dont, il est vrai, nous 
nous acquittions tous, trois fois par jour, avec autant 
d'entrain que de conscience. Nous n'etions pas malades! 
Jamais je n'ai si bien v£cu, k une si grande hauteur. CTetait 
fastueux et insens£. Fricandeau k l'oseille, veau sauce 
tomates, mouton, dindon, harengs d'Ecosse, boeuf k la 

mode, tous les legumes imaginables, voili pour les 

solides, que nous mangions plus chauds qua Paris ou k 
Londres, au moyen des « conserves k chauffoir » de Ghol- 
let et Prevet, invention admirable. Les plats fumaient, 
l'gbullition 6tait de rfcgle, et la grotte £tait pleine de va- 
peur. Quant aux liquides, th£, cafe, punch, bouillon et 
chocolat, j'avais un litre d esprit de vin de disponible par 
jour, pour l'alimentation de douze cafeti&res, dont cinq 
ou six Aambaient souvent ensemble, dans la fum6e aro- 
matique des tabacs somnif&res de TOrient, pendant que la 
temp^te sifflait dehors, ou il gelait a quatre et cinq degr£s, 
et que la neige cristallis£e fouettait impitoyablement la 
porte en crepitant. 

Gomme ces manoeuvres se r£p£taient trois fois par jour, 
elles nous servaient autant a tuer l'ennui qu'k nous r&- 
conforter. Sans cette excuse psychologique, un tel sybari- 
tisme k 3,200 metres d altitude aurait 6t6 indigne d un 



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ASCENSIONS. 121 

montagnard, et j'eh aurais rougi, comme d'une profana- 
tion : mais l'enthousiasme et le grand air nous etant in- 
terdits, le livre de la nature etant ferme pour nous, nous 
essayames de la gastronomie, pour etudier reflet du corps 
sur Tftme. 

En attendant, la neige montait toujours : et la quatrfeme 
nuit, craignant que le blocus ne devlnt effectif, et m£me 
quel'air ne vlnt h nous manquer, je dormis peu: j'etais 
inquiet. La pens£e de la Morgue me hantait 

Mais non : tant de patience et de resignation reQurent 
enfin leur recompense ; et le 26 aotit, apres un minimum 
de moins 5 degres centigrades, et une vraie nuit du Nord, le 
soleil se leva dans une pompe orientale, un soleil presque 
surnaturel, en un mot le soleil du Vignemale, que j y 
voyais lever pour la quarantine fois. Ce fut pour nous 
comme une resurrection. La porte de notre prison s'ouvrit 
toute grand e, et c'est alors que nous nous mimes k bondir 
sur la neige, k rire et k chanter, a construire des tours, des 
bancs, k nettoyer la grotte sacree des dames, a en paver 
Tentree, et & courir partout comme des fous echappes! 
Electrise par la passion des precipices et des glaciers, par 
la lumiere, la liberte, la blancheur virginale de la neige, 
et par Tespace lui-meme, qui semblait infini, je me sentais 
vingt ans de moins qu'au niveau de la mer : je respirais 
dans toutes les brises un ardme de jeunesse : je m'en allais 
aux quatre points cardinaux, sondant les horizons et les 
ablmes, et saluant tous les pics, comme si c'etaient mes 
frfcres, ou du moins mes amis. Puis je me mis k la recher- 
che de mes trois chers petits pinsons de 1885: mais ils 
etaient absents ou morts de froid : sauf un, que je trouvai 

innocemment blotti dansTherbe de la caverne des dames 

Et il ne me reconnut pas! L'ingrat!... Mais il etait si 
jeune I... Je lui pardonne. 

Je retrouvai une foule de choses, conserves, cigares, etc., 
cachees par moi TannSe derniere sous les rochers : et 



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124 COURSES ET ASCENSIONS. 

entr'autres, trois bouteilles de M6doc : une £tait en mor- 
ceaux, une autre ^tait ouverte, mais encore pleine, et la 
troisi&me 6tait intacte. Le vin £tait exquis. Les cigares 
IVtaient moins 

Le sixifcme jour, mais pas avant, nous mont&mes au 
sommet du Vignemale (3,298 metres). 

Un soir (27 aotit), une voix connue retentit k la porte, 
et je vis une soutane : c^tait M. l'abbtf Pomds, un des 
trois pr£tres qui m'avaient fait I'honneur de cetebrer la 
niesse dans ma premiere caverne, en 1884. 

Parti de Lourdes k 6 h. du matin, il arriva li-haut douze 
heures apres! 

Voilik ce que jappelle de lencrgie! Nous pass&mes 
une soirtfe d^licieuse, que nous auraient envk ; e, s'ils 
avaient pu nous voir, ceux qui, k la mdme heure, s'empoi- 
sonnaient Ykme et le corps dans l'atmosph&re victee des 
casinos et des th^&tres : et le lendemain matin, apres avoir 
salu£ une aurore magnifique, nous flmes une po£tique 
promenade sur les collines de neige et les immenses n£- 
v6s qui scintillaient k perte de vue devant mes grottes, 
comme les mines de Golconde. lis formaient un desert de 
diamants. 

Durcis par le grand froid nocturne, ils r^sonnaient 
comme du oristal : et malgre un soleil d^vorant, nous n'y 
laissions pas plus de traces que sur du marbre. 

L'effet purement physique produit par les <Hincelle- 
ments de cette grandiose savane de neiges nouvelles, 
bribes par le soleil, sous un ciel aussi noir que le fond 
de la mer, dtait fterique et saisissant. Et quelle douce 
sensation! Quel bonheur d'avoir chaud ! Les yeux ferm£s, 
on se croyait dans le soleil ! Mais l'&me aussi dtait profon- 
dement £mue, et m&me troublee, par tant de gloire et de 
blancheur. C'6tait un r6v<\ ou plutot une vision qui tou- 
chait k l'extase : une vision lumineuse de bonheur, et de 
spheres enchant^es. 



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ASCENSIONS. 123 

Un mot maintenant de mes trois grottes, dont la surface 
totale est de quinze metres carrds (elles cubent ensemble 
30 metres). II est heureux que la troisi&me, celle des 
« dames seules », dtfpasse d'au moins cinq metres le niveau 
des deux autres : car dans les Pyr£n£es, comme dans les 
Alpes, certains glaciers commencent h remonter, aprfcs 
avoir baiss<5 et reculd pendant plus de trente ans. 

Le glacier oriental du Vignemale, que je mesure depuis 
plusieurs 6t£s aux m6mes dpoques, s'est dleve* de cinq 
metres en deux ans sous le seuil de mes portes. (Test une 
mar£e montante. Aussi l'avenir de mes cavernes min- 
quieie, et m'inspirc des soucis paternels. Ou cette mare> 
s*arr£tera-t-elle ? Tandis qu'il y a trois ou quatre ans je 
fus forcd de faire scellcr des barres de fer sous la premifere 
caverne, pour qu'on put y grimper tout l'6t£, c'est Tinverse 
qui arrive a present, et cette annde, elle est toujours restde 
masque'e par le glacier. M£me au mois de septembre, on 
ne pouvait y peri^trer qu'en descendant de plusieurs 
mfctres, comme dans une cave ! Et la vue est perdue : plus 
de panorama, plus de soleil ; il.ny a m£me plus de pre- 
mier plan : on n'a, devant la porte ouverte, qu'une triste et 
sombre muraille de glace, qu'il faut escalader chaque fois 
qu'on sort. 

Six ou sept dames ont couchd dans mes grottes en 1886 : 
et parmi elles, M Uo de Bouilte, acompagnant son pfcre, 
qui, avec ses trois lilies, dtait montg il y a quelques 
annexes sur le Balaitous. 

Tout va done bien pour le moment. Mais si la progres- 
sion des glaces nc s'arr&te pas, si une nouvelle periode 
polaire vient engloutir notre pauvre Europe (de/j& si dprou- 

\6el ), et faire monter d'encore cinq ou six metres le 

glacier oriental du Vignemale, qui s est jadis permis de 
descendre jusqu'& Lourdes, je m'avouerai battu : et il ne 
me restera de mes chfcres grottes qu'un souvenir et une 
lecon. Le souvenir aura bien des douceurs pourmoi : mais 



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124 COURSES ET ASCENSIONS. 

la le^on sera cruelle : car elle aura prouv£ que plus on 
monte, plus la nature est inviolable, jalouse et invincible. 
Elle laisse escalader ses temples : mais elle ne tolfcre pas 
qu'on les mutile, et elle s'en venge toujours. 

C u Henry Russell, 

Membre du Club AJpin Francais 
(Section du Sud-Ouest). 



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VI 



COURSES DANS LES PYRfiNfiES 

LE PAS-DE-L'OCRS. — PLA-SEGOUNfc 
ERAS TAILLADES (2,684 MET.). — LE VIGNEMALE 

LE PAS-DE-L'OURS. 

Lc 15 juillet, apr&s avoir d£jeun£ aux Eaux-Bonnes, nous 
6tions venus nous asseoir sous un hfctre pour prendre un 
croquis d'Excelsior. 

Qu'est-ce qu'Excelsior? 

Un ouvrage avanc6 pour d6fendre la gorge des Eaux- 
Bonnes contre Tennemi arrivant par Balour ou la Goume? 

Un fortin avec son enceinte exlerieure, sa porte mas- 
sive (on dirait la porte de Gaza), son escalier des retarda- 
taires fiche dans la poterne? 

Une villa fantaisiste, ou un souvenir basque avec ses 
balcons couleur sang de boeuf ? 

Non ! G'est le rftve d'un enthousiaste des montagnes qui 
a r£uni 1&, m61£s aux objets dart, les bibelots de r ama- 
teur, les draperies chatoyantes, les vieux bahuts et les har- 
nais de Tascensionniste ; le tout accommod6 avec une origi 
nalit6 si pittoresque, qu'on pourrait se croire h bord d'un 
transatlantique ou d'un yacht de plaisance 6choud au pied 
du Ger! (Test en effet ce pic qui est Tobjectif : on ne peut 
se retourner sans le voir entrer par la fenfctre. Rien n'y 
manque, depuis les cabines de repos qui tendent les bras 
aux alpinistes surpris par la nuit, jusqu'au pavilion : la sil- 



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126 COURSES ET ASCENSIONS. 

houette du Pic da Midi d'Ossau, se detachant en bleu, sur 
un champ d'argent aux quatre coins de gueule! 

L'ouvrier qui a peint les boiseries exterieures a tremp£ 
son pinceau dans un verre de Bordeaux ; mais il en reste 
encore dans la cave, et le proprtetaire, M. Preller, ainsi 
que son assocte, M. Desbonnes, en font trfcs gracieuse- 
ment les honneurs. 

Le docteur Doassans vient k passer : c'est lui qui dirige 
les plantations et les semis botaniques d'Excelsior. II nous 
propose de grimper au Pas-de-1'Ours, non par la gorge de 
Balour, ni Montcouges, mais k pic, devant nous : simple 
affaire d'entrainement; nous venons d'arriver. 

Tout le monde voit le Pas-de-1'Ours, du tournant de Hm- 
p£ratrice; personne ne sen doute, bien peu y vont. 

Nous n'avons ni costume, ni batons, mais cest precisS- 
ment une des conditions de reussite. On pourrait m&me 
laisser ses pieds au logis, pourvu qu'on garde ses genoux; 
on ne se sert que de ceux-ci et des mains. Je crois qu'un 

cul-de-jatte gravirait cette glissoire On appelle ainsi, 

dans les Pyr6n6es, les roches poiies sur lesquelles les bti- 
cherons font glisser les arbres en les precipitant du haut 
de la montagne. Ici, c'est plus qu'une glissoire, surtout en 
approchant du sommet; c'est aussi une ligne d'avalanches. 

Nous suivons la route du Ger. Deux cents metres avant 
d'arriver k la B6horade, nous prenons k droite, pointant au 
Sud-Ouest k travers les branches, tantdt ventre k terre, 
tant6t a cheval sur les hfttres et les sapins qui ont fendu le 
roc. Du reste, pas Tombre de danger; on ne tomberait pas 
cinquante metres sans se rattraper. Le pis qui pourrait 
arriver serait d'6craser les Anes et les porteurs de neige, 
si on dSgringolait jusqu'au chemin. Mais il ya mieux k 
faire : c'est de se tenir ferme et de ne s'abandonner que 
mod£rement au fou rire que provoquent les positions les 
plus vagabondes de Tassouplissement et de la gymnas- 
tique. 



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COURSES DANS LES PYRSnGES. ! 27 

Je ne parle pas d'un compagnon qui passe entre nos 
jambes, roule sur nos tfctes et se rattrape toujours : Thali, 
le boule-terrier du docteur; son nom est toute une his- 
toire ! 

Nous rencontrons k chaque pas, dans ce ravin de la 
Soude 1 , surtout & partir de la B6horade, le Thalictrum 
macrocarpum Gren., plante spe'ciale aux Pyrdn6es, d6cou- 
vertepar Gaston Sacaze, Iac616brit6 d'Ossau, nomm^c par 
Grenier. Nous devons au docteur Doassans une gtude 
botanique, chimique et physiologique qui prouye les pro- 
priety paralysantes de cette renonculac^e sur le systeme 
nerveux central. L'injection intraveineuse d'un gramme 
ou deux d'extrait de ce Thalictrum suffit pour tuer un 
chien en cinq minutes. On a experiments sur Thali, et il 
s'est pr&|£ de si bonne humeur k venir en aide k la science, 
qu'apr&s lui avoir injects un gramme de thalictrine, auquel 
il a eu le bonheur de rSsister, le docteur lui a fait gr&ce du 
reste, le baptisant avec le radical du toxique qui aurait pu 
lui donner la mort. 

Lorsqu'en 1868 j'eus Thonneur, comme vice-prSsident 
de la session, de guider la SociStS botanique de France au 
Pic du Ger, c'est dans- cette faille de la Goume d'Aas que 
nous avons trouvS les plus beaux echantillons de Thalic- 
trum macrocarpum. En redescendant du pic par le col 
d'Aucupat (2,290 mfct.), mes collogues d'hier — je ne faisais 
partie de la society que depuis la veille — furent Sblouis k 
la vue du Pla Gardouan*. Gouvert d'Eryngium Bourgati 
Gouan (vulgairement chardon bleu) et d'Aconitwn Napel- 
lus L. en Aeurs, ce plateau semblait un lac bleu dont il 
nous fallait traverser les flots d'azur. L/aconitine est un 

1. Autrefois on disait la Sourde : petit torrent tres intermittent qui 
descend du Ger, s'alimente surtout a la source de la Passade nave, 
entre dans un canal souterrain en face d'Excelsior, et travarse ainsi 
toutes les Eaux-Bonnes pour se jeter dans le Valentin, au bas du jardin 
Darralde. 
2. Plateau des chardons. 



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128 COURSES ET ASCENSIONS. 

poison encore plus effrayant que la thalictrine ; un milli- 
gramme de ce toxique peut envoyer un homme dans 
l'autue monde. « Ges deux agents produisent des vomisse- 
ments et de la diarrhee. L'un et l'autre ont une certaine 
action sur les muscles de la vie animale; Tun et 1'autre 
abaissent progressivement la temperature... En resume, 
la thalictrine .diff&re surtout de l'aconitine, en ce sens 
que les ph&iom&nes de paralysie du systeme nerveux cen- 
tral qu'elle determine sont plus accuses chez les animaux 
superieurs que ceux qui sont dus k l'aconitine ; tandis que 
les vomissements, la diarrhee, les troubles cardiaques et 
respiratoires sont plus marques avec l'aconitine qu'avec 
Textrait de Thalictrum. » 

La morale de ceci, c'est qu'il faut prendre ses precau- 
tions avec Tune et Tautre de ces deux plantes, plus avec 
Taconit qu'avec ie Thalictrum, parce que, comme les fleurs 
en sont charmantes, on est toujours tcnte d'en rapporter 
un bouquet. Nous ornons nos jardins de ses jolis casques 
bleus, et, quoiquils perdent de leur efficacite dans la plaine, 
il n'est pas moins prudent d'en ^carter les enfants. 

Enfin, nous finissons de ramper, et nous benissons le 
sentier trace par les ours et surtout par les brebis, ou nous 
pouvons quitter la position verticale pour nous asseoir un 
instant au milieu des Pkalangium liliago Schreb., dont nous 
faisons un gros bouquet pour la chapelle. 

Voici encore un poison : le Ranunculus Thora L. ! Si les 
Germains ne s'en sont pas servis en 1870, ils savaient bien 
Temployer jadis en trempant la pointe de leurs fl£ches dans 
Textrait de ses racines. De notre cdte, nous avions decou-, 
vert le contrepoison dans TAconit jaune 1 , et Linne nous en 
a conserve le souvenir en le nommant : Aconitum Anthora. 

Je consulte un podom&tre que Ton m'a confle; il s'est 
bien garde de fonctionner. 11 est vrai qu'il pourrait pre- 

1. Oa trouve cette plante dans toutes les Pyrenees et, entr'anures, 
dans la prade Saint-Jean, a Gavarnie, au col de Tortes, Gazies, etc. 



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COURSES DANS LES PYR6n£eS. 129 

tendre qu'il est organist pour marquer le mouvement 
saccadg du pas d*un marcheur et qu'il se refuse k enregis- 
trer la trainee d'une limace. 

Noire soif est aussi ardente que le soleil. Malheureuse- 
ment la fontaine de Montcouges est a une heure d'ici, dans 
la direction de l'Est, et ma fille qui ne connait pas le Pas- 
de-l'Ours m'entralne k TOuest. Marchant sur nos jambes, 
cette fois, nous traversons un petit bois de sapins pour 
gagner la T6te du Turon (1,495 m&t.), oil la bruydre 1 est si 
touffue que nous nous y couchons tout de notre long sans 
toucher terre. II semblerait qu'on peut jeter une pierre 
dans les fenfctres d'Excelsior : Badiole, une de mes vieilles 
connaissances de la montagne, 6poussette les appartements 
pendant que son camarade arrose les gazons. 

Le Pas-de-1'Ours est derrifcre nous : c'est un mauvais 
pas, plus difficile k descendre quk monter, surtout quand 
on ne le connait pas. « II est au passage du Pic de Ger ce 
qu'un cheval en liberty est k une b6te seli6e et brid6e> » 
dit Jam. « Au Ger, vous vous accrochez k tout; ici, vous 
ne pouvez que vous appuyer : k peu prfes comme une 
mouche sur un carreau de vitre. » Toutefois, il ny a de 
vraiment scabreux qu'une hauteur de sept metres. Pour 
l'atteindre, il faut se coller k plat ventre et enlacer les 
herbes pendant un certain temps. 

Sept metres, ce n est pas beaucoup, mais, avant d'y arri- 
ver, Toeil ne peut sonder le vide qui est au-dessous. II y a 
longtemps que le docteur et moi n'y sommes passes. Nous 
h&itons un instant, suspendus aux Lasiagrostls Calama- 
groslis Link, pour atteindre la roche nue qui n'est praticabie 
qu k droite. Gomme M. Doassans a des espadrilles, il descend 
le premier, ma fille est entre nous deux, Thali en serre- 
file. Mais il ne serre que la queue entre les jambes; le 
vide TSpouvante, il tremble d'effroi et pousse de petits cris 

I. Erica vagans L. 

AXM7AIRE DK 18*6. 9 



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130 COURSES ET ASCENSIONS. 

plaintifs qui laissent son mattre insensible. Le fait est qu'il 
n'est pas tentant (Taller au secours d'un animal qui peut, 
sans le vouloir, vous imprimer une secousse intempestive 
dans un tel endroit. 

11 y avait d£j& quelques instants que nous Tavions aban- 
donne, pelotonn6 dans le passage le plus difficile, hurlant 
au perdu; on ne le voyait m&me plus; quand tout icoup 
une gr£le de cailloux siffle sur nos t£tes et en mdme temps 
Thali roule dans nos jambes, tout frgtillant. 

Le croirait-on? les montons grimpent ici. Les carcasses 
qui joncbent le sol prouvent qu'ils ne sont pas toujours 
aussi beureux que le chien du docteur. J'emporte une t&te 
de belier que les carabes et les n6crophores ont diss^quee 
et polie comme si elle sortait d'un laboratoire. Et dire que 
j'ai eu Tillusion de travailler k I'embellissement de cette 

aiTreuse race ovine d'Ossau ! J'avais donn£ un belier 

Southdown k un berger d'Arudy pour t&cher d'operer, par 
le croisement de ce sangg6n£reux, la rSforme de cette t&te 
si colossalement busqu^e et de ces comes gigantesques, 
fort pittoresques dans la montagne, mais de nul profit a 
l'tftal du boucber. Or voici comment s'op^rait cette r£- 
g<*n£rafion : Les bergers faisaient lutter mon Southdown 
avec les autres b£liers du troupeau! De sorte que ce 
n'^tait qu'apr^s avoir 6puis6 une partie de ses forces 
dans des combats, fort glorieux certainement, qu'il 6tait 
appel6 k remplir ses devoirs de paternity. On con^oit 
qu'avec de tels proc6d6s je ne sois pas M6 loin dans 
mes suecfcs, et que j aie 6t6 promptement d£gout£ de mes 
efforts. 

La descente au Clot de dessus de Balour est extr£mement 
rapide et cache sous ses pierres YEmydia Rippertii, char- 
mante noctuelle spSciale aux Pyr6n6es, d^couverte par un 
de mes bons amis, M. de Rippert, sous les feuilles de cou- 
drier, au bord du gave des Eaux-Ghaudes. 

Mon Dieu ! que ce chemin de Balour est £pouvantable, 



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COURSES DANS LES PYRENEES. 



131 



surlout sans batons! Partis k 2 h., nous netions do 

retour quk 8, quoique ou plutdt parce que nous 

avons fait cette petite course d'entralnement ventre k 
terre. 



HERBORISATION 



Saxifraga long i folia Lap. 
S. caesia L. 
Fesluca spadicea L. 
Bupleurum angulosum L. 
Anthyllis montana L. 
Centaurea Endressi Hochst. 
Leontodon pyrenaicus Gouan . 
Leucanthemum corymbosum Godr. 

Gren. 
Oxytropis montana D. C. 
Potentilla alchemilloides Lap. 
P. fruticosa L. 
Sot bus Aria Crantz. 
S. aucupiria L. 
Sideritis hyssopi foli-i L. 
Phalangium liliago Scbreb. 
Lasiagrostis Calamagrostis Link. 
Colamagrostis varia Schrad. 
Ces deux graminees poussent dans 

les pentes les plus vcrticales. 



Lilium Martagon L. 
Passerine dioica Ram. 
Iberis Bemardiana Godr. Gren. 
Allium ochroleucum "W. Kit. 
Laserpitium Siler L. 
Geranium sylvaticum L. 
Leontopodium alpinum Cass. 
Loniccra pyrenatea L. 
Phyteuma be tonicae folium Vill. 
Senecio adonidifolius Lois. 
Silene quadrifida L. 
Stachys alpina L. 
Teucrium cftamaedrys L. 
Thalictrum macrocarpum Gren. 
Thalictrum saratile D. C. 
Valeriana montana L. 
Ranunculus Thorn L. 
.Erica vagans L. 



CRYPTOGAMES '. 

Agaricus {Inocybe) cincinnalus Fr. 
Agaricus [Inocybe) corydalinus L. 
Agaricus (Inocybe) rufoalbus Pat. et Doas. 
Agaricus [Inocybe) Bongardii Wein. 

En descendant de Balour : 

Agaricus (Leptonia) serrulatus. 

1. Je dois ces determinations au D r Doassans. 



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132 COURSES ET ASCENSIONS. 

PLASEGOUNC 

On me dit quelquefois : « Vous parlez toujours chasse ; 
vous ne marchez qu'avec un arsenal de fusils et de cara- 
bines ; ii est ravissant de voir d&iler dans vos rScits les 
bandes d'isards et les perdrix blanches ; mais toutes ces 
phrases ne garnissent pas le garde-manger ; on ne vous voit 
pas souvent rentrer au logis la carnassi&re pleine... » 

En effet, je ne chasse pas seulement pour tuer. Jaime 
lutter avec le gibier, sans chien, sans traqueur. S'il est 
plus rus£ que moi, j'ai autant de plaisir&le voir m'£chapper 
qu'fc l'assommer brutalement d'un coup de fusil. Cepen- 
dant, je ne me peins pas meilleur que je ne suis : j'y fais 
tout mon possible ; c'est k iui de se tirer d'affaire. 

11 ne faut pas comparer la chasse en montagne k celle 
des plaines de Beauce : il ne s'agit pas ici de taper, k vingt 
pas, dans une compagnie de perdreaux. On eprouve un 
autre plaisir k tirer quelquefois k 800 metres; c'est aussi 
un autre calcul dans ces deserts oCi vous n'avez ni arbres, 
ni maisons pour servir de repaire et redresser la hausse. 
Au milieu des chaos, des precipices, des champs de neige, 
sans b&ton pour se tenir quand on a le fusil k la main, l'a- 
nimal a autant de chance qu'un croupier k la table de jeu, 
et le chasseur, lui, doit Gtre bien veinard s'il fait sauter la 
banque. 

Je ne parle pas de la chasse avec des traqueurs : il est 
evident qu'avec un nombreux personnel, il est plus facile 
de remplir le garde-manger. On arrive en nage au poste, 
on attend deux, trois, quatre heures dans l'immobilite la 
plus absolue ; les isards passent, ou ne passent pas. Suppo- 
sons qu'ils passent et qu'un incident quelconque vous les 
fasse manquer : vous pouvez encore avoir la compensation 
derapporter... une fluxion de poitrine. 

Heureux ou malheureux, je rentre toujours la nuit, par 



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COURSES DANS LBS PYR^N&ES. 133 

consequent personne ne voit mon triomphe ou mon igno- 
minie; d'autant mieux que je n'ai jamais fait tressauterles 
pauvres malades dans leur lit par une fusillade intelligente 
sous les ombrages de UmpSratrice ou de Jacqueminot. Ah ! 
si je n'etais pas si esclave de la v£rit6 dans des r6cits qui 
ne comportent pas d'i magi nation, il me serait bien facile 
de tuer des quantity de gibier sur le papier. 

Quant h mon arsenal ?... 

Je serais fou si, avec ceux qui m'entourent, je courais 
la montagne, le jour et la nuit, la canne k la main pour 
toute defense. II faut 6tre armS pour se faire respecter, et 
avoir conscience de sa security, surtout sur la fronttere 
espagnole que nous franchissons quelquefois pendant des 
journees entteres. 

Mais on frappe & ma porte !. .. « Entrez ! » 

(Test Soustrade ! 

« 11 est 2 h. du matin. 

— Quel temps fait-il ? 

— II n'y avait pas un nuage quand j'ai quitte Aas, main- 
tenant il y en a un peu ; mais je crois que nous aurons 
une belle journ^e ! » 

Une demi-heure aprfcs, nous 6tions sur la route de Cau- 
terets. Nous entrons dans les nuages &Gourette. II fait une 
chaleur affreuse aux Eaux-Bonnes; le jardin Darralde lui- 
m&me est inhabitable, aussicette fratcheur est-elle la bien- 
venue. Je monte h Besou ou je voudrais essayer des car- 
touches particuliferes qui portent, dit-On, la balle, dans un 
fusil lisse, comme si l'arme etait ray6e. Nous nous arrfitons 
a la cabane du Pla de Besou. Le pasteur Henri Court, a la 
figure intelligente in corpore parvo, nous allume un bon 
feu. 11 a vu quatre isards hier soir sur les Coutches. lis y 
sont enoore; on entend les pierres qu'ils font tomber. Le 
petit pic de Coutches est le plus joli site de tout Ossau 
pour celui qui veut tirer. 11 n'y a vraiment que deux 
postes; nous irons les occuper quand les nuages auront 



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134 COURSES ET ASCENSIONS. 

disparu, et il suffira de Jean pour grimper sur le pic : une 
grande plaque de schiste argileux qu'il faut gravir nu- 
pieds. La cime, calcaire, est tellement pointue que les 
isards ne peuvent la descendre au midi ; ils sont forces de 
revcnir sur le traqueur. 

Nous ressassons nos vieux souvenirs pour passer le 
temps... J'ai vu, dans cette m£me cabane, la comtessedeB. 
vouloir payer 20 francs une crotite de pain trouv6e dans 
la poche d'un berger : nous etions cinq pour 1'avaler, et il 
y avait sept heures que nous n'avions rien mang6. 

Je n'ai fait qu'une chute de hauteur dans les Pyr^n^es, 
pr^cis&nent sur Goutches ou je poursuivais un oiseau 
blessS : je glissai sur pile, je me retournai sur face, et je 
m'arr£tai vingt metres plus bas, en piquant ma carabine 
dans une fente. Je b£nis la Providence de n'avoir jamais 
fait pire. A cette 6poque, j'avais la mauvaise habitude de 
porter des souliers sans clous ; je my ent£tais, trouvant 
qu'ils m'assuraient la m&me solidity de pied que des espa- 
drilles : quelques culbutes sur les gazons et les roches 
humides m'en ont k jamais gu6ri. 

Le brouillard s'dpaissit au lieu de diminuer, il n'y a rien 
k faire ici ; nous avons encore trois heures de marche avant 
d'atteindre le lac pour y manger un dejeuner qui se fait 
d6j& vivement dSsirer ; il faut partir... 

Envelopp^s d'un brouillard si blanc que Toeil se rtfvolte 
de ne pouvoir le percer, on ne se voit pas k cinq pas. Mais 
quelle d£licieuse sensation que cette immersion au milieu 
des nuages nacres tamisant trente degres de chaleur qui 
bouillonnent dans le ciel avare de nous d£couvrir les cimes 
environnantes. 

Ghacun a satare; k 2,000 m&t. d'altitudc, ordinairement, 
on sent moins les fatigues du corps ; mais dans les condi- 
tions de bien-Gtre ind£flnissable ou nous nous trouvons, on 
irait au bout du monde. Les roches tombdes de Penameda 
avec leur v^g^tation sur le dos nous donnent les plantes de 



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\ 



COURSES DANS LES PYRITES. 135 

hauteur * quoique nous ne soyons quk 2,400 mfct. L'une de 
ces roches, un marbre blanc teinte de rose, est remarquable 
par des cannelures naissant au sommet et s'&argissant en 
rayons plus espac£s k mesure qu'elles contournent la base. 
On distingue dans son grain une certaine quantity de fossiles 
indGterminables : fietepora reticularis et polypiers? Le sol 
s'abaisse, le Pic du Ger doit &tre en face ; nous descendons 
au plateau qui a donn6 son nom k Pla-Segoun6 : plateau 
en tamis! II est figure sur la carte de FEtat-major, mais 
presque imperceptiblement. 

G'est un cirque en forme de cuvette, tapiss£ d'un maigre 
gazon et perc£ d'une assez grande quantite de trous ronds 
d'une egale dimension d'un mfctre de diam&tre et de pro- 
fondeur. On dirait un immense jeu de fossette au travers 
duquel la neige fondue se tamise pour alimenter les sources 
dela plaine. 

Pendant que j'en montre les dispositions k ma lille, il se 
fait une ^claircie. Jean, comme pris de vertige, jette sa 
charge k terre et, me saisissant le bras, me montre un isard 
k 200 m6t.; il est en plein travers. C'est le cas d'essayer 
mes cartouches... Je tire but en blanc... 

« II y est >>, s^crie Jean toujours optimiste, « la balle Fa 
couvert de poussifcre !... » 

En effet, la balle l'a couvert de poussifcre, mais c'esl 
parce que j'ai tir6 trop bas. Pendant que la detonation a 
fait fermerles nuages, nous courons, en sautant par-dessus 
les trous, pour nous rapprocher. Nous n'avons pas fait 
cmquante pas que le ciel s'6claircit de nouveau. L'isard est 
plus loin contre un rocher ; il me fait face cette fois. Je 
hausse un peu mon coup.... trop, malheureusement ; car 
la balle fait sauter la pierre par-dessus sa t£te. Les nuages 
se condensent de nouveau. Nous Stions alors au pied des 
murailles duGer,lorsqu'une avalanche de pierres,qui nous 

i. Draba pyrenaica L., Sarifraga iratiana Schullz. 



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136 COURSES ET ASCENSIONS. 

prouve que le reste de la bande est 1&, nous force & fuir 
pour ne pas &tre assomm^s. 

Au milieu de ces emois, nous nous sommes perdus ; le 
Ger n'est qu'k deux pas : nous ne pouvons plus le retrou- 
ver. II est humiliant pour de vieux montagnards comme 
nous d'&tre dans une position aussi ridicule ! Confiant dans 
ma connaissance du pays, avec Soustrade qui y a pass6 sa 
vie ; me rappelant que le fer qui couvre le sol de Pla- 
SegounSaffole les aiguilles, je n'ai pas apport£ la boussole, 
et nous voilDt 6gar£s dans ce quadrilatere qui a pour 
parois le Ger k TOuest, Penameda k l'Est, Amoulat au 
Sud ; la porte est au Nord d'ou nous venons. Ici il y a 
1 ,200 m&t. d'un mur k l'autre. Quand je pense que, dans 
des conditions semblables, j'ai err£ pendant une heure sur 
la place du Carrousel, sans trouver d'issue, malgre les cris 
des agents de police qui portaient des torches, je suis saisi 

d'une cerlaine terreur Nous avons besoin de nous 

remonter le moral ; car il est 11 h. et nos estomacs sont 

encore vides Ou est le lac pour nous verser k boire?... 

Nous mourons de soif dans la neige jusqu'au genou, 
comme des Gribouilles ou des Tantales. J'£tends mon plaid 
contre un rocher, pour £viter un bain de sifcge, et nous 
d^ballons les provisions. Soustrade prend un morceau de 
pain et part k la ddcouverle. A moins d'enfiler notre pri- 
son dans sa longueur, en marchant tout droit il finira bien 
par se heurter contre une des parois. 

Une demi-heure aprds, il vient nous chercher ; il croit se 
reconnaitre. Mais nous n'avons pas fait 300 metres qu'une 
bienheureuse Sclaircie prouve que nous tournons pr£ci- 
s£ment le dos au but; elle dure assez longtemps pour nous 
permettre d'arriver au lac. 

Je dois k Thonneur de Jean de declarer que je ne con- 
nais pas de guide plus extraordinaire pour vous tirer d'em- 
barras, mfime dans un pays qu'il n'a jamais parcouru. II a 
Tinstinct de la configuration du sol. Mais que faire quand 



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Pic Amoulat et lac de Pla-Segoune : dessia de M. de BouilkS d'apres nature. 



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138 COURSES ET ASCENSIONS. 

tout est enseveli sous la neige, comme cette annee; que le 
soleil refuse de nous eclairer,et qu'on ne voit mfcme pas le 
bout de son b&ton ? 

On ne peut rien imaginer de plus sauvage que cet enton- 
noir, compost de trois bassins qui, chaque annde, se 
comblent des debris des masses qui les dominent. Des 
murailles perpendiculaires, de gres calcaire jaun&tre, 
s'el&vent a TOuest et au midi avec unc fente entre deux. A 
TOuest, c'est le Ger, au midi Amoulat * dont le c6ne isol£ 
et pointu cache la fin du monde. Les sommets sont dechi- 
quetSs en aiguilles. A nos pieds, de gros blocs noirs, piques 
debout ou inclines comme des pierres druidiques, sem- 
blent des gnomes petrifies, gardiens de ces lieux desoles. 
Le plus gros est couchc k Tentrde, baignant sa croupe grise 
dans Teau peu profonde du premier bassin. Un peu plus 
loin, ce trou bleu, couvert de neige, est ce que Ton appelle 
si pompeusement : le lac!... Dans ce moment, il n'a gudre 
que 50 m&t. de circonference ; la glace commence k se 
fendre. Les roches portent presque toutes Tempreinte de 
pyrites de fer. II y a quelques ann^es, mon filsa trouve, sur 
le bord de cette miniature de lac, un fossile que j'avais pris 
d'abord pour un Hippurites organisans, mais que M. Hubert 
a determine //. cornupastoris. C'est un beau morceau ; il a 
30 centimetres de long sur une ^paisseur de 8 centimetres, 
et p6se 2 k 350 grammes, mais il fait sentir son importance 
quand il faut le porter pendant huit heures. 

Je me vantais tout k l'heure de n'avoir fait qu'une tr&s 
minime chute en hauteur dans ma vie dexcursionniste ; 
j'en ai fait une assez jolie, en longueur, ici mdme... du 
haut du col d'AmoulatO.-S.-O., c'est-&-dire 4 & 500 m&t. de 
parcours. Je me langais au milieu des brouillards, £tant 
certain, comme on croit toujours l'6tre, qu'il n'y avait au- 
cun obstacle sur mon trajet. Or, depuis mon dernier pas- 

1. La hauteur de ce pic e8t de 2,595 met. a l'Ouest, et de 2,618 met. 
a I'Est. 



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\ 

) 



Col et pic d'Amonlat; dessin de M. de Bouille, d'apres nature. 



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140 COURSES ET ASCENSIONS. 

sage, un rocher dtait tomb£ d'Amoulat et avait fondu la 
neige en entonnoir. J'y arrival en grande vitesse, perdis 
T^quilibre et continuai ma descente la tGte en avant. Je ne 
me fis pas le moindre mal ; mais j'avais fild avec une telle 
pression d'atmosphfcre, que j'dtais baignd dans la neige qui 
m'dtait entrde par le cou. 

Le Pic du Ger est un des types les plus intdressants du 
style contournS des calcaires pyr£n£ens. Amoulat £gale- 
ment; mais le c6t6 Nord qui nous fait face n'en donne pas 
Tidde. C'est au couchant qu'il faudrait l'ltudier. Les tran- 
ches qui se sont sdpar6es de la masse, au col d'Amoulat, 
k notre droite et que nous voyons d'ici, se confondent avec 
le pic. 

Je n'ai pas & respecter les ordonnances autrichiennes 
pour la conservation de la fleur des fiancds, V Edelweiss 1 ; 
les talus en sont couverts ; j'en fais une ample provision. 
Au reste, ses graines viennentparfaitement & maturity dans 
la plaine et sont maintenant dans le commerce. 

Je voulais revenir par les hauteurs tourmentdes de l'Est, 
oil les ptarmigans trouvent les £tangs glaces et les efFon- 
drements qu'ils afTectionnent ; mais tout est couvert de 
neige, el elle est perfide cette annee. II y a quatre jours, 
Soustrade a failli £tre broyd par une avalanche que les 
isards ont d£tach£e de la Ganelotte ou il faudrait que nous 
passions. Or, la bande que nous venons de rencontrer y est 
prdcisdment dans ce moment. Je pref&re doubler notre voie 
maintenant que les nuages d'argent traversent Tatmosph^re, 
tantdt se tralnant sous nos pieds et laissant leur duvet aux 
pointes des rochers, tant6t courant sur nos tfctes en cares- 
sant les contours des pics. lis nous enveloppent et nous ga- 
rantissent des ardeurs du soleil, en nous impregnant d'une 
fralcheur d^licieuse qui nous rend la vigueur et la souplesse. 
Les sphinx et les phalenes, qui ne quittent leurs retraites 

1. Leontopodium alpinum Cass. 



3QQ 



COURSES DANS LES PYRgNtiES. 141 

qu'& Vapproche de la nuit, se laissent tromper par la lueur 
cr^pusculaire qu'ils rdpandent : les Deilephila lineata bour- 
donnent sur les daphnes dont le parfum nous enivre, tan- 
dis que les Apollon, les mn^mosynes etles Lefevrei, croyant 
k la fin du jour, se cachent sous les feuilles. On peut ra- 
masser alors, k la main, sans le secours du filet, les Erebia 
Cassiope, Stygneybr. Pyrene, Evias, Gorgone, Gorge sp£ciale 
aux Pyr£n£es, Manto, Dromus: et les Zygaena Exulans, 
Anthyllidis (c'est par poign^es que Ton prend ces deux 
dernteres sur le Silene acaulis), tous l£pidopt&res des hau- 
teurs qui font le bonheur des entomologistes quand nous 
leur livrons nos boStes, au retour. Si le Pic du Ger 
est un curieux specimen du style contournG des cal- 
caires pyr£ndens, Amoulat, vu du col dont je viens de 
parler, est encore plus pittoresque avec ses tranches en 
feuilles d'artichaut; les isards n'en ont jamais £mouss£ 
les pointes; je suis toujours stupdfait de les retrouver 
debout. 

IS Erebia Lefevrei est spdciale aux Pyrdn^es; elle a 3tt s 
trouvde pour la premiere fois, ici m6me, par M. de Rippert. 
Ses ailes, d'un noir veloute, sont marquees de trois petits 
yeux blancs sur les sup^rieures et de quatre ou cinq yeux 
de mftme. couleur, mais encore plus petits, sur les infe- 
rieures. Les fieux premiers yeux du sommet des ailes 
sup£rieures sont presque confluents, le troisi&me est dans 
la seconde bifurcation de la nervure m£diane. Le dessous 
des ailes sup&rieures est d'un noir plus brun que le dessus, 
fevec les mftmes yeux et la m&me bande rousse un peu plus 
marquee. Le dessus des infdrieures est d'un noir brun 
uni forme, sans bande ni empreinte de couleur differente. 

La Zygaena Anthyllidis est dgalement sptfciale aux Pyr6- 
n£es ; elle est particulterement reconnaissable h un anneau 
rouge qui coupe son corps en deux, k ses pattes et h sa 
cravate mais, k un liser£ de m6me couleur qui borde sou- 
vent les ailes. 



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112 COURSES ET ASCENSIONS. 

Je ne sais qui a transports ici des debris d'Arclostaphylos 
officinalis Wimm? Ge ne sont pas les isards ; ils auraient 
laisse leurs traces sur la neige. Seraient-ce les ptarmigans? 
Ils en aimcnt le fruit rouge appele vulgairement raisin 
d'ours ; mais ces branches sont bien lourdes pour le bee 
du tdtras? 

On dirait que les fleurs d£vorent la neige ; tout ce que 
les rayons embrases du soleil ont pu fondre est immedia- 
tement envahi par les calices roses des Saxifrages k feuilles 
opposSes, Tune des derni&res plantes qui fleurit au pdle. 

\oi\k lendroit oil Stait 1'isard quand je Tai tin* : un par- 
terre de fleurs entourS de neige 1 . Ma seconde balle, mar- 
quee sur la roche, n'a pas passe k plus de 2 centimetres de 
sa t&te. Nous voyons maintenant oil <Hait toute la bande : 
sur line corniche qui coupe le Ger k mi-corps. S'il avait fait 
clair, je les aurais eus k demi-portc ; e de fusil. II fallait que 
le brouillard amorttt complement les sons pour qu'ils 
nous aient laiss^s approcher aussi prfcs. 

Nous sommes en face duPic, du Passage et du Salon du 
Ger; Soustrade y est monttf pourtraquer. U faut le voir 
pour le croire. II n'y a pas de saillies; on se suspend pres- 
que verticalement aux asp6rites calcairesqui n'ont aucune 
consistance et se dStacbent au moindre contact. Et cela, 
sur une muraille qui a bien 200 metres de baut. II est 
arrive ainsi, en ligne droite, au Passage m^me, dans la 
depression qui se trouve au milieu et dont la vue seule 
donne le vertige. 

En face, derrifere nous, le frdre d'Ortefg, employ^ 
aujourdhui au bureau du commissaire, entrain^ par la 
chasse sur les demises crfctes de Penameda, ne put pas 
revenir par sa voie d'ascension : il dut se dSshabiller et se 
laisser glisser k pic au-dessusdeBesou. Ce sont de ces tours 
de force qu'on Uche de ne faire qu'une fois dans sa vie. 

i. L'herborisation complete se trouve a la fin de l'excursion. 



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COURSES DANS LES PYRENEES. 143 

La journ6e s'avance, les brouillards reviennent et cctte 
fois ils se dissolvent en une pluie fine et p£n6trante. Au 
lieu de retourner k Besou, nous descendons par la Salteres, 
Fartigue k Pr6t£cousa et celle de Ceteris. En traversant le 
bois de sapins qui domine Tescala de l'Agn£re, j'entends 



Pic du Ger, Passage et Salon, pris du plateau de Pla-S^goune ; 
dessin de M. de Bouille, d'apres nature. 

un cri plaintif et r6p£t£.... revenant toujours k la tonique. 
II se rapproche, alternant avec une vibration comme celle 
dune anche de clarinette de cinquante pieds de long... 
G'est le pic noir 1 ! On I'appelle, en bearnais; lou pic cour- 
ai U. 
11 vient de passer sur ma t£te, et se pose k dix pas do 

1. Picas Marti us. 



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iU 



COURSES ET ASCENSIONS. 



moi sur une carcasse de sapin mort. II nous regarde cu- 
rieusement, poussant de petits cris comme de jeunes 
chiens qui t£tent leur m6re. Avec sa calotte rouge, son 
habit noir et ses yeux blancs qui ressemblent k des lunettes, 
il a l'air d'un vieux notaire cherchant une minute dans son 
easier. Jean n'en finit pas de dSballer mon fusil entortilte 
dans le plaid & cause de Thumidit^. 

A la vue du canon qui brille, le pic a quelques soup^ons; 
il passe derri&re le tronc et s'envole au moment ou je fais 
jouer la bascule pour mettre la cartouche. 

« Tirez done! » crie ma iille. 

Ah! oui! On na jamais vu un pic partir sans mettre 
soigneusement Tarbre entre nous et lui ; et ce squelette de 
sapin a 80 centimetres de diamfctre. En plaine, on fait un 
k gauche ou un k droite. Ici, en dquilibre sur une roche 
inclinde k 60°, on ne peut mfcme pas se pencher sans ris- 
quer de se rompre le cou. 

Et \o\\k comme quoi, k la montagne, on rapporte plus 
de plaisir que de gibier. 

HERB0R1SATI0N 



Saxifraga longi folia Lap. 

S. oppositifolia L. 

5. muscoides Wulf. 

S. aretioides Lap. 

S. caesia L. 

AnthyUi8 montana L. 

Gentiana verna L. 

G. nivalis L. 

G. acaulis L. var. alpina Vill. 

Draba pyrenaica L. 

Silene rupestris L. 

Passerine dioica Ram. 

Primula integri folia L. 

P. farinosa L. 



Geranium cinereum Cav. 
Potentilla nivalis Lap. 
Leucanlhemum alpinum Lam. 
Daphne Cneorum L. 
Saponaria caespilosa D. C. 
Leontopodium alpinum Cass. 
Ranunculus parnassifolius L. 
Arctostaphylos officinalis Wimm. 
Salix pyrenaica Gouan. 
S. herbacea L. 
S. reliculata L. 
Arenaria purpurascens Ram. 
Erigeron uniflorus L. 



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COURSES DANS LES PYR&N&ES. 145 

ERAS TAILLADES (2,684 utr.) 

La premiere fois que nous sommes monies k Eras-Tail- 
lades (2,684 m6t.), faussement appelt? par quelques-uns 
Grand Pic de Gabisos, nous £tions passes par lc col de 
Louesque. J'appelle ainsi la d6pression, sur la limite des 
Basses et des Hautes-Pyr6n6es, entre Taltitude de la carte 
d'Etat-major 2,483 m$t. (Sanctus) et celle de 2,553 m&t. 
sans nomination. Puis, suivant les cr&tes de Louesque 
E.-S.-E. , nous avionsgagne celles d'Eras-Taillades. Mais entre 
ces deux points il y a un mauvais pas, et je voudrais l'gviter 
en cherchant k VEst, avant de traverser le lac de Louesque. 
Voilk pourquoi nous reprenons, le 11 aout, la route de 
Cauterets. 

Une compagnie importante exploite les flancs de Coun- 
ques. Elle a trace une route tres praticable jusqu'd. Gourette, 
et construit de solides stations k gauche et & droite du gave 
des Englas, pour recevoirlesfils qui descendront et remon- 
teront les wagonnets de la mine. Par consequent les courses 
de cette region vont devenir beaucoup plus faciles, puis- 
qu'on aura trois ou quatre heures de route excellente pour 
aller et autant pour revenir, aussi bien la nuit que le jour. 
Ge n'est peut-Gtre pas un immense avantage pour ceux qui 
ne font que toucher barre dans une excursion ; mais pour 
ceux. qui se livrent k un plaisir quelconque, le bonheur est 
de pouvoir arriver sur les sommets avant le lever du soleil 
et de ne les abandonner qu'au cr£puscule. 

A partir de Gourette, nous suivons le chemin de la mine, 
par l'escala de VAgn&re, jusqu'& la cabane de l'Alier ou Ton 
vient de construire un pont sur le gave. Maintenant, notre 
direction est k VEst. Laissant sur la gauche le Turon blanc 
pour serapprocher de l'Andragas, le sentier, qui commence 
k se dessiner, arrive bient6t k la Port^re oil il traverse le 
ruisseau qui descend du lac de Louesque. Les premiers 

AXXUAIRB DE 1886. 10 



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146 COURSES ET ASCENSIONS. 

rayons du soleil frappent les pointes de las Nieras et des 
P6nes blanques l oil les bergers vont chercher des pierres 
pour marquer leurs troupeaux. C'est \k que je voudrais 
franchir la crMe pour £viter les mauvais pas dont j'ai parle ; 
mais au moment d'y monter, j'apercois sept isards sur les 
neiges du lac, ou luot de dibatch*. Nous filons aussitot 
sur les 6boulements dc l'Est pour les tourner. Si je pouvais 
arriver au fond de Louesque avant eux pendant qu'ils se 
cachent dans les ravins glacis ou ils sont descendus, deux 
ou trois coups de la mine que Ton commence a tirer a 

Gounques pourraient bien nous les amener Mais un 

chien de montagne, qui les a vus, se met a leur poursuite, 
les suivant a la voix comme un chien courant. U les fait 
bient6t disparaltre dans les aiguilles de la cr6te 3 ou nous 
les suivons. 

Me voilu trop loin maintenant de Tendroit ou je voulais 
chercher un nouveau passage, et notre chance veut que je 
sois juste au-dessus du mauvais pas. 

Je ne dis rien du panorama qui se deroule a nos yeux ; tout 

1. La denomination de Pone blanque, « rocher. blanc », est commune 
dans cette region. 

2. « Lac d'en bas. » On voit sur ses bords trois homes communales. 

3. HKRBORI8ATION DE LOUESQUK 

Saxifraga oppositifolia L. V . fruticulosa var. pilosa L. 

5. iratiana Schultz. Iberis Berdiana G. G. 

S. bryoides L. Gentiana alpina ViJ. 

S. muscoides Wulf. G. nivalis L. 

Geranium cinereum Cav. Pedicularis pyrenaica Cay. 

Reseda glauca L. Euphrasia Soyeri Timb. 

Arenaria purpurascens Ram. Vaccinium uliginosum L. 

Eryngium Bourgati Gouan. Jasione humilis Pers. 

Ant hy His montana L. Globularia cordi folia L. var. 

Anemone alpina L. B. nana Lam. 

A. narcissi flor aL. Gregoria Vitaliana Dub. 

Veronica alpina L. Leucanthemum alpinum Lam. 

1.KPIDOPTBRBS. 

Erebia Lefevrei, Manto, Gorgone; Apollo, Zygaena Anthyllidis, etc. 



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Lac de Louesque et commencement des cretet d'Eras-Taillades ; 
dessm de M. de Bouille, d'apres nature. 



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148 COURSES ET ASCENSIONS. 

k Theure, nous en admirerons un plus magnifique encore. 
II faut laisser ici les armes et les provisions, malgre mon 
ddsir de les emporter pour revenir par oft j'aurais voulu 
arriver. Au Sud-Est et presque perpendiculairement, un 
abinie oil le regard se perd; sous nos pieds, des schistes en 
decomposition qui glissentet menacent de nous entralner; 
autour de nous, de grosses toufles de festuca dont les brins 
enormes, durcis par la maturite, percent m&me les gants 
et mettent les mains en sang; au-dessus, de grandes lames 
pointues herissant la cr<He comroe le dos d'un porc-^pic et 
la rendant inabordable. Ce n'est pas prdcis£ment difflcile; 
mais c'est dangereux pour de jeunes enthousiastes qui 
regardent plutot les splendeurs de ces palais de marbre et 
de glace que leurs pieds. II y a quelques ann^es, une roche 
droite, fendue et surplombant dans le vide, comme ce que 
Ton appelle, en terme de magon, un corbeau, barrait cette 
jolie promenade. Un gros bloc ^taittombe juste au milieu, 
formant clefde votite, et, quoique semblantprfiUs'effondrer, 
il avait bien voulu nous supporter. Aujourd'hui la roche a 
disparu. Trois quarts d'heure apres nous atteignonslacrele. 
Ici, nous avons le pied gauche dans les Basses-PyrSnees et 
le droit dans les Hautes, foulant un pav£ de marbre blanc. 
Je dois signaler une roche schisteuse au beau milieu de la 
voie. Dans ses lames qui s^cartent sous la main de mani&re 
k vous livrer les plantes avec toutes leurs jracines, croissent, 
sur une superficie de cinq ou six metres : 

Draba pyrenaica L. Androsace carnea L. 

Saxifraga iratiana Schultz. Gregoria Vitaliana Dub. 

S. bryoides L. Sempervivum arachnoideum L. 

Geux qui ont Tinnocente passion d'acclimater dans la 
plaine les plantes alpines ne se figurent pas Timportance 
de mettre leurs racines en contact avec une surface calcaire 
ou schisteuse, suivant leurs aflinites : c'est 1& le plus sou vent 
le secret de leur reprise, avec l'orientation. Toutefois, sous 



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COURSES DANS LES PYRENEES. 149 

ce dernier rapport, elles sont bien bizarres. Ainsi, les plantes 
que je viens de nommer, n^es sur le m&me rocher, ayant 
la m&nie nourriture, exigent le plein Nord excepts le Sem- 
pervivum qui veut le plein Midi. La Saxifraga long i folia 
Lap., qui vient dans la montagne k toutes les expositions, 
est splendide dans nos jardins collee sur une pierre debout 
avec une poign£e de terre de bruy&re en bouillie et une 
trueltee de mortier, aux rayons les plus ardents de notre 
soleil. VHutchinsia alpina R. 8., qui fleurit sur les Hots des 
glaciers jusqu'fr 3,300 met. d'altitude, s^tale dans nos par- 
terres et envahit tout sans s'inquteter si elle est au Nord ou 
au Midi. II en est de m6me des grosses gentianes bleues, 
des Leontopodium, des Sileneacaulis et d'une foule d'autres. 

D'ici, Ton pourrait descendre dans Larue, au Nord. 
« Dont acte avec le rapport et visite : que Larue sera et 
restera en indivis et passage alternativement Arrens une 
annee et Bdost une seconde ann£e, Louzon, Larue, Pour- 
gue, Pic de Gabisos, Soum d'Arunglette et Soum d'Arriu- 
Plazen feront limite entre Azun et Ossau, » dit un titre 
de 1555 s . 

Au-dessous de la roche dont je viens de parler, il en 
surgit une seconde, au Nord, — le Midi est a pic, -— qui porte 
de jolis cristaux chlorites. Pendant que nous les ramas- 
sons, un aigle rase la cr&te; il ne nous avait pas apergus 
dans F ombre du rocher. II rcmue la queue, comme font 
lesrapaces dans les moments de plaisir, et semble enchants 
de nous rencontrer. Je le suis £galement de n'avoir pas 
mon fusil; j'aurais peut-6tre eu la cruautd de le tirer au 
moment ou il se derange de sa route et revient k 25 m&t. 
pour mieux nous voir. On marcherait dix heures pour 
admirer de si pr&s ces magnifiques oiseaux, dans toute la 
splendeur de leur liberte, traversant limmensitg des cieux. 
Si nous en croyons Suidas, c'est parce que ce roi des airs 

1. Ce titre m'a ete communique par M. Gaston Sacaze. 



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150 COURSES ET ASCENSIONS. 

etait cense porter son vol jusque dans lather pur qu T il 
etait devenu Timage du roi des dieux. Ce culte avait ete 
apporte de Thebes '. Tous les aigles sont carnassiers, qu'ils 
se nourrissent d'animaux vivants, quelquefois m£me de 
charogne quand les temps sont durs, ou de vip&res et au- 
tres reptiles comme l'aigle Jean-le-Blanc. Je n'en connais 
pas k qui Ton puisse appliquer ce que dit jElien 8 : « L'aigle 
de Jupiter ne mange pas de chair, l'herbe lui sufflt, et 
malgre qu'il n'ait pas entendu Pythagore de Samos, il ne 
mange aucun animal ayant vie. » 

La cr£te se retrecit terriblement : elle ne nous accorde 
plus qu un metre en grande largeur, et souvent pas plus de 
50 centimetres; c'est peu pour reposer l'ceil et poser le 
pied. Quant k la profondeur, elle ne peut so mesurer 
exactement, le bord est trop friable pour s'en approcher. 
Au Midi, elle doit fctre de 250 k 300 metres ; le Nord est 
moins bas, les neiges montent tr&s haut. 

Ma fille va porter une mddaille sur une grosse tour 
blanche qui sort du chatnon, face au Midi, avec une raie 
rouge sur le flanc; la carte de T^tat-major la designe sous 
le nom de P&nes-Blanques. Nous arrivons k une veine d'un 
calcaire fibreux traverse par des calcaires compacts, 
couleur cafe au lait, &pres au toucher; ce dyke est tr£s 
etroit, quelques metres seulement, et s£pare le calcaire 
des schistes qui montent k un mamelon que Ton pren- 
drait pour le but;mais il fuit en tournant subitement 
au N.-N.-E. Gette Eminence n'est qu'au niveau du Gabisos 
(2,639 m^t.). 

Une premiere rangee de chevaux de frise, leurs pieux 
de schiste renversds sur nous, defend les abords d'Eras- 
Taillades. Apres, c'est une veritable escalade ; il faut aban- 
donner les b&tons. II n'y a plus ombre de danger; ce n'est 
qu'une ascension gymnastique k la force des poignets, a 

1. Diodore Sic, lib. I., cap. LXXXVII. 

2, De nat. anim., lib. IX, cap. X. 



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COURSES DANS LKS PYM&nGeS. 151 

travers un dedale d'aiguilles, de plaques se croisant dans 
tous les sens en ddcoupant sur Tazur du ciel une sombro 
silhouette verd&tre, avec des suintements rouge&tres 
comme des gouttes de sang. On dirait mille debris do 
poutres et de meubles jet£s les uns sur les autres dans le 
d6sordre d'un incendie. 

Le sommet, . compost de grandes ardoises, est assez 
vaste ; nous sommes lugubres, perdus dans ces schistes, h 
deux pas du Gabisos dont le calcaire torr6fi6 par le soleil 
est aussi rouge que le sommet de Carare.Nous en sommes 
s£par£s par deux taillades dont la derntere vient affleurer 
la ligne que Ion tirerait d'ici. A l'Est, quatre contreforts 
soutiennent le massif : les deux premiers sont tr&s rapides, 
le troisifeme s'arrondit un peu, le quatrifcme, dont la teinte 
grise annonce le calcaire, s'allonge jusqu'A un ressaut qui 
descend sur Arrens. Argel&s et toute la valine d'Azun 
fuient aTEst. 

11 est rare de jouir dune atmosphere aussi pure qu'au- 
jourd'hui. L'oeil court aux quatre coins du monde sans 
trouver de limites, ce sommet 6tant assez 6\e\6 et assez 
isold pour ne pas rencontrer d'obstacles. On devine les 
lointains les plus imaginaires; Pau et Tarbes sont parfaite- 
ment visibles. II faudrait nommer tous les pics. Nous 
saluons le long toit hospitalier de la Pique-Longue du 
Vignemale ou nous dormirons le 16, le joli lac de Suyen 
dont nous avons bu les eaux limpides, et le Bat-Laetouse 
que nous reverrons bien un jour s'il plait a Dieu; il est 
couch6 en travers de la chatne, et ses ddbris arriveraient 
peut-fctre jusqu'ici s'il se ruait sur nous. Je cherche avec 
anxtete, sur la rosette du Palas (2,976 m6t.), par ou nous 
pourrons atteindre sa cime dans quelques jours. 

Mais les lieu res passent, les nuages montent, nous ne 
rentrerons pas comme nous sommes partis; il faut dire 
adieu & ces chores montagnes ! Mon coeur se serre comme 
si je quittais un ami, et cependant ces rochers n'ont [pas 



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152 COURSES ET ASCENSIONS. 

voulu conserver notre souvenir; ils ont secoug dans les 
ablmes la petite tour de deux mfctres que nous avions jadis 
construite sur leur dos. 

IIERBORISATION DU SOMMET D'KRAS-TAILLADES 

Cerasliwn alpinum L. var. A. Linaria alpina D. C. 

lanatum. Artemisia Baumgartenii. 

Veronica fmliculosa L. var. B. Uontodon pyrenaicus Gouan. 

pilosa Gr. God. Saxifraga iraliana Schnltz. 

Geranium cinereum Cav. Androsace vitlosa L. 

Draba aizoides L. var. nana ou Armeria alpina Wil. 

ciliaris D. C. 

Lors de notre premiere ascension, j'avais pris sur cette 
dernifcre plante une Sesia anthraciformis d^couverte en 
Corse sur les feuilles de Y Euphorbia myrsinites L. par le 
docteur Rambur. 

Les nuages, accourant d'Arrens, arasent d6j& le mauvais 
pas; nous nous empressons de franchir les crates de 
Louesque. Je comprends maintenant pourquoi ce maudit 
chien s'est trouvg ce matin si mal k propos pour faire 
sauver les isards. Quoiqu'il n'y ait pas encore un brin 
d'herbe & brouter, tout son troupeau est Id. Vaches et 
veaux, la queue en trompette, exGcutent des courses folles 
sur la neige, comme si une cuadrilla de toreadors ^tait a 
leurs trousses : les taons, rendus feroces par cesgrandes cha- 
leurs, les ont chassis des p&turages. Je n'ai jamais tant vu 
de mouches que cette ann6e, mftme sur la neige I Elles 
s'accrochent si goulftment k nos vivres qu'il faut avoir l'ceil 
h la bouche, sinon les plus acharn£es suivent le convoi 
jusqu'au bout. D'autres, plus discretes, prennent nos yeux 
et nos nez pour perchoir et se laissent ^eraser plut6t que 
de l&cher prise. Comme il serait agr^able de paresser un 
peu sur les lames toutes chaudes de la crfcte!... Mais Sous- 
trade a repris le harnais. 

Une heure apr&s nous atteignons les nuages, puis, pas- 



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4 

I 



I 



COURSES DANS LES PYRfiNtiES. 153 

sant au travers du brouillard, nous attrapons la pluie qui 
nous tient fidfcle compagnie jusqu'aux Eaux-Bonnes. 



LE VIGNEMALE 

Lorsque Ruth, pour remplir ses devoirs envers sa nou- 
velle famille et t£moigner son affection k sa belle-mfcre 
No6mi, vint glaner dans le champ de Booz, Booz dit k 
ses serviteurs : « Jetez k dessein les 3pis de vos gerbes et 
laissez-les dans le champ afin qu'elle les recueille 1 . » 

Je suis tout dispose k m'acquitter de mes devoirs envers 
ma nouvelle famille et k t£moigner mon affection au sym- 
pathique collogue qui nous a si g£n6reusement dotes des 
refuges du Vignemale ; mais, moinsheureux que laMoabite, 
aprfcs tout ce qui a £t£ dit et ce qui Test encore aujourd'hui 
dans YAnnuaire d'une manure si charmante, on ne m'a 
pas laiss£ le moindre £pi k glaner. Je ne fatiguerai done 
pas Tindulgence de mes confreres par un nouveau r^cit de 
I' ascension du Vignemale; je veux simplement annoter les 
dessins que la redaction a bien voulu accepter. 

Je disais, un peu plus haut, que nous comptions faire 
l'ascension du pic Palas : en effet, le refuge que le Club 
Alpin y a fait construire 6tant k peu pr£s termini, je voulais 
en profiter pour rSaliscr cette excursion depuis si longtemps 
d6sir6e et avoir en m6me temps une occasion de tSmoigner 
ma reconnaissance de la faveur qui nous a £te accordSe. 
Mais Orteig m'gtait indispensable, et je ne pus jamais 
mettre la main sur lui. Je partis alors pour Lourdes. 

II est assez bizarre que pendant ces quelques jours oh 

tout m'a r^ussi, je me sois chaque fois heurtd d'abord k un 

obstacle. Le i4 aotit, j'eus mille peines h trouver k Lourdes 

un toit hospitalier. Le lendemain, jour de l'Assomption, 

1'imposant pdlerinage autrichien nous mettait & la porte de 

l. Ruth, ch. H. 



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154 COURSES ET ASCENSIONS. 

nos chambres et nous for^ait a aller coucher h Gavarnie 
ou tout etait plein. De plus, le temps 6tait deplorable et 
il n'y avait pas de guides de libres. S'il faisait horrible le 
15, le soleil se leva radieux le 16; et le comte Russell me 
pr<Ha G61estin Passet, inon ancien guide, que j'apprt J cie par- 
ticuli&rement, et Franqois Sales, un brave garcon qui por- 
terait le monde sur son dos. II £tait plus de 9 h. quand 
nous fftmes prdts a partir; un premier convoi etait en route 
depuis 6 h. Nous Tapercevons de la cascade des Oulettes; 
il arrive au glacier. La vanite s'en m&le ; Celestin et Sales 
poussent a la roue de notre amour-propre. Nous nous atta- 
chons prestement & la corde ; Celestin en avant, ma fille, 
Sales, puis moi. J'ai Tair d'un gamin jouant au cheval en 
arbatete. 

Quels t 5 normes se^racs a droite ! De grandes crevasses a 
gauche, au milieu, un peu partout, nous regardent avec 
leurs yeux bleus. Buffon ne dit-il pas que les yeux noirs 
sont durs, les bleus tendres, mais qu'ils peuvent aussi bien 
lancer des Eclairs? II est cerlain que les crevasses ne nous 
font pas les yeux doux. 

Pendant que notre concurrence contourne la gauche, le 
long de la cr£te de Montferrat, Celestin coupe au court 
quoique le glacier se releve singulit*rement en nous mettant 
a l'ombre. Un gros bloc de neige s'en est d^tache et est 
fich6 debout au milieu de notre route ; il n'y tftait pas, il y 
a trois jours, lorsque Sales a porte de Therbe dans lesgrottes. 

Enfin, nous avons passe le plus raide ; on se d<*barrasse des 
cordes. Le soleil que nous cachait Tdpaulement du glacier 
nous frappe en pleine figure. Je d£tache Francois pour 
aller prendre possession de la grotte neuve avant les autres 
qui montent au pic oil nous les rattrapons au sommet a 
6 h. prdcises, ayant gagne sur eux plus de trois hcures, 
observe Celestin. 

Pendant que ma fillc parcourt le registre persille par la 
foudre, je cherche des fulgurites; il y a un peu de tout ici : 



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Erns-Tailladpf 2,68 V • 



3 
Pic dn Ger, 2,612- J 



P. tie Bat-Laetouse. 3,H6 •§, 

Grande-Far he f 3,006 5 



Frondclla. 3,1 

P. de Sesque, 2.605 

P. du Midi. d't)».*au, 2,885- 



Pir d'Rnfer, 3,080- 



. d'Arunlas. 3,058 • 



P. de las AJgaa, 3.0V0 



P#ua Coilarada, 2,863 



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COURSES DANS LBS PYB&N&ES. 157 

schistes feldspathiques alt£r£s, p£n£tr£s de grains noir&tres 
translucides, ind£terminables, mais fondus en partie par la 
foudre; schistes micac£s h grain tr&s fin, fusibles en verre 
gris&tre, recouverts d'oxyde de fer et du lichen Lecidea VaL 
loti; eurites grenues conienant des cristaux de feldspath 
et quelques grains de quartz; calcaires gris compacts 
avec parties blanches cristallines ; ces derniers composent 
la masse propre du pic. 

Le Vignemale est un des sommets de la triangulation 
franchise. II appartient & la feuille de Luz-Tarbes ex^cutde 
en 1848 par M. le capitaine Tabuteau. On y avait 6\e\6 un 
signal de 2 m&t. qui a 616 vis£ de quatre sommets environ- 
nants : Pimeng, BaltHous ', Gabaliros, Lestibete ; mais aucune 
observation n'a 6t6 faite au sommet de ce pic. 

Les coordonn^es sont : Latitude 47°,5275,8 N. 
Longitude + 2, 76U,5 

La topographie de la contrde a 616 faite en 1851 par 
M. Hulot, capitaine d'Etat-major. 

Le comte Russell a dit que j'avais £pous6 le Pic du Midi 
d'Ossau... Je ne me defends pas de mon admiration, et il 
fait assez belle figure & l'horizon, dans ce moment ou le 
soleilcouchant renflamme de ses derniers rayons, pour 
justifler ma predilection; mais on peut bien dire, & plus 
juste titre, que le comte Russell a £pous£ le Vignemale.... 
II ne s'en defend pas d'ailleurs. 

11 a demands la consecration de son union aux autorit^s 
civiles et religieuses. II aurait voulu qu'un contrat authen- 

1. (Vest I'orthographe du ministere de la guerre et des officiers geo- 
desiens. Cassini ecrit Baletouse; la carte d'lStat-major Bat-Laetouse; le 
comte Russell, le Guide Joanne Balaltous; Gaston Sacaze Bat-Litouse; 
U. Wallon Bat-La"! tous ; le plan de la commune d'Arens, oil ce pic est domi- 
cilii, Balletous; la matrice cadastrale, Baletous; les habitants du pays, 
les bergcrs qui y p assent une partie de l'annee, Bat-Laetouse, comme la 
carte d'Etat-major. C'est cette orthographe et cette denomination que 
j'ai adopters dans un travail publie en J 882 par la Soci^te Ramond et 
reedite par Jam en 1883. 



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158 COURSES ET ASCENSIONS. 

lique des magistrats fran^ais et espagnols flx&t la dot, les 
apports de sa flancde, et s'il n'a pu mettre d'accord les 
pretentions internationales, — les p&tres espagnols peuvent 
pacager jusqu'ii sa porte, — du moins les c£r£monies* sa- 
cr6es de la religion ont c£16br6 ses noces de glace au sommet 
de la plus haute cime des Pyrenees frangaises. 

Le froid est chez lui ici, et il nous chasse impitoyable- 
ment au moment ou un touriste de Cauterets nous rejoint 
avec ses deux guides. Nous eourons admirer le coucher du 
soleil au col de Cerbillonas. 

Au ciel en feu, pas un nuage! 

lis couvrent la lerre. Leurs flots d'or envahissent TOcci- 
dent! 

lis se cabrent les uns sur les autres, £claboussant les pics 
qui Emergent un instant et disparaissent bientdt fondus 
dans la fournaise. 

Seule, une nuee isolde s'el&ve au milieu du brasier. Le 
soleil, dont le disque plonge d£j& dans TOc^an, la foudroie 
de ses feux. Elle delate en rayons comme si elle cachait dans 
ses splendeurs le cr^ateur des mondes et le Dieu du tonnerre. 

Au milieu de ce paradis, le Pic du Midi avec ses deux 
cornes de travers ; il nous tourne le dos, semble un Levia- 
than qui a bondi de la chatne pour pr£cipiter dans les te- 
nures les grands monstres pyr6n£ens. Malgr£ ses glaciers, 
le Bat-Laetouse (3,140 met.), &contre jour, estnoir comme 
l'Erebe. Plus pres de nous, la Grande-Fache (2,956 met.), les 
pics d'Enfer (3,072 met.), d'Arualas (3,058 m<H.), puis tout 
k fait sous nos pieds l'Aratille (2,904 mM.) et les Batans 
(2,913 m&t.), se confondent dans une obscurite glaciale. 

Un t 5 eueil surgit par moment dans les profondeurs de 
l'Ouest: e'est le Ger et Amoulat. 

A FEst, le silence et la mort!... Un ciel vert et jaune oil 
flottent, immobiles, deux grands nuages violets, opaques 

et pointus des deux bouts Nos ombres s'allongent inde- 

(iniment sur le glacier 



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s 



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ANNCAIRB DB 1886. 



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COURSES DANS LES PYR&N&ES. 163 

Puis, tout d'un coup.... lanuit! 

Si on photographiait aujourd'hui le globe de mon oeil, je 
crois qu'on y verrait encore ce spectacle inoubliable. 

Nous avons eu bien froid au sommet du pic; ici, ren- 
vers^s par un vent terrible, nous sommes gel^s ! L'eau que 
nous recueillons avidement sur les bords de la neige cesse 
de couler. Les ruisseaux qui bruissaient dans les crevasses 
s'arr&tent ; tout est glace ! 

Ge passage de la vie k la mort est si rapide que le glacier 
satire jusque dans ses profondeurs. La temperature de la 
surface, refroidie instantan^ment, ne peut plus envelopper 
les couches inferieures, tout craque et mugit avecdes tona- 
lity qu'on ne saurait comparer & rien parce qu'on ne les a 
jamais entendues. 

Vie phdnom^nale que celle des glaciers ; car ils vivent 
r6ellement, marchant ou reculant. Celui-ci a fait le gros 
dos depuisl'ann£e dernifcre, et, si Salles n'avait pas ddbloqu6 
notre grotte en creusant & 5 mfct. de profondeur, nous 
coucherions k la porte du logis. 

II est temps d'y entrer! nous descendons pour y monter. 

Les premiers arrivants ont pris la grotte la plus £lev£e, 
celle que Ton a creus^e cette annde, le compartiment rgservd 
aux dames, en un mot. Elle est au niveau du glacier. 

Nous occupons l'ancienne, la plus grande et la plus 
chaude, la villa Russell. La troisifcme, k c6td, a 6t6 creus^e 
pour les guides. Nos camarades de Cauterets s'y sont in- 
stalls. Ils chantent pendant plus d'une heure, k deux par- 
ties, des airs un peu lamentables et sans l'originalitg qu'on 
leur voudraitici. Finalement, ils ont d£log£ k 5 h. du matin. 

En allant chercher de Teau derrifcre Cerbillonas, Salles a 
vu quatre isards que Ton aurait pu tirer. L'eau bout bient6t 
dans la gamelle & esprit de vin que nous a pr6t£e notre 
propridtaire. C61estin a des pretentions k la manipulation 
du Liebig et nous confectionne en effet un excellent bouil- 
lon oil trempent des tranches de boeuf et de veau. Notre 



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164 COURSES ET ASCENSIONS. 

fourneau est 3tabli sur une petite construction k gauche en 
entrant. Un chandelier en cuivre, qui fait partie du mobiiier, 
porte notre bougie. Une console k droite et une k gauche 
servent k d^poser les menus objets. Les bidons, ies outres, 
ma carnasstere et nos albums sont pendus k des crochets 
enfonc^s dans les trous de mine. Le seui stege, un bloc de 
marbre, est occupy par Cdlestin en sa quality de marmiton. 
Un minuscule miroir, dans un coin, complete la partie 
luxueuse de Tappartement. Enfin, un tuyau k c6te de la 
porte laisse gchapper la fum£e ; nous abandonnons au de- 
hors le po61e en fonte. 

Le repas fini, nous organisons la chambre & coucher. Les 
festucas que Frangois Salles est all£ couper k Tescala de 
Montferrat sont tout frais ; ils percent la peau et vous im- 
bibent d'une l<5g&re humidity. Mon grand plaid, gtendu 
dessus, les transforme en moelleux matelas, oh nous nous 
couchons avec la corde & glacier pour oreilier. Ma fiile est 
k ma droite. Nous sommes bic.ndans les bras de Dieu ; c'est 
ici m£me qu'a Gl€ c£l£br£ le saint sacrifice de la messe. 

Les guides ronflent k ma gauche. 

Au milieu de lanuit, je fus errer sur le glacier ! Sor- 

tant de notre s^pulcre surmonte d'une croix, cette prome- 
nade sur un linceul, suivi de mon ombre qui compte mes 
pas comme si j'abusais de la vie, sous cette lune blafarde, 

me fit un singulier eflfet J'aurais aimg k m'agenouiller 

si le froid ne m'avait pdtrifid. 

Le r6veil, k la pointe du jour, manque d'enthousiasme. II 
faut renoncer k voir le lever du soleil. Le brouillard nous 
environne ; il entre en gouttes de ros6e par la lucarne oh 
il se dispute avec un pile rayon de lumifcre. (Test notre 
sort qui se joue dans ce moment. 

II est certain qu'il fait mauvais dans la plaine. Francois, 
qui est all£ k la d^couverte, pretend que la brume vient 

d'Espagne? Ge serait alors la pluie ou la neige. II me 

passe un frisson dans le dos. 



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I* 



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COUHSES DANS LBS PYRgNgES. 167 

Ctelestin, plus rassurant, observe que les rafales roulent 
les nuees vers le Sud : ce serait alors le vent du Nord qui 
nettoierait les cimes et nous am&nerait le beau avec le froid. 
Je ne poss&de pas Yaes triplex du maltre de ces lieux : la vie 
n'est potable k ces hauteurs qu'avec un temps splendide. Si 
la neige qui couvre leglacierest gelee, ilnous faudra beau- 
coup plus de temps pour descendre ; je decide que nous 

partirons k 10 h.'C'est le moment des pronostics! Une 

gu&pe, un peu plus petite et plus bronzge que celle de nos 
vergers, vient s'abattre k la porte. Assise sur sa panse qui 
lui sert de tabouret, elle tourne et retourne un morceau de 
viande dans ses pattes et le mange avec des mouvements 
d'£cureuil. Elle ne serait pas en campagne si elle n'avait 
pas l'instinct du beau temps. 

II n'y a plus d'eau ; nous sortons pendant que Salles fait 
fondre la neige glac^e pour tremper la soupe. Un pinson 
des neiges 1 , un des amis de la maison peut-6tre, vole 
sur le pic. (Test un petit volage qui partage ses amours 
entre la plaine et la montagne ; j'en ai vu toute une bande 
sur la plage de Biarritz, au mois de septembre. Le tricho- 
drome £chelette, ce colibri des glaciers avec les ailes d'un 
papillon, ne doit pas &tre loin ; car il grimpe partout ou il 
y a des araign£es, et il y en a dans notre chambre k cou- 
cher. On I'appelle aussi dans la plaine, 06 il y a de vieilles 
murailles, « grimpereau de murailles » ; les pasteurs sont 
bien plus po^tiques que nous : iis disentle « pic de la n£ou ». 

Parmi les ldpidoptfcres, les uns sont casaniers, les autres 
vagabonds. Vous trouverez toujours le Vulcain', au Vigne- 
male, fid&le k sa fleur de predilection, le Silene acaulis. La 
Pidride du chou, que je trouve morte sur le glacier, est 
un vagabond. A-t-elle pu voler jusqu'ici?... Je crois plut6t 
qu'elle y a 6t6 roulde par les tourbillons qui couvrent quel- 
quefois le glacier des feuilles de nos forGts. On ne saurait se 

1. Fringilla nivalis, Gros-Bec Niverolle. 

2. Vanessa Atalanta. 



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168 COURSES ET ASCENSIONS. 

figurer la force prodigieuse de ces tourbilions: nous avons 
vu pr£s des Eaux-Bonnes, sur les hauteurs de Gourziotte, 
une trombe enlever des pierres & 40 pieds en Tair. J'en ai 
rapports une, tr&s plate, ii est vrai, mais qui a 18 centi- 
metres de long. Elies s'entrechoquaient entre elles avec le 
bruit d'un tombereau qu'on d^charge. 

Le col de Gerbillonas est k 30 m&t. des refuges ; il est 
orn6 k chaque bout d'une tour de 2 m&t. surmont£e d'une 
longue pierro peinte en rouge. Celle de gauche a 6t6 61ev£e 
par le comte Russell, celle de droite par Passet. Le pic 
(3,246 m^t.) tient au col ; il faut 25 minutes pour y monter 
et en descendre ; de notre c6td, k FEst, la neige s'appuie au 
glacier et monte jusqu'i lacime. Ma fille va, avec C61estin, 
y porter une mGdaille, pendant que je dessine au col oh le 
vent balaie si bien les nuages qu'on y est transi. A cdtd 
de moi sont M. et M me Kaemmerer. L'auteur de la Manon Les- 
caut, que nous admirons dans le Figaro illustre, peint k l'huile 
une vue de notre hospitaliti de nuit> dont la roche, un 
marbre gris noir ray£ par des tranches de quartz rogno- 
neux, grillde par le soleil, rappelle les tentes arabes en poil 
de chameau avec leurs dessins et leurs couleurs. 

Ce systdme ruband caract^rise les 600 derniers metres 
de la partie sup^rieure du Vignemale. II est peut-Gtre plus 
frappant ici parce que le glacier l'a poli autour des grottes. 
11 contraste avec le dSsordre qui r&gne k la cime, souvent 
labour^e par la foudre. Est-ce pour cette raison que les 
officiers g6od6siens n'y ont pas dress£ leur tente comme 
au Bat-Laetouse, oil on en voit encore les piquets, et n'y 
ont construit qu'un signal? 

C'est possible! Les photographies d'cnsemble, prises 
de loin, ne peuvent reproduire ces details k cause de la 
distance oil elies sont prises ; l'dpaulement de la masse les 
cache & 1'coil et k Instrument. Ily a 1&. une sorte de disloca- 
tion des couches qui n'est pas seulement le fait de la foudre : 
elle se contente, ordinairement,de disperser les pierres mi- 



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COURSES DANS LES PYR&N&ES. 169 

ses k la main, elle trace des sillonsprofouds dans les menus 
dGbris, mais je ne Tai jamais vue soulever des blocs comme 
ceux qui couvrent le sommet de la Pique-Longue. 

Nous sommes au milieu d'un jardin couvert de fleurs oft 
brillent surtout les androsaces 1 d'un rose de Chine k faire 
dttirer les 616gantes de P6kin, les saxifrages du Greenland , 
k feuilles opposdes, et YHutchinsia alpina dont les calices 
sont 6normes ici 3 ; tout cela coquettement envelopp6 dans 
la neige comme si le maltre de la maison avait voulu faire 
une galanterie aux dames en visite. 

Quelle ann6e difficile pour les pauvres transplanteurs de 
la (lore pyrdn£enne!... La s&ve, glac£e par la neige qui 
r&rase, attirge par le soleil qui brule d'arriver k elle, se 
pr^cipite dans les vaisseaux qu'elle gonfle k faire tout 
craquer, et ^panouit ses fleurs si rapidement qu'elle n'a 
pas le temps d'aouter sa peau. Arrachdes dans ces condi- 
tions, par les chaleurs torrides qui grillent la plaine, e'est 
comme si vous brftliez la cervelle aux malheureuses 
plantes que vous expddiez. 

A 10 h., la neige est assez tendre pour que nous 
puissions descendre sans inconv6nients. Nous nous atta- 
chons aussit6t que les pentes rendent cette precaution 
necessaire. Les endroits les plus dangereux etant passes, 
nous prenons le train express, glissant k une allure encore 
raisonnable. Dans ce moment, le piolet de C61estin dis- 
parait dans une crevasse sur laquelle nous sommes passes 
hier sans Tapercevoir. II Tagrandit pour la rendre bien 
visible k ceux qui vont nous suivre. 

Un peu plus bas, je fais escale sur une roche blanche 
pour organiser le rapide. Frangois Sales nous donne k ce 
sujet des details d'une naivete pr£historique. 

1. A. pubescens var. ciliata D. C. 

2. S. Iratiana Schultz. 

3. I/herborisation complete a d^ja £te donnee par YAnnuaire, an nee 
*S84, p. 174. 



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170 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous dStachons les cordes. Le premier train se compose 
de G^lestin en locomotive : il est accroupi sur la glace, ma 
fille appuySe sur lui. Sales, lestd comme un omnibus des- 
cendant k la gare, lance sa charge en avant, puis nous 
nous asseyons Tun derri&re l'autre. All right!!... En une 
minute nous sommes en has, au milieu d'un nuage £blouis- 
sant que notre sillage soul&ve de chaque c6t£. 

Apr&s un arr£t dun instant pour arrimer les bagages, 
nous reprenons le rapide qui nous m&ne cette fois jusqu'au 
has du glacier oil nous d^jeunons, pr&s d'une belie source 
coulant sur des quartz cristallins bleu&tres et des calcaires 
blancs avec cristaux de pyrites de fer jaunes que Ton pren- 
drait pour du vieil or. 

En facede nous, surleflancSud du petit Vignemale, brille 
la croix rouge des possessions Russell relleindiqueremplace- 
ment d'une quatridme grotte qui sera creusde l'ann6e pro- 
chaine sur la rive gauche du glacier, k 2,500 m&t. d'altitude 
et deux heures du sommet. Nous avons couchd h cette al- 
titude sans abri et sans couvertures, et je puis jauger la re- 
connaissance que nous devrons k notre infatigable foreur. 

Nos camarades du Vignemale nous d^passent pendant 
que nous recevons la visite d'un berger espagnol avec le 
parapluie en bandouli&re, le sac de mouton au dos, la 
culotte courte laissant sortir le cale^on blanc. II est accom- 
pagng de ch&vres presque chinchilla qui portent les cornes 
plant£es sur le c6t6 de la tGte comme les rennes, au lieu 
de les avoir recourses en arri&re. Les Espagnols ont la 
jouissance des pacages des Oulettes. 

Les grands martinets de montagne, au ventre blanc, se 
prgcipitent dans les airs comme des aSrolithes, sillonnantle 
Pla de Sauss6 tout embaum6 du parfum de la Passerine 
dioica, dont les tiges ligneuses couvrent complMement le 
sol. Leur odeur, moins p£n6trante cependant que celle du 
Daphne cneorum L., a quelque chose de voluptueux. Ce 
n'est plus la brise des hauteurs qui vous porte dans ses 



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COUHSES DANS LES PYBfcNSBS. 171 

bras comme Tange du Psalmiste. A 3,300 mfct., Fair est 
si pur qu'on ne sent plus les fatigues de la terre, mais ii 
vous force h compter avec lui; il faut s'arr£ter souvent. 
C'est un vin g£n£reux, vous devez le boire a petits coups, 
autrement il enivre, coupe les jambes et affole le coBur. 
Respird sagement, il trempe les jeunes et retrempe si bien 
les m&rs que, pendant notre s^jour au Vignemale, nous 
avons recontr^ un guide de soixante-cinq ans, et un voya- 
geur de soixante-sept. 

Au moment d'arriver a Gavarnie, la Ramondia pyrenaica 
Rich . ,pend aux rochers, grille, tordue par le soleil, et tombe 
en poussi&re dans la main qui la touche. Cependant elle re- 
verdira a Tautomne. « Le 12 aotit 1842, M. Houbigant Ta 
trouvde dans les bois de Broussette, a environ huit kilo- 
metres de Gabas, a droite de la route d'Espagne. » C'est la 
premiere fois que cette plante est cit£e dans les Basses- 
Pyrdn6es ! « Le docteur Doassans l'a rencontr^e, cette ann£e, 
en Espagne, sur les rochers qui bordent la route, en mon- 
tant du village de Panticosa k Panticosa-lcs-Bains. » Ra- 
mord prdtend qu'elie vient exclusivement dans les valines 
qui se dirigent du Nord au Sud. Elle s'acclimate aussi dans 
nos rocailles au Nord, y fructifieet s'y reproduit naturelle- 
mentparsesgraines, pourvu qu'on n'y touche pas ! G'est une 
antipathic g6n£rale chez les plantes de montagne! Elles 
detestent tellement la main de l'homme, que quelques-unes 
boudent pendant deux ans avant de donner signe de vie. 

Le comte Russell est venu au-devant de nous, sa 
silhouette se d^tache sur les derni&res pentes de Mourgat. 
Nous sommes heureux de lui temoigner notre gratitude; 
nous emportons le plus dglicieux souvenir des queiques 
heures de troglodyte pass^es dans sa villa. 

Comte R. de Bouill£, 

Membrc du Club Alpin Fraocais 
(Section de Paris.) 



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VII 



ARlfiGE, ANDORRE ET CATALOGNE 

I. MONTCALM ET PIQUE D ESTATS 

11. PICS d'aRCALIS ET DE LA ROUGE. — III. PIC D'ESCURBAS 

ET PIC DE LA COMA PEDROSA. — IV. DE TOB A LA 8EU D'URGEL 

PAR LA FRONTTERE OCCIDENTALE d'ANDORRE 

V. PREMIERE ASCENSION DU PUIG DP. MON'TURULL. 



I. — MONTCALM (3,080 met.) 
ET PIQUE DESTATS (3,441 ukr.) 

Le 22 juillet 1886, par une chaude journ£e, je sortais 
de Vicdessos, chef-lieu d'un canton de TAri&ge, avec 
M. Vidal, rintelligent greffier de la justice de paix. Une 
excellente recommandation m'avait ouvert sa demeure et 
il m'aida a organiser mon voyage. Aimablement il m'ac- 
compagna jusqu'a Marc, oil il m'avait retenu comme guide 
Dandine-Sepou, solide montagnard, d'une nature un peu 
rude et nonchalante, mais brave homme connaissant par- 
faitement la fronti&re d'Andorre et de Catalogne. J'avais en 
outre avec moi un ancien douanier d'Aulus, nomm£ Rogalle, 
digne homme s'il en fut, d6voue, attentionnS, plein d'6gards 
et de prudence, bref, un de ces types d'ancien militaire qui 
tendent a disparaltre. 

Tout en devisant avec mon compagnon, je jetai un re- 
gard sur les crates tr£s cultiv^es de cette partie de TArtege, 
j'a^mirai en passant un chaos de granit, puis de belles 
cascades a la jonction du vallon de Bassi&s et pr£s du mou- 



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ARlfcGE, ANDORRE ET CATALOGNE. 173 

lin cTEnsen. Le chemin trfcs ombragG est pittoresque, et 
les deux heures qui s^parent Vicdessos de Marc ne me 
parurent pas longues. 

Aupr&s de leglise inachev^e de ce hameau, b4ti sur le 
flanc d'une haute montagne, je serrai la main de M. Vidal, 
et, apr&s avoir laiss6 une portion de mes effets chez S6pou, 
je me mis en route, entour6 subitement par le brouillard. 

Le soir approchait, la chaleur 6tait tombSe, la brume 
avait mftme singuli&rement rafratchi la temperature. J'es- 
pSrais coucher aux cabanes du Pla-Subra, pour tenter le 
lendemain r ascension de l'Estats. Le Guide Joanne, si 
exact en bien des points, m'induisit en erreur. Une heure 
et quart, croyais-je, s£parait Marc de ces cabanes ; k la 
nuit seulement nous atteignlmes celles de Pujol, qui sont 
k une demi-heure en aval de Subra. Au lieu des 40 mi- 
nutes indiqu6es dans YItineraire des Pyrtindes, nous mtmes 
deux heures, sans arrfct, k un pas assez acc616re pour que 
meshommes, quoique relativementpeu charges, et malgrg 
la fraicheur de la nuit tombante, eussent k changer leur 
chemise trempie de sueur. 

Vorrhy l dePujoloxx Pigeol(\,104 mfct. ') est la plus affreuse 
cabane qu'on puisse imaginer; 6troite et enfum^e, elle a 
pour foyer une pierre & c6t6 de la porte, pour chemin£e 
un trou dans la muraille. Le berger nous offrit d'excellent 
lait. Quelle nuit d'insomnie succeda k notre frugal repas ! 
Le pAtre ne dormit pas non plus faute de place, et s'ac- 
croupit prfcs du feu qu'il ne cessa d'attiser. 

Le lendemain, k la pointe du jour, nous quittions notre 
gourbi; au bout d'une demi-heure nous atteignions les 
orrhysduPla-Subra (1,910 m&t.), et, deux heures apr^s, la 

1 . On nomine orrhy en Ariege, et orri en Catalogne, les cabanes des 
bergers ; elles sont basses et faites de pierres entassles que recouvrent 
des plaqaes d'ardoise et des mottes de terre. 

2. Les altitudes nouvelles proviennent de mes observations barome- 
triques et de mes vis^es combinces avec celles de M. Schrader. 



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174 COURSES ET ASCENSIONS. 

crftte (2,845 mfct.) qui s^parelesvallonsdeSubra et deRiou- 
fred. Nous nous y arr6t&mes pour dejeuner. Un vent glac6 
chassait de gros nuages qui couvraient ou decouvraient 
tour & tour les cimes sauvages d'alentour; ils nous oblig&- 
rent & nous abriter au pied d'un rocher. A 8 h. 15 m. nous 
repartions, et n'arrivions au pic de Montcalm (appel£ la Plaine, 
signal gSodesique, 3,080 mfct.) qu'& 10 h. bien passSes. 

S6pou me fit-il prendre le chemin suivi par MM. Russell, 
Brulle et les rares touristes qui ont gravi I'Estats? J'en 
doute, car Tescalade fut longue et p6nible mftme. Nous 
descendlmes un peu dans le vallon de Rioufred, et au prix 
de rdelles fatigues nous en longe&mes le flanc Nord, tantdt 
montant, tantdt descendant des couloirs ou des pentes de 
neige, passant sur des crates de rochers peu solides, sans 
jamais voir le Myntcalm, que nous n'aper^Ames qu'au mo- 
ment de l'atteindre. Je jetai un coup d'oeil sur le panorama 
que je trouvai monotone, sans inter&t k TEst et au Sud, 
bref, infcrieur & sa reputation. 

Mes guides n'avaient jamais gravi le plus haut sommet 
du massif d'Estats, situ6 sur la frontidre (car le Montcalm 
est entifcrement frangais). Au fait, combien y compte-t-on 
d'ascensions? Quatre, cinq peut-6tre. Le chemin du reste 
est faqile h voir; quarante minutes suflisent pour des- 
cendre et remonter sur les rochers de la crfite assez large 
qui s6pare le Montcalm de l'Estats 1 . 

Quand nous mettons le pied sur la Pique d'Estats (3,141 
m&t.), les nuages s'elfcvent, presque toutes les cimes se d6- 
couvrent, mais il fait froid. Le spectacle sauvage de roches 
noires et de masses de neige — la neige est tr6s abondante 
cette annee — n'est pas 6gay6 par le moindre rayon de soleil. 



1. Le col ou depression, ou Ton passe, ne fait nullement communiquer 
les valines de l'Artigue et de Cardos, comme I'indique le Guide Joanne. 
Le port d'Estats s'ouvre plus a l'Ouest entre la Pique et le pic de Sulio 
(3,073 met); mail il est trop 6"leve (2,893 met.) pour permettre au 
Detail d*y passer. 



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ARlfcGE, AND0RRE ET CATALOGUE. 175 

La vue est infiniment sup6rieure k celle du Montcalm; elle 
s'Stend des Monts-Maudits au Ganigou. Si, au Nord, sur la 
France, elle est assez born6e, il n'en est pas de mfcme du 
c6t6 de l'Espagne; on voit un certain nombre de cimes 
andorranes, toute la chaine du Monteixo, les pointes du 
Saloria et la belle valine sup£rieure du Vall-Farrera. 

Repartis h 2 h., nous atteignons l'orrhy de Pujol h 5 h. 
45 min., et arrivons assez fatigues k Marc & 7 h. 30 min. ; j'y 
couche chez l'instituteur, tandis que Rogalle s'installe 
chez S6pou. 

Sur le point d'aller passer quatre jours dans les hautes 
montagnes de la frontifere, je ne vis pas sans terreur les 
outres de vin singulierement diminuSes; or, k Marc, pas 
d'auberge. Heureusement le garde g6n6ral des forGts vou- 
lut bien me c6der quelques litres, et, sans inquietude, je 
partis le lendemain, 24 juillet, pour l'orrhy de Rat. 

Le soleil avait enfin daign6 paraitre et inondait de ses 
rayons la riante valine de Soulcenne. De nombreux trou- 
peaux paissaient dans ces verts p&turages entrecoup^s par 
des escarpements rocheux d'ou le torrent tombe en cas- 
cades 6cumantes. Je cite notamment le passage de las 
Minieras, qui ne figure pas sur le 80,000°. Sans m'tfriger 
en critique, je me borne k constater que la carte, dite 
d'Etat-major, si parfaite toujours, laisse cependant tant soit 
peu k d6sirer comme exactitude pour Textr6mit6 de l'Ariege 
que j'ai visit^e cette annee. Je notai tout le long de la route 
bien des corrections k faire, et le temps me parut court. 
Au Pla de la Crouz un chemin en lacet nous conduisit k la 
cabane de flat, oh nous pass&mes la nuit. 

II. — PICS D'ARCALIS (2,780 Mi: t., andorre) 
ET DE LA ROUGE (2,905 m St.), premieres ascensions 

Pour des raisons inutiles k indiquer, on m'avait conseillS 
de ne pas descendre cette annSe-ci dans les valines andor- 



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176 COURSES ET ASCENSIONS. 

ranes. Mes excursions pour la collaboration aux travaux 
g^ographiques entrepris depuis quelques ann6es dans les 
Pyr6n6es espagnoles me faisant arriver aux fronti&res de 
ce petit Etat, je devais tftcher d'apporter quelque 6l6ment 
nouveau ft sa cartographie. Pour ce motif j'etais venu cou- 
cher ft la cabane franchise du port de Rat afin de gravir 
une cime voisine de la frontifcre, qui m'avait paru du haut 
de l'Estats devoir £tre une importante station trigonomd- 
trique. 

Une heure sufQt pour atteindre le port de Rat (2,60 1 mfct.), 
qui s'ouvre entre la valine sup6rieure de Soulcenne et 
notre pays vassal. A droite du col, ft Textremit6 d'une 
crdte tranchante, se dressait le Pic d'Arcalis dont nous 
allions tenter I'escalade. Elle ne pr6sente pas de vraies dif- 
ficult^. De la coma del Furat il faut aborder le pic en incli- 
nant un peu au Sud sans rejoindre la cr&te qui l'unit ft la 
frontifere. 

Sur le puig de Arcalis (2,780 mfct.), de 8 h. ft 1 h. je ne me 
repose qu'une heure en tout, tant la vue tr£s Vendue me 
donne de travail. Une grande partie de TAndorre est ft nos 
pieds : au Nord, ft la frontiere de la France et de la minus- 
cule republique, se dresse imposante et tr&s elev6e, avec 
les pics de Tristanya, du port de Siguer, de Serrfcre, la 
crtHe qu'un bassin lacustre sSpare d'Arcalis. Le Valira del 
Nort coule ft la base du pic, au milieu de rochers aussi 
sombres que les for&ts de sapins baign^es par le torrent. 
Le silence de cette solitude n'est interrompu de temps ft 
autre que par le son monotone et plaintif de la musette 
d'un chevrier. 

Nous varions la descente en passant par le haut vallon 
de la Langonello 1 ou Nangonella qui s6pare le chatnon 

1. Sdpou prononcait : Langouneillo. La carte de M. Blade* indique pres 
de Llorts un ruisseau de la Nangonella, mais elle ne lui donne qa'un 
parcours minimc, alors qu'il prend naissance a la frontiere; la direction 
est Igalement fautive. 



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AIOTOAIRE DB 1886. 



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ARIEGE, AND0RRE ET CATALOGNE. 179 

d'Arcalis de celui del Pla; on y voit quelques lacs. Puis, 
par une brfcche 61ev6e (2,735 m£t.),qui souvre entre les pics 
de la Langonello et de Cataverdis, nous d^valons en France 
sur des 6boulis et des pentes de neige, 

Les paquets sont vite repris & l'orrhy de Rat (2,1 30 m&t.), et 
nous descendons rapidement vers le torrent de Vicdessos. 
L&, au pont de.la Grouz-de-Nau (1,755 m&t.), Stfpou nous 
quitte pour aller chercher k Vicdessos M. Huot, Glfcve de 
M. Schrader; Rogalle et moi montons de l'autre c6t£ de la 
valine prendre notre quartier k l'orrhy de la Soucaranne 
(2,215 m&t.), ou notre excellent collogue M. Lequeutre avait 
regu l'hospitalit£ en 1879. La cabane est peu vaste, deux 
mdtres et demi de long sur deux de large et deux de haut ; 
des pierres dures recouvertes d'herbes seches et de hail- 
Ions servent de stege, tandis que les pieds s'6tendent dans 
le foyer; des fromages k odeur p£n£trante sont deposes 
dans les anfractuosit^s. Le plus miserable Patagon ou le 
Zoulou le plus pauvre ne sauraient £tre plus mal logds. 

A peine arrive j'avise un orrhy voisin, destine au bStail 
mais inoccupg encore ; j'y fais dresser mon lit de camp apr&s 
avoir fait bruler dans I'intSrieur du gen<§vrier, et disposer 
des herbes fraiches. A la fin du souper je venais de vanter 
mon installation au berger, B. Denjean-Bermeil, quand sou- 
dain, en sortant, nous sommes 6pouvantes par une vive 
lueur. « Le feu est k votre cabane! » s^crie Denjean. Et il 
part un seau d'eau k la main; je le suis p^niblement au 
milieu des rochers et des moutons endormis en plein air, 
criant k Rogalle: « Sauvez mes instruments! » Quelques 
flamm&ches de gendvrier avaient mis le feu k la toiture de 
l'orrhy ; en quelques instants tout est 6teint, et je puis me 
coucher dans une atmosphere enfumde qui n'emp£che pas 
les insectes les plus atroces de m'enlever le sommeil dont j'ai 
grand besoin. Aussi, le lendemain, venais-je uninstaller au 
milieu des fromages de Denjean, au grand deplaisir de sa 
fillequidutse contenterpourcouchettedelapierredu foyer. 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

A cinquante minutes au-dessus de Torrhy de la Soucaranne 
se trouve le port de Bouct (2,450 met.] par lequel la France 
communique avec la valine du Noguera de Vall-Farrera. 
Immediatement au Nord-Est du port se dresse une grosse 
montagne nommee k bon droit la Rouge, dont les pentes 
meridionales ne nous offrirent pas de difflcultes. A8h., 
)e 26, j'en foulais la cime, k laquelle les calculs du com- 
mandant Prudent, appuyis sur environ trente visSes, don- 
nent 2,905 met., au lieu des 2,762 met. qu'on lui attribuait 
pr6c6demment. Un vent des plus violents avait gene notre 
ascension; il persista sur la cime et m'obligea k de fre- 
quents arrets et deplacemcnts ; mais nous avions toute la 
journ^e pour nous, et nous ne partlmes qu'& 3 h., aprfcs 
avoir termini nos operations topographiques et photogra- 
phiques. Quoiqu'engourdi par la bise glacec, Rogalle avait 
cependant travailie k dresser une tourelle sur ce pic eleve, 
destinee k en constater la premiere ascension. 



III. — PIC D'ESCURBAS (2,788 met., catalogne), 

PREMIERE ASCENSION, 

ET PIC DE LA C0HA-PEDR0SA (2,946 met., andorrk) 

M. Huot n'etant pas venu me rejoindre le 26 au soir, 
comme il avait ete convenu, je repassai la fronti&re le len- 
demain matin, pour gravir une des cimes de Timposante 
sierra de Monteixo, qui court en Catalogne presque pa- 
ralieiement k la fronti&re. Cette sierra a pour point de 
depart le pic de Sanfons (2,895 met.) k l'Est, et comme 
extrdmite occidentalele signal de Monteixo (2,905 met.), qui 
se dresse k plus de 1,600 met., et presque & pic, au-dessus 
du village d'Arreo. 

La valiee espagnole de Vall-Aygua, oil prend naissance le 
rio Noguera de Vall-Farrera, oflre cette annee-ci surtout 
une fraleheur incomparable; les plus jolies fleurs alpestres 



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ABI&GE, AND0RRE ET CATALOGNE. 181 

croissent dans ses prairies sillonn6es par des ruisseaux 
aux blanches cascatelles. Les clochettes des nombreux 
troupeaux de brebis, mules et poulains, qui y paissent en 
liberty, animent de leurs sons varies cette nature grandiose. 

Je nvy serais attard£ volontiers, mais il nous faut cher- 
cher un passage pour atteindre la cime du pic d'Escurbas, 
qui s'^l&ve entre les cols de Tor et de Jerri. Nous nous en- 
gageons dans de si mauvais couloirs, qu'& un moment je 
laisse sac et chaussures pour grimper avec les genoux et 
les coudes le long d'un rocher lisse — ou k peu pr&s — que 
nous ne pouvons contourner. Arrivd sur une dtroite corni- 
che je m'arr£te, et hisse, avec les courroies dont nous avons 
fait une corde, les paquets que Rogalle me tend ; puis il me 
rejoint. Du sommet d'Escurbas (2,781 m&t.), vue vartee sur 
la fronti&re de TEspagnc et de TAndorre; je puis y deter- 
miner les itin^raires des jours suivants. Nous redescendons 
sur le col de Tor (2,655 met.) a l'Est sans rencontrer de mau- 
vais pas. 

En rentrant k notre abri pr^historique, je trouvai M. Vic- 
tor Huot, qu'un incident involontaire avait retards k Ax. La 
soiree se passa k nous raconter mutuellement nos ascen- 
sions. Mon ami et savant collegue, M. Schrader, et lui n'a- 
vaient pas 6t6 aussi favoris^s que moi par le temps dans leur 
excursion topographique sur la fronti&re Nord de TAndorre. 

D&s Vaurore, le 28 juillet, nous nous mettons en route, 
regrettant sinon l'orrhy aridgeois de la Soucaranne, du 
moins Thospitalite et I'excellent lait offerts de bon cceur 
par Baptiste Denjean. Je repasse une derniere fois le port 
de Bouet, nous descendons dans l'alpestre vallon de Vall- 
Aygua. Lh, S£pou se s^pare de nous; il portera directement 
la plus grande partie de nos eflets k Tor. Avec Rogalle seul 
nous irons k la conqufcte de la Coma-Pedrosa. 

Du haut des pics gravis les jours passds, j'avais cherchd & 
reconnaitre les abords de cette montagne mysterieuse k 
I'ascension de laquelle nous attachions une certaine im- 



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182 COURSES ET ASCENSIONS. 

portance pour lensemble de nos travaux g(§ographiques. 
M. Lequeutre en manqua l'ascension en 1877 l par une 
fatality strange. Quoiqu'on lui eftt dit et qu'il eftt cru le 
contraire, en arrivant dans les p&turages de Bouet, il 6tait 
dans la bonne voie. Le puig de la Coma-Pedrosa est au fond 
du vallon de Vall-Aygua; vouloir I'aborder par la valine de 
Tor c'est bien plus risquer de s^garer. Mais comme ce pic 
est tout entier en Andorre, il n'est pour ainsi dire pas visible 
du sentier d'Arreo au port de Bouet, et ne se distingue que 
difficilement des crates espagnoles et franchises d^passant 
2,900 m&t., dont jusqu'a ce jour Texistence n'a pas 6t6 si- 
gnage. 

Sur le sommet de la Pedrosa je d<§couvris, dans la tou- 
relle, la carte de visite de notre colleague, M. de Monts ; il 
avait accompli sa premiere ascension du pic le 18 sep 
tembre 1878, en l'abordant par le vallon d'Arinsall; de ce 
c6t(§ nulle erreur n'est possible. Deux ans apr&s, M. Gour- 
don y arrivait par Tor ; nous devions suivre une partie de 
son itin<§raire, mais en sens inverse, et j'avais puis6 dans 
son r£cit d'excellentes indications. 

Mais revenons k notre int^ressante ascension. Lentement 
nous avangons dans notre marche, sans difficulty au 
d^but ; puis nous perdons du temps k tailler des pas sur 
les pentes inclindes de neige glac^e qu'il faut traverser 
pour contourner le lac sup^rieur de Vall-Aygua (2,480 m6t.). 
Une chute dans ses eaux glaciales serait plus que disa- 
greeable, et je ne pense pas sans effroi k celle qu'y fit 
M. Gourdon. M. Huot ne parait gudre plus rassurS que moi. 
Ce mauvais passage franchi, deux chemins se prSsentent 
k nous : celui de gauche, suivi par M. Gourdon et signal^ 
comme mauvais, nous ferait passer par la crftte de la Roca- 
Entravesado; je pr^f&re done celui de droite, nous traver 
serons la fronti&re entre les deux pics de Vall-Aygua. La 

1. V. Annuaire de 1877, p. 84. 



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ARI&GE, ANDORRE ET CATALOGNE. 485 

mont£e devient p£nible;bient6t ce ne sent plus qu'eboulis 
trfes inclines 06 Von recule de deux pas quand on avance 
de trois. Des rochers branlants le long des parois menacent 
k chaque instant de s'^crouler, et je n'oublierai jamais que 
je faillis 6tre 6cras£ par Tun d'eux. En voulant prendre 
sur lui un point d'appui, ma main V£branle, je n'ai que la 
force de le retenir en poussant un cri d'angoisse, et jugeant 
impossible de me rejeter de c6t£. Rogalle revient sur ses 
pas, le recale et le soutient par le haul. Seul, j aurais £t6 
6cras6 par ce bloc. Tout le jour je restai sous Vimpression 
de la vive emotion £prouv£e. 

Enfin, nous atteignons par un 6troit couloir la frontifcre 
qui sSpare 1'Espagne de l'Andorre. Nommons cette br^che 
portell de Vall-Aygua (2,770 mfct.) puisque, du moins je le 
suppose, personne n'y est encore passd. A gauche et en 
face, se dresse la masse imposante de la Coma-Pedrosa; le 
plus haut sommet(2,946 mfct.) en est promptement atteint ; 
il est prfcs de midi, nous avions quitt£ la cabane de Souca 
ranne avant 6 h. 

Quoique le traitd ofliciel de delimitation entre TAndorre 
et TEspagne, cite par M. Bladd 1 , fasse passer la frontifcre 
par la Coma-Pedrosa, cette montagne est ndanmoins tout 
entifcre en Andorre. La ligne de partage des eaux des rios 
Noguera-Pallaresa el Sfcgre limite la fronttere; elle part 
de la Roca-Entravesado franchise (2,912 m&t.), passe par la 
Roca-Entravesado espagnole (2,924 mfct.), les pics de Vall- 
Aygua, et va au pic de Sanfons-de-Tor. On m'a affirm^ 
k Tor que la Pedrosa appartient & l' Andorre et que les 
d61£gu£s ne sont pas allds sur place examiner toutes les. 
limites. Aussi ont-ils fait partir du port de Rat la frontifere 
des trois pays, c'est-&-dire k plusieurs kilometres au Nord-Est 
du vrai point de soudure, la Roca-Entravesado franchise, 
haute montagne que la carte du Depdt de la Guerre n'in- 

1. Etude g^ographique sur Y Andorre, par J.-F. Blade, p. 37 



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186 COURSES ET ASCENSIONS. 

(Jique pas et qui est sise entre les pics de M6dacourbe 
(2,896 mfct.) et de Itecoufred (2,870 mfct.). 

Le puig dela Goma-Pedrosa, s6par6 de la France par une 
ddchirure profonde, et de VEspagne par un vallon lacustre, 
presente une fois de plus Texemple d'un haut sommet se 
dressant prds de la frontifcre, mais sur le versant meri- 
dional. 

Le panorama est splendide, la vue s'6tend au loin, et pas 
une cime de l'Andorre n'^chappe au regard ; toutefois les vil- 
lages des valines et souverainett se cachent dans de sombres 
gorges, sauvages comme leurs habitants; nommer ces 
pointes serai t sans inters t. En Espagne les sierras de Port- 
Negre de la Ovella, Seturia, Gabus et Saloria se profilent 
les unes devant les autres. Cadi, Port-del-Compte , Orri, 
Mortes, les Encantados et les Monts-Maudits, voil& la 
limite k Thorizon, puis toute la fronti&re de France, du 
Mont-Vallier au Campcardos. 

Le temps est d'une clarttf admirable, sans un nuage au 
ciel; aussi, des quatre heures passtfes sur cette imposante 
cime, trois sont consacr^es k faire deux tours d'horizon, 
M. Huot sur l'Andorre, moi sur la Catalogue, puis a des- 
siner et k photographier. 

La descente s'eflfectue vers un petit lac glace (il doit FGtre 
toute Tann^e), presque entifcrement couvert de neige, situ£ 
tout en bas et au Sud-Ouest, car nous n'osons suivre la 
crGte inferieure de la Pedrosa, bien qu'y voyant deux 
autres tourelles. Nous longeons avec precautions ce lac 
(2,650 mfct.) et un autre k la suite, tant la neige sur laquelle 
nous passons nous inspire peu de conflance; puis, laissant 
le vallon d'Arinsall, nous remontons la cr&te en face en 
inclinant un peu k gauche ; bientdt un sentier trfcs k pic 
est rejoint, et k 6 h. nous traversons de nouveau la fron- 
tifcre au/ > o^ J ffe//sup6rieur(2,599mfct.).J , emploie vingt mi- 
nutes de repos k y faire un cercle d'dclimfctre. De longues 
pentes herbeuses et glissantes nous conduisent au torrent 



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ARIEGE, ANDORRE ET CATALOGNE. 187 

du Port-Negre de la Ovella. Le chemin est facile k trouyer, 
car on peut suivre Ip. droite ou la gauche du ruisseau jus- 
qxih sa jonction avec celui de Rabases qui vient de la coma 
de Burcs et du Saloria. La, il faut prendre la rive gauche. 

La nuit arrive k grands pas, et avec elle nous entrons k 
Tor (1,710 mdt.) et nous frappons & la casa Sanza ou nous 
attendait Dandine-S£pou. 

11 n'est pas de village pyr6n6en situ£ dans un lieu plus 
sauvage que Tor. Dans une gorge 3troite et profonde, en- 
caiss^e au milieu de murailles rocheuses, et environn^e de 
forets s^culaires, seize maisons et une £glise ont 6t6 con- 
struites k la jonction de deux torrents. On se demande par 
qui et pourquoi un tel emplacement fut choisi : une tour 
moresque (d'ou le nomdu village), dressSe sur un roc 6\e\6 
au milieu du poble, semble r£pondre & la question. On se 
croirait au bout du monde : pour se rendre au premier vil- 
lage frangais, ne faut-il pas en effet pr&s de deux jours, et 
k Ldrida, chef-lieu de la province espagnole, quatre ou cinq? 
Quel est, en France, le hameau distant de plus de deux 
jours de son chef-lieu de d^partement ? 

Je me rappelais avoir lu, il y a quelques ann^es, que dans 
ce village des brigands masques avaient pill6 toutes les 
maisons pendant que les habitants Staient a l'office divin; 
je me rappelais aussi que M. Gourdon n'y avait pas trouvd 
bon accueil; et, quoique j'eusse pri6 M. le gouverneurde 
L£rida de vouloir bien prGvenir Talcade de notre arriv^e, 
j'^prouvais encore quelques craintes. Elles augment&rent, 
quand j'appris que le maitre de la maison Sanza avait 6t& 
enlevd par les brigands masques et detenu prisonnier dans 
la sierra de Cogoll (entre Givis et Gastellb6) jusqu'au jour 
ou, par une s6rie de circonstances heureuses, il fut d61ivr6 
sans payer la rangon stipule, gr£ce a TSnergique interven- 
tion d'un officier de douaniers, qui brtila la cervelleau bri- 
gand venu pour en toucher le prix. Ne voulant plus revenir 
h Tor, il aflferma ses biens et sa maison k son parent 



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188 COURSES KT ASCENSIONS. 

D. Luis Montane, un Andorran, qui nous hebergea et nous 
servit de guide. 

Mes apprehensions etaient vaines, un accueil empress^ 
nous etait reserve, et k defaut de confort nous trouv&mes k 
la maison Sanza beaucoup d'obligeance. Neanmoins le 
caractere Catalan, et surtout andorran, n'offre pas la fran- 
chise du caract&re aragonais. 



IV. — DE TOR A LA SEU DUR6EL 
PAR LA FRONTIERE OCCIDENTALE D'ANDORRE 

Le 29 juillel, Sepou revint k Marc charge... de notre 
correspondance. M. Huot, guide par Talcade de Tor et 
accompagne de Rogalle comme interprete, fit I'ascension 
des puigs de Saloria (2,767 met.) et de Alins (2,793 m<H.), 
gravis pour la premiere fois en 1880 parM. Gourdon, et dont 
j'avais, d£s cette epoque, commence k determiner la posi- 
tion par des visees prises du puig d'Orri. Les renseigne- 
ments sur cette region sont extrfcmement confus ; pendant 
que M. Huot va examiner le versant oriental du massif de 
Saloria, j'irai sur le meridional et l'occidental explorer 
cette contree presque inconnue, et il me paratt indispen- 
sable de lever k la boussole la valiee de Tor. 

Je pars done de mon c6te avec Luis pour le village de 
Noris, dont deux grandes heures nous separent. La gorge 
qui y conduit est fort belle; resserre entre de hautes mon- 
tagnes, ou s'etagent de grands sapins, le torrent gronde et 
bouillonne. L'etroit sentier tantot le suit, tantdt s'eieve 
sur la paroi de droite, quand le fond du vallon devient im- 
praticable. Suspendu au flanc du rocher, il longe le preci- 
pice beant ou le regard ne peut plonger sans frayeur. 11 
traverse d'etroits ravins descendant de la partie meridionale 
de la sierra de Monteixo, appeiee Jerri. 

Au debouche de la gorge apparalt tout k coup Noris 



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ARIEGE, ANDORRE ET CATALOGNE. 189 

(1,335 m&t.), h la base d'un contrefort du pic de Monteixo, 
et distant d'Alins d'une grande heure. Apr6s y avoir d6- 
jeun£, nous montons au pulg de Sabollera (2,576 m&t.), et 
revenons a Tor par la cr&te de Burcs. 

Sans regrets nous quittons Tor le lendemain. Au port 
deCabus (2,335 mfct.)» Rogalle reste k garder le mulet charge 
de nos effets, et nous gravissons au Sud du col une sommit£ 
voisine, le puig de Seluria* (2,526 m&t.),ainsi d£nomm£ du 
nom de la coma 2 andorrane qui s'^tend a nos pieds. Luis 
Montane nous montre bien des choses int£ressantes, rela- 
tives a la fronttere de TAndorre, pendant que nous dres- 
sons nos tr^pieds. La coma de Seturia n'est autre chose 
que la partie sup^rieure de Tdtroite valine d'Os ; or elle est 
en territoire andorran, car une ligne conventionnelle quitte 
la ligne de partage des eaux a la crfcte des Toses, traverse 
la valine, et rejoint le col de Botella dans la Serra-Plana. 
Le district d'Os, portion de TGtroite valine au Sud de cette 
ligne, est espagnol; puis, sans plus de raison que plus 
haut, une nouvelle ligne conventionnelle attribue a TAn- 
dorre le bas de la valine. Les habitants de ce village, dont 
le petit territoire est environnS de hautes montagnes, ne 
peuvent communiquer avec l'Espagne que par des cols 
£lev£s de pr6s de 2,200 m&t., aussi passent-ils presque 
toujours par TAndorre, ce qui les astreint aux ennuyeuses 
visiles de la douane. 

Nous arrivons a Os (1,570 m&t.) par un joli vallon tr&s 
bois6 et tapiss6 de vertes prairies. Lepoble se pr^sente pitto- 
resquement plac£ sur le flanc de la montagne avec une 
antique £glise sous le vocable du patron de la paroisse, et 
une chapelle d6di6e a la Madre de Dios. Nous y cherchons 



1. Seturia coram e Saloria sont les termes andorrans; les Francais 
di«ent Sotorio, et les Espagnols Seturio ; Saloria est appele* Salorie, et 
peut-etre aussi Sulario. 

2. Coma veut dire petite region un peu plate ; c'est en plus grand le 
pia de TAriege. 



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190 COURSES ET ASCENSIONS. 

longtcmps une maison oil Ton veuille bien nous preparer k 
dejeuner. Enfin , los portes de la casa Burgoll nous sont 
ouvertes, et nous trouvons excellents les reliefs d'un repas 
que viennent de terminer deux guardias civiles (gendarmes) 
accoude's sur une table boiteuse. 

Assez intrigue's de notre presence, les susdits Pandores 
emmenent Luis dans la rue. Gomprenant qu'il s'agissait 
d'un interrogatoire sur notre compte, je me dirige vers eux, 
et la presentation de mes papiers ministeYiels, dont Fun 
porte la signature de M. Sagasta, coupe court & toute 
question nouvelle. La crainte d'introduction d'armes pour 
les carlistes, et d'aulres considerations politiques, ont ne- 
cessity, cette ann£e, des mesures de precaution extraordi- 
naires. Gardes civiles et douaniers avaient des ordres 
s^veres, et, en outre, des detachements d'infanterie sillon- 
naient la montagne. Un bataillon sejournait dans un vallon 
(Hroit au Sud du puig d'Orri, pres de Termitage de Sant 
Joan del Erm, et les officiers allaientet venaient journelle- 
ment de la Seu d'Urgel au cantonnement. 

En aval d'Os, la gorge qui mene en une heure k Vexe- 
sarri se resserre et devient un etroit deTil£ ou le sentier 
de Sant Julia de Loria s'elcve k une certaine hauteur 
en longeant le flanc de la sierra de Moncla. En sortant du 
village, nous prenons la direction du Sud, passons au col 
de la Quell (2,175 met.), allons faire une station sur une 
pointe de la sierra de Servdla (2,319 met.), inclinons k 
gauche dans le vallon qui donne naissance au torrent de 
Sant Joan del Erm, passons au coll de Ares (1,930 met.), 
ligne de partage des eaux du Segre et de la Noguera, qui 
fait communiquer ce vallon avec celui de Givis, et nous no 
tardons pas k arrivcr dans ce gros village Catalan. 

A Civis (1,560 met.), Luis nous conduit chez un de ses 
parents, D. Armengol Duro. Dans la casa de cet intelligent 
Espagnol, nous sommes aimablcment rectus; le maltre de 
la maison est aussi obligeant qu'instruit. 



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ARltiGE, AND0RRE ET CATALOGNK. 191 

Le temps beau, chaud mftme jusqu'd. ce jour, nous m£- 
nagea le lendemain une d6sagr£able surprise. A notre r6veil 
le brouillard couvrait les cimes avoisinantes; de bonne 
heure cependant, guides par M. Dur6 lui-mfcme, nous gra- 
vissions un sommet boise qui s'616ve au-dessus du village 
et qu'on appelle Bueny de la coste del Am ou de Candtic 
(2,059 m&t.). H£las! les nuages allaient et venaient, mas- 
quant presque tout le panorama. Nous nous trouvions k 
Textr^mite Sud-Ouest de l'Andorre, sur la fronti&re elle- 
m^me, et nous ne ptimes viser que quelques points rap- 
proch£s sur cette partie de la petite rgpublique, ainsi que 
sur la sierra de Gogoll. Nous redescendimes rapidement h 
Givis par le col de Gan61ic (1,905 met.). 

Apr&s un excellent dejeuner, nous prenions le chemin 
de la Seu d'Urgel, par Sant Joan Fumat (1,065 m6t.) et 
Anserall (810 m&t.). II n'offrit rien de particulier &noter; 
aussi ces quatre beures et demie de marche me parurent bien 
longues. M. Huot, qui, le matin, avaitgravi le Bueny del Arn 
avec peine, avail, lui, des jambes dignes d'un Catalan. 



V. — PREMIERE ASCENSION OU PUIG DE MONTURULL 

(2,753 mkt.). 

D^sireux depuis plusieurs ann^es d'ascendre un des hauts 
sommets qui s£parent VAndorre de l'Espagne en face de la 
sierra de Cadi, sur la rive droite du Segre, j'avais pens6 
que le village de Bescaran devait 6tre le lieu habits le plus 
rapproche* de cette haute sierra presque inconnue. Seul, 
je me serais fait conduire de Givis & cepoble, mais M. Huot 
d&irait voir la Seu d'Urgel, et moi-m6me je pensais y 

trouver une lettre qui n'^tait pas arrivge. Ge motif 

nous fit allonger et prendre la direction de la petite ville; 
nous nous y reposons une heure h 1'excellent hdtel Fonda 
Universal fcasa Pallares-Labret), et, en route de nouveau! 



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102 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous longeons le rio S&gre pendant une demi-heure, puis 
suivons l^troit sentier d'un escarpement, qui nous conduit 
dans la valine d'Estimariu ; nous passons a ce village 
(1,130 mfct.), ounotre pelite caravane (nous avions pris un 
mulet et son arriero k la Seu) effraie les enfants qui sortent 
de l'^cole, et k la nuit noire nous entrons dans le bourg de 
2tescaraw( 1,380 met.). Nous demandons glte k la casa Albos, 
maison de paysans, relativementriche, maispauvreen pro- 
visions : il fallut aller acheter de ci de \k vin, oeufs, jam- 
bon, etc. Ony fut poli k notre £gard, mais sans se d^partir 
d'une certaine defiance. 

Je ne pus obtenir aucun £claircissement sur la situation 
des points culminants de la haute chalne voisine; il fallut 
bien me rdsoudre& aller M'aventure. Nous voici done partis, 
le l er aoAt, sous la conduite du vieux Joan Albos. Chez lui il 
avait rSpondu avec assurance ames questions, et sa quality 
d'ancien m'avait fait croire qu'il poss^dait la gdographie de 
sa paroisse ; mais avant une heure de marche, je m'apercois 
qu'il ne connalt que les sentiers de sa commune. Que de 
foisj'ai6prouv6 le mfime d6sagr£ment! Par un vallon bois£ 
et herbeux, il nous guide k une depression appelde Port- 
Negre, sur laquelle s'ouvrent deux cols : Tun k l'Ouest fait 
passer sur le territoire d'Andorra-la-Vella, l'autre au Sud 
m&ne aux Escaldas. De \k le nom de Sema del Port-Negre 
donn£ k toute cette cordiltere ; e'est tout ce que Joan put 
nous apprendre. 

Apr&s un dejeuner frugal nous gravissons ce dernier col 
(2,605 m&t.), — il nous a fallupresde cinq heures pour l'at- 
teindre, — puis nous grimpons sur un mamelon voisin, a 
l'Est,d'ou nous avons vue sur VAndorre entifcre; mais plus 
k l'Est nous sommes domin^s par un piton 61evd qui bient6t 
est atteint, puis quitte pour gagner, plus k l'Est encore, une 
pointe qui nous surpasse. 

Sur ce sommet large, en forme de croupe arrondie, ou 
jamais Joan n'etait mont£, et qu'il supposa 6tre le Turo ou 



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ARI&GE, ANDORRE ET CATALOGNE. 193 

Gargantilla del Reco (2,757 mfct.), et que je sus plus tard se 
Dommer le puig de Monturull, nous installons prestement 
nos instruments. II est midi; pas de temps k perdre. Quelle 
vue immense I Pas une pointe de TAndorre n'est mas- 
qu6e; toutes les montagnes depuis la Pedrosa et le Mon- 
teixo, jusqu'au Saloria et k Orri, se d£couvrent, puis Toeil 
se perd sur les basses sierras qui s'6tendent entre Boumort 
et Goscolleta. Au Sud l'imposante muraille de la sierra de 
Cadi, ray6e de canalls perpendiculaires, se profile dans 
toute sa majesty. On voit le Segre d6crire ses mgandres 
argentes en amont et en aval de la Seu, et, si cette ville est 
cach^e, une tour de Castel-Ciutat, sa citadelle, et le con- 
fluent du Valira sont visibles, ce qui nous permettra par 
nos vis6es de triangulation d'en 6tablir la position exacte. 
Mais k l'Est quel est done ce puissant massif, dont au- 
cune sierra ne nous sSpare, qui se dresse imposant avec 
sa couronne de hauts pitons k quelques kilometres seule- 
ment, et dont les ramifications descendent en Andorre et 
se soudent aux montagnes d'Ensagens et dels Pessons ! ? 
H£las! ce n'est pas k Bescaran, mais k L16s ou k Aransa, 
qu'il exit fallu coucher pour gravir la cime culminante de 
la region. 

Lepuigde Monturull est neanmoins le point le plus 61ev6 
de la portion occidentale de la masse 6norme qui s£pare 
l'Espagne de TAndorre au Sud. Ses trois tourelles en pier- 
res sfeches prouvent bien qu'il forme frontiere. Au Nord- 
Est et tout prfcs, mais moins 61ev6 que le Monturull, on 
voit le pic de la Troida, entre deux cols, dont celui de 
Perafita, comme son nom l'indique, passe entre deux rocs 



i . J'apprcnds au moment de mettre sous presse que ce massif, auquel 
M. Schrader donne 2,914 metres d'altitude, et dont il avait recom- 
mande" la visile a M. Huot, a deux pointes nominees : tossal Dobina, et 
tossal de Tossa Plana, s^parees par le col dit : Portella de Satut. Le tossal 
de la Muga, en haut de la vallee de la Llosa, est plus a l'Est et scrait 
moins 6\ev6. 

ANNUAIRB EB 1886. 13 



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194 COURSES ET ASCENSIONS. 

abrupts. Seules les eaux bleues des petits lacs de la Pera 
rompent Taspect triste et monotone de cette region grani- 
tique. 

Si, en effet, le Monturull est schisteux, le massif qui le 
pr6c&de immSdiatement k TEst est de granit. Ne sachant si 
cet important affleurement des roches primitives est connu, 
je crois devoir attirer Tattention sur la constitution g6olo- 
gique de la chatne qui part du Gampcardos pour aboutir 
au Valira en dessus de la Seu d'Urgel. 

Le lendemain (car nous revlnmes coucher k Bescaran)* 
nous recueilllmes des gchantillons de granit tout lelong du 
sentier suivi pour descendre & Pont-de-Bar. II passe au col 
de Sorri (1,510 m&t.) etau village de Castellnoti-de-Carcolse 
(1 ,350 m&t.) bkti entre deux ravins dans un cirque de hautes 
montagnes. A Pont-de-Bar (890 m&t.) d6jeuner, & Marti- 
net (985 mfct.) un quart d'heure de repos, la sueur tombe 
de nos fronts; dans ces gorges de la basse Gerdagne la 
cbaleur est accablante. A la sortie de Martinet le courrier, 
qui est & cheval, nous rejoint, et sans demander mon nom 
me remet la lettre attendue, arriv6e la veille & la Seu. II 
avait devin£ qui j'6tais. 

En entrant k Bellver (1,035 mfct. ; j'y recommande le 
cate-posada appel6 casa-a-Bayna) sous Tescorte d'un cara- 
binero y qui nous a demands nos papiers, nous apprenons 
que la tartane faisant le service journalier de Bourg- 
Madame, 6tant au complet, avait avanc6 de quatre heures 
son depart r6glementaire. Heureusement nous trouvons k 
louer un v£hicule avec deux personnes d6sappoint£es 
comme nous. Mais quel voyage! Mieux efit valu conti- 
nuer k pied. Sacs et Mtons ferr6s nous gGnent; le cheval 
r6tif nous force & descendre pour pousser & la roue, encore 
bien heureux de ne pas avoir verse hors de ce chemin k 
peine tracd. 

Enfin voici Bourg-Madame (1,139 mM.), ou laGuinguette 
comme on 1'appelle encore dans le pays. 



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ARI&tiE, ANDORRE ET CATALOGNE. 195 

Mon excursion annuelle dans les Pyrenees, excursion 
r^ussie au del& de toute espgrance, se termina par une 
soirde charmante passee & Puycerda avec les excellents amis 
que j'ai l'honneur d'y compter. 

Gomte de Saint-Saud, 

Membra da Club Alpin Francais 

(Section da Sud-Ouett) 

et de l'Ataociation Catalan© d'excursions. 



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VIII 



LE COL DE SAALES 



i 

Pour se rendre de Saint-Di£ en Alsace, on peut choisir 
entre trois routes principales. La plus directe, sinon la 
plus interessante, aboutit par le col de Sainte-Marie k 
Schlestadt, k mi-chemin de B&le et de Strasbourg. C'est 
celle des gens presses : commis-voyageurs et hommes 
d'affaires, marchands de biens et maquignons, filles d'Al- 
sace venant se placer en Lorraine et p&lerins se rendant des 
Vosges k Trois-Epis ou aux Eitnites s'empilent avec une 
muette inquietude dans le coche branlant qui les cahote 
trois dures heures entre Saint-Die et Sainte-Marie, et les a 
quelquefois versus au beau milieu de la descente ! Malgr6 
les pentes si douces et les larges tournants de la c6te du 
Bonhomme, on ne rencontre gu&re sur la route de Golmar 
que les villageois des environs. Plus longue que la pre- 
miere, elle ne devient r£ellement belle qu'& son entree en 
Alsace : mais le voisinage du Brezouars et des Hautes- 
Ghaumes de Pairis etd'Orbey y attire aussidespromeneurs. 
La plus gracieuse et pourtant la moins suivie des touristes 
remonte la valine de la Fave, atteint k Saales le falte de la 
chaine et redescend vers Strasbourg en longeant la Bruche. 
Ges humbles rivi&res ne sont gu&re connues que de leurs 
riverains; et la paresseuse Fave, dormant, sous un double 
rideau d'aunes et de saules, sur un fin lit de sable fauve* 

\. Dans un titre du Trevor des Chartes de Lorraine, d'aout 1225, on 



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LB COL DE SAALES. 197 

dont la couleur lui vaut son nom, m^rite-t-elle m&me l'hon- 
neur d'etre nominee? Ce n'est pas l'avis de la Statistique 
d£partementale des Vosges 1 ..... elle la raie des coursd'eau 
deftt contrite, et, shocking I fait coucherla Meurthe dans son 
lit. II faut, au nom de la ggographie, protester contre une 
telle licence. La Fave n'est pas « une branchede la Meurthe », 
et rien ne diff&re plus que les allures de ces deux rivifcres. 



La Fave a Colroy, dessin de M. de Golbery, d'apres nature. 

Un cours lent et sinueux, une onde atttedie par les pre- 
miers rayons printaniers rangent la premiere parmi ces 
eaux « glissant sans bruit et sans cascades dans les valines 

lit : <t La ririere de Fauve » [Publication des documents rares ou 

intdits de Vhistoire des Vosges, faite au nom du comite' d'histoire vos- 
gienne, annee 1884. Paris.) Nombre d'autres rivieres ou de ruisseaux 
doivent dans les montagnes leur nom a la couleur de leurs eaux : La 
Noire goutte, le Noir-Ruisseau, la Rouge-Goutte, la Blanche-Fontaine, 
le Blanc, le Blancrupt, la Clairegoutte, la Claire fontaine, le Tain- 
trou£, etc., etc. 

1. Le Dkpartement des Vosoes, Statistique historique et adminis- 
trative, par Lepage et Charton. Nancy, 1847, 1. 1, pages 47 et suivantes. 
— Errare humanum est... et j'ai commis il y a deux ans, dans YAn- 
nuaire de 1883 (L'Ormont, page 235) une bien autre erreur en confondant 
une plante cryptogame (Pteris aquilina) avec une phane>ogame (Aqui- 



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198 COURSES ET ASCENSIONS. 

a fond plat des Vosges ar6nac6es* ». L'autre, en vrai tor- 
rent, bouillonne contre les rochers et roule au fond des 
valines les 6normes cailloux arrachgs par son flot rapide et 
glac6 aux plus hauts sommets vosgiens. Pauvre Fbvel 
mieux eAt valu pour elle rester dans Toubli dont, h61as! 
Tann6e terrible l'a tir6e. Jadis frangaise de naissance, elle 
est, depuis 1870, allemande par la conqu^te. Mais k peine 
n6e en pays ct Empire, sur le flanc lorrain du Glimont, « une 
borne gigantesque dont les Allemands victorieux se sont 
adjugS les deux versants », la pente du sol Tentratne en 
France ou par vieille et douce habitude elle n'a cess6 de 
couler. Gette patriote nVt-elle pas droit & reprendre une 
place distincte dans Thydrographie lorraine? Place double- 
ment due k la Fave, et m6nt6e aussi par la Bruche sa voi- 
sine, gr&ce k l'importance de leurs valines dans Tensem- 
ble du soul& vement vosgien. Elles sourdent des faignes* 
clairsemant les forfcts du Glimont, et coulent d'abord, rive 
a rive, dans les plis de leur commun berceau, tantdt k 
Tombre de hautes sapini&res, tantdt ramifies en cent vei- 
nulessurles prairies qu'elles arrosent. Puis, non loin de leur 
source, elles se sSparent au pied du col de Saales et fuient 
vers deux points opposes de Thorizon ; la Bruche, alsacienne, 
incline au N.-E. vers Till, et la Fave, lorraine, descend, 
versle S.-O. &la Meurthe dont elle double presque le volume. 

legia vulgaris), « abominable erreur qu'on pourrait a peine pardonner 
a un ecolier », comme l'ecrivait un de mes collegues en C. A. F. — A 
quelque chose erreur est bonne ! Plus heureux que tant d'autres, j'ai la 
certitude d'avoir eu au moins un lecteur. 

1. Ch. Grad, fctudes sur les Vosges, Annuaire du C. A. F. y 1875, 
pages 650 et s. 

2. Faigne ou faing, terrain bourbeuz et mare'cageuz. Ce terme se 
retrouve dans plusieurs contre*es avec la meme signification. On donne, 
en particulier le nom de Hautes-Fagnes ou Hautes-Fanges a une por- 
tion du territoire d'entre Meuse et Rhin, au Sud d'Aix-la-Chapelle, et 
formee de plateaux tourbeux appells aussi dans le pays Groot-Ween y 
grands ou hauts marais. — Considerations sur le dCpartement de la Roer, 
par Sylvain de Golbery. Aix-la Chapel le, 181 1, pages 178 et suivantes. 



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LE COL DE SAALBS. 199 

D6ployez une carte vosgienne : vers le milieu de la 

chaine, k V Entree des Vosges (nom donn6 par les riverains 

de la haute Meurthe au d£fil6 de Raon-1'Etape), jusqu'd. 

Mutzig, une large depression serpente k travers toute l'e- 

paisseur du massif; elle remonte d'abord la valine de la 

Meurthe, puis, en amont de Saint-Dte, celle de la Fave 

jusqu'& Saales, pour descendre avec la Bruche dans la 

valine du Rhin. On dirait d'un foss6 mitoyen entre Hautes 

et Basses- Vosges. Une autre chaine fronti&re de France 

offre un exemple de rupture analogue, et Ton peut appli- 

quer k nos montagnes ce que dit Elis6e Reclus de la partie 

des Pyr6n^es ou jaillit la Garonne : « Dans cette region, la 

haute chaine se compose de deux crates parallfcles unies 

I Tune &l'autre par un chatnon transversal 1 . » Ge chalnon 

' n'a ni l'orientation ni 1'altitude de la faittere vosgienne, 

dontpourtant il fait partie. Sa direction gdn^rale est per- 

pendiculaire k l'axe longitudinal du souldvement. Du Gli- 

mont (groupe meridional) au Creusny (grou pe septentrional) , 

la chatne se trouve, sur une longueur de sept kilometres, 

r&luite aux proportions dune simple colline, sauf au 

Voiemont, dont la pyramide solitaire, haute de 809 mM., 

partage cette troupe en deux passages d'tfgale ouverture : h 

I'Est, la Vote du Hang % > ainsi nomm£e soit d'une ancienne 

route aujourdliui envahie par les bois, soit de la confi- 

! gu ration m£me du sol k laquelle la montagne voisine doit 

j sans doute aussi son nom ; voie d6tourn6e et d£laiss£e, 

j malgrS sa faible altitude d'environ 600 mfct. ; — h l'Ouest, le 

j col de Saales, 6vas£ a 555 m6t. et largement d£bois6 ; moins 

col que plateau, dont Taire spacieuse porte une bourgade 

de 1,300 habitants, ses jardins, ses pr6s et ses champs; 

carrefour de routes rayonnant vers TAlsace et la Lorraine. 

Entre Belfort et Saverne, quatorze cols 6chancrent la 

1. Eliske Reclus, Nouvelle Gdographie universette, t. II, France, 
Pyrenees, page 57. 

2. Prosper Antoinb, Carte routiere du dCpartement des Vosges. 



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200 COURSES ET ASCENSIONS. 

crSte et livrent passage k des voies carrossables. Aucun 
n'offre d'aussi grandes facility d'acc&s que celui de Saales; 
et pourtant, Tun d'eux, la montSe de Saverne, est d'une 
moindre altitude 1 . Tous dominent de plus haut le plafond 
des valines adjacentes ; mais entre Golroy-la-Grande sur la 
Fave, k la base m^ridionale du Voiemont (425 m£t.), et 
Saales, au seuil de partage (555 m&t.), la difference de 
niveau n'est que de 130 mfct. r^partis sur une distance rec- 
tiligne de quatre kilometres environ, difference facilement 
rachet^e par quelques lacets a pente douce. De l'autre c6t£, 
il faut descendre jusqu'& Saint-Blaise-la-Roche (426 met.) 
une longueur presque double, pour retrouver au confluent 
de la Glimontaine et de la Bruche 1'altitude de Colroy : 
mais au pied m6me du col, on atteint par une rampe de 
trois kilometres (deux k peine k vol d'oiseau) le village de 
Bruche par 498 met. d'altitude, dans un vallon encadr£ de 
hautes montagnes, et tapiss6 de larges prairies au milieu 
desquelles la Bruche se grossit du ruisseau de la Salc^e, 
k 69 met. seulement au-dessous de la ligne de partage des 
eaux : k peine le relief d'un coteau! Aussi M. Grad a-t-ilpu 
dire fort exactement que « les Vosges disparaissent en 
quelque sorte k la jonction des valines de la Fave et de la 
Bruche 1 ». 
En 61evant k 500 metres le niveau de cette mer ideale 



1. Ce sontles cols du Ballon d'AUace (1,158 met.), de Bussang 
(734 met.), d'Oderen (890 met.), de Bramont (890 met.}, de la Schlucht 
(1,150 met.), du Bonhomme (949 met.), de Sainte-Marie (780 met.), de 
Lubine ou d'Urbeis (605 met.), dans les Hautes Vosges; des Broques 
(787 met.), du Kantz (612 met.), de la Plate-forme du Donon (737 met.) 
et de Saverne (404 met.), dans les Basses -Vosges; enfin de Saales 
(555 met.). La route passant par le col du Luschpach (976 met.) est 
trop mal entretenue pour etre d'une utility reelle aux communications 
internationales entre les deux versants de la chains. C'est par suite 
d'une erreur d'impression que 1'altitude de 500 met. a et<* attribute au 
col de Lubine dans l'article de M. Lorin, Les Vosges : Cols et Passages 
de VAnnuaire de 1884, p. 240. 

2. Annuaire du C. A. F., 1875, p. 642. 



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LE COL DE SAALES. 201 

dont les geographes baignent le pied des montagnes pour 
«n determiner les contours, la chatne n'oflrirait plus en ce 
point qu'une bande etroite et basse. Souvent les brouillards 
d'automne, realisant cette hypoth&se, nYen ont donne la 
demonstration. Quand leur nappe montant des plaines roule 
ses vagues grises jusqu'au chevet des plus hautes valines, 
le col de Saales en Emerge semblable h un isthme etroit, k 
peine large d'un millier de metres, joignant deux presqu'lles 
montagneuses aux bords escarpes, hautes encore de pr£s 
d'un kilometre au-dessus des flots brumeux ceignant leurs 
rivages. 

Moins ouverte et moins fouiee que l'historique troupe de 
Belfort, la couple de Saales doit son importance k Tisole- 
ment qu'elle etablit entre les deux moities de la chatne et 
aux facility exceptionnelles de communications en resul- 
tant pour les deux versants. G'est aussi une route des na- 
tions. Les Romains nel'ont pas negligee : par cette poterne 
ouverte dans le rempart vosgien, ils ont fait passer une, 
peut-etre deux de « ces routes de pierre allant droit par 
monts et par vaux » dont ils sillonnaient leur empire. L'une, 
dite strata salinatomm, chemin des Saulniers, reliait Raon- 
Tfitape (Rua ou Tappa*) h Ebersmiinster (IVovtentum) pres 
Schlestadt, par le Ban-de-Sap-Sapt, Saales et le val de Vilie. 
On peut la suivre facilement sur le versant lorrain, en plu- 
sieurs endroits. Elle est pavee de pierres irreguliercs, mais 
si bien ordonnees qu'apr£s tant de siecles la route est encore 
praticable. Saales lui devraitson nom*. La decouverte &la 
base meridionale d'Orrnont (Hautes et Basses-Fosses) et, si 
j'ai bonne memoire, dans le vallon de Bonne-Fontaine au- 
dessous mfime de Saales, de fragments de sculptures pro- 
venant vraisemblablement d'autels, atteste l'existence d'e- 
iablissements gallo-romains permanents dans la valiee de 

1. D'apr^s Dom Calmbt, Notice de laLoi*raine y verbo Raon-1'Etape. 

2. Gravier, Histoire de la ville et de Carrondissement de Saint-Die, 
Spinal, 1830, p. 26. 



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202 COURSES ET ASCENSIONS. 

la Fave, et par voie de consequence celle d'une route des- 
tinee h les desservir. On peut avancer qu'elle reliait St-Di6 
h Saales oh elle rejoignait la strata salinatorum l . 

L'importance de cette voie au moyen &ge est d£montr6e 
par l^tendue des ruines du ch&teau de Spitzenberg, dont 
les remparts commandaient et dont le mamelon domine le 
passage. Aucune des tours 61ev6es par les dues de Lorraine 
pour garder les routes des Vosges ne fut aussi fortiftee. 
De fr^quentes invasions, Hongrois *, Germains, SuSdois pil- 
lant, massacrant et violant, mais se m&lant aussi par des 
unions de hasard auxautochtones; des Emigrants, isolGs et 
pacifiques, qui viennent encore de nos jours, ont, d'&ge en 
Age, pen6tr6 par cette porte sur le sol lorrain. Ces divers 
Elements ethniques croisant la race indigene ont contribu6 
h lui faire perdre peu k peu le type celtique, assez intact 
chez les montagnards petits, nerveux et bruns, des hautes 
valines rest£es en dehors de ces courants humains. A Saales 
m6me, quelques noms patronymiques aux consonnances 
singuli&res ont gard6, en d6pit de nombreuses transforma- 
tions, des marques non douteuses d'une origine etrangere. 

De nombreux chemins et plusieurs routes convergent au 
col. Les plus importantes viennent de Senones et de Raon- 
l'Etape par-dessus la seconde chaine; de Saint-Di6 par le 
val de la Fave. R£unics en une seule chaussge pour la tra- 
verse du plateau, elles se ramifient sur le versant orien- 
tal. Ge sont les voies anciennes entre Alsace et Lorraine ; 

i. Cette d^couverte est due a M. Ferry-Schutzenberger, alors avocat 
a Saint-DLe. — Jollois, dans son Mtmoire sur quelques ant i quit 6s 
remarquables du dfpartement des Vosges, ne parle point de cette 
route. Son silence ne me parait pas suffisant pour faire rejeter l'hypo- 
these tres plausible d'une voie reliant Saint-Die a Saales. II ne signals 
pas davantage le camp romain de la Bure, au Nord de Saint-Die* , 
dont Texistence ne saurait elre contestee apres les de*couvertes des 
dernieres annees. 

2. Une montagne situee sur le versant alsacien, dans le massif du 
Champ-du-Feu (Hohfeld), s'appelle VUngersberg, mont des Hongrois, 
en souvenir des massacres commis par eux dans ces contre'es. 



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LE COL DB SAALES. 203 

des rectifications successives en ontadouci les pentes. Bien 
que ce passage offrit de grands avantages pour l'6tablis- 
sement d'une voie ferr^e, notre sigcle n'y a rien fait de 
nouveau. Pourtant, d&s 1842, Tinggnieur Dor6, exposant et 
rlsumant dans un mgmoire explicatif * les etudes faites en 
diff&rents points pour la construction d'une ligne directe 
de Paris k Strasbourg k travers le d£partement des Vosges, 
donnait entre tous la preference au col de Saales. De Nancy 
k Strasbourg, les valines de la Meurthe, de la Pave et de la 
Bruche en donnaient le trac6. Ces contr^es sont indus- 
trielles. Les locality commergantes y sont nombreuses. 
Afin d'6viter l'emploi de locomotives spGciales, n6ces- 
saires, k son avis, pour franchir des rampes de 0,01 0/0 
et de 0,02 0/0 dans la valine de la Bruche, M. Dor6 propo- 
posait de passer en souterrain le Voiemont ou d'6tablir sur 
le col des machines fixes faisant monter et descendre les 
wagons sur des plans inclines au moyen d'appareils funi- 
culaires. Ge projet ne fut pas adopts, et on peut supposer 
que les lenteurs et les difficulty d'un semblable mode de 
traction ne furent pas Strangles k son rejet. 

En 1867, un Vosgien, M. Paul Champy *, se plagant au 
point de vue de la defense territoriale, revenait h la charge 
et r£clamait, avec une patriotique inquidtude trop tot jus- 
tifide, la construction d'une voie ferrde stratdgique reliant 
directement Strasbourg k la Pranche-Comtd, k travers les 
Vosges, par les cols de Saales et de Vandmont 8 . Avant d'a- 

1. Chemin de fer direct de Paris a Strasbourg. Etudes faites par les 
vallees de la Bruche et de la Meurthe pour la ligne de Strasbourg a 
Nancy en passant par le departement des Vosges. Ponts et Chaussees, 
department du Bas-Rhin (1842). Les autres projets etudies dtaient 
ceux du Donon par la vallee de la Plaine et les gorges de Grand- 
Fontaine, et celle de la Noire-Cdte (col du Kantz) par la vallee du 
Rabodeau et le vallon de Champenay. 

2. Un chemin de fer stratCgique dans les Vosges, par Champy, ex- 
capitaine d'artillerie. Paris, 1867, librairie A. Chaix et C ie . 

3. Ce col, territoire de Corcieux, met en communication les vallees 
da Neurit (bassin de la Moselle) et du Taintroue (bassin de la Meurthe). 



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204 COURSES ET ASCENSIONS. 

border la partie technique de ce travail, l'auteur dScrivant 
en quelques lignes le versant lorrain, observait entre les deux 
grandes valines de la Meurthe et de la Moselle, k peu pr£s 
perpendiculaires k la chalne, une s6rie d'affluents se succ6- 
dant les uns aux autres de Pouxeux k Provench&res-sur- 
Fave, et dans le prolongement de cette direction, au delk 
de Saales, la valine dela Bruche, aboutissantpar Schirmeck 
et Mutzig k Strasbourg. Ges valines parall&les k la cr£te, 
communiquent entre ellespar des cols d'acc^s facile. « La 
premiere qui s'offre k nos regards, dit M. Champy, est 
une fraction de la valine de la Moselle comprise entre 
Epinal et Pouxeux ; vient ensuite celle de la Vologne dont 
l'eau se m61e k la Moselle un peu en aval de Pouxeux. 
En remontant cette nouvelle vallee nous arrivons k la 
ville de Bruy&res; puis remontant encore le cours du 
Neun6 f , nous sommes conduits k la Chapelle, et peu 

apr&s sur les plateaux de Gorcieux et de la Houssi&re. 

En continuant nous passons le Plafond et nous descen- 
dons k Anould dans la haute valine de la Meurthe qui 
nous conduit k Saint-Die. » En amont de cette ville, s'ou- 
vre « la charmante valine de la Fave dont l'excellente 
route, aux pentes habilement m£nag§es, nous m&ne au 
col de Saales. Parvenus k ce point, nous n'avons plus qu'& 
descendre avec la Bruche dans les riches plaines d'Al- 
sace. » Poser des rails dans cette tranch6e naturelle 6tait 
la conclusion de l'auteur. Faisant suite aux lignes de Gray 
et de Vesoul, cette voie longeait le versant occidental 
des Vosges dont elle reliait toutes les valines & la Sadne. 
Gontinule jusqu'A. Strasbourg, elle mettait la Basse-Alsace 
en communication directe avec les pays jurassiens et le 

— Le col du Plafond s'abaisse a 630 met., environ d'altitude, celui de 
Van4mont a 540. 

1. Le Neune, affluent de la Vologne, prend sa source a Martimprey. 
On y peche en grande quantite une moule perliere, la mulette allongee 
{Unto elongata ou margaritifera) ; on ne la trou?e dans la Vologne 
qu'en aval du confluent de ces deux rivieres. 



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LK COL DE S A ALES. 205 

midi de la France, donnait a l'industrie locale d6j& tr6s 
d6velopp6e des facility nouvelles pour le transit des ma- 
tures premieres et des produits fabriqu6s, et favorisait 
r extension des manufactures existantes; elle etit, sans 
doute, provoquS la creation de nouveaux centres d'ac- 
tivit£. Elle ouvrait des ddbouchGs aux richesses fores- 
ti&res et aux productions agricoles de nos valines , , ou elle 
amenait k bas prix les objets d'importation qui rendent 
toujours la montagne plus ou moins tributaire de la plaine. 
En guerre elle facilitait la surveillance et la garde des 
cols : et parmi les avantages qu'en eut retires la defense, 
M. Champy signalait l'6tablissement d'un camp retranchd 
au coeur des montagnes, et les transports rapides de trou- 
pes et de munitions d'une extr6mit6 k Tautre de TAlsace, 
en arrifcre et k Tabri du rempart vosgien. 

En 1869 ce projet re^ut un commencement d'exgcution. 
L'embranchement d'Arches k Laveline devant-Bruy&res et 
k Granges, premier tronqon de la ligne des Vosges, fut ouvert 
k Texploitation, son prolongement sur Saint-Di6 d6cid6 et 
mis k l'dtude ainsi que les voies lat£rales de Fraize et de 
G6rardmer. Mais on ne semblait gu6re s'occuper du com- 
plement indispensable du reseau vosgien *, de son raccor- 
dement avec la ligne de Mutzig k Strasbourg, lorsqu'un 
modeste agent du service vicinal de l'arrondissemcnt de 
Saint-Die, M. Prosper Antoine, reprit l'idde de M. Dor6 en 
y apportant des modifications qui en rendaient Tex6cu- 
tion possible et m A me facile. Profitant des progr&s realises 

1. La culture de la pomme de terre, a laquelle le terrain sablonneux 
des Vosges convient parfaitement, y a atteint un de>eloppement extra- 
ordinaire. On en exporte annuelleraent d'enormes quantity jusqu'en 
BeJgique et en Angleterre. On peut dire sans exag^ration quelle a 
enrichi nos montagnes. 

2. Des projets de traversee par les cols de Lubine et de Sainte- 
Marie, Studies a di verses reprises, avaient 6U abandonnes a cause des 
difflcultes provenant de la raideur des pentes, de la difference de niveau 
des deux versants, et de la longueur des souterrains a percer pour les 
mettre en communication. 



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206 COURSES ET ASCENSIONS. 

depuis un quart de si&cle, etgr&ce k une £tudc approfondie 
du terrain, il r£solut le probl&me du passage des Vosges & 
Saales sans viaduc, ni tunnel, presque sans remblais ni 
tranches en utilisant simplement la conformation naturelle 
du sol '. Soumise au Gonseil sup6rieur des Ponts et Chaus- 

1. La ligae projetee, se dltachant a gauche de la voie d'fipinal, au 
sortir de la gare de Saint-Di4, remontait vers l'Est a Sainte-Margue- 
rite oil elle franchissait la Meurthe ; puis, entrant dans le bassin de la 
Pare et longeant la base du versant meridional, eUe se tenait sur 
la rive gauche, coupant la Morte a Raves et le ruisseau de Lusse a la 
hauteur do Beulay. A un kilometre environ en aval de Colroy, eUe 
passait sur la rive droite et, penetrant dans le vallon de Sainte-Cathe- 
rine, elle se de>eloppait sur le flanc de see coteaux doucement mame- 
lonnes et s'elevait en passant alternativement d'un versant a 1' autre 
par des ram pes maxima de 18 p. 1000 et des courbes d'un rayon mini- 
mum de 300 metres jusqu'au seuil de partage a 55 4™, 80 d'altitude 
absolue. Elle traversait en palier et a ciel ouvert le plateau de Saales. 
Sur le versant alsacien elle descendait par courbe et contre-courbe au 
fond de la valine de la Bruche, au village de ce nom. Elle franchissait 
trois fois cette riviere avant d'arriver a Schirmeck d'ou elle gagnait, 
a Mutzig, la station terminale de la ligne de Strasbourg. La longueur 
totale de cette section etait de 42 kilometres (exactement de 42 kilo- 
metres 368 met.). La defense moyenne kilomdtrique avait 4te evalu6e 
a 114,419 fr., soit en tout 4,800,000 fr., somme reellement modiqae 
pour un chemin de fer de montagne. II fallait y ajouter 5,000 fr. par 
kilometre pour Tarmement de la voie. Depuis 1871, le gouvernement 
d' Alsace-Lorraine a fait prolonger jusqu'a la Broque la ligne de Stras- 
bourg a Mutzig, et on annonce pour 1889 la construction d'un nouveau 
troncon jusqu'a Saales. 

M. Antoine proposait en outre la construction d'un embranchemeut 
se de*tachant a Saales de la ligne projetee pour aller se raccorder a celle 
de Schlestadt a Sainte-Marie-aux-Mines vers le confluent du Oiessen et 
de la Liepvrette. Cette ligne, suivant les versants septentrionaux du 
Voiemont et du Climont a l'altitude moyenne du col de Saales, eut atteint 
par une suite de courbes et d'alignements le col de Steige (535 met.) ; 
passant alors dans le bassin du Oiessen (vallon du Klosterbach), elle 
se fut developpee a flanc de montagne au-dessus de Steige et de Meis- 
sengott; puis revenant sur elle-meme en contournant le massif du 
Honil, au-dessus de Bassemberg, elle eut p4ne*tre dans le vallon de 
Charbes. Apres y avoir decrit, en aval de ce village, un double lacet 
en forme d'S enveloppant de sa boucle infe>icure l'eperon qui termine 
au-dessus de Lalaye le versant oppose au Honil, elle eut ensuite atteint 
en bas d'Urbeis la valine du Oiessen oil, se repliant une derniere fois 
pour atteindre Fouchy, eUe se trouvait enfin au fond du bassin dont 



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LE COL DE SAALES. 207 

s6es, cette travers6e des Vosges a ciel ouvert fit d'abord 
sourire la depression transversale de Saales 6tait en- 
core si peu connue ! Puis elle s6duisit par sa nouveaut^,, 
en mftme temps qu'elle interessa par la stiretS des vues et 
par les connaissances techniques de son auteur. Vmg&- 
nieur ordinaire de Tarrondissement avait appuyg ce tra- 
vail d'un mSmoire favorable ; il fut pris en consideration, 
et adopts conform^ment au rapport d'un ing6nieur chargS 
d'en examiner sur les lieux le m6rite. Des plans et devis 
d6taill£s de Tentreprise joints au projet permettaient de 
donner le premier coup de pioche aussit6t apr&s Taccom- 
plissement des formalins administratives. II fut d£cid6 
qu'on irait vite. A Tencontre du proverbe, M. Antoine allait 
done 6tre proph&te en son pays. C'etait en juillet 1870. 

Trois semaines aprfcs 6clatait la guerre 

Au milieu des malheurs de cet hiver n£faste, et dans un 
tel dSchatnement de calamity, les infortunes privies ont 
pass6 inapergues. II en est pourtant d'irr£m6diables, ou 
les esp6rances les plus legitimes sombrent dans le dSsastre 
de la patriel Que reste-t-il aujourd'hui k M. Antoine de ce 
couronnement d'une laborieuse et dej& longue carri&re, et 
de travaux dont l'incontestable utility lui eut assure la 
reconnaissance de ses concitoyens? Avec quelle tristesse 
ses yeux ne doivent-ils pas se porter journellement vers la 
silhouette des Vosges dessinant sur Thorizon la fronti&re 
de la France mutilge? 



Ville occupe le centre. A partir de ce point elle aurait cons tarn m en t 
suivi la rive droitc du Oiessen, en longeant le pied du beau massif de 
l'Altenberg (la Vieilie-Montagne), et rejoint, au dela de la Liepvpette, la 
gare de Vol de VUU. Ce trace" evitait le passage des contreforts escar- 
pe"s ct difficile* qui s'elevent entre Sainte-Marie et Urbeis ; son develop - 
pement d' environ 35 kilometres lui permettait de racheter par des 
rampes maxima de 2 p. 100 et sails grandes depenses la difference de 
niveau superieure a 300 met., entre le col de Steige et le point de rac- 
cordement. (Voir les feuilles de la carte de 1'fitat-major francais n°» 70, 
71 et 86.) 



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208 COURSES ET ASCENSIONS. 



II 



Aucun chemin de fer ne traverse la grande chalne, et le 
projet de M. Antoine, si avuntageux & l'agriculteur, k 
l'industriel, au commergant, n'eiH pas 6t6 moins utile au 
touriste. Passer d'un versant k l'autre est presque un 
voyage ; ce n'eut plus 6t6 qu'une promenade, et quelle 
promenade charmante! au lieu d'un trou noir supprimant 
la plus interessante partie du trajet, une voie enroulant 
aux flancs des hauteurs la courbe de ses lacets ; k chaque 
detour un autre vallon 6gay6 de maisonnettes entre les 
collines assombries par les sapins ; les perspectives gran- 
dissant avec Taltitude ; le regard, captif dans les belles 
montagnes de Lubine et d f Urbeis, plongeant bientdt dans 
leurs gorges, puis dominant leurs croupes pour planer 
enfln par-dessus leurs crGtes jusqu'aux sommets lointains 
de Bade et d'Helv6tie ! 

Quel rfcve pour le malheureux condamn6 aux diligences 
roulant sur les chaussees lorraines, cages 6troites oil, 
priv6 d'air et d espace, « ployg, les genoux aux dents », il 
suflbque en 6t6 et grelotte en hiver. Pour multiplier les 
places, les entrepreneurs de nos voitures publiques ren- 
draient des points aux architectes parisiens. On sait pour- 
tant si ces derniers rationnent lair & Theureux habitant 
de la capitale r£duit, d'apr^s une statistique rScente, & 
vivre dans un espace aussi exigu que son logement pos- 

thume au Pdre-Lachaise Fuyez done ces carrioles et, 

k dgfaut d'un voiturin commode (facile du reste a se pro- 
curer), confiez k vos jambes le soin de vous porter l . En vain 
chercheriez-vous un vlhicule mieux approprie k ces gra- 

1. Theophil* Oautier, Les Vosges. Paris, 1880; in-folio, illustre par 
J.-J. Bellel. 



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LB COL DE SAALES. 209 

cieux environs de Saint-Die « disposes k souhait pour le 
promeneur et le touriste ». 

Et c'est vraiment chose si douce 
D'aller oil le desir vous pousse, 

sans souci dun horaire despotique, sans Tennui d'un 
itin^raire oblige ; et, apr&s une journ^e de lentes fl&neries 
sous bois, de courses folles sur les chaumes ensoleillSs, 
de se reposer, libre de toute contrainte, dans une de ces 
gaies auberges vosgiennes dont plus d'un Grand Hotel 
pourrait envier la propretd! La moindre bourgade en pos- 
s&de une, quelquefois deux, dont la concurrence, plus en- 
core que votre titre de clubiste, contiendra dans de justes 
limites les hardiesses de l'addition. Bon souper, bon glte, 

bon march6 quelle bonne fortune k courir dans ce 

gracieux. val de Galilee 1 oil la grand'route m&me est plai- 
sante? 

De Saint-Di6 une ombreuse et large avenue m&ne, & 
travers pres, jusqu'i Sainte-Marguerite, sur la rive droite 
de la Meurthe. L'eau a bien baiss6 depuis le temps oil 
Charlemagne faillit se noyer dans la rivtere d'oii le due de 
Mosellane le tira : & peine aujourd'hui mouillerait-elle 
les mollets du roi P6pin ; mais, il n'y a pas cinquante ans, 
les marais creus^s par mille debordements dans ce sol 
sablonneux, maintenant couvert de beaux herbages, (Haient 
encore, sur les deux rives, un obstacle & peu pr&s infran- 
chissable. Et, sous pretexte d*arch£ologie, essayez de prou- 
ver aux habitants du village que la tour de leur gglise n'est 
pas Toeuvre du grand empereur! C'est peut-£tre la seule 
foi qu'ils aient gard6e, et leur dgdain vous montrera le 
peu de cas qu'une tradition mill6naire fait de vos savantes 
dissertations. Pourquoi s'en soucierait-elle plus que de dix 
stecles enterrgs par elle? Remomeix et Bertrimontiers, 

1. Voir Annuaire de 1880, Le Brtzouars, p. 354, texte et note. 

ANNUA1RE OK 1886. 14 



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210 COURSES ET ASCENSIONS. 

Provench&res et Golroy, que la route traverse ou touche 
ensuite, ne nous oflriront point de restes (Tune aussi haute 
antiquity : les ddmes disgracieux surmontant leurs clo- 
chers passent pour une importation de Stanislas que la 
couronne ducale de Lorraine consola si bien de sa royautS 
perdue. J'ai vu sur les monuments religieux des rives de 
TOder et de la Vistule des coupoles assez semblables aux 
ndtres et trop laides, en v6rit6, pour avoir le droit de re- 
pousser cette parents. Un autre souvenir de la cour polo- 
naise est le nom donn6 par les paysans aux cfcpes, si 
nombreux dans nos bois, et pour lesquels le roi-duc et ses 
gentilshommes, grands amateurs de champignons, avaient, 
paralt-il, un faible marqu6. Si vous partagez ce gotit, 
demandez un plat de polonais... On ne vous prendra 
ni pour un ogre ni pour un autocrate voyageant inco- 
gnito. 

A Sainte-Marguerite, nous entrons dans la valine de la 
Fave, que leClimont ferme et domine de son large trapfcze. 
Ge paysage ne manque pas de grandeur ; et quelle tran- 
quillity de lignes; quelles teintes harmonieuses; quelle 
abondance et quelle frafcheur d'eaux et d'ombrages! Sauf 
les rares terrains entr'ouverts par la charrue, tout est vert 
et bleu dans ce vaste bassin dispose corame un pare. Les 
for£ts se suspendent aux coteaux ; les prairies, couples de 
grands chines, tapissent les vallons ; k Tissue des ravins 
dgbouchant des montagnes, les villages Sparpillent, sous les 
noyers et les saules, leurs fermes aux blanches murailles, 
aux rouges toitures. Ladominante de cette symphonie rus- 
tique est le large et haut massif d'Ormont, le ballon de Saint- 
Die, ainsi nommS par quelques populations des plaines lor- 
raines dont il bleuit l'horizon*. Bient6t la route en atteint 
lajaase, contournant et gravissant tour k tour ses derni&res 
ondulations que la rivi&re borde d'un ruban argents. Tout 

1 . Notammeat dans le canton de Chatenois, arrondissement de Neuf- 
chateau. 



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LE COL DB SAALBS. 211 

le long du chemin les maisons, le dos k la colline, la facade 
au soleil, « vous regardent d f une fa^on si aimable » qu'il 
vous prend envie d'entrer ; et vraiment, l'accueil des habi- 
tants ne d^mentirait pas 1'air de lews demeuresl Quel- 
ques-unes montrent encore, en guise de fenGtre, au chef 
d'un pignon centenaire, la croix lorraine corame un double 
symbole patriotique et religieux. 

Au deik deNeuvilers oil la Morte, descendue du Rossberg, 
se perd dans la Fave au milieu d f un bois d'aulnes, sous 
les roues d'une de ces scieries plus nombreuses, h£las! 
que les arbres de nos montagnes, voici Frapelles, au pied 
du Spitzemberg : Frapelles, enfoui entre des haies fleuries 
sous une forfct d'arbres fruitiers, ressemble au nid sous 
les rameaux. Si k la grande route vous pr^terez le chemin 
des 6coliers, gravissez, dans Saint-Di6 m6me, le coteau de 
Gratain d'oti la vue s'dtend sur le vaste panorama du 
haut bassin de la Meurthe et des monts d'alentour. Au 
delk de Dijon, paisible hameau dont le nom seul rappelle 
la patrie de la moutarde et du pain d'^pice, vous p6n£trez 
dans la for&t d'Ormont, et, aprfcs deux heures d'un trajet 
ombreux jalonn£ par les clairteres de Nayemont, du 
Moncel, de Sainte-Claire, vous descendrez k Frapelles par 
la gorge toufFue de Ghar&mont, encadrant dans la ramure 
de ses vieux chines le gai vallon de Lusse aux penchants 
cultivgs. Au fond s'Stagent les pentes feuillues du Haut- 
des-Vaux, dont l'autre versant est terre d'Alsace. 

En grimpant jusqu'aux ruines de Spitzemberg, on peut, 
toujours sous bois, gagner Provench&res, chef-lieu de la 
valine, qui fut, en 1871, avec Paris et l'AlgSrie, un grand 
centre d'6migration alsacienne ! Ici la forfct est si £paisse 
que vous passerez peut-6tre, sans la voir, tout prfcs de la 
petite chapelle ou saint Gondelbert, archev6que de Sens 
et fondateur de l'abbaye voisine de Senones, venait au 
vn e si&cle chercher la solitude. Aprfcs douze cents ans de 
civilisation et de d^boisement, vous l'y trouverez encore 



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212 COURSES ET ASCENSIONS. 

presque aussi profonde qu'h TSpoque oil la contrSe <Hait, 
suivant nos vieilles chroniques, eremi secretum locum, un 
desert ignore *. Rien de curieux & Provenchferes que la 
flfeche bizarre de son clocher, tournge comme un bois d'6ta 
g&re, et, si la faim ne vous y pousse, brtilez-le pour la Petite- 



La Petite-Posse, dessin de M. de Golbery, d'apres nature. 

Fosse, coquet bout du monde oil fleurit le cerisier... quand 
le gel de mai l'^pargne. On y distille alors, et vous y pourrez 
gotiter un kirsch renomme jusqu'aux rives de la Seine, si 
j'cn crois cette inscription par un mien ami lue sur l'en- 
seigne d'un distillateur parisien : Ici on fabrique le vrai 

1. Titre de NumeVien, archeveque de Treves, de Tan 670 environ, 



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LE COL DE SAALES. 213 

KiRscn de la Petite -Fosse ! ! ! Apr&s tout, si on ne le fabri- 
que que la 

Nous touchons a la frontiere. Un seul vallon nous en 
s6pare, celui de la Grande-Fosse, sur les flancs duquel ser- 
pente la route de Saales a Senones. On dGsigne aussi cet 
endroit sous le nom de Bonne-Fontaine, d f une source ferru- 
gineuse et curative qui eut son heure de c616britd, au t6- 
moignage des paysannes du lieu : leurs grands-mfcres ont, 
disent-elles, servi de femmes de chambre et de masseuses 
aux dames de la noblesse venant y prendre les eaux. Un simple 
hangar abritait source et baigneuses. Quel fler dgdain du 
confort! L'efficacitS de la Bonne-Fontaine n'eftt rien perdu 
a une installation moins rudimentaire, et, la mode aidant, 
peut-fctre etit-elle pass§ ville d'eaux! Combien d'autres ne 
doivent leur vogue qu'a Tattrait des plaisirs, qu'au charm e 
du paysage? Et a ce dernier point de vue, les Vosges n'ont 
gufcre a envier aux sites les plus favorisfe ! 

De la Bonne-Fontaine a Saales il n'y a qu'unc enjamWe. 
Saales est r6put6 Tendroit le plus laid et le plus triste, le 
plus venteux et le plus froid, le plus brumeux et le plus 
humide de la contr^e : la Sibdrie des Vosges, disent les 
gens d'en bas. Laid et triste a coup stir, froid et venteux 
assez, de par Taltitude et la pente des monts ouverts a 
TOuest, mais barrant TEst et le Nord. Le surplus est pure 
calomnie : les brouillards d'automne, Emigrant d'Alsace 

dans le bassin de la Fave, n'y font que passer et tandis 

que D6odatiens et Raonnais se morfondent sous la brume, 
a Saales on 16zarde au soleil, contre le Solamont. Du reste 
on y mange bien, et cet attrait en vaut un autre pour des 
estomacs tiraillSs par 20 kilometres et plus. Apr&s diner, 
il vous faut grimper a la Roche-des-F6es, grande pierre 
branlante au sommet du Voiemont; ou sculement a mi- 
c6te, a la lisiere du bois et au chevet d'un ravin isolant 

donnant le denombrement des terras cexlees a saint Die* par Childcric II, 
roi d'Austrasie, quelques anuses auparavant. 



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2U COURSES ET ASCENSIONS. 

cette montagne du Houssot, dont la calotte rouge&tre et 
rid6e contraste avec la Vdge verdoyante ondulant k vos 
pieds. La vue y est plus belle qu'au sommet. Couchez-vous 
sur la bruydre, & l'ombre des pins, mais rSsistez k la ten- 
tation de croquer cette silhouette d'Ormont qui faillit, 
en 1878, m'attirer les ennuis subis depuis a Montlouis par 
notre collfcgue M. Rochat pour raison photographique *. 



L'Ormont, dessin de M. de Oolbery, d'apres nature. 

Pendant que je crayonne, deux ombres indiscrfctes s'al- 
longent devant moi ; je me retourne : deux douaniers, 
l'arme au bras, montent la garde k mes c6t6s. Tableau 
et dialogue. « Que faites-vous-l&? — Vous voyez, briga- 
dier, je dessine. — Vos papiers? » — Montrant mon 
album : « Les voici! » Et les doigts du brigadier en 
effeuillent le bloc, dont les debris disparaissent dans sa 

1. Annuaire de 1883 p. 240 : Quelques mots sur I'Aude, etc... Une 
mrestation d&sagrtable & Mont-Louis, par M. E. Rochat, de la Sec- 
tion de Paris. 



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LE COL DE SAALES. 215 

poche. « Hol&! ce n'est pourtant pas de la contrebande? 

— Votre passeport maintenant! — Voyons, mon brave, 
assez plaisant£; rendez-moi mes feuilles! — Avec ^a 
qu'on vous les rendra! Je vous dis : votre passeport! — 
Et pourquoi? — Avec Qa que vous l'ignorez? On vous con- 
nalt. — Eh! non, sans quoi on me laisserait tranquille »; 
et tirant ma carte, je lui fais lire, sous mon nom, mon 
domicile et mes fonctions. « Avec Qa qu'on prend des 
juges pour tirer des plans ! (Quelle logique pour un doua- 
nier!) En route, espion; vous vous expliquerez devant 
M. le juge de paix, k Provench&res. » Quelle situation 
pour un magistrat! Grand et blond; portant moustaches 
et lunettes bleues ; venant de l'Stranger et tirant des plans : 
j'ai le physique et les occupations de Temploi. Impos- 
sible de me soustraire k ces charges accablantes; les 
gaillards me barrent la fronti&re, et, sous la menace de 
leurs fusils, la fuite serait dangereuse. Je pars done flanquS 
de ces deux satellites. Drdlede compagnie,bientdt g6nante... 
Et pourtant comment se f&cher contre de braves troupiers 
k qui Ton ne peut reprocher qu'un exc&s de zele et de 
patriotisme I 

Et si le juge de paix n'est pas k Provench&rcs pour me 
dSlivrer, irai-je dans cet attirail jusqu'ft Saint-Die? Et ce 
diner auquel je suis pri6 pour le jour m6me chez M. de M. . . , 
comment n'y ai-je point songg? Rompantalors le silence 
ou je m'etais tristement refugiS : « Je dine ce soir chez 
M. de M..., k qui je ferai connaltre votre Strange m^prise. 

— Ah! vous connaissez Monsieur l'inspecteur! II fallait le 
dire de suite, monsieur. Nous vous demandons bien par- 
don, monsieur; voici votre album, monsieur. » Et mes gar- 
diens, s'61oignant avec force courbettes, me laissent seul au 
milieu du chemin. 

Le soir, mon aventure Sgayait notre reunion. Moi-m&me 
j'en ris de bon coeur; k cette heure, elle n avait plus rien 
de tragique. Mais j'Svitai soigneusement dans la suite lo 



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216 COURSES ET ASCENSIONS. 

voisinage et les investigations de la douane ; car, M. de M... 
ayant peu de temps aprfcs quittg les Vosges, il ne m'eto 
plus 6t6 possible de produire en guise de passeport ses 
invitations k diner. 

Gaston de Golb£ry, 

M ombre do Club Alpin Francais. 
(Section Vosgienne.) 



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IX 

LE BASSIN DE PORTO 

LA VALLfiE DE LINDINOSA 

ET LE COL DE CUCAVERA (CORSE). 



Etant h Marseille, au mois de septembre 1882, tout 
anim6 (Tune belle ardeur d'alpinisme que six semaines 
pass€es dans les Pyr6n6es n'avaient pas sufQ k calmer, il 
me prit subitement la fantaisie d'escalader un sommet 
meridional qui ne ftit pas encore encapuchonng de neige, 
et je pris pour objectif le Monte-Rotondo. 

Dix-huit heures de traversge et dix de diligence m'ame- 
n6rent au coeur de la Corse, dans la vieille ville de Gorte, 
d ou je remontai la pittoresque valine de la Restonica, 
embaum£e de parfums penetrants. J'y passai la nuit avec 
mes guides avant d'entreprendre la derniere partie de Tas 
cension k travers un beau cirque de granits roses, tout 
sanglants au lever du soleil. Et du sommet du Rotondo, 
d'ou Ion domine tout le centre de Tile et une partie des 
deux cdtes, je regagnai directement Marseille. Toutefois 
cette courte travers£e des montagnes corses et les quelques 
heures pass^es au bord du merveilleux golfe d'Ajaccio 
m'avaient laiss£ le plus vif d6sir de visiter en detail cette 
terre parfum^e, au charme original et strange. 

J y ai pass6 sept semaines cette ann6e, rencontrant a 
chaque pas des beaut6s de premier ordre. II y a en Corse 
plus de merveilles naturelles que dans toute une province 



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218 COURSES ET ASCENSIONS. 

du continent; pour voir les principales, deux mois suf- 
iisent & peine, mais que de souvenirs accumulds pendant ce 
voyage ! D&s qu'on a mis le pied sur les quais d'Ajaccio ou 
de Bastia, r attention demeure £veill£e jusqu'au jour du 
rembarquement. On ne peut se lasser d'admirer, tant la 
vari6t6 des points de vue est extraordinaire en ce pays. 
Golfes inond^s de lumiere, for£ts de pins gigantesques ou 
de chataigniers £normes, gorges profondes, rochers hard is 
et color£s, \o\\k ce qu'on trouve par toute Tile, dont les 
moindres recoins sont charmants, gr&ce k son beau ciel et 
k son exub6rante v£g6tation. 

La Corse est encore k peu pr£s inconnue des touristes 
frangais, comme les Montagnes des Maures, lc pays du 
continent qu'on dit lui 6tre le plus semblable ; pendant 
longtemps encore elle ne sera gu&re visit£e qu'en passant, 
comprise dans un voyage en Italie ou en Algdrie. Aussi 
m'a-t-il semblS utile d'appeler l'attention sur la region de 
Tile qui doit <Hre vue de pr6f6rence, lorsqu'on n'a qu'une 
dizaine de jours ou m6me moins k sa disposition. 

Au premier abord le choix semble assez difficile. Les 
valines sauvages de Corle, les bois et les forSts magnifiques 
&eZicavo,\es montagnes pittoresques de Ghizoni avec leurs 
profonds torrents, la ceinture de gorges d'Evisa, les im- 
menses chataigneraies de YOrezza et les ravissantes com- 
munes du Cap corse avec leur petite marine et leur vieille 
tour g6noise, sont aulant de contrdes int£ressantes, ayant 
chacune un cachet particulier, mais toutes un charme 
£gal. Gependant, si Ton veut voir les paysages les plus 
grandioses et en mfcme temps les plus originaux de Tile, 
c'est au pays d'Evisa qu'il faut aller, entre Ajaccio et 
Calvi. 

La nature semble avoir voulu entasser les merveilles 
dans ce coin de la Corse : les montagnes y s'ont plus tour- 
mentdes, la mer plus bleue et les couleurs plus intenses. 
Je n'entreprendrai pas de d^crire les diffdrentes routes qui, 



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LE BASSIN DE PORTO, ETC. 219 

partant de Calvi, de Corte ou d'Ajaccio, aboutissent au 
bassin de la riviere de Porto dont le joli village d'Evisa est 
le centre ; cette description est faite, et tr&s bien faite, dans 
le r6cit de voyage de M. Rochat 1 et dans les excellents itin£- 
raires du nouveau Guide Joanne. Je desire seulement indi- 
quer les particularity et les avantages de ce magniflque 
bassin de Porto, que les alpinistes k court de temps seraient 
peut-Gtre tenths de ncgliger pour les montagnes de Corte, 
plus 61ev6es, mais moins reellement originales. 

Le torrent qui vient se jeter au fond du golfe de Porto 
descend de la grande chaine dorsale de Tile, qui h cet 
endroit n'est pas distante de la mer de plus de trois lieues 
et demie ; le bassin de cette rivtere est done tr&s court, mais 
e'est pr6cis£ment ce contact entre la grande chatne et la 
mer qui en fait la sauvagerie : les eaux, descendues rapi- 
dement d'une hauteur de 1, 000 ou 1,500 metres, ont creusG 
des gorges plus profondes que partout ailleurs, tandis 
que les ramifications de la chatne, trop courtes pour s'a- 
baisser peu & peu jusqu'i la c6te, se terminent brusque- 
ment au-dessus du golfe par des caps abrupts, hauts de 
300 k 600 metres. 

On peut diviser ce bassin en deux parties, tant au point 
de vue de sa configuration qu'& celui des excursions h faire. 
La region supSrieure, la plus vaste, comprend la haute 
valine de la rivtere de Porto, et les valines de ses affluents, 
YAUone et la Lonca : Evisa en est le centre. La gorge pro- 
fonde du torrent, entre son confluent avec FAi'tone et la 
mer, et un coin de la c6te Sud du golfe, forment la partie 
inferieure du bassin, rSduite h une bande trfcs Stroite, 
orientee de l'Est h l'Ouest. 

Evisa, entour6 de ch&taigneraies, est dans une position 
charmante ; ce village, expose au Sud, est b&ti en amphi- 
th&itre h 835 metres d'altitude sur la pente du Capo Mezalo 

1. Voir VAnnuaire de 1882. p. 342. 



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220 COURSES ET ASCENSIONS. 

qui domine la gorge profonde oil se r^unissent TAi'tone et 
la rivtere de Porto. En s'avan^ant au-dessus de cette Spe- 
lunca, c^tebre dans toute la Corse, on apergoit la mer k 
travers FGcharicrure de T6troite valine, au del& du Capo al 
Monte et du Capo d'Orto (1,306 m£t.). Ces deux montagnes 
sont magnifiques de formes et de couleurs, et lorsque le 
soir, k la fin de Tautomne, le soleil semble se plonger dans 
le golfe au pied deleurs escarpements, inondant de lumi&re 
les sommets rouges et les profondeurs violettesde la gorge, 
le spectacle est vraiment teerique. 

D'Evisa on ddcouvre la haute valine de la rivtere de Porto, 
fermSc au Sud par une cr£te peu accidentee : ses deux 
sommets les plus 61ev6s, YInschinosa (1,511 m&t.) et le 
Capo Sant'Angelo (1,272 m&t.), ont la forme aplatie des 
ballons vosgiens ; entre eux s'ouvre le col de Sevi oil passe 
la route d'Evisa k Vico, qui forme de nombreux lacets et 
traverse pres du col un beau bois de chines verts. A 3 kilom. 
d'Evisa, sur cette route, est Crisdnacce. Les autres villages 
de la valine, Chiddazzo, Marignana et Tasso, sont blottis au 
pied du Capo SanCAngelo : vues d'Evisa, leurs maisons 
blanches 6mergeant des ch&taigniers leurs donnent un 
aspect charmant; ils ont en outre l'avantagc d'etre des- 
servis par des routes carrossables. Cette reunion de villages 
en vue les uns des autres est due k la douceur des pentes 
dans la haute vallee de Porto : il y a place pour quelques 
champs et pour les indispensables chfttaigniers. 

Partout ailleurs, autour d'Evisa, la nature est tr&s sau- 
vage; jusqu'& la distance d'une grande journ^e de marche 
au Nord et k l'Ouest, on ne rencontre pas le moindre 
hameau. Les pins et les hGtres ont seuls droit de citd dans 
les valines d'Ai'tone, de Lindinosaet de Lonca, dont les deux 
derni&res sont presque enti&rementinconnuesdes touristes. 

Si la valine d'Aitone a d^j^. 6t6 visitee et dScrite, c'est 
gr&ce k la forfct qui en occupe tout le fond. Une route qui 
descend du col de Vei % gio, ouvert dans la crfcte de la grande 



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LE BASSIN DE PORTO, ETC. 221 

chalne k 1,464 metres, permet de transporter jusqu'k la 
mer, k Porto, en passant par Evisa, les bois de la foret 
d'Aitone et de celle de Valdonielio, situSe de l'autre c6t6 du 
col, au fond de la valine sup&rieure du Golo, la plus £lev6e 
et en m£me temps la plus triste de toutes les valines corses. 
Elle s'arrfcte prfcs de Calacuccia, k plus de 32 kilom. de 
Porto, mais elle sera bient6t relive k Corte, a. travers le 
sauvage d6fil6 du Golo, la Scala di Santa Regina. Gette 
route foresttere est d'ailleurs en fort mauvais 6tat : dans la 
for6t d'Aitone surtout, elle a 6td compl&tement d6fonc£e 
par le passage des chars. Les pieces de bois, souvent lon- 
gues d'une vingtaine de metres, tratnent sur la route k 
l'arri&re du char, et le conducteur s'en sert comme d'un 
gouvernail pour diriger dans les tournants ; le rgsultat de 
cette manoeuvre pittoresque est une s6rie d'ornidres invrai- 
semblables. En outre, les tournants dtant presque k angle 
droit, on a dfi supprimer un parapet k la plupart des ponts, 
du cdt6 de la courbe ext^rieure : de sorte qu'en maints 
endroits le long madder se balance au-dessus du vide, ce 
qui a quelquefois occasionnd des accidents. 

La for&t d'Aitone n'est pas une des plus belles de Corse; 
il ne faut pas y chercher les arbres gigantesques qui se 
trouvent en grand nombre dans celles de Verde, de Mar- 
mano, de Tavignano, et surtout de Tautre c6tg du col de 
Vergio dans la forfct de Valdonielio. Mais elle est gracieuse 
comme la forfct de Vizzavona que traverse la grande route 
d'Ajaccio k Bastia. Sous ses peuplements encore jeunes, 
les ruisseaux qui circulent en assez grand nombre entre- 
tiennent la fratcheur, et le feu ne semble pas avoir fait de 
grandes troupes dans les masses de ?a verdure sombre, 
tr6s belle k voir des crates. Elle est surtout charmante pr&s 
du col de Vergio : dans cette partie de la for6t le pin laricio, 
la principale essence des grands bois de la Corse, se me- 
lange aux h&tres, dont les vieux troncs blanch&tres et la 
frondaison touffue font ressortir les formes 61anc6es des 



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222 COURSES ET ASCENSIONS. 

pins, couronnds k une grande hauteur par un panache de 
verdure incline dansle sens du vent. Au milieu des mousses 
et des troncs renvers^spar la hache ou par la temp&te, cir- 
culentdes troupeaux de petits pores k moitid sauvages, qui 
de loin ressemblent assez k des sangliers pour tromper les 
voyageurs en chasse. Du col de Vergio, on dScouvre toute la 
vallde d'Altone, mais on ne voit pas la mer. A TOuest s'gtend 
le morne bassin du Golo, enfermS entre la grande chalne 
du Ginto, k gauche, et celle que domine l^tegante Punta 
Arctica (2,329 m6t.) k droite, au dela des bois de Valdo- 
niello. En dSpassant un peu le col, on aper^oit au Nord la 
fameuse troupe du Monte Tafonato, aux sources du Golo. 
La maison forestifcre d'Ai'tone est admirablement bien 
situSe dans la partie basse de la for6t, qui lui fait une cein- 
ture magnifique. Un grand jardin s'^tend devant les b&ti- 
ments, et tout autour circulent des ruisseaux au milieu de 
gt*ands buissons de houx : cest un sdjour charmant pen- 
dant lete. 11 n'y a d'autres habitations dans la vallde 
qu'une maison de cantonniers et une scierie k vapeur 
install^e hors de la for6t. Au-dessous de la maison fores- 
ti&re, le torrent s'encaisse profond6ment et se prgcipite en 
cascades au milieu des pins laricios et des pins maritimes ; 
il sort bient6t de la for6t et s'6carte de la route. 

Acet endroit, k 2 kilometres environ d'Evisa, et tout pr£s 
de la route, est un belv<§d&re naturel form6 par un 6peron 
de rocher(cote 975 de T^tat-major); il aurait en Suisse les 
honneurs d'un pavilion-restaurant, car la vue y est 6ton- 
nante; je me h&te d'ajouter qu'ellc ne tient aucunement 
du paysage Suisse : e'est peut-6tre la plus corse de toutes 
les vues de Tile. Le rocher s'616ve & pic au-dessus du tor- 
rent d'Aitone, dont on suit du regard la gorge profonde le 
long du Capo Mezalo qui cache Evisa k gauche. Plus loin 
s'enchevfctrent les crates du Gapo al Monte, du Capo d'Orto, 
du Gapo Nosso et du Capo alia Vetta (1,283 m£t.), qui se 
dressent k droite et & gauche du sillon profond oil coule la 



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Rochera dans la vallee de Lindinosa, 
dessin de Taylor, d'apres une photographic de M. Raymond Gautier. 



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LB BASSIN DB PORTO, ETC. 225 

rividre de Porto, sgparant les gorges de ses affluents, 
comme les coulisses d'un immense ddcor inondg de lu- 
mtere. Le Capo d'Orto, flanquS du col ou foce d'Orto, est le 
centre de ce chaos de rochers rouges derrifcre lequel on 
devine la mer. Au sortir de la for£t d'Aitone, ombreuse et 
fraiche, le contraste est saisissant, surtout le soir, quand 
toutes ces crates nues s'enflamment au couchant. 

En face du Capo Mezalo ddbouche dans la gorge de 
TAitone un affluent de ce torrent, sans nom sur la carte, et 
d'autant plus ignore que son confluent n'est pas tr£s visible. 
La valine qu'il parcourt, longue de deux lieues k peine, est 
couverte par les bois de Lindinosa, moins vastes, mais plus 
accidents et plus riches en beaux arbres que lafor£t 
d'Aitone, dont ils sont s6par£s par une cr£te assez haute, 
d£tach£e de la grande chatne au N. du col de Vergio. Cette 
valine, qui peut recevoir le nom de valUe de Lindinosa, n'a 
616 signage par aucun touriste; elle confine au N. k la 
valine de la Lonca. Celle-ci, beaucoup plus longue que 
celles d'Aitone' et de Lindinosa, doit renfermer des gorges 
tr6s belles; M. Rochat l'a traversde en 1882 dans sa partie 
supdrieure seulement, pour franchir le col de Guagnerola 
qui la met en communication avec le bassin du Golo : 
il venait de Galvi par Galeria et gagnait Albertacce d'ou 
il fit l'ascension du Ginto. Gr&ce & Fobligeance de M. le 
garde gdndral de la forftt d'Aitone, qui m'a lui-m£me 
accompagnd pour me servir de guide, j'ai pu p6n£trer 
dans la valine de Lindinosa et la remonter jusqu'au col 
de Cucaowa, en suivant un chemin qui rejoint la route 
ddcrite par M. Rochat et permet de se rendre h Galeria 
par la montagne. 11 ne sera peut-6tre pas inutile de 
ddcrire rapidement cette course nouvelle, facile et courte, 
en m£me temps qu'une des plus belles des environs 
d'Evisa. 

Je partis d'Evisa un matin, vers le milieu du mois d'aotit, 
et je me rendis k la maison foresti&re, tirant un mulet des- 

ANXUAIRB DB 1886. 15 



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226 COURSES ET ASCENSIONS. 

tin£ k porter mon appareil photographique. M. G. m'y 
attendait avec un de ses gardes, auquel incomba le soin de 
faire avancer le mulet, besogne souvent difficile : on doit 
se rdsoudre k employer frdquemment le baton, sous peine 
de rester en route; & moins toutefois que Ton ne sache 
pousser un certain cri guttural qui, r6p6t6 une cinquantaine 
de fois par minute, maintient la b6te k une allure raison- 
nable. 

Le sentier que nous suivions traverse un semis de pins, 
puis s'<*16ve au N.-O. pour rejoindre une route rdcemment 
construite, non sans de grandes difficultds : elle sert k 
Texploitation des bois de Lindinosa et se d£tache de la 
route d'Evisa entre la maison foresti&re et le col de Vergio; 
on y a de tr&s belles vues sur toute la for6t d'Aitone. A 
mesure que nous nous dlevons, les arbres sont plus clair- 
semds, mais plus gros. Aprfcs une heure d'asccnsion facile, 
nous atteignons le col de Salto, non cotd sur la carte de 
rfitat-major : j'estime sa hauteur k environ 1,350 m6t. 
Nous ne nous y arrfttons pas, la vue n'y ofTrant pas un 
grand intdrfct; mais en descendant un peu k une centaine 
de metres sur la route, elle devient tr&s belle et tres origi- 
nate : on voit fuir devant soi la valine de Lindinosa, pro- 
fonde et boisde : au premier plan sont des pins magnifiques 
aux ramifications puissantes; au loin, la vallde semble 
fermde par le Capo d'Orto et le Capo alia Vetta qu'on revoit 
sous un nouvel aspect, enveloppds d'une teinte bleue trans- 
parente : c'est un tableau d'une sauvagerie gracieusc. La 
route descend rapidement au fond de la valine, au pied 
des beaux escarpements du Capo alia Scalella (1,487 m6t.). 
Arrives k la jonction de deux torrents dont Tun descend du 
col de Salto et Tautre du col de Cucavera, nous quittons la 
route pour remonter au N.-O. la branche de la valine con- 
tigufi k celle de Lonca. En cet endroit sont les plus beaux 
arbres du peuplement. Des troncs unis, de 6 k 7 metres 
de tour k leurs bases, s'dl&vent en ligne absolument droite 



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E 

X 



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LE BASSIN DE PORTO, ETC. 229 

k une hauteur considerable. Aucun pays d'Europe ne pos- 
s&de de plus beaux arbres que ces pins laricios, sans 
aucun noeud presque jusqu'au sommet, vendus parfois 
huit cents francs. Les grants detrois cents ans s*61&vent de 
toute part au milieu de la for£t; mais la hache des bti- 
cherons italiens en a d£j& abattu un grand nombre. Ces 
ouvriers sont d'une habilete surprenante; ils savent 
^quarrir d'immenses troncs h la cogn^e tout aussi r£gu- 
li&rement qu'avec la scie &vapeur, sans y laisser la moindre 
asp£rit6. 

Le sentier qui remonte la valine est assez mauvais, et 
nous eftmes quelque peine k faire passer le torrent au 
mulet, pour monter sur la rive droite, au milieu d'un en- 
chevGtrement d'arbres abattus. Au-dessus de la rive gauche, 
des rochers dnormes ^mergeaient des sapins et couron- 
naient la crfcte comme les tours d'une enceinte formidable. 
Peu k peu, les arbres disparurent, la valine se resserra et 
nous arrivtoies au col de Cucavera, au bord d'un precipice 
immense, la valine de Lonca. Le col n'est pas marqu£ sur 
la carte de TEtat-major, quoiqu'il soit fr£quent£ par des 
bergers et les gardes forestiers qui se rendent dans les bois 
de Lonca. Je crois son altitude sup^rieure & 1,450 mfct., 
mais ce n'est qu'une conjecture trfcs vague dont j'ai dti me 
contenter en l'absence de tout instrument. Le panorama 
de ce col est de toute beaute, et trfcs sup^rieur a ceux des 
cols de Salto et de Vergio. Si la vue est arrtHee h l'Est, on 
domine du cutd de la mer toute la region comprise entre 
Oaleria et Piana. La mer est visible en deux points : & l'Ouest, 
par deliSi tout le bassin]d'Evisa, s'avancent les caps des 
goifes de Porto et de Girolata; un peu plus au Nord, une 
sorte de lac bleu,entour£ de montagnes, indique la baie de 
Oaleria. Entre les deux, et plus prfcs, la bouche de Vergiolo 
^chancre largement les montagnes. Devant soi, au Nord et k 
TEst, un cirque de montagnes grandioses dont le col fait 
partie : c'est une muraille circulaire de 6. k 800 metres de 



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230 COURSES ET ASCENSIONS. 

haut, couronn^e de rochers rouges de toutes formes, et 
fendue profond^ment par des cols droits; au Nord celui 
deCapronale (1,370 mfct.; voir Tarticle de M. Rochat dans 
YAnnuaire de 1882); sur la grande chalne k TOuest, celui 
de Guagnerola, un des plus dlevgs de la Corse, atteignant 
1,837 metres : deux bergers y sont morts de froid l'hiver 
dernier. Un des plus hauts sommets de la crfcte, le Capo 
alia Cuculla (2,052 m6t.)dresse ses escarpements k pic au- 
dessus du col de Gucavera. 

Pour rejoindre la route suivie par M. Rochat, il faudrait 
du col descendre dans la valine de Lonca, r£cemment 
d6vast6e par un incendie. Depuis le fond de la valine 
jusqu'au milieu du grand mamelon cot6 1,073 m^t. ,1a forfct 
a disparu : c'est un spectacle navrant que cet immense 
precipice jaune, semblable a une vaste plaie 6tendue sur 
ces montagnes ou la moindre corniche de rocher porte un" 
arbre. Get incendie a caus6 k l'fitat une perte de plusieurs 
millions, et malheu reu semen t le fait est assez frequent en 
Corse. 

Aprfcs nous 6tre d£salt6res k une source dGlicieuse dont 
l'eau coule sous des buissons d'aulnes k quelques pas du 
col, nous revlnmes k la maison foresttere par le m6me 
chemin ; nous n'avions pas mis plus de six heures k faire 
cette course, aller et retour, et je crois qu'on pourrait la 
faire en cinq heures. 

La partie inferieure du bassin de Porto, entre Evisa et la 
mer, est beaucoup plus fr6quent£e que les hautes valines 
grkce k la facility relative des communications : on peut 
dans cette direction gagner Calvi ou Ajaccio par les routes 
du littoral. Deux voies permettent de descendre d'Evisa 
jusqu'ft Porto, blotti au fond du golfe, en suivant le d6fil6 
du torrent. L'une est un sentier abrupt qui descend au fond 
de la gorge et remonte sur la rive droite ou il se trans- 
forme en chemin carrossable. L'autre est la route foresti&re 
venue du col de Vergio : elle domine d'abord la riviere k 



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LE BASSIN DE PORTO, ETC. 231 

une hauteur considerable et s'abaisse jusqu'& Porto par 
une pente r£guli£re, en contournant les ravins sur la rive 
gauche : les courbes y sontsi nombreusesque 5a longueur 
total e est presque double de la distance des extr£mit6s k 
vol d'oiseau. La gorge de Porto, tr&s facile k parcourir 
gr&ce k ces deux voies, est k mon avis ce qu'il y a de plus 
beau en Corse; je ne crois pas qu'aucun torrent fran^ais 
coule au fond d'une entaille plus profondc ou plus 
ctroite. Descendre cette gorge et remonter sur les c6tes du 
golfe de Porto jusqu'i Piana, voil& certes la plus admi- 
rable excursion k faire, si Ton n'est pas ennemi d'une 
nature sauvage et des couleurs flamboyantes du Midi. £tes- 
vous a court de temps, sacrifiez au besoin d'autres courses 
a celle-ci ; elle doit 6tre faite dans les deux sens et sans 
h^te. Deux jours sont absolument ndcessaires, si Ion 
prend des mulets ; je m'en suis convaincu par Texp^rience. 
En compagnie de mon fr6re et d'un ami, j'ai accompli le 
trajet dans une seule journ6e, mais nous sommes rentr^s 
k Evisa en pleine nuit, apr6s une veritable odyss6e, rame- 
nant des bfites fourbues, et courbaturtfs nous-m6mes par 
les plus violents efTorts. Le mieux est de descendre k Porto 
par le fond de la gorge et Ota, et d'aller coucher & Piana, 
pour revenir le lendemain par la route. 

Dans un de ses romans, Guy de Maupassant a decrit d'une 
faQon tr&s exacte et trfcs expressive les principales beautes 
de ce trajet : on me permettra d'emprunter quelques pas- 
sages k cette description, qui aurait du d6j& attirer plus 
d'un visiteur fran^ais & la Corse. 

En sortant d'Evisa, on suit la route pendant 1 kilometre, 
jusqu'i une miserable cabane de picrres entour^e de 
quelques croix trfcs basses plantees au bord du chemin, k 
droite. Le sentier traverse ce cimeti&re primitif et arrive 
bientdt au bord d'un grand escarpement le long duquel il 
descend par des lacets trfcs courts ; pour remonter cette 
muraille, en venant de la mer, il faut prfcs de deux heures. 



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232 COURSES ET ASCENSIONS. 

Aussi nulle fontainen'est-elleplus vantec que la source qui 
jaillit sur le chemin, k mi-hauteur, en face d'un gros bloc 
de rochers, theatre des exploits d'un bandit traqud par les 
gendarmes. On Tappelle souvent la fontaine de Guy de 
Maupassant : « Cest une de ces sources charmantes, si 
frgquentes dans les pays escarp£s, fil mince et rond d'eau 
glacGe, qui sort d'un petit trou dans la roche et coule au 
bout d'une feuille de chMaignier dispos6e par un passant 
pour amener le courant menu jusqu'& la bouche. » Le 
dernier lacet aboutit k un pont g^nois jet6 sur le torrent de 
Porto, en face du confluent de TAi'tone ; on est au fond de 
la Spelunca, site tr&s sauvage entour6 d'immenses murs k 
pic rappelant un peu ceux du Pont du Diable au Gothard. 
« La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le 
sentier s'enfonce dans cette brfcche. II suit le fond entre 
deux prodigieuses murailles ; et un gros torrent parcourt 
cette crevasse. L'air est glac£, le granit paratt noir et tout 
l&-haut ce qu'on voit du ciel £tonne et 6tourdit. » La des- 
cente du torrent d'Aitone est belle et la vegetation touffue 
qui garnit le precipice repose Toeil ; mais en reality ce 
point de la gorge est au-dessous de sa reputation. Ce n'est 
pas d'en bas, mais d'en haut qu'il faut voir la Spelunca. 
De la route foresttere on mesure du regard la hauteur 
eflroyable de ces escarpements d'un beau rouge fonc£, au 
pied desquels on ose k peine regarder le torrent ; ni au de- 
file de l'lnsecca, ni & celui du Golo, il n'y a de parois aussi 
verticales. Sur la droite, la chatnc qui s£pare l'Aitone de 
la Lonca se h^risse de rochers chaudement color£s, for- 
mant une rang£e de cimes sourcilleuses, en apparence 
compl&tement inaccessibles. Cest un spectacle grandiose. 
Au del& du pont g6nois, le sentier, tr&s accidents, suit la 
rive gauche du torrent, et passe devant l'entree de la val- 
ine de Lonca, si etroite qu'on la devine plut6t qu'on ne la 
voit; il repasse sur la rive droite par un second pont aussi 
vieux et aussi cintnS que le premier. On se trouve alors 



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LE BASSIN DB PORTO, ETC. 235 

sur une bonne route qui s'£16ve un peu pour traverser Ota 
et redescend directement a Porto.' 

Au lieu de descendre & la mer par cette voie, si on suit 
la route forestidre sur la rive gauche, on sort assez vite de 
la Spelunca pour arriver dans la partie large et verdoyante 
de la valine en face d'Ota. Plaque* contre la chalne de la 
rive droite, ce village brave une ruine imminente pour 
proflter de son excellente exposition; les citronniers, les 
oliviers,.les c^dratierset les vignes, qui descendent jusqu'atr 
torrent, seront peut-fctre enfouis un jour sous les debris 
d'une masse £norme de rochers en iorme de sphynx, mal 
equilibr^e au sommetdela montagne. Quand on a ddpasse 
une jolie cascade enfouie dans les lianes, k droite du che- 
min, on s'avance dans le ravin de Cario en longeant la 
chalne superbe du Capo al Monte et du Capo d'Orto. Apr&s 
ce ravin, la valine se rdtr^cit de nouveau et la route d£- 
bouche sur celle du littoral, tout pr&s de Porto, en face 
d'un pont qu'il faut traverser en venantd'Ota. 

Porto est un pauvre village compost de quelques b&ti- 
ments tres dearths les uns des autres. II y a quelques mai- 
sons au bord de la route, pr&s du pont ; quelques autres 
se groupent sur la plage autour d'un curieux rocher du 
plus beau rouge, couronng par une tour gSnoise en ruine. 
Entre ces deux portions du village s'dtend le delta de 
la rivi&re, long d'un kilometre. Toutes les eaux du bas- 
sin viennent y croupir, s^pardes de la mer par une flfcche 
de sable. Ce ph£nom&ne se rdp&te sur presque tous les 
points de la cdte corse : il ne faut pas chercher ailleurs 
la cause de la malaria. Le mauvais air ne rfcgne qu'en 
certains endroits de la c6te occidentale, dans un rayon 
trfcs court autour de r embouchure des torrents. Mais les 
ftevres sont redoutables sur toutc la c6te orientate entre 
la Solenzara et Bastia ; sur ce versant, les fleuves, moins 
imp^tueux et plus larges, par suite de l^loignement des 
montagnes, ne peuvent rtfsister a Tenvahissement des 



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236 COURSES ET ASCENSIONS. 

sables, et s'dtendent en un chapelet d'dtangs relics par des 
mar^cages. 

La course de Porto k Piana est merveilleuse. La route 
est bonne, elle s'£l&ve en corniche pendant 11 kilom. au- 
dessus du golfe de Porto, la plus dtrange des quatre grandes 
indentations de la c6te occidentale. Si le golfe d'Ajaccio 
charme par l'harmonie de ses contours et la disposition 
gracieuse de ses montagnes, dtag^es en gradins fuyants, 
celui de Porto £tonne par la sauvagerie de ses c6tes escar- 
p£es et la brusquerie de ses d^coupures. « II est ceint tout 
entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la 
mer bleue ces roches £carlates se refl&tent. » La c6te Nord 
est la plus d£coup6e. Une baie tr6s profonde, appelde golfe 
de Girolata, s'y creuse entre deux promontoires d'une rare 
£l£vation : le cap Senino s'61£ve'& pic au-dessus des flots 
jusqu'A plus de 600 m&t.: on le d^couvre en venant d'Evisa, 
un peu avant d'arriver k Porto. Puis, a mesure qu'on se 
rapproche de Piana, on voit s'avancer dans la mer les escar- 
pements de la Poinle Scandola, moins 61evde, mais si sem- 
blable de forme et de couleur qu'elle paralt 6tre Tombre 
du cap Senino. 

La cdte Sud, que suit la route, n'est pas moins pittores- 
que : la route domine la mer d'une bauteur de plus en 
plus considerable, et traverse une s6rie de ravins & pente 
rapide descendus des crfctes escarpSes de la Pianetta et 
couverts d'une vggdtation luxuriante. De magnifiques cas- 
cades de verdure semblent se pr^cipiter dans le golfe aux 
eaux bleues frangees d'^cume : « G'est le maquis, Timp^- 
ndtrable maquis, form£ de chines verts, de genSvriers, 
d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruy&res, de 
lauriers-thyms, de myrtes et de buis, que relient entre eux, 
les mglant comme des chevelures , des clSmatites enlacan- 
tes, des fougeres monstrueuses, des ch&vre feuilles, des 
cystes, des romarins, des avandes, des ronces, jetant sur 
le dos des monts une inextricable toison. » Gette for£t 



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LB BASSIN DE PORTO, ETC. 237 

d'arbustes cesse tout h coup lorsqu'on d^passe l'altitude 
de 300 metres. 

Au dSvergondage de la vSggtation succ&dent sans tran- 
sition les bizarreries fantastiques de la pierre. Un rocher 
affectant la forme exacte d'une KHe de 16vrier indique 
l'entrSe des Calanche, veritable cite du granit. Des valleuses 
presque verticales et entifcrement rouges descendent k la 
mer au milieu d'un dSdale de rochers Strangement tra- 
vailltfs, avec des aiguilles pendantes comme des stalactites 
et des boursouflures de p&te lev6e. « Une forfct, une vraie 
forfct de granit pourprSe. Ge sont des pics, des colonnes, 
des clochetons, des figures surprenantes model£es par le 
temps, le vent rongeur et la brume de mer... Hauts jusqu'ili 
300 metres, minces, ronds, tortus, difformes, imprSvus, 
fantastiques, ces surprenants rochers semblent des arbres, 
des plantes, des bfites, des monuments, des hommes, des 
moines en robe, des diables cornus, des oiseaux d6mesur6s, 
tout un peuple monstrueux, une menagerie de cauchemar 
pStriftee par le vouloir de quelque dieu extravagant. » Au 
milieu de ce cadre fd&rique, au del& des flots bleus, les 
deux caps Senino et Scandola se dressent majestueux et 
fiers. La route traverse les Calanche en s'accrochant pour 
ainsi dire aux parois des precipices, soutenue par de grands 
murs et franchissant des portiques entre chaque valleuse. 
Apr6s les derniers rochers elle s'Scarte un peu de la mer, 
et, tout en continuant k s'dlever, atteint Piana, au pied du 
col de la Croix. Ce sont \k les limites du bassin de Porto ; 
au de\k on descend &Gargh&se, mis en communication avec 
Ajaccio par Sagone. 

J'ai tent6 de montrer par cette esquisse, malheureuse- 
ment trop p&le, que le pays d'Evisa est aussi digne d'attirer 
les alpinistes que les plus beaux endroits des montagnes 
mSridionales de la France continentale. Je dois ajouter 
qu'il est facilement accessible en voiture ; on peut venir 
d'Ajaccio par la route de Vico et y retourner par celle de 



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238 COURSES ET ASCENSIONS. 

Piana et Carghese, ou vice-versa, ces deux routes se raccor- 
dant a Sagone. Enfin le s£jour d'Evisa est rendu tres agr6a- 
ble par Taccueil obligeant de lhdtelier et la proprettf de 
son <Hablissement. 

Raymond Gautier, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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FRAGMENTS DE VOYAGES 

DANS LA NORVfiGE SEPTENTRIONALE 

HEMN^S. — LE RAN. — LES OXTINDER. 
1883 

II est peu de contrees en Europe qui aient une origina- 
lity aussi marquee que la Norvfcge. Sur un ddveloppement 
de c6tes qui ddpasse en ligne droite 1 ,900 kilometres, l'Ocdan 
pdnfctre dans l'intdrieur du continent par de longs et tor- 
tueux replis,etla terre s'avance au milieu de lamer par de 
larges jetdes d'iles s'dlevant au milieu des vagues comme 
les ruines d'un rempart ddtruit par les flots. Et toutes ces 
terres isoldes au milieu de l'Ocdan, et toutes ces c6tes den- 
teldes par la mer sont hdriss6es de rudes et dpres mon- 
tagnes. Un mdme cadre contient les horizons infinis de la 
mer et les perspectives grandioses de la montagne. Par la 
varidtd du paysage comme par l'dtrangetd de ses aspects, 
la Norvfcge seduit les voyageurs, comme une belle fille 
d'une beautd troublante captive tous ceux qui la regar- 
dent. Jamais on ne se lasse de Tadmirer et en la quittant 
on se promet de lui revenir fiddle. Comme beaucoup de 
voyageurs, nous avons subi l'attrait de ses charmes, sept 
dtes durant nous avons parcouru la Norvfcge septentrio- 
nale,escaladd ses tinder l r6barbatifs, ses glaciers immenses 

i. Pics. 



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240 COURSES ET ASCENSIONS. 

et ses plateaux solitaires. Jusqu'ici ce magnifique pays a 6t6 
peu visits, cTimmenses espaces sont encore inconnus, el, en 
les parcourant, le simple voyageur peut faire oeuvre de 
gSographe. 

Par une belle matinee de juillet 1883, le paquebot-poste 
le Nordland arrivait k Tentr6e du Ranenfjord. Le ciel 6tait 
bleu, rutilant de lumifere, l'air tifede, et les montagnes do- 
ries parle soleil avaient une coloration rouge&tre qui accu- 
sait le relief deleurs formes dtranges. La mer agitee par de 
petites lames clapoteuses 6tincelait; tour k tour des pail- 
lettes lumineuses s'allumaient sur le dos des vagues, puis 
s'^teignaient pour reparaltre k la prochaine ondulation. 
Mer, ciel, montagnes, scintillaient, frapp6s par une 
lumi&re crue, et cette lumifcre donnait un rayonne- 
ment de gait6 k ce paysage d£nud6 de la zone arcti- 
que. 

Le vapeur double un Hot; derri&rc apparalt le Ranen- 
fjord, b6ant comme une crevasse ouverte dans les mon- 
tagnes de la c6te. Sur les deux rives les falaises s'61fc- 
vent, abruptes, verticales; pas une touffe d'arbres, pas 
un brin de verdure; partout un mur de rochers st6riles, 
liss^s et polis par les anciens glaciers. Dans cette all6e de 
rochers, le vapeur avance rapidement, sans difficult^; 
partout les fonds ont une tr&s grande profondeur, au 
ras du rocher la sonde tombe k 200 et 300 metres. 

Une heure et demie de navigation dans ce couloir, et le 
fjord s'61argit. II s'arrondit en une large baie, se divise 
en plusieurs bras entourSs d'un feston de collines ver- 
doyantes au-dessus desquelles blanchissent les t£tes nei- 
geuses des Oxtinder. Devant nous, entre la nappe verdatre 
du fjord et le rideau de verdure du premier plan, Tceil 
est tin* par un arc-en-ciel de baraques multicolores. Les 
lines sont blanches, les autres rouges, d'autres jaunes, et 
par-dessus ces taches criardes s'&fcve une jolie petite 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORV&GE. 241 

6glise blanche, c'est Hemnaes. Le vapeur stoppe, je saute 
dans un canot, quelques minutes aprSs je debarque. 

Hemnaes contient, au plus, une centaine de maisons ; ce 
n'en est pas moins une locality importante, et m6me trfcs 
importante, une veritable ville aux yeux des indigenes. 
Tout en effet est relatif. Dans ce beau pays de Norv^ge, la 
population vit diss&ninde dans des maisons isolSes; les 
hameaux comme ceux de nos campagnes sont rares, et, 
pour les naturels, toute agglomeration de quelques cen- 
taines d'habitants, comme Hemnaes, est une capitale. 

En 1881, du sommet du Kjeringtind \ les Oxtinder 
m'avaient paru former un puissant relief dans le voisi- 
nage de la fronttere de la Su&de. II y avait \h de larges 
glaciers, des pics61ev£s qui vraisemblablement d£passaient 
1,800 m&t. Tous les documents cartographiques et impri- 
mis que j'avais pu consulter n'accordaient, au contraire, 
aucune importance h ce massif. II n'en fallaitpas tant pour 
piquer ma curiosity, et, cette ann6e, avant d'entreprendre 
l'exploration du versant oriental du Svartis, je r^solus de 
faire une rapide reconnaissance du cdt6 des Oxtinder. 
L'escalade d'un belvtfddre voisin du massif et la determi- 
nation de quelques altitudes, qui me permettraient de 
fixer en toute certitude l'importance de ce massif, ^taient 
le but de cette excursion. 

A Hemnaes, impossible de trouver un guide. Impossible 
egalement d'obtenir des renseignements sur la meilleure 
direction h suivre pour atteindre les Oxtinder. Les indi- 
genes auxquels je montrais les pics me r^pondaient inva- 
riablement : « (la, c'est des montagnes. » Ce qui veut dire, 
en interpretant leurs pensdes : « C'est une region qui ne 
produit rien, partant nous n'avons que faire d'y aller, et 
nous ne la connaissons pas. » En Laponie, les indigenes ne 
peuvent servir de guides que pour la traversed de quelques 

i. Voir YAnnuaire de 1881 : Un tt6 au-des$us du cercle polaire. 

AXXUAIR1Z DE 1886. 16 



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242 COURSES ET ASCENSIONS. 

cols frtfquentes, les Simplon, les Saint-Gothard de la region ; 
partout ailleurs, le voyageur doit &tre son propre guide. A 
l'aide des cartes (et de quelles cartes!), il choisit son point 
de depart, et ensuite se lance a l'aventure par monts 
et par vaux. Pour l'excursion aux Oxtinder, Valla, un 
hameau situe a l'extrdmitg du Ranenfjord, etait le point 
de depart tout indique. Dans les environs debouchent 
plusieurs vallees qui rayonnent du massif; en suivant soit 
Tune, soit Tautre, je pensais atteindre facilement le centre 
du massif, et,le 5 juillet au soir, nous partions pour Valla. 

Avant le depart, que le lecteur me permette de lui pre- 
senter les membres de la caravane. G'est d'abord Hans 
Afonsen, mon compagnon depuis trois ans dans toutes 
mes peregrinations sur les fields x . II nest certes pas un mon- 
tagnard experiments, — pour la premiere fois il y a deux 
ans, il a mis le pied sur un glacier ; — la bonne volonte 
supplee aux connaissances qui lui manquent. Son second 
est NilsTobiesen. Nils ne connalt les glaciers et les mon- 
tagnes que pour les avoir vus de loin en p£chant dans 
le fjord. En revanche, il est connu de tous les indigenes, et 
en sa compagnie une cordiale reception est assume dans 
tous les guards*. 

A 11 h. du soir, nous embarquons dans un canot notre 
materiel de campement, tente, couvertures, etc., une 
bonne provision de conserves; et maintenant, aux avirons. 
D'Hemnaes a Valla, il y a pour le moins 35 kilometres. 
Pareil trajet a la rame n'effraie gu&re des Norv^giens; le 
Norv^gien, ou du moins le Nordlandais est rameur aussi 
infatigable que mauvais marcheur. II ramera pendant toute 
la joumee, presque sans se reposer, mais il ne marchera 
pas deux heures sac au dos sans se plaindre bruyamment. 

Des le depart, mes hommes prouvent leur vigueur en 
onlevant le canot a travers les remous du courant deter- 

1. Montagncs. 

2. Fermes. 



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FRAGMENTS DE YOYAGES EN NORV&GE. 2i3 

mine par le jusant. Le Ranenfjord, comme tons les fjords 
<Hroits, est sillonne par des courants produits par les 
oscillations de la martfe ; ici, la nappe d'eau superficielle 
derate d'autant plus rapidement que sa faible salinite dimi- 
nue sa densite : dans presque lous les fjords d^bouchent 
des rivi&res roulant une masse d'eau considerable ; cette 
masse d'eau douce se r£pand sur la nappe saline, sans se 
m^langer k elle ; k rextr6mit£ du fjord seulement, dans le 
roisinage de la mer, 1 'agitation des eaux opfcre le melange; 
c'est l'existence de cette couche superflcielle d'eau douce 
qui determine en hirer la congelation de la partie supe- 
rieure de cerlains fjords. Dans les hivers rigoureux, le 
Ranenfjord, k partir de Hemnaes, est courert d'une couche 
de glace assez r^sistante pour que le tralnage puisse y eire 
etabli. A quelques milles seulement de la cdte, les vents 
tiedes de l'Oce'an ne font plus sentir leur influence et le 
pays est expose aux variations extremes des climats conli- 
nentaux. L'hiver, le thermom^tre s'abaisse k — 30°, et l'ete 
il s'eteve k -+- 30°. Par les belles journees, le soleil flam- 
boie comme dans nos pays de l'Europe centrale, et sa pre- 
sence presque continuelle au-dessus de l'horizon pendant 
deux mois emp£che les variations brusques de tempera- 
ture durantles nuits. Les nuits! peut-on employer cemot 
pour definir, k cette latitude, la partie du jour comprise 
entre 10 h. du soir et 2 h. du matin? Maintenant, il est 
minuit, Ton pourrait se croire k 7 h. du soir sous la 
latitude de Paris; le ciel est jaune d'or, eblouissant de 
lumi&re, les oiseaux chantent joyeusement, et les hommes 
travaillent sans paraitre se douter de l'heure avanc^e. Un 
banc de morues noires s'est engaged dans le fjord, les indi- 
genes ont mis leurs barques a l'eau, et, sans prendre le 
moindre repos, ils p^chent depuis plusieurs heures ; tou- 
jours ils jettent leurs lignes et toujours ils les ram^nent 
charges d'un gros poisson. Nous aussi, nous essayons de 
prendre notre part du butin. Nous jetons k la tralne de 



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244 COURSES ET ASCENSIONS. 

Tembarcation un de ces petits engins k facettes miroitantes, 
connus des pGcheurs sous le nom de cuillers, et tout en 
ramant nous pouvons pScher. Tout k coup ca tnord y et vi- 
goureusement ; on hale laligne, et, au lieu d'une vulgaire 
morue, nous trouvons suspendu k l'hameQon un beau sau- 
mon, un morceau qui n'est point k dSdaigner par des gens 
qui s'en vont k laventure, sans 6tre assures ni du vivre ni 
du couvert. 

Apr6s une navigation de cinq heures nous arrivons & 
Valla, et, apr&s avoir satisfait, notre apptftit aiguisd par 
notre navigation nocturne, nous allons dormir quelques 
heures. Desormais, il n'y a plus pour nous ni jour, ni nuit ; 
indistinctement jour et nuit nous marcherons ; nous nous 
reposerons seulement lorsque le temps ne sera pas favo- 
rable aux excursions, ou lorsqu'enfin la fatigue vaincra 
notre ardeur. 

6 juillet. — Un petit somme de six heures a remis sur pied 
les rameurs, et, & midi, nous nous rembarquons pour 
Korjan. De Valla k Korjan, la rivi&re se tortille en sinuo- 
sites nombreuses & travers une plaine d'alluvions. Le 
courant ronge ces masses argileuses, et les transporte, 
sous forme de sediments, k l'embouchure de la rivi&re ou 
elles forment un large delta. Ces apports isolent presque 
l'extrtfmitd supSrieure du fjord du restant de son bassin. 
Dans quelques stecles, la separation sera complete, et le 
fond du fjord transform^ en lac. Cette formation expliquc 
celle de nombreux lacs situds k l'extrdmit£ des fjords et 
qui en sont s£par£s actuellement par des lignes de terres 
basses. 

Les formations alluvionnaires qui occupent la valine 
interieure du Hoselv se sont d£pos($es pendant la p^riode 
glaciaire, alors que le fjord avait un niveau supdrieur 
k celui d'aujourd'hui. Les torrents, issus des glaciers qui 
recouvraient tout le pays, d^versaient des masses de 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORV&GE. 245 

slams, et ces slams ont peu k peii fornix une longue 
plage semblable & celle que Ton voit se constituer de nos 
jours surle front de Ylsblink de Julianehaab au Groenland, 
ou devant les glaciers de la c6te moridionale de l'lslande. 



Uo bouleau sous le cercle polaire, Valla, Ran en fjord, dessin de Boudier, 
d'apres une photograph ie de M. Ch. Rabot. 

Plus lard le sol s'^tant soulev£, cette plage s'est assdch^e, 
et le Roselv y a trac6 le cours sinueux que nous remon- 
tons. En certains endroits, le talus d'6rosion est vertical, 
au-dessus de la tranchSe d'argiles bleu&tres et de sables 
jaunes brillent des bouquets de bouleaux au feuillage lui- 



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246 COURSES ET ASCENSIONS. 

sant comme des plaques m6talliques. Sur ce sol dmi- 
nemment favorable k la vegetation, ces arbres atteignent 
une haute taille ; quelques-uns ne mesurent pas moins de 
vingt metres de haut. Plus loin, la haute berge pr6sente 
une coupure, plusieurs maisons apparaissent perch6es 
sur la falaise sablonneuse. Nous sommes k Korjan. 

Sur la berge, de jolies filles font la lessive. Elles sont 
grandes, bien faites ; avec cela un teint en comparaison 
duquel les neiges des Oxtinder paraissent grises, une belle 
chevelure noire et un oeil vif. Un paysage, ma foi, qui 
vaut bien le plus beau panorama de montagnes. 

Au gaard } grand conciliabule avec les indigenes. Pour 
atteindre les Oxtinder, devons-nous remonter le Lerdal ou 
la valine duRoselv. Acet 6gard,personne ne peut nouscon- 
seiller, mais tout le monde est d'accord pour nous engager 
a prendre comme guide un Lapon du nom de Klemmelt 
qui habite le Lerdal. Lui seul peut nous conduire aux 
Oxtinder ; il a longtemps erre avec ses rennes dans ces 
parages, il en connait tous les glaciers, tous les pics; done 
en route pour le Lerdal. Les bagages sont charges sur un 
miserable haquel, et fouette cocher. Partout de belles 
prairies, des bouquets d'arbres, des eaux courantes, tout 
autour un cercle de inontagnes, et au fond les cimes nei- 
geuses des Oxtinder. Dans les Alpes, les valines sont des 
corridors de rochers dont on ne peut apercevoir le sommet 
qu'en se donnant un torticolis; k peine un petit coin de ciel 
est-il visible par louverturc de la crevasse au fond de 
laquelle le voyageur chemine ; la vue de ces formidables 
escarpements fatigue Toeil etoppresse le cervcau, et, quand 
on sort de ces valines, on Sprouve le mftme sentiment de 
bien-Gtre qu'en remontant d'une cave. Ici, au contraire, il y 
a de Tair dans le paysage ; les montagnes ne sont point 
trop hautes, elles encadrent la valine sans l'ecraser. Et 
aprfcs avoir visits les Alpes du DauphinS au Tyrol, par- 
couru la Laponie dans tous les sens, et fait ensuite le p61e- 



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FRAGMENTS DB VOYAGES EN NORVfcGE. 247 

rinage de Zermatt, j'en arrive k cette conclusion que les 
montagnes d'une altitude moyenne sont plus pittoresques 
que les hautes montagnes, et que les hautes montagnes ne 
sont belles que de loin, sous la forme de cristallisation de 
sucre candi miroitant k Thorizon. 

Une marche de quatre heures nous conduit au dernier 
gaard de la valine, od nous prenons nos quartiers pour la 
nuil. En fait de vivres, les naturels nous ofTrent du lait, du 
flatt br6d, le pain national, une galette mince et cassante 
comme une gaufFrette, du beurreet du mysost, unfromage 
qui a le gotit et Faspect d'un pain de savon. Heureusement 
nous avons notre saumon, nous le d£coupons en minces 
tranches, nous le salons fortement et l'avalons cru comme 
de v£ritables Eskimos. Quiconque n'appr^cie pas le saumon 
cru n'est pas un gourmet norv^gien. 

7 juillet. — De bon matin arrive notre guide, le Lapon 
Klemmelt, un petit bonhomme haut d'un mfctre et demi, & 
Toeil vifet intelligent. Moyennant trois couronnes 1 par jour, 
Klemmelt consent & nous servir de guide et de porteur 
tout k la fois. 

Aujourd'hui, la pluie nous oblige k renoncer k notre 
projet d exploration. Pour se d^dommager de ne pas con- 
qu&rir les Oxtinder, Nils flirte avec les filles du gaard, mais 
sanssucces.En voulant embrasser Tune d'elles, ilia culbute 
a la renverse dans une chaudiere d'eau chaude, et, comme 
dommages et int£r6ts pour incapacity de travail pendant plu- 
sieurs jours, \egaardman* le condamne k payer une amende 
de cinq couronnes. Nils eut beau protester et declarer ne 
vouloir payer qu'aprfcs s'&tre rendu compte de lalargeur de 
la brulure,ilduts'executer. Une distraction d'un autre genre 
£tait la preparation des repas multiples dont se compose 
l'ordinaire des Norvegiens. LTordinaire de tout bon Scandi- 

1. La coaronne vaut 1 fr. 40. 

2. Propi ietaire du gaard. 



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248 COURSES KT ASCENSIONS. 

nave n'en comporte pas moins de cinq. Le matin k 7 h., 
le cafe au lait accompagnd de kavringer, biscuits qu'il est 
prudent d'6craser avec une pierre si Ton n'a pas une mk- 
choire de requin; k 9 h., le frokost ou dejeuner; k 2 h., 
le middag ou diner ; k 8 h. Yaften ou souper. Chez les gens 
cossus,le frokost etYaften se composent de viandes froides, 
de fromages varids et de th£ ; le middag comporte toujours 
deux plats, et, deux heures apr&s ce repas substantiel, 
on sert le cafd, non plus dans des tasses, mais dans 
de vtfritables bols, et les convives en avalent plut6t deux 
qu'un. Si votre hdteestun homme k son aise, il ne manque 
jamais de vousoffrir, vers midi, un ou deux petits verres de 
vin pour vous mettre en 6tat de faire honneur au diner, 
et, pour faciliter la digestion de ces absorptions r£ptHees de 
solide et de liquide, la soiree se passe h vider des verres de 
grog. 

9juillet. — A3h.du matin un soleil radieux nous reveille. 
Tandis que Monsen prepare le caftS Nils et Klemmelt font 
les sacs. Le paquetage est interminable. Ghaque colis est 
pes£ et soupestf vingt fois avant d'etre ferm£, car chacun 
tient k s'assurer le sac le moins lourd. Aprfcs une discus- 
sion qui dure bien une heure, les charges sont r^parties et 
tout est pr&t pour le ddpart. Vous croyez vous mettre en 
route, point du tout. Les porteurs, trouvant le cafe trop 
l^ger, s'installent pour prendre un second repas. A5h., 
guides et porteurs quittent la table, et le paquetage re- 
commence pour emballer les ustensiles qu'il a fallu tirer 
des sacs pour le repas. Encore une demi-heure perdue. 
A 6 h. enfin, sac au dos et en route. Nous gravissons une 
pente rapide. Au de\k plus de cultures, des p&turages pier- 
reux, dechStifs taillis, k droite un beau glacier (Hincelleau 
soleil et devant nous s'allonge la valine entre deux mu- 
railles rocheuses. Plus loin, elle sYlargit, les montagnes 
qui Fencaissent s'abaissent, decouvrant un beau glacier, une 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NOHYEGE. 251 

veritable mer do glace surmontec dune pyramide rocheuse 
que Klemmeltdit etrele point culminant des Oxtinder ; nous 
avancons encore et d'aut res glaciers apparaissent. Immedia- 
tement nous reconnaissons 1'importance de ce massif et nous 
prenons le parti de nous etablir dans ce fond de vallee 
pour explorer la region. Ce vallon reunit du reste toutes 
les conditions desirables pour etablir un bon bivouac. Un 
ressaut de rochers abrite notre tente du vent, le sol 
moussu est sec et moelleux comme un lit de plumes, 
une grotte voisine nous sert de cuisine et de salle k 
manger ; un ruisseau voisin nous donne de l'eau en abon- 
dance, et tout autour de miserables genevriers et de pau- 
vres petits saules assurent Tentretien du feu de bivouac. 

Le temps d'£tablir le campement, et de diner, il est 
I h. de Tapres-midi. Nous avons done tout le loisir d'en- 
treprendre une reconnaissance sur le glacier ; nous pre- 
nons lacorde,les piolets, un sac de provisions, et en route. 
Nous cdtoyons un petit lac, puis escaladons une ancienne 
moraine d'un curieux aspect. Encore quelques pas et nous 
void h l'extr£mit6 inferieure du glacier, situee a une 
altitude de 650 metres. Point de hautes moraines k gravir, 
point d'amas de blocs mal equilibr^s a traverser au risque 
de se casser les jambes. Le glacier est simplement 
bord^ de petits monticules de sables et de blocs erra- 
tiques qui, a un babitue des Alpes, paraissent pen en 
rapport avec ses grandes dimensions. D'apr^s Klem- 
melt, le glacier se serait allonge de plus de 300 met. dans, 
cesdernieres annees. Tons les autres glaciers de la Laponie 
que nous avions visites jusque-la nous avaient paru, au 
contraire, 6tre en retrait, d'apr&s la disposition de leurs 
moraines. Une periode dallongement commencerait done 
pour les glaciers de la Norvfcge septentrionale comme pour 
ceux des Alpes, si tant est que l'observation de Klcmmelt 
soit exacte. La douceur de la pente du glacier nous permet 
d'avancer rapidement, aucun serac n'aceidente sa surface. 



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252 COURSES ET ASCENSIONS. 

aucune crevasse ne d£chire sa nappe, nous marchons 
comrae sur une grande route; de petits ruisseaux, encais- 
s6s dans des ravins de glace, nous obligent seuls a des 
detours. Ges ruisseaux roulent une quantity considerable 
de particules ar£nact»es et de graviers. Ces debris, enlevds 
par le vent sur les montagnes voisines et deposes ensuite 
sur le glacier, sont transports par ces ruisseaux a Textr^- 
mite inferieure du glacier oil ils constituent ces monti- 
cules sablonneux qui remplacent les moraines des Alpes. 
Au milieu de ces slams se trouvent des debris de sque- 
lettes de lemmings et de jeunes lagopedes. La temperature 
de l'eau d'un de ces ruisseaux etait de — 0°,1, a 3 h. du 
soir; a la mfime heure celle de Fair ne s'eievait qu'a -+- 4. 
A la glace succ^de bient6t le n£v£, un bon nthe bien 
tasse, bien resistant; neanmoins, prudemment Hans, 
Nils et moi, nous nous attachons. Quant a Klemmelt, en 
vrai Lapon insouciant du danger, il refuse energiquement 
de se Her a notre corde et marche a Taventure, sautant et 
bondissant comme un chamois, au risque d'eflbndrer quel- 
que fragile pont de neige ou de culbuter dans une cre- 
vasse. Pour le suivre et lui porter secours en cas d'acci- 
dent, nous hatons le pas, et bient6t nous arrivons sur un 
va*te plateau de n6ve, au fond duquel s'dlfcve un pic solitaire 
qui nous parait fctre un excellent belvedere pour embras- 
ser tout le massif. II n'est gufcre eloign^ de plus de 2 ou 
3 kilometres; vite nous y marchons. Tout a coup Klem- 
melt s'engage le pied droit dans une crevasse masquee 
par une couche de neige; prestement il parvient a se 
d(3gager et a se remettre sur pied. Au mfcme instant 
Hans enfonce dans une crevasse ; nous sondons soigneuse- 
ment le glacier pour ddcouvrir un passage stir, partout 
des crevasses. Imm6diatement les hommes,fortement dm us 
par ces incidents, parlent de battre en retraite. G'est, du 
reste, le parti le plus sage. Le temps est devenu mena- 
gant ; de gros nuages tourbillonnent autour des pics, et si 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORVEGE. 255 

nous poursuivons notre route, nous risquons de ne rien 
voir. D'autre part, il n'est gu&re prudent de se hasarder 
dans un glacier crevasse avec de pareils compagnons. 
Nils et Hans ne savent pas se servir de la corde, de plus 
ils sont chauss^s de mocassins en peau de renne qui 
glissent sur la neige. Ces' chaussures sont excellentes sur 
le rocher, mais sur le n£v£ autant vaudrait avoir des espa- 
drilles. 

Avant de battre en retraite, jetons un rapide coup 
d'oeil sur le pay sage. Tout autour de nous se deploie un 
steppe de neige k peine ondulee, dont la Iargeur peut bien 
atteindre une dizaine de kilometres. Cette plaine de neige, 
situee k une altitude moyehne de 1,200 m£t., recouvre un 
large plateau; c'estle reservoir duquel s'dcoulent dans les 
vallees inferieures les glaciers troncaux comme celui que 
nous venons'de remonter, et la plate-forme sur laquelle 
s'tfl&vent des pics rocheux atteignant presque 2,000 met. 
Les Oxtinder torment done, comme nous le supposions, un 
massif important et m6me tr£s important. Ces pics sont 
les uns isol^s comme les Nunattak au milieu de Yin-' 
landsis du Groenland, les autres soud^s en aretes orien- 
t£es E. O., nulle part ils ne dessinent un cirque regu- 
lier comme ceux qui renferment les hauts neves des 
Alpes. Cette disposition des montagnes sur le glacier 
explique les faibles dimensions de leurs moraines. N'tHant 
point cern^s par de hautes falaises rocheuses, ces glaciers 
nerecoivent qu'unetr&s petite quantite de materiaux, quel- 
ques pierres seulement tombees des pics isoles, et ce n'est 
qu'a la tongue que ces debris peuvent former sur le front 
de la glace un petit monticule. Les glaciers des Oxtinder, 
comme ceux du Sulitjehna, sont un type de formation gla- 
ciaire interm^diaire entre les glaciers alpins et les glaciers 
polaires. Les glaciers alpins sont rares en Laponie, k notre 
connaissance, du moins; ils n'existent gudre que dans les 
massifs du Lyngenfjord en Norvfcge, du Sarjektjokko et du 



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256 ' COURSES ET ASCENSIONS. 

Kebnekaisse.en Su6de, et dans aucune de ces regions ils 
n'atteignent un grand d^veloppement. Les glaciers polaires 
sont au contraire nombreux et tr6s (Hendus dans la Nor- 
v&ge septentrionale. Le Svartis dans le Nordland, le 
Jokulfjeld et les glaciers de Tile de Seiland dans le Fin- 
mark sont les principaux; ils forrnent d'immenses plaines 
de glace recouvrant des plateaux dleves d'un millier de 
mfctres au moins, les emp&tent d'une carapace cristal- 
line, et de ces mers de glace, que ne perce aucun pointe- 
ment rocheux, descendent dans les vallees des glaciers 
troncaux. 

Le croquis du glacier lestement enlev£, nous dSvalons 
au plus vite, sous une pluie froide et serr£e. A 7 h. du 
soir, nous rentrons au campement, trempSs comme une 
soupe, et pour nous st s cher, nous n'avons qu'un miserable 
feu de bivouac. Les vfctements tout humides, nous nous 
glissons dans notre petite tente. 

iOjuillet. — A 5 h. du matin, nous nous rSveillons tran- 
sis par Thumidit^ ; la pluie a ccsse, mais de grosses brumes 
couvrent encore les montagnes. Le cafe bu, nous allons 
casser des cailloux, histoire de nous r£chauffer quelque 
peu. Et ils sont bien interessants ces cailloux. Le sol 
sur Iequel est 6tabli notre campement est une belle 
plage de sillimanite incluse dans du gneiss, un mineral 
rare, tr&s abondant dans tout le Nordland. Quelques jours 
plus tard nous devions en trouver un second gisement 
prds du sommet de TUrtfjeld (versant oriental du Svar- 
tis). A en juger d'aprfcs un rapide examen, le massif 
des Oxtinder est constituS par des roches cristallophyl- 
liennes. Les gneiss et les micaschistes sont les princi- 
pals formations, et dans ces formations sont incluses 
de larges bandes de cipolin. Leur presence au milieu 
de roches impermSables donne & Thydrologie de 
cette region un caract£re particulier. Les torrents ren- 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORVEGE. 257 

contrant un banc de calcaire, I'attaquent, se creusent au 
travers uncours souterrain, puis, plus loin, arr&tes par des 
gneiss ou des micaschistes, ils reparaissent a la liimi&re. 
Nombre de rivi&res du Nordland ont ainsi un cours mi-parti 
souterrain, mi-parti & ciel ouvert. Un des affluents du 
Lersdalselv se perd ainsi dans une bande de calcaire, & 
peu de distance de son confluent. 

9 h. II tombe maintenant une petite pluie fine, serrde; 
par un pareil temps la tente n'est pas pr£cis£ment une 
habitation agitable, et nous descendons au gaard. La, 
pour dconomiser nos provisions, nous dormons dix-huit 
heures de suite. Qui dort dine. 

1 1 juillet. — Dans la journSe, la belle apparence du ciel nous 
determine & regagner notre campement. L&, en attendant 
le souper, je grimpe un ressaut rocheux. Par derri&re, au 
fond d'un ravin entour6 de parois verticales comme celles 
d'un puits, s'dtend un petit lac, dans lequel plongent quatre 
glaciers hdrissds de sdracs. Le lac est vert comme un ca- 
davre en decomposition, les glaciers sont livides, le ciel est 
d'un bleu d'acier tach£ de petits nuages rouges, et sur le 
paysage le p&le soleil arctique envoie sa lumi&re mourante 
du soir. Pas un bruit, pas un fr6missement, un silence ab- 
solu, le calme religieux du soir, et ce calme rend encore plus 
grande la solitude qui nous entoure, plus sensible notre iso- 
lementau milieu de ces deserts. Dans ces vallons sauvages, 
les voix intirieures chantent les harmonies po6tiques de la 
nature, et pour lire le plus beau pofeme que po&te ait com- 
post, il suffit de regarder en rfivant ce paysage dmouvant 
comme tout ce qui est silencieux et solitaire. 

12 juillet. — Les brumes encapuchonnent encore le point 
culminant des Oxtinder. Vers midi, elles s'Stirent en longs 
filaments, et le pic apparatt comme une Snorme tache 
noire sur le ciel gris. Nous partons, nous traversons 

ANNUAIRB DK 1886. 17 



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258 COURSES ET ASCENSIONS. 

en biais le glacier que nous avons remontS le 9, et gra- 
vissons un glacier secondaire qui vient rejoindre le pre- 
mier. Plus loin d'^normes crevasses et des seracs mons- 
trueux, prets a devaler sur nous au moindre choc, nous 
arrelent; en meme temps il s'eleve une tounnente et les 
nuages s'enroulent de nouveau autourdu pic. Encore une 
fois la retraite est n6cessaire, et pour ne pas revenir bre- 
douilles nous bornons notre ambition h atteindre un som- 
met secondaire qui encadre au Sud le glacier sur lequel 
nous nous trouvons. Une escalade d'une heure nous amene 
sur un petit plateau (1,680 met.). De \k la vue embrasse 
toute une partie du massif. A nos pieds, le long des pentes 
orientates de la montagne s'allonge un beau glacier alpin, 
encaiss£ entre de hautes parois rocheuses. Plus loin un 
autre glacier montre sa langue bleu&tre, et vers le Sud- 
Ouest nous dominons le vaste neve que nous avons par- 
couru il y a dix jours. Par delii s'eHend un monde de fields 
bleu&tres au contour incertain, au milieu desquels miroite 
le Svartis comine une longue trainee de nuages blancs 
&rhorizon. De ce belvedere nous pouvons nous rendre 
compte de la topographie de cette partie du vaste d£parte- 
ment de Nordland, comprise entre le Ranenfjord au Sud et 
le Saltenfjord au Nord. Toute cette region, de l'Oct s an glacial 
k la plaine suedoise, est une large plate-forme, une sortede 
terre-plein forme" d'un entassement confus de plateaux et 
de montagnes aux longues croupes arrondies. Le niveau 
normal dusol se trouve entre 700et800 metres au-dessus de 
lamer, et sur cette haute table on remarque deux accidents 
de terrain : Tun en relief, ce sont les pics qui accidentent 
la plaine uniforme des plateaux : l'autre en creux, ce sont 
les valines qui dechirent le sol comme de longues et 6troites 
crevasses. Toutes ces valines, orientSes presque gdom6tri- 
quement, decoupent les plateaux en masses regulieres 
comme les carres d'un damier. Les unes ont une direction 
rapprochee de celle des paralleles, les autres courent 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORV^GE. 259 

dans le sens des mSridiens; ces dernteres sont les plus 
importantes ; leur ensemble forme parallelement k la cote 
une longue depression qui divise le relief scandinave en 
deux zones, Tune cdtiere, l'autre continentale. La chaine 
littorale est formSe dans la region que nous embrassons 
par le Svartis, le massif de glaciers le plus important de la 
Laponie. hk le sol s'dl&ve brusquement au-dessus de la 
mer par des escarpements qui en certains endroits, dans le 
Holandsfjord par exemple, atteignent une hauteur de 
\ ,400 metres. Sur plus d'un degr£ de latitude, et sur une 
largeur de 70 kilometres, le plateau se maintient & une 
altitude variant entre 1,000 et 1,200 metres, avec des 
accidents de terrain de 1,400 metres. Au contraire dans 
la chaine continentale, par un ph6nom&ne de balan- 
cement, tel que les Alpes en presentent de nombreux 
exemples, aucun sommet ne d£passe 1,200 metres en face 
du Svartis; mais aux deux extr£mit6s de cette chaine 
s*£levent deux puissants massifs, ceux du Sulitjelma au 
Nord et des Oxtinder au Sud, tpus deux d'un relief sup£- 
rieur k celui du Svartis. C'est ainsi que dans la Norv6ge 
septentrionale, tout au moins dans cette region, les sommets 
les plus £lev£s se trouvent dans rint^rieur des terres, dans 
le voisinage de la plaine suddoise, et non imm£diatement 
au-dessus de l'Ocdan glacial, comme les gSographes Taffir- 
maient encore rdcemment. 

Une fois l'horizon soigneusement examine et photogra- 
phic, nous ddgringolons en courant pour echapper k 
l'&pre bise. A 5 h. 30 min. du soir, le thermom&tre ne s'eteve 
qu'ik -h 3°, 2. A 9 h. du soir, nous sommes de retour au 
campement. 

Nils prepare un cafd noir comme de l'encre, fort h 
tenir 6veill6 un fumeur d'opium, puis on plie bagage, 
et a 10 h. la caravane se met en route, pour regagner le 
Ranenfjord par une longue valine lacustre dont nous 
avons aper^u le chapelet de lacs du sommet du piton 



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260 COURSES ET ASCENSIONS. 

gravi. Nous escaladons des monticules luisants de polis 
glaciaires, contournons des blocs erratiques qui Invent 
leurs faces ISpreuses de lichens comme les pierres des 
alignements de Carnac, et arrivons enfin dans la valine. 
Ici commencent nos tribulation's aquatiques. Point de 
pont sur le torrent, il faut passer k gu6. L'eau n'est pas 
profonde, mais, issue des glaciers, elle a une temperature 
voisine de 0°. Ge bain de pieds a le grave inconvenient 
de refroidir Tentrain de la caravane pendant quelque 
temps, et, pour se rechauffer, chacun presse le pas, k tra- 
vers de longues trainees d'eboulis ; aux eboulis succfcdent 
bient6tdes pAturages; plus loin, k Taltitude de 850 mfct., 
apparaissent les premiers reprdsentants de la vegetation 
forestifcre, des bouleaux noueux qui mesurent une cir- 
conference de plus d'un mfctre au pied de la tige. 11 est 
minuit, une lumifcre bl&me tralne dans le ciel, les contours 
des montagnes s'estompent dans des p£nombres bleu&tres, 
les lignes sont floues, tout est vague, indecis, on y voit clair, 
trfes clair m£me, mais on a conscience de la nuit. Et nous 
marchons toujours; & 2 h. 30 min. du matin le Stor Mol- 
vand, un joli lac encadre de verdure, nous barre la route. 
En face de nous, de l'autre cdte du lac, & un kilometre, il y 
a un gaard> autour duquel sont amarrees plusieurs era- 
barcations. Pour le moment les gens dorment, et nous 
voilfc forces d'attendre leur r6veil pour passer le lac. A 
tout hasard, Nils se met k pousser des hurlements fr£nd* 
tiques. Un quart d'heure apr&s, une femme repond k 
notre appel, detache un canot et vient k notre rencontre. 
Souvent nous nous sommes trouves la nuit dans la 
mGme position qu aujourd'hui, et toujours quelqu'un se 
rdveillait juste k point pour rdpondre k nos cris. Tr&s 
certainement les NorvSgiens ne doivent dormir que d'un 
aril. Arrivee au milieu du lac, la batelifcre arrGte ses rames, 
et, se faisant un porte-voix de ses mains, nous demande 
de dediner nos noms et qualites. Nils et Klemmelt lui 



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FRAGMENTS DE VOYAGES EN NORVEGE. 261 

d^bitent imm&liatement leur g^ngalogie, et une fois 
rassurde sur nos intentions pacifiques elle vient charger 
nos personnes et nos bagages. 

II n'y a point d'auberge en Laponie, mais tous les gaards 
sont des auberges, sans aucune provision de spiritueux, il 
est vrai, et il serait aussi impossible d'empfccher les por- 
teurs d'y faire halte que de d^fendre h un conducteur de 
diligence de s'arrGter devant un cabaret. Une fois les por- 
teurs d£salt£r£s au gaard, nous reprenons notrc navigation 
sur le Molvand. Le vent souffle grand frais, notre embarca- 
tion, un mauvais bachot dont les bordages sont perc^s 
comme une £cumoire, embarque des paquets d'eau, et 
sans Thabilet^ des bateliers un naufrage serait certain. 
Dans un voyage en Laponie, la travers^e des lacs et des 
rivi&res est beaucoup plus dangereuse que Tescalade des 
glaciers, et un alpiniste risque plus de se noyer que de 
tomber dans une crevasse. 

Le Stor Molvand traverse, nous poursuivons notre route 
k travers une magnifique forfit de pins qui couvre toute 
la valine du Bjerkdalselv, l'6missaire du Stor Molvand. Elle 
est bien pittoresque, cette valine, avec ses beaux pins, ses 
rochers escarp6s, ses eaux ^cumantes qui tracent au milieu 
de la verdure des rubans d'argent; mais nos yeux, gonfles 
par Finsomnie et la fatigue, se ferment, m6me devant ce 
beau paysage. Le soleil est cbaud dds 7 h. du matin, et 
cette chaleur ti£de endort tout notre 6tre. Si nos sacs de 
provisions n^taient vides, nous nous coucherions au pied 
de quelque arbre, mais la faim nous presse, il faut mar- 
cher, et marcher & travers la for£t, sans piste ni sentier. 
Vers 8 h. du matin, un escarpement vertical nous arrfcte; 
apr&s bien des recherches nous d^couvrons un petit 
sentier etag6 sur cette paroi, nous le suivons et arri- 
vons k un gaard, mourant de faim, tombant de fatigue. 
Nous n'avons pas m&me le courage d'admirer la magnifique 
cascade que la rivi&re forme en sautant d'un bond la mu- 



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262 COURSES ET ASCENSIONS. 

raille rocheuse. La Renfors — tel est le nom de cette chute 
d'eau — est, aprfcs la Rjukanfoss dans le Thelemark, la 
plus belle cascade de la Norvfcge. 

Maintenantnous voici en pays civilisd. Les indigenes nous 
offrent 1'in^vitable cafe, et, une fois bien lestes, nous mar- 
chons rapidement vers le fjord. Une petite promenade 
d'une heure et demie k travers une valine ombreuse et 
solitaire, et voici la mer, la nappe tranquille du fjord 
bleuissant dans un cadre de verdure. Nous louons une 
embarcation, et, pour nous reposer de notre marche de 
vingt-quatre heures, nous ramons toute la journ6e pour 
regagner Hemnaes. En Norvege, le voyageur perd Thabi- 
tude de dormir. Le soir, en arrivant & Hemnaes, les 
Oxtinder nous apparaissaient comme une vision celeste. 
Leurs pyramides se d6tachaient sur un ciel rouge brique, 
entour£es d'une aureole lumineuse. Eclaird par les rayons 
du soleil de minuit, le paysage £tait rempli de lueurs 
ros£es, le ciel, les montagnes, la mer, tout nous apparais- 
sait en rose, excepts la vie que le voyageur mdne dans ce 
beau pays. 

Charles Rabot, 

Membre honoraire de la Section lyonnaise 
du Club Alpin Francais. 



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XI 



L'lSLANDE A VOL D'OISEAU 

LA CAPITALE. — LKS SOLFATARES DE KRISL'VIK. — L'lSLANDE 

ALPESTRE. — LES GEYSERS. — LES GLACIERS 

DESERTS DE LAVE. — AKRETRI. — THINGVELLIR 



Ge fut un dimanche de juin, vers quatre heures du matin, 
qu'au sortir d'un r6ve assez compliquS, nous Mmes subite- 
ment r6veill6 par un hurrah strident que poussa notre com- 
pagnon de cabine M. Gunn d'Edimbourg. « Terre, terre!» 
nous criait-il vigoureusement et avec enthousiasme; aussi 
me prScipiter sur le pont fut-il Faffaire d'un instant. 

Elle 6tait done enfm devant nous, cette lie Strange, 
cette lie perdue sur les confins de TOccan polaire I Mais 
malheureusement une petite pluie fine et glaciale nous 
cinglait si violemment le visage qu'k vrai dire nous no 
distinguions pas grand'ehose de la c6te. Peu k peu cepen- 
dant les ombres prirent une forme; Reykjavik com- 
menga k percer dans la brume. Son observatoire (la Skola 
vwda), le clocher de l^glise, le moulin k vent, l'6cole 
latine, les pavilions hisses pour nous saluer, dStach&rent 
d'abord leur silhouette sur le brouillard blanc de lait 
qui planait au-dessus des maisons danoises ; puis il fut 
possible de distinguer les details : la plaine noire jonchtfe 
de lave, seulement 6gay6e qk et \k par quelques jaunes 
renoncules ou quelques touffes vertes d'un ch^tif gazon, 
les huttes des pfceheurs avec leur toit de mottes de 
terre, les barques amarr^es au rivage, les filets tendus, el 



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I 



264 COURSES ET ASCENSIONS. 

enfin au premier plan les rochers basaltiques de la cdte ainsi 
que les deux jet£es de la rade, perp^tuellement battus par 
les flots irrit6s. 

Les jours de pluie 6tant, h£las! assez communs en Is- 
lande, cet aspect est presque la photographie ordinaire du 
panorama presents par la capitale de Ytle dtsolee quand on 
la consid&re du navire qui vient de vous amener dans son 
port. 

Ten 6tais \k de ma contemplation et de mes observations 
quand je fus aborde" par un indigene de haute stature, k 
la physionomie ouverte et intelligente, aux cbeveux et k la 
barbe rouges, qui me demanda en anglais si c'6tait bien a 
votre serviteur qu'il avait Thonneur de parler? 

« A lui-mfcme. 

— Alors », reprit-il, « je suis le guide que vous avez 
retenu. » 

G^tait en effet mon brave Thorgrimur Gudmunsen qui, 
d&s que notre navire avait 6t6 signale, s'etait approchS, 
avait abord6 en barque et se tenait k ma disposition de- 
puis 2 h. du matin. Que mes collogues du Club Alpin 
Frangais n'aillent pass'imaginer un 6treabsolument hirsute 
et v6tu de peaux de b£tes ; Gudmunsen n'a de terrible que 
son pr6nom — Thorgrimur veut dire « masque du dieu 
Thor » — et est pour tout le reste un parfait gentleman. 
11 est en effet absolument habill6 k Teurop£enne et donne 
d&s le premier abord des preuves certaines d'une culture 
intellectuelle que beaucoup de Parisiens pourraient lui 
envier; l'anglais lui est aussi familier qu'aux habitants du 
lloyaume-Uni,le frangais suffisamment connu, et il a quel- 
que teinture du latin et du grec. Sa profession pendant 
Thiver est celle d'instituteur ; il va, bravant la neige, le froid 
et l'ouragan, distribuer aux pauvres enfants des fermiers 
Instruction qui fera trouver moins longues les nuits qui 
durent sept mois; l'6t6 il augmente ses appointements en 
servant de guide aux explorateurs. 



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i/lSLANDE A VOL d'OISBAU. 265 

Aprfcs qu'un bon dejeuner pris k la table du Camoens 
l'eut remis de la nuit qu'il avait pass£e blanche k mon in- 
tention, nous saut&mes dans une barque faisant eau de 
toutes parts, comme tous les canots islandais du reste, et 
nous mimes pied & terre, tout ruisselants d'eau sal£e, sur 
un des deux debarcad&res de Reykjavik. Puis avec armes 
et bagages nous arriv&mes k la maison que nous devions oc- 
cuper pendant notre court sSjourdanslacapitaleislandaise. 

Laprincipale rue de Reykjavik est celle qui s'etendle long 
de la mer : c'est la rue du Port; \k sont les comptoirs et la 
maison de Tagent consulaire franQais, M. Finsen ; sur son toit 
floltentnos couleurs nationales. Coupantcette all£e k angle 
droit, une autre rue aboutit k l'Austurvollr ou la place de 
l'Est, c'est une grande pelouse carr^e sur laquelle ne pousse 
absolument que du foin et d£cor£e par le seul monument 
qu'il y ait en Islande, la statue de Bertel ou Albert Thor- 
valdsen. Le grand sculpt eur est represents \k son marteau 
h la main. 

Imm£diatement en face de la statue s'gl&vent deux mo- 
destes constructions, l'^glise et le palais du Parlement. Le 
temple, queles habitants dScorentpompeusementdunomde 
Cathedrale, n'atteintm6mepasles proportions d'une simple 
gglise de village franQais, et n'a d'importance que parceque 
l'archevftque g£n£ral y officie en personne. Comme c'est 
dimanche, Thorgrimur me propose d'y entrer pour voir le 
service; j'accepte, et, assis sur un des bancs de la derniere 
rangSe du fond, je puis tout regarder sans attirer les re- 
gards des fid&les. 

Malgr6 la gravity du lieu, l'occasion etait bien choisie, 
car les dames de Reykjavik avaient fait toilette pour venir, 
et toutes les classes de la society se trouvaient repre- 
sentees. Disons tout d'abord que ces dames ne sont g£nd- 
ralement pas jolies. II y a cependant comme k toute r&gle 
des exceptions, et j'ai pr£sente k ma m£moire la physio- 
nomie £vei!16e d'une petite blonde ravissante, fille d'un 



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266 COURSES ET ASCENSIONS. 

negotiant danois et d'une m&re islandaise. Je cite le fait 
k dessein, parce qu'il est reconnu que les manages avec les 
Danois embellissent la race. 

La jeune fille en question portait le costume national, 
c'est-&-dire un corsage de velours noir, une jupe de laine 
et un tablier de couleur ; le corsage, agr£ment6 de broderies 
d'argent, s'ouvrait au milieu de la poitrine et laissait voir 
une belle chemise blanche; les cheveux nattes retombaient 
sur le cou, et le sommet de la t£te 6tait recouvert par la 
hufa. Cette charmante coiffure, tout k fait caract£ristique, 
est une petite cape de laine noire, de forme ronde, retenue 
dans la chevelure par des 6pingles et laissant Hotter sur 
T6paule un long gland de soie noire dont les fils terminaux 
sont maintenus en haut dans un petit cylindre d'or ou 
d'argent, mais s'eparpillent librement en bas. Telle est la 
tenue des femmes du peuple ; mais dans les grandes cir- 
constances, comme pour un bapt6me ou un mariage, la 
hufa est remplac6e par le faldr. Or justement en face de 
notre place se tenait une marraine rev^tue de ce dernier 
ornement, que nous ptimes observer k notre aise. C'est un 
veritable casque tres haut de forme, recourb£ en avant, et 
dont le bord applique sur le front est form£ d'une lame d'or. 
Du cimier part un long voile de mousseline blanche artis- 
tement brod6 et qui rotonibe sur le visage, les dpauleset le 
dos jusqu'i la ceinture. 

Je serais bien reste davantage k faire plus ample con- 
naissance avec l'exterieur des habitantes de la capitate; 
mais peu k peu Tatmosph^re de T6glise s'itait saturfe 
d'une odeur de poisson si r^pugnante, que mon odorat, 
insuffisamment aguerri encore, ne put y r6sister plus 
longtemps. Aussi profltai-je du moment propice oil le pas- 
teur tenait ses ouailles suspendues k ses l&vres 61oquentes 
pour gagner la porte en tapinois. 

A droite du temple s'6l£ve le palais du Parlement; c'est 
un edifice en pierre volcanique ou l'Althing tient maintenant 



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l'islande a vol d'oiseau. 267 

ses sessions. Sa facade est d£cor6e de plusieurs 6cussons, et 
au-dessus de l'entrge principale est une sculpture repr6sen- 
tant le fameux faucon blanc d'Islande. On sait que le drapeau 
national est un faucon blanc sur fond bleu. Ge palais sort 
en m£me temps de musee etde biblioth£que. Cette derni&re 
renferme le premier livre imprim6 en Islande, une tra- 
duction du Nouveau Testament : Nya Testamentum, 1540. 
Comme antiquites, le mus£e contient deux pieces trfcs 
curieuses, specimen des piliers sacr6s auxquels la capi- 
taledoit d'occuper son emplacement actuel. Lorsqu'en effet 
Ingolfr, fuyant la cruaute du roi de Norvfcge Harald k la belle 
chevelure, arriva en vue de l'lslande, il jeta k la mer cos 
colonnes de bois, qui portaient & leur sommite la figure des 
idoles du foyer domestique, et fit vceu de fixer sa premiere 
demeure ftl'endroit ou elles s'arr£teraient. Mais une tempete 
les lui ayant fait perdre de vue, il d^barqua d'abord sur la 
c6te Sud-Est; ce ne fut que trois ans apr£s qu'il apprit 
unjour qu'elles avaient 6te retrouv£esen un point du Faxa- 
fjord, ou fiddle k son serment il transfera son domicile et 
fonda Reykjavik. 

En sortant du Corps 16gislatif, je jugeai l'heure conve- 
nable pour aller presenter au gouvorneur general de l'lle 
les lettres de recommandation qui m'avaient et£ d£livr£cs 
parle ministere de l'instruction publique. Nous arrivdmes 
devant une maison spacieuse, entour£e d'un grand jardin 
repute des meilleurs pour la culture des quelques legumes 
qui daignent pousser sous cette latitude. Aucune sentinelle 
ne montait la garde, et, quand nous edmes frapp6, ce fut 
le gouverneur en personne qui vint nous ouvrir la porte. 
11 nous introduisit dans le sanctuaire de Tautorit£, nous 
ofifrit imm£diatement un cigare, selon la coutume islan- 
daise, et moitte en danois moitie en anglais nous pumes 
^changer quelques iddes. C'est un horamc jeune encore, 
tr&s affable et trfcs bienveillant. Apr£s avoir pris cong6 du 
pouvoir ex6cutif, je fis dans les rues une simple promenade 



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268 COURSES ET ASCENSIONS. 

de flAnerie, ce qui est du reste un excellent moyen pour 
bien connaitre la physionomie d'un peuple. 

Nous ne rencontrions partout que de bons et sympa- 
thiques visages k la physionomie douce et honn6te. Ces 
braves gens exag&rent m£me la politesse envers les stran- 
gers, car ils nous saluaient jusqu'& dix fois consScutivement, 
si dix fois les circonstances nous mettaient de nouveau en 
presence. Rien qu'& les voir, nous nous expliquions pour- 
quoi Reykjavik ne poss&de en tout que deux policemen dont 
les b&tons sont plus que sufflsants pour maintenir Tordre. 
II y a cependant une prison : c'est un b&timent noir en pierre 
situ6 sur la route de l'observatoire ; mais on n'y enferme 
gu6re que les ivrognes ou ceux qui ont tir6 sur un eider. 

Mais il est temps d'aller nous reposer, et, pour rentrer 
chez nous, quoiqu'il soit 10 h. du soir, point n'est besoin 
de lanterne, car nous sommes h TSpoque du jour perp£tuel 
et nous y voyons assez clair pour admirer le merveilleux 
spectacle qui se d£roule devant nous. 

En face, la mer est dor6e par les derniers feux du cou- 
chant; le soleil, h peine disparu sous la ligne d'horizon, 
£claire encore les nuages de lueurs rouge&tres ; au loin le 
glacier du Sneefells laisse entrevoir sacime perpituellement 
couverte de neige, pendant que tout pr&s les nombreuses 
lies rocheuses dont le fjord est parsem6 font I'effet d'Gtres 
fantastiques emergeant des (lots. 

Le lendemain matin, le premier bruit qui frappa mes 
oreilles fut le hennissement d'une troupe de chevaux, et 
j'aper^us mon brave guide Gudmunsen qui, accompagnd du 
groom Sigurd, attendait mon rdveil avec huit poneys : 
deux pour moi, deux pour le guide, deux pour les bagages 
et Tappareil photographique, enfin les deux derniers pour 
le groom, lequel, je Tappris plus tard k mes dSpens, n'£tait 
que le domestique du domcstique. 

Tout voyage doit se faire ntfcessairement k cheval, 



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l'islande a vol d'oiseau. 271 

com me aussi tout transport de colis, dans un pays qui 
ne possede en fait de routes que de vagues sentiers k peine 
fray£s, passant par des tourbieres au sol mouvant, sur les 
flancs des rochers, k travers des plaines volcaniques semSes 
de laves rugueuses et he'risse'es comme des aretes, et ou 
Ton aura a traverser des rivieres profondes k gu6 ou k la 
nage. (Test k peine en eflet si les ponts sont connus en 
Islande, et les bacs n'y sont pas communs. Aussi Texistence 
des habitants est-elle essentiellement li£e k celle duponey; 
le jour oil ce cheval disparaitrait, l'homme n'aurait plus 
lui aussi qu'& deserter completement la Terre de glace. 

Cette bonne et intelligente b6te est k l'lslandais ce que 
le chien est k l'Esquimau, le renne au Lapon, le chameau 
k TArabe, la mule au montagnard. II n'est pas possible de 
trouver plus de sagacity dans un animal. J'ai passe* parfois, 
dans les derniers jours de mon voyage, pendant les deux 
heures de nuit absolument obscures, au milieu des neiges, 
des pluies et des ouragans, par les sentiers les plus tortueux 
et les plus ravines des montagnes, des rochers et des blocs 
volcaniques, sans que je les aie jamais vusfaire une chute. 
Lorsqu'ils arrivent pres d'un endroit marecageux, d'une 
fondriere, ils s'arrfctent d'abord et flairent le terrain comme 
s'ils voulaient le sonder; s'ils reculent, c'est qu'ilya danger 
certain de s'embourber, auquel cas les plus forts coups de 
fouet ne les forceraient pas d'y entrer. Ils portent facile- 
ment 100 kilogrammes, et nous avons fait avec cette charge 
jusqu'a 28 lieues de France dans une meme 6tape. Avec 
cela, jamais orge ni avoine, bien entendu, le grain ne pous- 
sant pas ici; ils se contentent de pattre en e*td une herbe 
jaunie longue de 5 centimetres au plus, et, l'hiver, un me- 
lange de foin seche et de morue pil£e est pour eux une ali- 
mentation sufOsante. 

Telle est la monture avec laquelle nous arriv4mes aux 
solfatares de Krisuvik. Chemin faisant nous avions tu6 
pour notre diner une collection & peu pres complete du 



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272 COURSES ET ASCENSIONS. 

gibier que Ton trouve dans Tile, car s'il est tr&s abondant, 
il n'est pas vari£ ; qk etla un renard gris ou bleu, et quelques 
oiseaux presque toujours les m&mes : les ptarmigans, 
esp&ce le plus souvent hybride du Lagopus alpina et du 
Lagopus subalpina, les courlis, les pluviers et les canards 
sauvages. De temps & autre, sur les lacs, on peut tirer un 
cygne ou une oie sauvage. 

La contree qui se d£roulait alors devant nous offrait par- 
tout les traces d'un violent bouleversement du aux feux 
souterrains, et se distinguait ais£ment de loin, par les 
nuages de fum^e blanche qui sortaient du flanc de ces 
montagnes interieurement en ignition. Sur ce terrain il ne 
faut avancer qu'avec precaution, a cause des nombreuses 
crevasses dou s'6chappent de la vapeur d'eau brulante et 
de l'acide sulfureux et aussi des nombreuses chaudifcres 
naturelles de bouilliede soufre, dans lesquelles on pourrait 
d'autant plus facilement tomber que le terrain qui les borde 
est absolument mouvant et friable. 

Je mets au d£fi Tesprit le moins susceptible d'enthou- 
siasme de ne pas fctre, disons le mot, empoigne par l'aspect 
g£n6ral de cette region soumise k d'dnormes perturbations 
volcaniques et ou les vastes flots de lave qui, a diffterentes 
dpoques, se sont 6panches, ont sterilise une etendue d'au 
moins cinq cent milles Carres. Cette immense montagne qui 
fume sous la neige eternelle, cette eau qui bouillonne 
tumultueusement, ces vapeurs blanches qui planent tou- 
jours au-dessus d'une contree disloqu£e, tourment£e, cre- 
vass£e, ravin£e au possible, forment un tableau d'une sau- 
vagerie et d'une etrangete telle que les maftres de la 
peinture italienne n'en ont pas r£v6 de plus sinistre quand 
ils ont cr£6 l'enfer. 

Ce fut au sortir de cet entonnoir plutonique que nous 
apparut le baer (ferme) oil nous devions passer notre pre- 
miere nuit. De loin les habitations islandaises sont annon- 
c£es par la teinte jaune que prennent les prairies environ- 



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l'islandb a vol d'oiseau. 273 

nantes; cette teinte jaune est due a la grande renoncule, 
qui ne crolt jamais en abondance que dans les pr6s soumis 
a une certaine culture. II existe une flore spSciale autour 
des maisons, je l'ai bien souvent remarqug, et un travail 
Ms int£ressant a publier, travail auquel pourraient prendre 
part les alpinistes, serait de donner la liste des plantes qui 
se plaisent a vivre pour ainsi dire en la soci6t6 de l'homme. 

II n'y a que deux mSthodes pour se reposer ou dormir 
dans la Terre de glace : prendre une tente avec soi, ou accep- 
ter la hutte enfumee du paysan avec ses insectes nocturnes 
et son atmosphere naus£abonde. 

Pour ma part — il est vrai que je suis mtfdecin — je 
pr6f£re de beaucoup le toit du fermier, malgrg sa senteur 
et ses parasites, a Tabri insuffisant que peut vous oftrirune 
tente sous une latitude aussi septentrionale. 

Le voyageur ne doit pas oublier qu'il pleut presque tous 
les jours en Islande, que le sol est d<Hremp6, qu'une pluie 
froide et drue tombe toute la nuit sur la toile qui vous 
prot&ge, et qu'un vent glace vous pgnetre jusqu'aux os. 

II y avait bien autrefois un troisi&me moyen, c'Stait de 
coucher dans l'Sglise ; la au moins vous Gtiez abrit£ contre 
la pluie et le vent et vous pouviez dormir sur un plancher 
relativement propre; mais, a la suite d'excentricitgs com- 
mises par une Anglaise, actrice m'a-t-on dit, l'£v£que a 
interdit a son clerg6 de donner desormais pareille permis- 
sion aux voyageurs. 

Le baer auquel nous nous proposions de frapper £tait 
— comme tous ceux ou j'ai eu Toccasion de p6n6trer — 
une habitation basse munie d'une seule porte d'entrSe et 
de trois petites fen&tres, avec une toiturc de tourbe sur 
laquelle poussaient en abondance les renoncules, les mar- 
guerites et les thlaspis; les murs Staient dgalement faits de 
gazon verdoyant, mais les mottes de terre alternaient avec 
des blocs de basalte ou de trachyte non cimente. De loin, 
quand on apergoit ces habitations, on croirait voir de veri- 

AN.NUAIRB DB 1886. 18 



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274 COURSES ET ASCENSIONS. 

tables tumuli, ou de grosses taupini&res £mergeant de la 
plaine, et n'6tait la fum£e qui sort presque continuellement 
d'un fourneau central, rien ne r£v£lerait k l'ceil la presence 
d'un village. 

Ces constructions sont du reste admirablement appro- 
prices au climat; ni la pluie, ni l'ouragan, ni les trem- 
blements de terre n'ont de prise contre de pareilles 
murailles; de plus la temperature reste constante, puisque, 
avec une pareille couverture, Ton a presque r£unies les 
conditions d'une cave. Combattre le froid, m6me au risque 
de rarefier 1'air respirable jusqu'i Tasphyxie, tel est le 
grand probl&me que cherche toujours k r£soudre l'habitant 
de Y ultima Thule. 

Avant de p£n£trer dans l'interieur, il existe un petit cere- 
monial k observer qu'il faudrait bien se garder de n£gliger 
sous peine de se voir oblige de coucher k la belle etoile, et 
que nous etimes k subir chaque fois que nous dtimes entrer 
dans un baer : c'est d'envoyer pr£alablement son guide 
expliquer au maitre de c£ans qui vous 6tes, ce que vous 
6tes venu faire en Islande, et si vous avez Tintention de 
rester plus d'une nuit. On jurerait du reste que le proprte- 
taire s'etudie k jouer un rdle convenu d'avance, car le plus 
souvent, au lieu d'attendre, il rentrait vite quand il voyait 
la caravane approcher de sa demeure et fermait sa porte. 
Mors Gudmunsen arrivait, et frappait trois grands coups 
de poing dans la porte; apr&s dix bonnes minutes, pendant 
lesquelles j'6tais oblige de rester sur mon poney, quelque 
temps qu'il fit, une tete ornee d'une crini&re rouge appa- 
raissait et demandait : 

« Quel est ton nom ? 

— Thorgrimur (masque du dieu Thor, vous vous le 
rappelez), r£pondait le guide. 

— Bien. » 

Puis une deuxteme question : 
« Quel est Thomme ? 



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l'islande a vol d'oiseau. 277 

— Doctd Franskd (un docteur franQais) ! 

— Sd/(Vraiment!) » 

Alors settlement j'avais la permission d'entrer et aussi 
celle de me faire presque chaque fois une bosse s6rieuse a 
la t&le en heurtant le fronton de la porte ; ce n'est qu'avec 
Tusage que Ton apprend la difference de hauteur qu'il y a 
entre le plafond d'un couloir franQais et celui d'un couloir 
islandais. 

Aussit6t parvenu dans la chambre destin^e k Th6te, 
j'6tais signal^, c'est-fc-dire pass6 kl'6tat de b£te curieuse aux 
yeux de tous les habitants qui, sans distinction d'&ge ou 
de sexe, venaient m'inspecter les uns apr&s les autres, 
touchaient aux difF6rentes parties de mon accoutrement et 
s'£loignaient en s^criant eux aussi : Doctd Franskd! II n'y 
avait pas jusqu'aux chiens qui ne missent eux-m£mes une 
insistance toute particuli&re h venir me flairer, me trouvant 
sans aucun doute un parfum exotique des plus particuliers; 
leurs yeux semblaient me demander : « Pourquoi ne sens- 
tu pas la morue? » Mais 1'accueil n'en 6tait pas moins v6ri- 
tablement hospitalier, car, attention touchante, la femme 
ou la fille du maitre venaient souvent pr^sider k I'extrac- 
tion de mes bottes pour m'essuyer ensuite les pieds tou- 
jours mouillGs au passage des torrents et souvent m'offrir 
de bonnes chaussettes de laine bien seches. De \k nous 
passions au diner, invariablement froid, car il n'£tait pas 
possible, vu Theure avancSe h laquelle nous arrivions tou- 
jours, d'entreprendre une cuisson quelconque. Voici le 
menu : 

OEufs d'eider durs et coupes en deux, morceaux de 
baleine pris exactement entre la graisse et la premiere 
couche musculaire, ce que les savants nomment « apo- 
n£vrose adipeuse », t£tes de mouton confites dans du 
vinaigre, saucissons horriblement faisandes, requin mis 
auparavant quelques mois en terre, et, comme pain, 
morue ou fl^tan crus et s£ch6s au soleil que Ton d£chire k 



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278 COURSES ET ASCENSIONS. 

belles dents. Lait comme boisson ; k la fin du repas du cafd 
assez bien fait, et parfois un verre d'eau-de-vie danoise, 
c'est-&-dire d'alcoolat de cumin non sucr6. 

Au dejeuner nous avions le gibier tue en route, mais 
toujours cuit k Teau, ce qui fini?sait par devenir £cceurant; 
de temps en temps du mouton et des galettes de farine 
d'orge cuiles sur des cailloux chaufftes k blanc. 

Le gout des peuples du Nord pour les aliments ranees 
est bien connu ; les Islandais ont sous ce rapport d'Stranges 
raffinerncnts : ils mettent le squale glacial j\ pourrir dans 
un trou et ne le mangent que lorsqu'il est absolument cor- 
rompu; comme les Anglais font pour le whiskey et nous 
pour le vin, ils trouvent que cet horrible mets gagne h 
vieillir. Le beurre, qu'ils font excellent, se consomme plu- 
tot vieux et ranee que frais. 

Enlin le plat national e'est le skyr; ce n'est ni plus ni moins 
que notre fromage k la crfcme un peu aigri, avec cette seule 
difference qu'au lieu de le manger avec une petite cuiller 
on en prend une grande, qu'au lieu d'en absorber une petite 
quantity on en ingurgite la valeur d'une pleine soupi&re de 
moyenne grandeur, et cela h la fin du repas en guise de 
digestif. C'£tait toujours pour mon amphitryon une grande 
surprise que de me voir m'en servir aussi peu et que de 
faire preuve d'une aussi petite capacite stomacale. Rafn 
trouve l^tymologie du mot skyr dans le mot Sanscrit 
Kshira. Le capitaine Burton dit que les peuples Persans ont 
un plat analogue qu'ils nomment Schir, que dans le Be- 
loutchistan il s'appelle Khir et qu'on le trouve egalement 
chez les nations slaves sous le nom de Sir. 

La ptece de la maison qui offre le plus curieux spec- 
tacle k l'heurc des repas, e'est la badstofa. La bads to fa 
est la pi&ce qui sert de chambre k tout faire pour la 
domesticity entifcre; hommes, femmes, vieillards, p&res 
de famille, c£libataires, jeunes filles, jeunes garqons, en- 
fants, chiens y ont domicile. Tout cela grouille, dort en 



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l'islande a vol d'oisgau. 279 

commun, mange dans ce taudis (ou Ton ne laissc que rare- 
ment p^netrer l^t ranger), dont les murs n'atteignent pas la 
hauteur dun homme ordinaire. II faut voir tous ces gens-l& 
attaquer le matin, du fond de leurs lits disposes comme les 
couchettes sur les navires, les tMes de poisson qu'ils font 
craquer sous l'efFort de leurs robustes m&choires, ou bien 
encore soulever le skyr avec leurs petites cuillers de come 
ou de bois. 

Un jour que je faisais observer k mon guide combien 
cette promiscuity de la badstofa gtait g&nante pour les 
serviteurs martes, il me donna cette r^ponse typique : « II 
y fait toujours si sombre! » 

Si Ton r£fl£chit que les habitants r^pugnent k toute 
ablution et aiment k vivre entassds dans cette salle od Tat- 
mosph&re est empoisonnde, que ieur sol ingrat leur refuse 
presque entierement toute alimentation v6g£tale, que leur 
gotit depravd les excite k abuser des viandes et des poissons 
fum£s et s£ch£s, on comprendra qu'ils deviennent facile- 
ment sujets k l'h£patite chronique, au scrofule et m&me k 
la tepre. Quant k I'^chinocoque, il est tr&s facile de se rendre 
compte de sa frequence en Islande : il n'y a pas moins de 
25,000 chiens pour 72,000 habitants; or on sait que les 
^chinocoques de l'homme tirent leur origine des oeufs 
du Taenia echinococcus, ver long de 3 k 5 millim. qui vit k 
l'£tat adulte dans l'intestin du chien. Le mgcanisme du 
passage do ces oeufs, contenus dans le dernier article du 
Taenia echinococcus, k la bouche de Thomme est des plus 
simples. Lorsque les Islandais font lecher leurs plats par 
les chiens au lieu de les laver, ou qu'ils laissent ces der- 
niers coucher dans leur lit pendant la nuit, il serait bien 
^tonnant que ces chiens, promenant leurs longs poils et 
leur queue un peu partout, ne laissassent point tomber 
quelques oeufs qui peuvent soit se m61er aux aliments, 
soit se fixer sur les doigts, et, une fois 1&, £tre introduits 
facilement entre les 16vres. Que de fois le spectre d'une 



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280 COURSES ET ASCENSIONS. 

tumeur kystique nous est apparu quand la fermtere 
malpropre nous offrait son lait £maill£ de points noirs ou 
son cafe dans un verre que nous flairions vierge de tout 
lavage ! que de fois aussi nous aim&mes mieux souffrir la 
faim plut6t que d'absorber des viandes 'conserves! 

Pardon pour toutes ces horreurs, bienveiliantes lectrices, 
et terminons ce chapitre sur les mceurs interieures par une 
peinture du chien islandais. 

Ce chien, dont j'ai ramen£ un dchantillon que j'ai baptise 
Reykjavik et qui, malgr^ la difference de climat, se porte 
fort bien au moment oh j'^cris ces lignes, est de taille 
moyenne; ii a ie museau allonge, les oreiiles droites, la 
queue touffue et recourse vers le haut, ce qui le fait 
prendre k Paris par bien des gens pour un loup ou pour 
un renard. La robe la plus ordinaire est la suivante : dos 
noir, poitrine, ventre, pattes, dessous et pointe de la queue 
blancs, et collier d'un jaune fauve. Leur regime dtant aussi 
frugal que possible, — ils ne mangent pas tous les jours, — 
ils sont, bien entendu, assez maigres, mais fortement b&tis. 
Vis-&-vis de l'homme, ils se montrent g£n£ralement timides, 
mais ont une tendance innde k courir apr&s le b(Uail, ce 
qui les rend fort utiles aux Islandais. Souvent je les ai vus 
se mettre k la nage et forcer nos poneys h£sitants k passer 
les fleuves. On ne les utilise pas pour garder le logis, la 
propriety est si sflre dans Tile et les voleurs si rares que ce 
serait inutile. On ne s'en sert pas non plus comme chez 
nous pour garder les moutons, qui paissent en toute liberty 
dans les montagnes, mais pour les rassembler lorsqu'on 
veut les ramener k Tdtable, et c'est ce qui a lieu tous les 
jours d'dtd pour les brebis laitifcres, ou encore k Tautomne 
pour faire descendre des rocs inaccessibles ceux que Ton 
veut abriterl'hiver. 

Des mines de soufre de Krisuvik, je me dirigeai k petites 
journoes vers la valine de Thorsmork (Bois du dieu Thor), 



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l'islande a vol d'oiseau. 281 

oil je soupQonnais, d'apr&s Finspection de la carte de Bjorn 
Gumlangsson, devoir trouver une" region si bien abrit£e 
par les hauis glaciers environnants qu'elle me fournirait 
une abondante moisson de plantes rares d'Islande pour 
mon herbier destine au Museum. Je pensais bien aussi de- 
voir y rencontrer des paysages dignes d'etre ddcrits dans 
YAnnuaire du Club Alpin. Nous verrons un peu plus loin 
que mon espoir ne fut pas d&ju. 

Pour cela faire, nous suivimes le littoral Sud ou nous 
f&mes ie plus souvent obliges de marcher sur ie sable 
m£me du rivage. Cette c6te est une des plus dangereuses 
du globe; sur une Stendue de plus de cent lieues, elle 
n'offre pas le moindre fjord, pas la moindre baie ou les 
navires, m£me petits, puissent trouver un refuge. Aussi les 
6paves jonchent-elles litt^ralement cette riveinhospitaltere. 

La premiere rivifcre que nous cftmes k traverser fut 
TOlfusa, en face d'Eyrarbakki. Comme elle est bien large 
en cet endroit quatre fois comme la Seine et aussi pro- 
fonde, il y a un bac. Mais, malgrg Tabsence de danger 
pour la personne du voyageur, le passage d'un tel fleuve 
n'en est pas moins un spectacle aussi ^mouvant que mou- 
vementd, car les chevaux ne se decident pas h se jeter 
dans l'onde mugissante sans quelque resistance, et il 
faut les y obliger & force de cris et de coups de cravache ; 
les chiens se mettent de la partie en leur mordant les 
jambes et en joignant leurs aboiements sourds aux inter* 
jections des conducteurs ; les braves petits poneys arrivent 
ainsi au bord de Teau; le plus hardi de la bande s'y jette, 
les autres suivent comme les moutons de Panurge sous 
une grSle de pierres qu'on leur lance du rivage pour les 
empfccher de revenir au point de depart. Arrives au plus 
fort du courant, il faut les voir lutter de toute leur puis- 
sance contre la violence du torrent; leur jolie t£te Emerge 
seule au-dessus de la rivifcre, parfois m6me on ne distingue 
plus que leur crini&re flottante et leurs naseaux d'od sort 



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282 COURSES ET ASCENSIONS. 

un ronflement sonore que le capitaine Burton compare k 
celui produit par les hippopotames. 

II s'en noie bien quclques-uns, mais c est, en somme, un 
fait exceptionnel. Quand le fleuve, obligd de couler entre 
des rives resserr^es, est trop rapide, on les attache les uns 
aux autres avec une corde qu'on leur passe a la m&choire; 
les plus faibles ou les plus disposes k se laisser entratner 
sont ainsi dirig^s par les plus vigoureux. 

Parvenus sur l'autre rive, ils commencent par se rouler 
comme des barbets sur le gazon, puis ils se reinvent et 
prennent la fuitc, souvent jusqu'i un ou deux kilometres. 
Le r^sultat est que la moindre rivi&re k passer prend une 
heure k traverser, tant pour desseller et resselier les che- 
vaux que pour rattraper ceux qui se sont enfuis. 

Quelques jours apres, la cime neigeuse de trois grands 
glaciers nous apparut et nous indiqua que, tout proche, 
dtait la vallt'e que nous d^sirions explorer. Mais pour 
aborder ce merveiileux pays ii restait k franchir un redou- 
table obstacle qui fait reculer bien des voyageurs : le Mar- 
karfljdt, torrent qu alimentent les neiges du Merkr-Jokull, 
du Godalands-Jokull, etc., et qui, plus rapidc que le Rh6ne, 
descend vers la mer par plus de quarante bras. L/hiver ce 
n'est pas un fleuve, mais un lac immense qui recouvre tout 
le fond de la plaine. L'ete, rdduit aux canaux dont nous 
venons de parler, il laisse k sec une partie du terrain qu'il 
recouvrait a 1'epoque des pluies. On ne peut s'imaginer 
sur quel prodigieux entassement de blocs volcaniques ou 
d'tfnormesgalets routes nos malhcureuses montures Staient 
obligees de galoper au risque de se briser les membres. 

Gudmunsen va et vient k la recherche d'un gu6; dix fois 
il s'avance jusquau milieu du torrent, et dix fois les eaux 
mugissantes le forcent k reculer. 

Pendant ce temps jai miile peines k empGcher le reste de 
la bande de se jeter k l'eau pour imiter le poney du guide. 

Le temps se passe, les minutes succ&dent aux minutes; 



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l'islande a vol d'oiseau. 283 

nous remontons le cours du fleuve, nous le descendons, 
impossible de trouver un endroit gudable ! 

Allons-nous 6tre obliges de reculer? le Markarfljot va-t-il 
nous infliger une honteuse d6faite?Telles £taient mes pen- 
s6es, quand, veritable bonne fortune de roman, nous aper- 
cevons quatre cavaliers qui se dirigent rapidement vers 
nous. C'etait, chose extraordinaire, trois commerQants de 
Reykjavik ayant pris, eux aussi, envie de visiter I'lslande 
alpestre, et ils avaient avec eux un guide local qui, apres 
quelques t&tonnements, parvint h trouver un passage; 
nous n'etimes aiors qu'& suivre la voie qu'il nous avait 
indiqu£e, et d6j& je me voyais sauv6, quand mon malen- 
contreux poney fit un faux pas, ce qui diminua sa taille 
de beaucoup et me plongea dans l'eau glac^e jusqu'& la 
ceinture. Aussi, quand nous etimes fini de traverser les 
quarante bras du fleuve, avais-je les pieds dans le plus 
piteux <Hat. Telle est cependant la salubritd de cc climat, 
et si complete Vabsence de microbes, que jamais je n'ai 
pris le rnoindre rhume ni ressenti le moindre malaise, 
malgr£ d'aussi brusques transitions. 

DeTautre c6t£ commencent immddiatementlessauvages 
retraites qui 6galent en sublime beauts celles des Alpes ou 
celles de la Norv&ge, que j'avais adnilntes deux ans aupa- 
ravant. Les contorsions et les formes que pr^sente la lave 
sont reellement surprenantes. Qii'on se reprdsente d'un 
c6te une ligne de forteresses gigantesques sur une (Hendue 
deplusde six kilom&tres/ctde l'autre de vieilles cath6drales 
gothiques et de vieux palais m£16s dans une inextricable 
confusion. Au-dessus de tout cela les rocs escarp6s, a forme 
de tours, et£t£s par les masses puissantes des glaciers, les 
colonnes basaltiques empires les unes au-dessus des autres 
jusqu'i simuler d'immenses tuyaux d'orgue qui se per- 
daient dans les nues ; et de la reunion de ces rochers et de 
ces glaces sortent d'innombrables chutes d'eau qui ne tom- 
bent dans la valine qu'apr&s avoir figure sous les rayons du 



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284 COURSES ET ASCENSIONS. 

soleil une sgrie exquise d'arcs-en-ciel successifs. Que Ton 
voudrait avoir quelques jours k sa disposition pour camper 
en un pareil endroit! J'etais ravi, je ne faisais qu'aller d'une 
cascade k l'autre, d'un glacier k Fautre, et chaque fois quel- 
ques nouvelles merveilles m'arrachaient des cris d'admi- 
ration. 

(Test prtfcisSmcnt au milieu de ces majestueux ravins, que 
se trouve le clou deThorsmdrk, pour nous servir d'une ex- 
pression toute 'contemporaine : un petit laillis de bouleaux 
et de saules nains dont les Islandais sont tr&s tiers et qu'ils 
aimeraient beaucoup k faire visiter si le fleuve impetueux 
qui s£pare cet entonnoir plutonique du reste du monde 
n'6tait pas aussi pdrilleux. Ce taillis, c'est la merveille de 
la contr£e, bien que les troncs ne d^passent gu&re la gros- 
seur du bras et que les rameaux ne planent gudre au-dessus 
de la tMe. Com me chez toutes les plantes du Nord, les feuilles 
et les fleurs de ces arbres lilliputiens sont tr&s odorantes 
et laissent Smaner une bonne senteur de verdure qui me 
rfortfe d'autant mieux que j'en suis privd depuislongtemps. 

C'est le souvenir des arbres de la patrie absente qui me 
reviont au coeur avec ces doux parfums! 

Dans cette gorge, admirablement protegee contre les 
fureurs de l'aquilon polaire, se d6veloppe une flore alpine 
d'une remarquable richesse pour la Terre de glace. J'ai r6- 
colt6 le Dryas octopetala, rosac^e k huit pStales blancs, 
que les habitants nomment herbe &la perdrix (Hype grxs) 
parce qu on en trouve toujours dans le g£sier des ptarmi- 
gans. Cette gentille fleur, £panouie k m6me le gazon vert, 
semble 6tre la rose, lVglantine de ces pays dtfsherites. Ony 
trouve encore la Sibbaldia p? t ocumbens, YAlchemilla alpina, 
le Geranium silvaticum, qui grimpe \k jusqu'& 60 centime- 
tres et d6tache merveilleusement sa corolle rouge de sang 
sur la sombre verdure des bouleaux nains; des orcbid^es 
jaun&tres, etc. 

Mais l'heure avance, et il est grand temps de regagner 



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L ISLANDE A VOL D OlSEAU. 285 

Barkarstadir oh nous devions coucher. Naturellement il 
nous faut sortir de notre gorge profonde, puisque nous y 
sommes entr£s, et retrouver le fleuve ; or, il a fait tr&s chaud 
dcpuis le matin, les glaciers ont fondu, et le guide nous 
assure que Teau sera beaucoup plus haute qu'k 10 h.; c'est 
tout a fait rassurant. 

II avait dit vrai; ce fut presque k la nage que nous tra- 
vers&mes pour la deuxi&me fois les ondes torrentueuses. 
Aussi, aiguillonnes par la faim et lefroid, fut-ce une course 
v^ritablement folle que celle que nous fimes exdcuter a 
nos montures pour regagner le glte. Flots de lave, fon- 
drifcres, marScages, tout se franchissait au vol pour ainsi 
dire, et Ton Sprouvait une voluptS kcve k se sentir de la sorte 
entrain^ dans l'espace par le fougueux poney, cependant 
qu'une brise fraiche vous cinglait le visage. 

En arrivant, j'essayai bien longtemps mais en vain d'dter 
mes bottes; les chaussettes de laine gonftees tenaient bor, 
et je fus oblige d'appeler a mon secours les quatre hommcs 
de la caravane. Quand la victoire ieur resta dans la mair, 
ils furent tellement surpris d'un resultat pr6matur6 que 
tous les cinq nous roul&mes par terre, et ce fut dans un 
joyeux £clat de rire que nous nous attabl&mes en face 
d'une immense soupi&re pleine de riz au lait; le menu du 
diner se bornadu reste k ce plat, que la soctetc dut au gdnie 
inventif de votre serviteur. 

De la ferme ou nous dtions k l'HSkla il n'y a pas bien loin ; 
en route done pour ce volcan c£16bre entre tous, quoique ce 
ne soit qu'une cS16brit6 un peu usurpee. II existe en efTet, 
en Islande, d'autres volcans plus importants, TAskji, par 
exemple, qui a un cratere de prodigieuses dimensions et qui, 
tout rdcemment, en 1875, recouvrit neuf kilometres carrtfs 
de prairies d'une couche de lave et de cendres de plusieurs 
pieds d'Spaisseur. Mais comme aller en Islande et ne pas 
gravir THSkla serait un vdritabie non-sens, nous nous dS- 
cid&mes pour ce dernier. Toutefois nous ne parlerons pas 



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286 COURSES ET ASCENSIONS. 

ici de cette ascension, M. Jules Leclercq ayant d6'}k fait le 
r£cit de la sienne dans YAnnuaire de 1 881 . Disons seulement 
que, plus favoris^s que M. Leclercq, nous ptimes jouir d'un 
spectacle que nous n'avons gu&re partagg qu'avec la c£- 
lfcbre voyageuse Ida Pfeiffer et M. Forbes. 

Au Nord-Ouest, on apercevait la valine fumante oil se 
trouvent les geysers ; au Nord, les d6mes violactfs et bril- 
lants des glaciers inexplorEs; au Sud, l'Oc^an azure avec 
les centaines de cours d'eau qui s'y rendent et que nous 
distinguions comme sur une carte de gEographie, les iles 
Westmann k vingt lieues fran^aises de distance; le tout 
formait un panorama d'une incomparable grandeur, et que 
je revois toujours quand je refais mon voyage en pens6c. 

Au depart, avant Tascension, le thermom&tre marquait 
1 5 degr6s; sur le sommet il etait descendu k — 8 degres, mais, 
gr&ce a l'activit£ d^ployde pour francbir la neige ou pour 
nous maintenir en Squilibre sur les crfctes aigufis, nous ne 
sentions pas le froid et nous ne descendimes que chassis 
par Tarrivee subite du brouillard blanc de lait traditionnel. 

Les livres n'£tant pas d'accord sur l'altitude exacte du 
cratfcre terminal, j'avais mission de rapporter cette donn£e 
geographique. GrAce k un bon baromfetre de cbez Dutrou, 
v£rifi6 au depart sous la machine pneumalique et k Fob 
servatoire de Montsouris, observd avec toute la rigueur 
possible, je puis affirmer que le plus haut sommet du 
volcan, c est-&-dire Imminence Nord-Est qui domine le cra- 
tfcre lateral Nord, est situ6 k 1,553 met. au-dessus du 
niveau de la mer. Un artifice de construction combat dans 
ces barom&tres l'effet des changements de temperature; et 
je suivais du reste fort bien lfcs mouvements de Taiguille 
ob&ssant parfaitement k chaque mouvement ascensionnel. 

J'ai Egalement visits le plus important des cratdres ad- 
ventifs qui se form&rent en 1878; ce crat^re n'dtait plus 
indique, en juillet 1886, que par quelques Emanations 
gazeuses qui s'dchappent qk et \k de toutes petites fissures. 



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l'islande a vol d'oiseau. 287 

La nouvelle lave est d'un beau pourpre, crevass£e et 
tordue en tout sens; elle offre un singulier contraste avec 
les vieilles couches couvertes d'une vigoureuse vegetation 
de lichen et de mousse. 

Une remarquable coulee d'obsidienne sort du pied du 
mont Hdkla ; la surface brillante et noir&tre du courant est 
blanchie par la Cetraria nivalis, qui n'est pas moins abon- 
dante en Islande que Ylslandica, de sorte qu'on croirait 
voir de la neige fralchement tombac sur du charbon. 

A la descente, un nouveau spectacle nous attendait : 
sous Tinfluence d'un vent Nord-Est trfcs violent, les cendres 
volcaniques soulev^es tourbillonnaient en trombes autour 
de nous, penetrant dans le nez, dans les yeux et rendant 
notre marche excessivement p6nible. G'^tait le Simoun 
islandais. 

De l'H£kla, je me rendis aux geysers, et, comme nous 
eiimes quelques journees chaudes avec un air parfaitement 
calme, le phenom&ne du mirage se produisit frequemment 
et dans toute sa purete. Mais, chose curieuse, et nous re- 
vendiquons la priority pour cette remarque, tandis qu'en 
Alg^rie, on le sait, ce sont des lacs immenses scintillant 
au soieil qui s'offrent, comme par ddrision, k la vue du 
voyageur alt6r6, ici, dans un pays absolument d^pourvu 
d'arbres, ce sont pr£cis6ment des for6ts que Ton aper^oit! 

Cette illusion d'optique ne m'est pas le moins du monde 
personnelle, car mon guide me raconta que souvent des 
pGcheurs anglais peu instruits, qu'il conduisait aux rivieres 
& saumons, lui avaient demands le nom de la forGt qu'ils 
apercevaient tout l&-bas. 

G'est, dit-on, gr&ce a ces effets puissants de refraction 
que les terres sont souvent visibles au deU du champ de 
vue accessible en circonstances ordinaires, et que Ton peut 
parfois apercevoir la c6te orientale du Groenland du haut 
des montagnes de l'islande. 



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288 COURSES ET ASCENSIONS. 

Chemin faisant, nous nous d^tourn&mes un peu de notre 
route pour aller voir la chute de Gullfoss (Chute d'Or), une 
des plus belles d'Europe. Eile est due k la Hvita (rivi&re 
blanche), un des grands fleuves de la Terre de glace. 

La rivi&re large et bondissante se prgcipite dans une 
premiere crevasse ou ses eaux bouillonnent un instant 
en blanches Scumes pour reprendre leur course et 
s^iancer de nouveau, avec un bruit de tonnerre, dans 
un second abime de 50 m6t., dont Toeii ne saurait sans 
vertige mesurer la profondeur. Sur cette chute plane 
continuellement un nuage de vapeur d'eau soulev^e 
par le choc, et ibrsqu'un radieux soieii vient k frapper 
directement sur ces milliers de fines gouttelettes qui 
scintillent en rostfc a^rienne, sa lumi&re s'y decompose 
comme au travers d'un prisme; le jaune et 1'orangS domi- 
nent; de \k le nom de « cascade d'or » donntf par lesanciens 
Islandais. On dit que des truites gigantesques vivent dans 
le bassin interieur oil elles sont obligees de rester, puis- 
qu'elies ne peuvent pas remonter la cataracte. 

Rien ne saurait peindre la joie du voyageur quand, apr&s 
une longue journee de marche, il aper^oit, s^levant sur la 
plaine, plusieurs nuages qui jaillissent du sein de la terre; 
ces nuages, qui de loin ressemblent k la fum6e d'un vaste 
incendie, lui annoncent qu'il approche de la c61&bre valine 
des geysers, but ardemment desire d'une p£nible explo- 
ration. 

Nous arriv&mes ainsi vers 10 h. du soir k un baer qui 
vient d'&tre r^cemment construit tout pr&s de ces mer- 
veilleuses curiosit£s naturelles, et nous nous disposions 
& prendre notre diner quand mon brave Thorgrimur 
s'6cria : Doct6> an eruption! Cette interjection produisit sur 
moi un effet magique, et escaladant, au risque de me 
rompre les os, le mur de tourbe qui entourait la hutte, je 
nemis pas plus de trois minutes pour arriver jusqu'au bord 
du grand bassin. Une puissante colonne d'eau aussi large 



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LISLANDE A VOL d'OISEAU. 289 

que Toriflce jaillissait alors dans les airs avec d'effroyables 
sifflements, tandis que le sol tremblait sous nos pieds et 
qu'un bruit formidable semblait sourdre des entrailles de 
la valine fumante. 

La gerbe montait jusqu'i une hauteur que j'evaluai k 
12 mfet., puis retombait dans le gouflre pour remonter 
immediatement apr&s ; il y eut de la sorte six ascensions et 
six chutes consGcutives qui jou&rent environ cinq minutes, 
puis, comme si c'etait le bouquet d'un de nos feux d'arti- 
fices, un jet plus puissant atteignit 33 met., apr&s quoi 
tout rentra dans Tordre. 

Quand la vapeur k odeur suifureuse qui nous enveloppait 
eut ete chassGe par le vent, nous gravlmes le monticule 
de silice qui entoure le tube, et nous ptimes plonger le 
regard jusque dans la cavity du puits. 

Le geyser s'etait si bien gpuisg sous Teffort de ses pro- 
jections successives, qu'il etait absolument vide, et il 
fallait regarder tout au fond pour apercevoir le liquide 
bleu&tre en ebullition. 

Ge n'est, en efTet, que graduellement que Ton voit par la 
suite Teau s'eiever de nouveau et venir affluer h la surface 
libre du canal. On ne saurait se defendre d'une certaine 
apprehension, lorsque les yeux se portent, avec une avide 
curiosity, vers cet abime mysterieux, en songeant que les 
eaux du geyser accusent aux thermometrographes une 
temperature de 124° centigrades. 

La temperature des parois de la cheminee desemplie est 
telle que i'orifice du geyser se dess&che immediatement. 
Nous mimes k profit cette propriety pour chasser l'humi- 
dite de nos bottes et de nos efTets mouilies au passage des 
rivieres. Nous y ftmes egalement cuire des oiseaux pour 
notre dejeuner. 

Le roi des sources jaillissantes avaitjadis des eruptions r£- 
gulidres, toutesles vingt-quatre heures, &repoquedu voyage 
de la Recherche; mais jU'heure presente, il n'en est plus de 

AN* U A IRK DK 1886. 19 



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290 COURSES ET ASCENSIONS. 

m&ne. On attend quelquefois des semaines entires avant 
qu'une explosion vienne vous rdcompenser des fatigues du 
chemin. G'est ce qui arriva au prince Henri de Bourbon, 
comte de Bardi, que je rencontrai voyageant incognito 
dans la region ; il me felicita de la chance que nous avions 
eue d'avoir 6t6 servis k souhait le soir mtone de notre arri- 
ve, car il avait dft passer sous la tente les quatre jours 
pr6c6dents, pour obtenir la m&me faveur. 

Fort heureusement, il existe k quelques mfetres du grand 
appareil un geyser plus complaisant, le Strokkr (en islan- 
dais, ce mot signifie « baratte »), qui jaillit suivant le bon 
plaisir des visiteurs. II suffit pour cela de lui chatouiller 
Testomac en jetant des mottes de tourbe darts la chemintfe ; 
le monstre irascible ne peut supporter cette excitation et 
rend r aliment indigeste par des Eruptions qui se font par- 
fois tr&s violentes, durent dix minutes et se renouvelient 
jusqu'fr quinze ou vingt fois. Mais, remarquable effet d'un 
contact frequent avec les gens civilises, le proprtetaire du 
baer voisin, prdtendant que la terre est k lui, reclame 
environ cinq francs 'pour chaque explosion provoqude. 
J'avais cherchg en vain k obtenir un pareil rdsultat pour le 
grand geyser; les mottes de terre ou les blocs de silice que 
j'y laissai tomber ne d£termin£rent que d^normes bouil- 
lonnements ou quelques nuages de vapeur. 

Un peu plus loin existe un autre geyser, le Blesi, qui, 
bien que n'ayant jamais d'^ruption, n en est pas moinsune 
veritable merveiile. C'est la beauts calme et placide mise 
en comparaison avec les sublimes et majestueuses coteres 
de ses frfcressouvent irritds. II se compose de deux grandes 
chaudifcres communiquant sous terre par un tube coud6 et 
s6par6es seulement par une mince cloison qui n'a gu&re 
que 40 centimetres d'dpaisscur. Les eaux bouillantes qui 
s'agitent dans ces reservoirs sont d'une splendide limpidity. 
Telle est leur pureU qu'elles semblent plus transparentes 
et plus bleues que les eaux du lac de Geneve; elles vous 



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i/lSLANDE A VOL D'OISEAU. 294 

fascinent litteralement par leur magique coloration, sur- 
tout si les reflets azures du ciel viennent encore ajouter h 
l'intensit£ de leur ton naturel. Lorsqu'on y lance une pierre, 
on peut la suivre du regard et il faut un temps assez long 
pour la voir disparaitre dans les imp£n£trables et secretes 
profondeurs qui d^fient tout sondage. 

Nous venions de rester deux heures perdus dans ces con- 
templations ; il Stait done minuit, puisque, comme nous 
Tavons dit, nous £tions arrives h 10 heures. 

Mais nous sommes en juillet, c'est-&-dire k une 6poque 
oil la lumi&re du jour est perpStuelle, et jamais i'lsiande 
ne nous r6v6la mieux son double aspect glacial et ign6. Le 
froid intense qui rSgnait sur cette plaine st£rilis6e par les 
laves, tandis que nous sentions le sol en feu sous nos pieds, 
les montagnes lointaines ensevelies sous des glaces 6ter- 
nelles et 6clair6es par la lumifcre surprenante, Strange, 
teerique de cette demi-nuit crSpusculaire, ces nuages so 
tant des crevasses et semblant une armSe de blancs fan- 
tdmes, tout cela nous semblait appartenir h une planfete 
en voie d'extinction, et seule la plume d'un Chateaubriand 
ou d'un Bernardin de Saint-Pierre pourrait bien rendre les 
sensations £prouv6es. 

Le lendemain matin je m'arrachai vite au sommeil et 
aux aflreuses senteurs du baer pour continuer a explorer la 
valine, a prendre des notes, et aussi pour mettre en batterie 
mon appareil photographique. Pour fctre bien tranquille, 
je ne trouvai rien de mieux que d'aller m'asseoir sur immi- 
nence m£me qui entoure le grand geyser, et, tout en Scri- 
vant, je contemplais la fine dentelle de silice qui forme au 
bassin une ravissante ceinture, ou encore le reservoir rempli 
d'eau chaude rid£e par une brise ISgere, quand j'entendis 
tout a coup des bruits inqutetants, comme le roulement de 
sourdes ddcharges d'artillcrie ; je remarquai aussi que les 
eaux montaient dans le bassin dune fagon peu rassurante, 
et je n'eus que le temps de m'enfuir en emportant mes 



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292 COURSES ET ASCENSIONS. 

cahiers pour ne pas recevoir le liquide brftlant qui d6bor- 
dait; mais ce n'etait la qu'une fausse alerte, il ne se mani- 
festa k la surface que d'Gnormes bouillons qui, aprfes avoir 
atteint en crepitant un metre de hauteur, s'apaiserent 
brusquement, et tout se termina par une inondation bien 
d6sagr£able pour moi puisqu'elle me for$a d'abandonner 
mon petit poste d'observation. 

Je venais d'assister& une fausse Eruption, fausse Eruption 
qui pcut se reproduire deux ou trois fois de suite. 

Un fr£missement du sol pnhient toujours I'observateur 
en cas d'explosion s&rieuse, et Ton est toujours h m&ne 
d "£viter une horrible douche bouillante. 

Les eauxdu geyser sont inodores et n'ont aucune saveur 
d£sagr6able. Refroidies, nous les btimes avec plaisir soit 
pures, soit m61ang6cs au cafe. Mais ou elles sont exquises, 
c'est pour le bain ; cela tient aux sels de soude qui entrent 
dans leur composition. Le docteur Black en a do nn6 1* ana- 
lyse. Dans 10 kilogrammes d'eau du grand geyser, il a ob- 
tenu 10 grammes 75 de residu qui se d£composent ainsi : 

Soude 0,95 

Alumine 0,48 

Silice 5,40 

Muriate de soude 2,46 

Sulfate de soude 1,46 

10,75 

Toutes ces sources travaillent h leur propre anfiantisse- 
ment, car, k la longue, les Gnormes d6p6ts qu'eiles accu- 
mulent a leur orifice doivent finir par les obstruer. Nous 
en avons vu la preuve, du reste, en visitant celles de Lau- 
garvatn (lac des bains), situges au bord du petit lac de ce g 
nom ; elles sourdent la de plusieurs points qui ne sont plus 
que de minimes orifices, et le terrain qui les borde, ou 
mieux, qui les 6touffe, n'est qu'une carapace de soufre, 
d'alun et de silice rejetee par elles-m£mes. 



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l'islande a vol doiseau. 293 

Le grand geyser s'est dej& cree k lui-mfcme aussi une 
Eminence conique qui domine de 4 met. le niveau de la 
plaine; ce monticule est forme de tufs siliceux disposes 
en plaques minces; pr£s du bassin, ces plaques sont si 
dures qu'il est difficile de les briser & coups de marteau et 
celui-ci rend une sonority trfcs remarquable, tandis qu au 
pied elles s'emiettent et, si on les detache ais£ment, il est, 
en revanche, difficile d'en rapporter des echantillons. Or, 
c'etait surtout \k le but des etudes que je m'etais propose 
de faire, etudes absolument nouvelles et sur lesquelles la 
Revue Scientifique (n° 13, 25 septembre 1886) a public un 
compte rendu. 

J'entrepris ces rechercbes k Tinstigation de M. Bureau, 
professeur de paieontologie vegetale au Museum d'histoire 
naturelle. II s'agissait precisement de trouver sous ces 
couches de silice, que les geysers dSposent autour de leur 
orifice, des traces d'une vegetation ancienne. A Taide du 
ciseau et du marteau, je pus obtenir, & une profondeur de 
4 met., une magnifique dalle remplie de Betulaalba y de 
Salix caprxa et artica, de diffGrents Carex, d' Arbutus uva 
ursiy de prfcles, etc. Cette prerieuse incrustation est sou- 
mise aux etudes de botanistes competents; mais ce que 
Ton peut voir bien facilement, k un examen m6me trfcs 
superficiel, suffit k donner la solution d'un probieme qui 
interesse vivement les geologues, les botanistes et m6me 
les historiens : k savoir si la temperature et, partant, la 
vegetation de l'lslande, ont varie depuis la deeouverte de 
Tile. De m&me qu'Herculanum et Pompei, si bien protegees 
par leur couverture de cendres volcaniques, nous retracent 
admirablement Thistoire du passe, de m&me ces fossiles 
vegetaux enfouis dans ces tufs siliceux, disposes en plaques 
minces, sont pour nous un veritable herbier des temps 
prehistoriques. 

Tout d'abord, il me fallait savoir quelle etait Tepaisseur 
du ddp6t en un temps donne. Ce fut la vanite humaine qui 



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294 COURSES ET ASCENSIONS. 

se chargea de fournir les elements de l'expSrience. L'an 
dernier, exactement a la m6me gpoque, deux voyageurs 
anglais, non contents de griffonner leurs noms sur les 
monuments, s'amus&rent k tracer leur signature sur le bord 
m6me du grand geyser, et les caractfcres ne sont recouverls 
que par deux millimetres de silice. Eugfene Robert, ayant de 
m6me, le 6 aoAt 1835, fait avec intention des br&chesdans 
l'interieur du tube, retrouva Tann^e suivante la surface de 
la roche recouverte seulement d'un d£p6t de deux milli- 
metres d^paisseur environ; nous pouvons done admettre, 
puisque cela fut vrai pour une pdriode de cinquante ans, 
que pour produire une couche de deux metres il faut au 
moins mille ans; or je pris mes £chantillons exactement k 
quatre metres, c'est-&-dire k une profondeur telle que le 
recouvrement prteddait la p^riode historique. II r^sulte de 
ceci que, comme les tiges et les feuilles, merveilleusement 
conserves ou incrustees sur leur lit de silice, ne d^passent 
pas en dimensions celles des arbrisseaux actuels, nous 
sommes en droit d'en conclure que depuis 874 la v£ggta- 
tion de Vile desolee n'a point varte. II n'est pas jusqu'a la 
structure qui ne semble &tre exactement la m£me en tant 
que nervures, dents ou articulations, et la comparaison 
microscopique entre ces feuilles fossiles et celles de mfcme 
nature qui croissent aujourd'hui ne m'a pas signals de 
difference notable. On pourrait, il est vrai, me faire deux 
objections : me demander d'abord pourquoi la valine des 
geysers est absolument dSnud^e aujourd'hui, et ensuite 
pourquoi les sagas ou chants historiques des Islandais par- 
lent de grandes forGts recouvrant jadis la surface du pays? 
A cela je rgpondrai que, si les ch^tifs taillis de bouleaux et 
de saules nains ont disparu, e'est, en partie, du fait des 
habitants qui, sans souci de Tavenir, arrachaient, au lieu 
de couper les tiges, les racines de ces arbrisseaux pours'en 
chauffer Thiver. De plus, Taccroissement seul des d^pdts 
de silice sufllt parfaitement k expliquer la disparition du 



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i/lSLANDE A VOL D OISEAU. 295 

petit bois de bouleaux qui existait certainement jadis sur 
Femplacement des geysers ; aussi trouve-t-on une grande 
quantity de tiges pgtriftees. 

Quant aux sagas, elles ont 6t6 mal interpr^tees ; le mot 
tnOrk signifiant aussi bien « bois » que « forgts », on a tra- 
duit par « forGt » pour les besoins du pittoresque et de la 
cause po^tique. ^ 

II en est de m£me du pretendu bl£ dont parle le chant 
de « Njal brA16 », si populaire en Islande; ce bl£, nomm£ 
Melur, 6tait tout simplement la graine du roseau des sables 
(Arundo armaria), plante dont les habitants de la partie 
orientale tirent toujours du grain k l'heure actuelle. 

On pourrait me dire encore que peut-£tre le d£p6t de 
silice 6tait plus actif il y a mille ans que maintenant ; je ne 
le pense pas, car les plus vieux dessins que j'ai consults 
k la biblioth&que de Reykjavik accusent pour le c6ne une 
hauteur parfaitement en rapport avec mon chiffre de deux 
millimetres par an. 

Un autre enseignement se d6gage de ma pi&ce k convic- 
tion : c'est qu'il faut rejeter bien loin Tid^e £mise par cer- 
tains gGologues, qui ont affirm^ que Tlslande n'Stait pas 
encore sortie de l'OcSan au temps de Strabon, et que son 
soul&vement serait contemporain de la destruction [de 
Pompei par le V6suve. Outre mes fossiles, les traces lais- 
s6es par la pSriode glaciaire, et cela m&me k deux pas de 
Reykjavik, sont suffisants pour dSmontrer le peu de fonde- 
ment d'une pareille affirmation. 

Une flore toute spgciale, d'une richesse assez extraordi- 
naire pour llslande, s'Spanouit sur ces terrains ou les 
vapeurs chaudes qui retombent sur le sol entretiennent 
une humiditg perpGtuelle. Je me rappelle avoir r£colt£ 
un plantain muni de feuilles excessivement larges sur les 
parois du bain historique de Snorri Sturlesen. Le cur6 
de Reykhottsdal mexpliqua m&me que cette plante ser- 
vait k reconnaltre le trajet souterrain des canaux d'eau 



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296 COURSES KT ASCENSIONS. 

chaude, et qu'elle ne venait bien en Islande que dans ces 
conditions. Des conferves du plus beau vert vivent dans 
des sources oil l'eau est constamment a 60 degr£s, et, chose 
plus curieuse encore, j'ai recueilli dans un laugar (bain), 
oil l'eau se maintient toujours k 40° centigrades, des 
limnges en grand nombre. II ny a done pas que les ani- 
maux a temperature constante qui aient la faculte d'adap- 
ter,avecle temps, leurorganisme ides milieux surchauff£s. 

Mais a'rrachons-nous a cette locality si remarquable, pour 
poursuivre notre voyage d'exploration. 

Bien qu'en g£n£ral il n'y ait pas un endroit au monde oil 
les contrastes dans le paysage se montrent a un degr£ aussi 
Sieve qu'en Islande, nous devons avouerquela traversGe de 
Tile du Sud au Nord par le desert du Storisandr,m6me en pous- 
sant une pointe dans le Sprengisandr, est assez monotone. 

Gestunchemin difficile, mais beaucoup moins pittoresquc 
que la plupart des autres sentiers. Rien que des marais, 
des rochers, des precipices, de la glace, de la neige, de la 
lave, des torrents et des rivifcres. Nous prenons d'abord une 
route nominee Skessubasavegr, entre deux glaciers ; celui 
de gauche est parfaitement nomm£ Skaldabreid, « large 
bouclier » : il a tout a fait cette forme avec un c6ne aigu 
recouvert d'une neige Sblouissante de blancheur ; puis nous 
laissons a gauche aussi un volcan eteint, 10k, et enfin nous 
arrivons ainsi sur les limites d'un premier desert oil existent 
des curiosites naturelles qui ne laissent pas que d'etre 
extrfcmement interessantes; ce sont des grottes analogues 
a celles si connues de Han en Belgique : la fameuse cave 
de Surtshellir. 

Cette caverne n'est autre chose qu'un immense canal 
tortueux a plusieurs embranchements par lesquels la lave 
de l'Hallmundarhraun circulail en conservant sa fluidity 
initiale sous une croAte solide d£ja form^e a Texterieur. 
Rien ne manque a l'aspect grandiose et au silence surpre- 



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l'islande a vol d'oiseau. 597 

nant de cette immense galerie souterraine. Apres nous Stre 
munis de bougies, nous parcourtimes un long canal de einq 
cents metres environ de longueur, orn£ de stalactites et de 
stalagmites. Le plafond 3tait couvert de paillettes de glace 
scintillant comme des diamants, et la lumi&re de nos flam- 
beaux sy r6fl£tait de mille mani&res. Vers le milieu on est 
arrfcte par une masse de neige qui depuis des annies s'est 
accumul£e ]&, aprfcs avoir pdn^trd dans cette enceinte par 
une de ces ouvertures que les 6boulis forment avec le 
temps dans le toit de la voftte. 

A un moment donnd la lave qui couvre le sol devient de 
plus en plus rugueuse, et ce n'est qu'au prix de sdrieuses 
difficult^ que Ton peut p£n£trer plus loin; il faut s*effor- 
cer d'avancer cependant, car Ton arrive alors au milieu 
d'une immense cavitd oil se trouve un monument, sortede 
tumulus, charge de monnaies diverses. Cette id6e d'in- 
staller ou mieux de laisser une collection numismatique k 
la disposition et sous la protection des voyageurs donne 
mieux que tout ce que Ton pourrait 6crire une exacte notion 
de ThonnGtete du petit peuple irlandais. 

Si Ton en croit la tradition, au x° si&cle des bri- 
gands occup£s h rangonner les passants auraient habits 
cette vaste, sombre et tortueuse caverne. 

En quittant Surtshellir, le sentier laisse k droite une 
montagne ronde couverte de neige perp^tuelle, TEiriks 
Jokull, qui n'est qu'un sommet dStachd d'un des plus puis- 
sants massifs de Tile, le Langjokull; en ce point la vue du 
groupe des glaciers est vraiment grandiose. Puis nous tra- 
versdmes une region semee de petits lacs sur lesquels 
vivent une grande quantity de cygnes sauvages ; mais pour 
les tuer il faudrait une carabine & tr&s longue port£e. Au 
moindre bruit ils nagent k toute vitesse et gagnent le milieu 
de Teau sans vouloir le quitter avant que les rives ne soient 
redevenues d^sertes. 

Ce pays, c'est rArnarvatnsheidi ; il donne acc&s dans une 



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298 COURSES ET ASCENSIONS. 

plaine assez fertile et situde beaucoup plus au Nord-Est : 
la plaine arrosee par la Blanda. Gette riviere coule au milieu 
d'un bassin encaissd par d'etranges amoncellements de 
tufs et de trachyte ; c'est du reste un dicton islandais que 
de prStendre qu'il y a trois choses impossibles k d^crire 
dans Yullima Thule : la region des lacs dont nous venons de 
parler, les blocs perches sus-mentionn^s, et enfin le Brei- 
difjflrdr avec ses nombreux Hots couverts d'eiders, l'oiseau 
auprScieux duvet. 

II y a environ trois si&cles, k la suite d'une violente Erup- 
tion volcanique, un fragment de montagne roula dans la 
valine, ensevelissant plusieurs fermes avec leurs habitants, 
entre autres celle de Hnoisar. 

Quelques jours aprfcs, nous touchions aux bords de 
l'Oc6an glacial; aoAt venait seulament de commencer et 
d£j& nous Stions assez souvent assaiilis par des tempfctes 
de neige; le thermomfctre descendait k z£ro chaque nuit t 
ou mieux chaque soir, car nous avions encore le jour per- 
pStuel. Ces fjords du Nord sont Granges k visiter et sont 
uniques au monde pour leurs paysages fantastiques. II 
nous souvient d'etre mont£ au coucher du soleil sur un 
petit tertre qui dominait la mer et, en consid6rant au Sud 
ces plaines immenses sl6rilis£es par les laves, ces pics nei- 
geux ensevelis sous des glaces Sternelles et £clair6es par 
une lumifcre ind^finissable, nous nous imaginions voir se 
dgrouler k nos pieds un de ces paysages lunaires dont le 
telescope nous a r6\6\6 la nature. 

Selon Paijkull, gSologue et gEographe su6dois, quia con- 
sacrg k l'lslande plus de dix annies d'exploration, ce serait 
k Taction des glaciers qu'il faudrait attribaer la configura- 
tion actuelle du pays. LA oil existent aujourd'hui des baies, 
des fissures, des crevasses et des criques, il y avait jadis 
une couche de terre continue que la glace a labourGe. II va 
m6me plus loin dans cet ordre d'iddes, car il ajoute que c'est 
aussi l'grosion des glaciers qui a produit des ondulations 



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L'fSLAHDE A VOL d'OISEAU. 299 

et des monticules sur les strates de lave primitivement 
d6pos£es en couche d'une 6paisseur uniforme. Nous devons 
dire toutefois que cette th6orie est fortement battue en 
br&che aujourd'hui ; si en effet Taction d'un glacier est trfcs 
£nergique sur les roches encaissantes, il n'est nullement 
demontrd qu'elle agisse de m6me sur la pente suivie, et les 
etudes de notre prochain voyage porteront prdcis^ment sur 
ce sujet. Nous pourrons nous livrer h ces recherches aux 
environs du Vatna Jokull, glacier qui a plus de cent lieues 
carries de superficie et qu'un jeune Anglais, dtudiant en 
droit, Watts, a traverse en 1875. 

A cause de la banquise qui stationnait prdcistfmentcn ces 
parages, nous pouvions nous rendre compte de visu du rdle 
trfcs important que joue Tlslande dans la climatologie 
europ£enne. 

Lorsque, comme cette ann6e, les glaces restent au Nord 
deTile, les habitants ont trfcs froid et nous tr&s chaud; si, 
au contraire, elles se ddplacent pour venir passer k l'Ouest, 
le d£gagement de lac6te Nord supprime une cause de basse 
temperature pour la Terre de glace, tandisque TAngleterre 
et aussi la France restent plus expos£es au vent polaire. 
Qu'arriverait-il, se sont demand^ plusieurs auteurs, si la 
terre desoUe s'enfonQait jamais dans TOc^an, dont elle est 
sortie certainement un beau jour puisqu'on n'y trouve ni 
granit, ni roches plutoniques quelconques?Etnotez que je 
ne fais pas une simple hypoth&se de fantaisie en posant 
la question de sa disparition, car plus d'une fois ddji 
Ton a vu des lies volcaniques s'engloutir sous les 
flots. 

Quoi qu'il en soit de ces considerations generates, nos 
poneys ext£nues par dix jours de marche continue nous 
d£pos£rent un beau soir & Akreyri, la deuxteme capitalede 
Tile avec ses 400 habitants. 

(Test la residence de TAmtmadr ou lieutenant-gouver- 
nour, M. Hawsteen, charmant homme qui me fit Taccueil 



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300 COURSES ET ASCENSIONS. 

le plus cordial. La description de la ville est facile k faire; 
elle ne possfcde qu'une £glise en bois rdcemment con- 
struite, une vingtaine de maisons Mties a la danoise, 
quelques huttes en tourbe, et un petit port bien meilleur 



Sorbier des oiseaux, a Akreyri, 
dessin de Boudier, d'apres une photographic de M. Labonne. 

que celui de Reykjavik parce qu'il est abrite par des mon- 
tagnes hautes d'un millier de metres. 

Mais si cette ville n'a pas d'^difices & Tinstar de la veri- 
table capitale, en revanche elle se glorifie de possgder une 
great attraction, h savoir le seul arbre de Tile. JTai photo- 
graphic cet unique repr^sentant d'une v6g6tation arbores- 
cente un peu sdrieuse : c'est un Sorbier des oiseaux, Sorbus 
aucuparia, qui ombrage la facade de la demeure du gou- 
verneur. Jc le trouvai en fleur h mi-aotit et assez malade. 



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l'islande a vol d'oiseau. 301 

On me demanda m6me une consultation h son sujet, et 
j'ai sur la conscience l'amputation d'une grosse branche 
que j'ordonnai avec badigeonnages de goudron sur la cica 
trice. 

Ce qui fait que l'islande est presque entifcrement dSpour- 
vue de grands v6g<Haux, quoique situ^e par la latitude de 
64° environ, latitude sous laquelle nous avons vu cependant 
en Norv^ge des forfcts de pins, de sapins et de bouleaux 
magnifiques, c'est qu elle est exposee de toutes parts & des 
vents violents. L'Eyafjord, sur lequel est situ£ Akreyri, 6tant 
au contraire remarquablement abrit£ par Tescarpement 
des montagnes qui le dominent, le Sorbier se trouve pro- 
teg6 contre la fureur des tempStes. 

N6anmoins cette seconde capitale est moins favorisGe 
que les ports du Sud sous le rapport de la temperature : 
souvent le courant froid partant du Spitzberg et passant 
par Jan Mayen vers l'islande amene dans cette baie des 
gla^ons d£tach£s de la banquise. 

On affirme mfcme que, lorsque plusieurs de ces icebergs 
ou montagnes de glace flottent ensemble, il arrive que les 
arbresd'Amtfrique, c'est-&-dire cefameux bois flott6 qu'elles 
entrainent, prennent feu sous Tinfluence de frottements 
r6p£t6s, ce qui expliquerait l'opinion de Forster qui, dans 
un voyage autour de Tile, pretend et jure avoir vu quelque- 
fois des montagnes de glaces vomir des flammes ! 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant l'importation du 
fusil, des bandes d'ours blancs assez nombreuses venaient 
sur lesglaQons et etaient un des fl£aux du pays & cause du 
d£g4t qu'ils faisaient parmi les troupeaux de moutons. 

J'aivu chezle fr&re du gouverneur, aOddeyri, une magni- 

fique peau ; on se l^tait procuree d'une fagon assez origi- 

riale. L'ours s'6tait empoisonn£ en 1882 avec une boulette 

de strychnine mise pour les renards bleus sur la montagne. 

C'est & dessein que nous avons prononce le nom d'Od- 

deyri, parce que ce mot d6signe un faubourg d'Akeyri oil 



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302 COURSES ET ASCENSIONS. 

sonl situ£s les ateliers de fabrication d'huile de foie de 
requin, la principale Industrie du fjord. Ces b&timents 
exhalent une odeur si naus£abonde qu'on les a places a 
une grande distance de la ville ; mais, malgrd cela, si le 
vent vient k souffler de l'Est, il est bien difficile de sortir 
sans 6tre oblige de se boucher le nez. Je ne connais en fail 
de ville que Hammerfest pour possSder pareil d&sagrdment. 
Le long de la cdte Nord les requins abondent ; on les prend 
au moyen de lignes et d'haine^ons et sur desgoelettes jau- 
geant 70 tonnes environ. La meilleure huileest fournie par 
le Carcharias medicus y c'est-ft-dire le requin k dos plat. 

D'Akreyri nous allimes sur les confins de l'Odadahraun, 
ou nous d^sirions ^tudier sur place le fameux Lichen 
islandicus ou Cetraria hlandicai, que Ton trouve aussi en 
Suisse et en France, du c6t6 de Briangon ou m&me en Au- 
vergne au Mont-Dore. 

Ge lichen nutritif entredans I'alimentation des indigenes; 
on I'emploie k defaut de grains, en le faisant s£cher au 
feu et en le concassant ensuite pour faire une bouillie 
tfpaisse que les Islan lais nomment grod et qui se mange 
chaude, soit avec du lait, soil avec de la cr&me. Les ri- 
chards de la c6te la m^langent mkie k de la bi&re ou k 
du vin sucr£. (Test dans les regions d<5sertes de eel Oda- 
dahraun (« d6sert des malfaiteurs »), grande plaine sterile 
de lave et de cendres de 1,200 milles carr6s,qu'il faut aller 
chercher ce cryptogame si renommS. Tous les ans, en 6td, 
les femmes charges de le rScolter s'organisent comme 
pour une expedition ; elles emportent des tentes, des sacs 
et des provisions de bouche, puis m&nent ainsi pendant un 
mois une existence d'Arabes nomades pleine de fatigues 
et de labeur. II n'y a pas bien longtemps encore, m'a-t-on 
dit, unetrouped'hommesasseznombreuseles accompagnait 
pour les protdger contre les voleurs qui Staient supposes 
vivre dans ces regions d6sol£es. \l6me k Theure actuelle 
beaucoup d'Islandais croient que ces affreuses solitudes 



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l'islande a vol d'oisbau. 303 

sont hantSes par les descendants des Utilegumenn, hommes 
sauvages qui ne vivent que de rapines et de brigandages. 

Pour ne pas revenir par le mfcme chemin, je dScidai de 
regagner Reykjavik en suivant les cdtes Nord et Ouest, 
abstraction faite toutefois de lapresqu'lle du cap Nord, que 
je fus oblige de r^server pour un prochain voyage, & mon 
grand regret, car elle est hantSe par de nombreux renards 
bleus. Dans ce trajet nous f&mes souvent exposes & un froid 
vif dont nous e&mes d'autant plus k souffrir que de la 
neige m61£e de grgsil et chass<5e par le vent venait souvent 
nous cingler la figure. Depuis longtemps on n'avait vu un 
pareil temps et de si bonne heure, m'affirmait mon guide ; 
je ne m'en plaignais pas trop, le blanc linceul jet6 sur 
toutes les montagnes nous donnait une representation de 
l'aspect qu'offre le pays en hiver. 

Bien que nous fussions dans une partie en apparence 
tr&s froide de l'lslande, h en juger surtout par les gel6es 
intempestives dont je viens de faire mention, c'est cepen- 
dant \k que je vis les baers les plus remarquables comme 
construction, en particulier le baer de Steinstadir, et aussi 
les prairies les mieux cultiv£es. 

Au Nord-Est de cette ferme est situ£ un temple fameux 
dans les annales de Tile parce que ce fut longtemps le si&ge 
d'un c^ldbre 6vkch6> le temple de Holar. Sa construction est 
assez curieuse, elle est faite d'une espece de tufau rougeitre 
tres facile h tailler et que l'onprendrait pour de labriqueau 
premier abord. L'interieur de l^difice, que nous trouv&mcs 
exposd k toutes les intempdries de l'air, fauted'un toitque 
Ton ne se pressait gu&re d'achever, vaste et bien dclairS, 
renfermeune s6rie de portraits d'6v6ques, notammentcelui 
de GudbrandurThorlakrson, qui fit imprimer ici m6me,en 
1584, lagrande bible islandaisc. L'aire est en dalles basalti- 
ques, et chacune d'elles marque la place ou sont enterr^s 
lespasteurs qui se sont succ6d6;ily a egalement de nom- 



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304 COURSES ET ASCENSIONS. 

breuses inscriptions dans le cimeti&re. Des ornaments re- 
ligieux trfcs anciens, entre autres des fonts baptismaux 
admirablement sculpts au xvn c sifccle par un Islandais, 
captivent Tattention. Malheurcusement toutes ces richesses 
arch£ologiques, y compris de vieux livres trfcs rares, ne 
tarderont gu&re k Gtre detruites par l'humidite. Rien 
n'6gale Finsouciance du peuple islandais. 

Nous visit&mes aussi Reykholt, lieu illustr6 par Snorri 
Sturleson, le plus grand scalde du Nord, l'auteur de 
Heimskringla, qui en fit son sejour favori et oil il termina 
ses jours assassine par Ginur, son irr£conciliable ennemi. 
II s'etait construit un bain chaud en forme de bassin cir- 
culate, ou il avait amen£ Teau naturellement bouillante 
de la source Skribla. Cette source sort brusquement de 
terre, k des intervalles tr&s rapproch^s, en faisant entendre 
une assez forte crepitation souterraine. Le reservoir et son 
canal existent encore et sont admirablement conserves. Le 
titulaire actuel du presbytfcre me montra aussi le cairn 
souslequel est en terre Tillustre historien ; mais soit paresse, 
soit superstition, personne ne songe k faire des fouilles 
faciles et qui mettraient certainement k jour des costumes 
et des armures fort int£ressants. 

Comme avant-derni&re gtape, une fatigante et monotone 
journ^e de marche nousetaitreserv£e en quittant Reykholt 
pour nous rendre k Thingvellir, sur le grand.plateau d6sole 
de Fyrir-Ok, oil r&gne la plus affreuse solitude. 

Dix-huit heures k cheval sur un sol couvert de fragments 
de roches et de detritus volcaniques ou sur de la lave rabo- 
teuse et remplie de fissures plus ou moins profondes, tel 
fut ce voyage qui nous conduisit au baer de Thingvellir. 

L'arriv6e k cette ferme, non moins connue par son rdle 
historique que par I'int6r6t que prdsente la contr£e sous le 
rapport g£ologique, se fait par une entree strange et sau- 
vage. En effet, de chaque c6te Ton est oblige de penetrcr 
par une immense crevasse. On aper^oit alors une cabane 



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ANHUA1RE DB 1886. 20 



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i/lSLANDE A VOL D'OISBAU. 307 

de gazon et line Cglise qui, comme le fait remarqucr 
X. Marmier, s'Gtevent au milieu de la plaine comme une 
id£e de paix et de consolation au sein d'un monde boule- 
vers£. L'Snorme depression, due k une grande coulde de 
lave qui semble s'&tre effondr£e en cet endroit, est limine 
h droite et a gauche par les deuxlongues et profondes cre- 
vasses dont nous yenons de parler et qu'on serait tente de 
prendre pour de vdritables remparts, de gigantesques fosses 
naturels. De ces deux espfcces de murailles de Chine, Tune 
est dite TAlmannagja, et Tautre la Hrafnagja. G est au mi- 
lieu de cette place forte que tous les ans TAlthing, avant 
l^dification du palais actuel, tenait ses assemblies solennel- 
les, sur lacolline de laloi, le LSgberg. Cette langue de terre 
couverte d'un gazon verdoyant, quand tout n'est que noirs 
rochers autour d'elle, est elle-m^me une portion de la 
plaine Cgalement entour£e par deux crevasses pluspetites, 
mais parallfcles h leurs deux grandes sceurs. C'est done un 
Hot inaccessible, sauf par un seul endroit qui, comme un 
pont de lave, se trouve relier les deux fissures. De plus, ces 
fentes sont remplies d'eau et sCparaient le peuple, qui de 
loin assistait aux jugemenls de ses £lus, du conseil si£- 
geant sur cette enceinte. Si les rangs de la foule s'ouvraient 
au condamn£, il dtait gr&ci6; si, au contraire, ils se refer- 
maient sur lui, imm^diatement arr£td, il dtait saisi et pr£- 
cipite dans ces ablmes. 

Beaucoup d'auteurs se sont essaySs k d6crire le LOgberg, 
beaucoup I'ont chants, personne ne Tavait encore photo- 
graphic : c'est done une veritable primeur que je suis 
heureux d'oftrir h mes collogues et lecteurs, malgrS Timper- 
fection de Tepreuve. On remarquera k gauche les fosses 
pleins d'une eau aussi limpide que le plus pur cristal; a 
droite, les deux masses volcaniquessCpar^es par une fente 
qui donne le vertige si Ton se penche pour en voir lefond. 

De Thingvellir nous nous mimes en route pour Reykjavik 
par un temps superbe. Nous ouissions d'une temperature 



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308 COURSES ET ASCENSIONS. 

qui nous semblait d'autant plus agr£able que nous venions 
d'Gtre plus 3prouvds dans le Nord. II y a sept heures de 
cheval, dont une de repos pour les poneys. Le chemin est 
assez monotone et ne donne gufcre une id£e de l'lslande 
aux nombreux touristes qui bornent souvent la leur cu- 
riosity, entre une arrivde et un depart de bateau. L'on 
contourne pendant deux heures environ le lac, puis Ton 
traverse de viritables landes dont la tristesse n'est 6gay£e 
que par deux £tangs assez jolis, Leirug\ r ogsvatn et Geldin- 
gatjorn, pour rentrer enfin dans la capitale, dans Reykja- 
vik. Autant cette capitale m'avait paru ch^tive quand nous 
dtions d£barqu£s, sortant de France etd'Angleterre, autant 
je la trouvai somptueuse au retour de notre excursion, 
n'ayaut vu depuis de longues semaines que les baers aux toils 
de tourbe dissdmin^s ca et la dans les champs. Nombre de 
maisons que je n'avais pas apenjues la premiere fois me 
semblaient maintenant de grandioses Edifices. De mfcme 
Th6tel Alexandra me parut du dernier confortable, et je 
trouvai le souper un vrai festin de Balthazar! 

Du reste, tout 6tait aimable, l'air £tait parfaitement 
calme, le soleil, qui met un temps inflni a disparattre a 
rhorizon sous cette latitude, dorait de ses feux mourants 
le port et ses jetdes, puis se r^fldchissait en rayons d'or 
sur Tonde du fjord que pas une ride ne troublait; un 
groupe d 'habitants chantait une de ces melodies plaintives 
et m^lancoliques dont les peuples du Nord ont le secret. 
Bref, tout cela, joint au bonheur intime de se sentir de 
retour, plus pr&s de la patrie, plus pr&s de retrouver des 
Gtres ch^ris abandonnds a regret, excitait en moi cette 
puissance du souvenir qui fixe a jamais pareils moments 
dans la m£moire. 

Docteur Labonne, 

Licencie es-scioncea, 
Membra du Club Alpin FraDcaia 
(Section de Paris). 



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XII 

ASCENSIONS AU SINAI 

(MARS 1886) 

I. LE SERBAL. — II. LE DJEBEL MOUQA 
III. LE RAZ SAFSAFEH 

I 

LE SERBAL 

A premiere vue et a distance, lascension du Serbal ne 
parait pas chose ais£e. Elevtf a plus de 2,000 mM. au-dessus 
du niveau de la mer Rouge, ce massif se drcsse d'un seul 
jet, pareil a un groupe de tuyaux d'orgues, ou de pains de 
sucre plants au-dessus du desert d'El-Gaah, dominant le 
fouillis de ouadys et de montagnes qui rayonnent tout 
autour. En y regardant, de prime abord, il semble impos- 
sible de gravir ces escarpements roides avec des pieds 
humains. Toutefois les dents dont le groupe se compose 
pr^sentent entre elles des goutti&res ou des plis, oil un mon- 
tagnard exerc<* doit pouvoir se tenir debout. Quoi ! si Moi'se 
a pu monter la-haut, comme le veulent de modernes com- 
mentateurs de la Bible, je ne puis h^siter a en faire autant. 
Des voyageurs anglais et allemands ont tent6 Taventure et 
y ont r^ussi, avec plus ou moins de peine. Aussit6t nos 
tentes dress^es sur un tertre de Toasis de Feiran, bien a 
Vabri du vent, notre chef chamelier Salami est all£ qu£rir 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans un campement voisin son ami Mansour, pasteur et 
chasseur, familier avec les toqrs et detours du Djebel- 
Serbal. Mansour est venu et nous avons pris nos dispositions 
hier soir encore, apr6s la visite du cheik Mouga, grand chef 
des Bedouins du Sinai', camp£ pour le moment, lui aussi, 
avec ses troupeaux k Tentree du Ouady Aleyat. Pour gagner 
du temps et afin de ne pas prolonger notre sejour outre 
mesure, mon compagnon de route, M. Maurice Vdlin, notre 
collogue du Club Alpin FranQais, a bien voulu se charger 
des investigations arch^ologiques et de la photographie des 
environs pendant mon ascension au sommet du Serbal. 

Toute la nuit dernifcre, un vent violent n'a cesse de souf- 
fler si fort, que j'ai craint un moment de ne pouvoir gravir 
la montagne. Ge matin pourtant, Tair est redevenu plus 
calme. L'aube commengait h blanchir au moment ou j'ai 
gagn£, avec mes deux guides bedouins, l'entrde du Ouady 
Aleyat. Au campement de Cheik MouQa, situd au d6bouch£, 
sous la colline El-Meharret, btHes et gens reposaient encore. 
D'un versant k l'autre, depuis ce d6bouch6, la vallee d'Aleyat 
est encombrde par un entassement de grands blocs graniti- 
ques, m61£s de diorite et de porphyre, accumultfs sans 
ordre aucun. Beaucoup de ces blocs atteignent des dimen- 
sions dnormes. Pour s'entasser ainsi, comme h la surface 
du glacier de Zmutt, au pied du Matterhorn, ou bien encore 
pareillement aux moraines de TAll^e-Blanche, sur le ver- 
sant italien du Mont-Blanc, dans nos Alpes d'Europe, il a 
fallu Intervention des grandes glaces. Un courant d'eau, 
si violent que vous le puissiez supposer, ou bien un glisse- 
ment de montagne, n'aurait pas d6pos<$ ces blocs dans T<Hat 
oil nous les voyons. Les hauteurs qui enserrent la valine 
forment des remparts entassSs au pied du Serbal, dont la 
criHe se partage en cinq cimes principales. De nombreux 
acacias gommiers croissent entre les blocs granitiques et 
tranchent pendant l'£t£ et lautomne par leur feuillage d'un 
vert foncd avec les rochers gris. Notre chemin, il s'agit 



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Le Serbal et ses environs. 

Car te extraite, avec l'autorisation de l'auteur et des editeurs, de la Geographic 

universelle de M. Elisee Reclus.) 



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312 COURSES ET ASCENSIONS. 

<Tun simple sentier, suit d'abord le versant droit. Serpen- 
tant entre les grandcs pierres, il monte et descend, s'£l&ve 
et s'abaisse tour k tour, suivant les caprices du terrain. En 
un point appele le Jardin, tine source d'eau vive arrose des 
palmiers et des caroubiers verts. G'est une oasis ombreuse 
dans un chaos de rochers k une heure et demie du d6- 
bouch£ de la valine. Les blocs accumul^s prennent au soleil 
une tointe blanch&tre. Acdt6 surgit une paroi de porphyre, 
dont la nuance est rolevde par les herbes et les fleurs crois- 
sant dans ses anfractuositos. Dans le voisinage les Arabes 
montrent un trou crousd dans la terre, ou un devin a dft 
decouvrir autrefois d'immensos tresors. 

Un jour, dit la tradition, un Bedouin alia au Caire, comme 
font nos chameliers. Dans la grande ville, le His du desert 
fut invito par un inconnu, qui l'htfbergea dans sa maison. 
Son h6te, un Maghrabi, lui d£clara que son art magique lui 
avail r<h*£le lVxistence d'un tresor enorme dans le Ouady 
Aleyat. Si lo Bedouin consentait k conduire le magicien k 
l'endroit, la trouvaille serait partagee entre eux. Tousdeux 
se mirent en chemin ensemble et ddcouvrirent le tresor. 
Gelui-ci fut charge sur lours chameaux. Au retour, le 
Bedouin eut la pensde de tuer son bienfaiteur pour lui 
ravir tout le butin. Dejk il pressait la detente de son fusil, 
lorsque le magicien, se doutant de la perfidie, jeta de la 
poudre aux yeux du trattre, lequel tomba k terre aveugle. 
Toutefois, sur le chemin de Suez, le Maghrabi se repentit 
du mal fait au Bddouin. Non seulement il envoya un remade 
pour guerir la cdcite: de son compagnon, mais cria encore 
par-dessus une des anciennes portesdu Gaire, Bab-en-Nasr: 
« Maudit soit quiconque enleve la vue k un Bedouin. » 

Le barometre indiquait une pression de 683 millimet., k 
7 h. du matin, lorsque nous arrivames & la hauteur du Jardin 
du Ouady Aleyat. Nous avons pris ensuite k gauche pour ga- 
gner lautre versant de la valine. Quantity de blocs sont cou- 
vorts descriptions, pourmoi ind^chiffrables, avecdes figures 



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ASCENSIONS AU SINAI. 313 

entailiees. Quelques-unes de ces ligures reprt s sentent des 
bouquetins, d'autres des cavaliers amies d'arcs et lanQant 
des fl&ches. D'autres rochers, grands comme des maisons? 
presentent des creux globulaires, des cavites arrondies do 
grandes dimensions. JTai vu des blocs perctfs de part en part, 
naturellement, par suite de la friability de la roche. Ge no 
sont pas des cuvettes dues a des moulins ou au frottement 
do cailloux animes d'un mouvement giratoire produit par 
un remous dansl'eau, comme ceux que j'ai observes sur les 
bords du Nil entre Assouan et Tile de Philae, puis sur les 
exueils de la seconde cataracte de Ouady Haifa. Dans ces 
blocs granitiques, la decomposition, au lieu de se propager 
de la peripheric vers Tintdrieur, semble aller plutdt do 
Tinterieur a la surface, avec une remarquable regularity. 
Peut-fctre le vent active cc travail, en fouillant lc granite. 
La surface des cavites, au lieu d'etre lisse, presente des 
rugosites provenant des cristaux de feldspath en saillie. Nullo 
part ailleurs, je n'ai vu des roches cristallines ainsi evi- 
dees au grand air. Dans les montagnes du Sinai, on re- 
marque de ces creux au haut d'escarpements oil la main 
de lhomme n'a pu atteindre. Certains blocs renferment do 
veritables cavernes, avec des traces de foyers, des bancs 
ayant servi de siege et des restes de poteries. Nulle part, 
dans le fond de la vallec, jusqu'au pied du Serbal, n'appa- 
raissent des parois a surface lisse comme les polis glaciairos. 
Gela s'explique par la nature friable des roches cristallines, 
dont les surfaces exposees a Tair se deiitent rapidement, 
sous I'efFet des variations brusques et fortes de la tempe- 
rature. 

Tout le temps de la marche, le Serbal reste en vue avec 
tous ses sommets. Dressees verticalement comme les tuyaux 
d'un jeu d'orgue et comparables aussi aux dents d'une 
machoire immense, les pointes de la montagne se decoupent 
sur le ciel bleu. J'en ai compte cinq; mais on peut on 
voir neuf, suivant le nombre de divisions que Ton croit 



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314 COURSES ET ASCENSIONS. 

devoir dtablir dans la cr£te. Le Ouady Aleyat descend dans 
la direction du Sud au Nord, comme lc Ouady Adjeleh, son 
voisin, qui s'ouvre 6galement a la base du Serbal pour d6- 
boucher dans la grande valine de Feiran, plus k l'Ouest. 
Entre les deux ouadys, £galement sauvages, s^tend un 
chaos confus de montagnes dont le sommet le plus haut, le 
Djebel Abou-Schaya, atteint 800 met. d'£16vation au-dcssus 
de Toasis de Feiran. En remontant le Ouady Aleyat, sur la 
gauche, un des sommets visibles & mi-chemin porte le nom 
de Moneijah, c'est-&-dire monlagne de rentretien, nom appli- 
qud dgalement par les Arabes au Djebel MouQa, au-dessus 
du couvent du Sinai'. Nos Bedouins, qui n'attachent aucune 
idtfe de saintete au Serbal, tiennent lacimeplus modeste du 
Moneijah en grande v£n6ration. II y a sur le point culminant 
une petite enceinte en pierres brutes oil les nomades de la 
pGninsule vont d^poser des offrandes votives : le sol est 
recouvert de grains de chapelets, de traits de chameaux, de 
cheveux humains et d'autres reliques des croyants. Palmer 
a pris sur ces pierres des empreintes descriptions pareilles 
k celles des rochers au-dessus du Jardin. Apr£s les offrandes 
faites sur la mantagne, les pMerins entonnent un chant, 
dans lequel toute Tassistance s'dcrie en choeur : « lieu de 
Tentretien de Moi'se, nous invoquons ton assistance. Pro- 
tdge ton bon peuple et chaque annde nous viendrons k toi. » 

Ya m'nejfit Mou^a talibin (estourak, 
Teslim el ajdwid kull senneh enzourak. 

Le Ouady Aleyat aboutit k un col sur le flanc Est du 
Serbal. Ge col livre passage dans le Ouady er-Rimm, plus 
d^chird encore que lc Ouady Aleyat, et comme lui encombrtf 
de rochers tomb£s des hauteurs environnantes dans la 
suite des stecles. A 8 h., nous faisons une courte halte 
au pied des escarpements, au-dessus de 950 m&t. d'alti- 
tude, correspondant k la hauteur du grand Honac de nos 
Vosges d'Alsace. Avant d'atteindre le principal sommet, 



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ASCENSIONS AU SINAI. 317 

celui de la dent du milieu, il nous faudra une grimpade de 
mille metres et plus dans le sens de la verticale. Et le soleil 
darde dru, malgre la hauteur de la position. A 7 h. du 
matin, mon thermometre marquait dej& 16° centigrades. 
M&me avec une temperature plus basse, nou$ n'aurions pas 
froid apr&s une marche continue & travers un dedale de 
gorges, de ravins, d'arfctes rocheuses. Notons au bas de la 
grande paroi du Serbal des depdts de detritus et de sable 
feldspathique entre les gros blocs de la moraine. Gette mo- 
raine est entamSe par places sous l'effet d'un torrent dis- 
paru. L'erosion paries eaux courantes apparatt nettement. 
Pour nous elever, nous nous engageons dans un des cou- 
loirs, suivant la lignede fond d'une des gorges ascendantes 
creusee dans la muraille du massif, sur la droite du sommet 
principal. Trois heures durant, & partir de la base, depuis 
Taltitude de 1,000 met. au-dessus de la mer, onse hisse, en 
s'aidant despieds et des mains, entre les rochers ebouies, au 
haut deparois vertigineuses. Beaucoup de precautions sont 
indispensables pour ne pas rouler en bas, au pied du mur. 
Gette gorge ou ce couloir, oil nous nous elevons comme 
dans une cheminee, est appele par nos Bedouins Abou- 
Hamad, le vallon des figuiers sauvages. EfTectivement, plu- 
sieurs de ces arbres ont pris naissance dans les rochers 
entre 1,200 et 1,500 met. d'altitude. Ala cote de 1,250 met. 
apparatt une belle source limpide, transparente comme un 
cristal. Des rochers hardis se dressent & Fentour. Mais le 
bassin de la source forme une jolie baignoire, exposee dans 
une atmosphere tiede et lumineuse. Sanslasueur qui ruis- 
selait de mon front, j'aurais cede k la tentation de me 
plonger dans cette eau claire et pure. Dans le desert nous 
venons de marcher plusieurs jours sans voir d'eau, de 
/source ni de puits. Vers r altitude de 1,400 met., j'ai 
decouvert une paroi de rocher, lisse comme un miroir, sur 
une surface d'environ trente metres carres. Pour le coup, 
c est bien un poli glaciaire tout frais et intact, en parfait 



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318 COURSES ET ASCENSIONS. 

etat de conservation, avec les cristaux de feldspath coupes 
comme au rabot, avcc des stries et des sillons pr£sentant 
leur eclat primitff. Les variations de temperature ont di- 
minue d'intensite k cette hauteur et ne deiitent plus la 
roche comme au pied de la montagne, dans une zone plus 
basse. Le col qui termine le couloir ou la chemin£e, entre 
la cime principale et la dent voisine k l'Ouest, se trouve a 
1,900 met. d'altitude. Au sommet mdme, point culmi- 
nant de toute la crete, appele El Madhawwa, le Phare, 
par les Arabes, l'aiguille de mon barometre aneroide des- 
cend k 592 mm ,5, correspondant k 2,050 met. de hauteur, 
le de l'echelle ayant ete regie, au niveau de la mer 
Rouge, k 754 millimetres de pression, prfcs du Raz Abou- 
Zenime, apr&s une tourmente de simoun. Ce jour-l&, le 
8 mars, ft 7 h. du matin, la pression atmospherique reduite 
k la temperature de 0° k TObservatoire du Caire etait de 
754 mm ,2, contre 756 mm ,9 le H mars k midi, moment de 
mon observation au sommet du Serbal. A TObservatoire 
d'Alexandrie, la hauteur du barometre etait de 760 mm ,7 
avec une temperature de 16° le H mars a 9 h. du matin, 
et de 755 mm ,4 le 8 mars k 9 h. du matin egalement, la 
temperature etant k ce moment de 16°,5 centigrades. 

Que vous dirai-je de mes impressions apres mon arrivee 
au sommet de la montagne? Malgre la magniGcence du 
panorama deploye devant nous, apr£s cinq k six heures de 
grimpades, mon premier soin a ete de m'asseoir aiin de 
souffler k Taise. Salami, un des deux guides, tira un coup 
de carabine en 1'air pour ceiebrer le succds de Tascension. 
Puis nous nous mimes k dejeuner, reservant les manifes- 
tations d'enthousiasmc pour apres la sieste. Disposition 
peu poetique, n'est-ce pa£, k Tarrivee sur ces hauteurs 
sublimes? Tel est notre organisme humain, que la poesie et 
I'enthousiasme subissent les atteintes de la faim et de la 
fatigue : l'4me ne peut fairc abstraction du corps dans 
l'homme vivant. Pourtant le spectacle au haut du Serbal ne 



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ASCENSIONS AU SINAL 319 

le c6de & aucun autre sommet de montagne pour la gran- 
deur. La perspective est simplement splendide. Toute 
l'Arabie PdtrSe s'dtale h vos pieds, avec les details de son 
relief, visibles gr&ce h Tadmirable transparence de 1'air, 
avec ses montagnes arides et ses deserts sans eau, avec les 
d£coupures de ses c6tes depuis Suez jusqu'& Akaba, entre 
les deux bras de la mer Rouge, avec le plateau de Tih, les 
hauteurs de Petra et la chalne littorale d'Afrique baign^e 
par le Nil. On distingue nettement le Djebel Katherine et 
le Djebel Mouga, ou je monterai dans quelques jours. Dans 
un creux du Serbal, expose au Nord, j'ai vu de la neige. Au 
sommet de la cr£te, h midi, le thermom&tre, tourn£ en 
fronde, marquait 8° centigrades, sous un ciel lumineux, 
sans nuage, parfaitement serein. Ge sommet principal, 
comme les quatre autres pointes de la cr6te, s'arrondit en 
coupole, avec un petit monument do pierres brutes. Un peu 
au-dessous de la coupole, descavernes en hemispheres s'ou- 
vrent dans le rocher des deux c6t£s opposes, pareilles aux 
cavittfs des blocs erratiques d'en bas. Est-ce le creux de la 
pierre oil le Seigneur a ordonnS h Moise de se tenir au mo- 
ment « du passage de sa gloire » sur la cime du Sinai ? 

Si le Serbal 6tait r6?llement le mont Sinai', Moise aurait 
£te un fameux grimpeur, digne d'etre proclame membre 
honoraire de notre Club Alpin. Car pour monter deux fois 
en un jour a ce sommet, comme Tindique le texte biblique 
dans la relation de la remise des Tables de la loi, il faut 
avoir eu de solides jarrets et des poumons 6prouv£s. A cdtd 
d'une des cavernes, j'ai ramassd une m&choire de mouton. 
Les Arabes, paralt-il, viennent encore faire des sacrifices 
sur la montagne, consacrde peut-6tre nagu&re au culte de 
Baal, et qui se prdsente bien encore maintenant, avec son 
caract&re de grandeur incontestable, comme un tr6ne de 
Dieu. Un foyer kTintdrieur du cercle de pierre, sous la cou- 
pole, montre encore des traces de feu. Faut-il conclure du 
nom arabe de Madhawwa, le Pkare, donn£ au sommet, que 



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320 COURSES ET ASCENSIONS. 

celui-ci a servi pour les signaux comme certains rochers 
des Vosges, les anciennes vigies du Wachstein, du Maen- 
nelstein, du grand Honac, en Alsace? Beaucoup d'autres 
sommets des montagnes de la p^ninsule sinaitique portent 
tfgalement des traces de foyers et de feux. Une ligne r£gu- 
H6re de signaux pareils semble avoir exists le long de toute 
la route dEgypte en Syrie, Stablie k ddfaut de t£l£graphe 
dectrique. En ce qui concerne 16tymologie du nom de 
Serbal, mes connaissances en linguistique ne me permet- 
tent pas de hasarder une opinion personnelle. E.-H. Palmer, 
page 179 du premier volume de son ouvrage The Desei % t of 
the Exodus (Cambridge, 1871), conteste toute reminis- 
cence du dieu Baal et attribue au mot la signification de 
« chemise » ; il est employ^ par les ecrivains arabes, par m6- 
taphore, pour designer une masse d'eautombantpar-dessus 
des rochers arrondis k surface lisse, comme la coupole du 
sommet ; expression analogue sous ce rapport a notre terme 
de nappe d'eau et sans aucune relation avec le culte du 
Baal paten : « Now y the word Ba'al contains the very imprac- 
ticable Semitic consonant 'ain, which — however insignificant 
it may sound to European ears — could never drop out or be 

confounded with the simple a of the word Serbal The 

word, in fact, signifies « a shirt » and is often metaphorically 
employed by Arabic ivriters to describe a large body of water 
pouring over such smooth rounded surfaces as those of which 
the summit is composed, and is exactly analogous in this res- 
pect to our own expression « a sheet of water » . Thus does 
the very philology to which it appeals prove fatal to this attrac- 
tive and plausible theory. Men are too apt, alas! to confound 
the overthrow of their own theories with a denial of the facts 
themselves which they have taken so much trouble to assert. » 
Sans contredit, le Serbal est la plus imposante de toutes 
les montagnes de la p^ninsule sinaitique. Siplusieurs autres 
sommets atteignent une altitude absolue plus considerable, 
aucun ne s'&&ve ainsi d'un seul jet et ne pr^sente une pa- 



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ASCENSIONS AU SINAI. 321 

reille difference de niveau entre son point culminant et sa 
base. Le DjebelKatherine, la plus haute de ces montagnes, 
mesure une elevation de 2,602 met., et le Djebel Mou^a a 
2,244 m6t. Mais l'altitude du couvent du Sinai et celle du 
monast&re abandonne d'El-Arbain, au pied de ces deux 
sommets, vade 1,527 k 1,712 metres, en sorte que la diffe- 
rence de niveau entre la base et le sommet se reduit k 
700 et 900 met. pour la hauteur relative des deux mon- 
tagnes, contre 1,400 metres pour le Serbal, dont le point 
culminant depasse 2,050 metres, tandis que l'oasis de 
Feiran avec ses palmiers est seulement k 600 mfct. au- 
dessus de la mer. Des precipices bdants et de profondes 
crevasses sSparent les cinq pointes de la criHe du Serbal. 
Le versant meridional s'abaisse presque sans interruption 
sur les plaines unies du desert d'El-Ga'ah, avec un accfcs 
beaucoup plus difficile des sommets que par le versant 
Nord, ou Tascension est plus fatigante que dangereuse. 
Tandis que le Ouady Aleyat, par ou je suis venu, aboutit 
du c6te de l'Est, le Ouady Adjeleh descend a l'extremite 
Ouest du versant septentrional. Un interprete des inscrip- 
tions du Sinai a cru reconnaltre dans le nom d'Adjeleh une 
allusion au veau ('Ejl), adore par les Israelites lors de 
l'Exode, et en a tire un argument spdcieux pour identifier 
le Serbal avec le Sinai. En rdalite, ce mot signifie hale ou 
rapidity, et si vous demandez k vos guides bedouins pour- 
quoi le Ouady Adjeleh s'appelle ainsi, ils repondent unani- 
mement : « Parce que c est le chemin le plus prompt pour 
aller k Tor », ce qui est la verite. 

Avant de quitter le sommet du Serbal, j'ai depose dans 
la grotte ouverte au Nord une bouteille avec ma carte de 
visite et la date du 11 mars 1886, k midi, plus le nom de 
mes deux guides Salami et Mansour. Ces Bedouins du 
Sinai* sont de bonnes gens, durs h la fatigue et serviables, 
quand la tentation ne leur vient pas de vous tordre le cou, 
comme ils l'ont fait a ce pauvre capitaine Palmer, precipite 

AN'NU.VIRK D3 1886. 21 



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322 COURSES ET ASCENSIONS. 

au bas du Djebel Bischr, il y a six ans, pour 6tre devalise, 
aprfes avoir temoigne k ses gens une conliance excessive. 
Dieu merci, je n'ai pas eu, pendant tout le cours de ce 
voyage, k me servir de mes armes pour me d£fendre contre 
une attaque quelconque, en sorte que je rentrerai k la 
maison sans la moindre action d'tfclat k signaler dans mon 
rapport. Parmi les plantes grasses, odorantes et piquantes, 
qui composent la petite (lore de la cime du Serbal, je 
cueille quelques dchantillons pour mon herbier. Puis nous 
redescendons paroCi nous sommes venus, plus lggferement 
et plus vite, sans atteinte de vertige. A 3 h. apr&s midi, 
la source du Serbal, claire et agr£able comme lors de la 
mont£e, marque 17° de temperature, Tair 6tant k 15°,5, 
vers 1,250 mfct. d'altitude d'aprfcs le baromfctre. Dans le 
vallon lateral de Nakheleh, qui descend des precipices au 
pied de la grande montagne sur la droite du Ouady Aleyat, 
on distingue, entre les blocs accumul&s des moraines, les 
traces d'un ancien chemin qui se rend par-dessusla ligne de 
falte dans le Ouady Adjeleh. Une succession descriptions, 
analogues & celles que j'ai deji signages, se trouve le long 
du chemin, dont se detache un petit sentier allant k la 
pointe d'Abou Schaya, point culminant de ce promontoire. 
Une des cimes du versant Ouest de la valine porte les 
ruines d'une construction antique, probablement un fort, 
61eve sur une coupole de granite blanch&tre, appelee Soulla. 
Peut-Mre ce dernier point est-il le Djebel Latrum men- 
tionnd par Robinson dans son Journal d'un voyage en Pales- 
tine et dans les pays limitrophes. Les moines chrStiens de 
la contr£e s'y seraient refugtes pour 6chapper aux atteintes 
desSarrasins. Que cette assertion soit vraie ou non, la posi- 
tion se prfcte bien k la defense. Outre les restes des mu- 
railles, il y a des picrres entass£es artifieiellement au bord 
des precipices, prates k 6tre roulees sur les assaillants en cas 
d'attaque. On voit aussi des constructions en ruines, des 
fondations de murs et des d£combres sur la terrasse de 



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ASCENSIONS AU SINAI. 323 

Sigilieh, habitue nagufcre, & 1,500 met. d'altitude , sur 
le vers ant meridional du Serbai, ainsi que la base du 
B6that Oum Tacheh. Au bout do la gorge de Rimm, dont 
rien dans nos montagnes des Vosges n^gale les d£chire- 
ments et la sauvage grandeur, le professeur Fraas d£crit 
des grottes occupies par les ermites d'autrefois dans l'in- 
terieur des blocs erratiques de granite, comme ceux que 
j'ai signales dans le Ouady Aleyat. C'est le granite 
h feldspath rouge qui constitue la masse du Serbai, alter- 
nant avec des bancs de gneiss et traverse surtout par une 
quantity de dykes ou de filons dioritiques plus ou moms 
6pais. Ges filons de diorite dessinent des bandes verd&tres 
sur le fond rouge du granite. Beaucoup plus r^sistants et 
plus durs que le granite & feldspatb decompose, ils Tor- 
ment la pointe des crates. Sous Teffet de la decomposition 
du feldspath, le granite se deiite et s'e'grfene sous les pieds, 
surtout sur le versant Sud-Est. 

Lors de son ascension, le 30 de'cembre 1861, Oscar Fraas, 
qui a rapportd de bonnes observations sur la ge*ologie du 
pays, observations publiees dans son livre Aus dem 
Orient, Stuttgart, 1867, a quitte le Ouady Selaf h 5 h. du 
matin, avant le lever du soleil. II etait accompagn6 de 
deux guides bedouins et remonta le vallon lateral d'Oum 
Tacheh par-dessus des blocs erratiques de gneiss et de 
porphyre. Vers 9 h. 30 min. les voyageurs atteignirent la 
sauvage gorge de Rimm, grimpant de rocher en rocher, 
suivant de preference les crates de diorite dures et r£sis- 
tantes au milieu du granite en decomposition. A des dis- 
tances assez grandes apparaissent quelques groupes de 
pahniers arrose's par des sources, avec des buissons de 
jassur, oil les Arabes coupent des cannes de Moise. La ter- 
rasse de Sigilieh, atteinte k midi, est entourde de hautes 
parois rocheuses en amphitheatre, ouvertes seulement vers 
TOuest, au-dessus de precipices vertigineux donnant 
vue sur la mer Rouge ct les montagnes lointaines de la 



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324 COURSES ET ASCENSIONS. 

c6te d'Afrique. Tout autour de lamphithMtre se dressait 
ta muraille, l'enceinte des cinq pics du Serbal, deux vers 
le Sud, trois dans la direction du Nord et du Nord-Est. Une 
tentative de gravir le groupe rapprochg du Nord ne reus- 
sit pas. Fraas dut revenir avec ses hommes, en glissant 
plutdt qu'en marchant, sur les pentes inclines de 20 & 
30 degr^s, souvent au pdril de sa vie. Ayant essaye d'esca- 
lader un des sommets du Sud, ily parvint vers 1 h. 30 min. 
apr&s midi, en s'accrochant k un dyke de diorite. Le 
sommet atteint etait un des moins Aleves du groupe, 
form£ par un filon de diorite. Le savant gdologue compta 
depuis son poste d'observation 45 pointes dioritiques dans 
un cercle de mille metres environ. Sous Teffet de la de- 
composition du granite, prolongs pendant des sifccles et 
dos sifccles, les filons plus r^sistants de diorite finissent par 
faire saillie. Dans son journal, Fraas c^lebre Theure pass^e 
-au haut de la montagne corame une des plus belles de 
sa vie, dans la pleine acception du mot. Heure incompa- 
rable, qui se prdsente une seule fois dans une existence 
humaine et compense largement les peines de la journee : 
« Je me rappelle encore avec un certain frisson l'eflfrayante 
gorge de Rimm, dans laquelle il fallut se laisser glisser, 
plutdt que descendre, par-dessus les parois croulantes de 
granite, en s'accrochant de la main aux asp£rit£s des filons 
de diorite, au risque de la vie chaque fois que Ton mettait 
le pied sur un bloc, qui menagait de se detacher sur la 
pente declive, ecrasant les amis et entralnant dans les pro- 
fondeurs avec des craquements terribles une quantity de 
debris en manifcre d'avalanche. L'admirable courage et le 
devouement avec lequel les Bedouins s'occupercnt d'un de 
nos compagnons, mal exercS aux grimpades, dtaient vrai- 
ment touchants. Aussi quelle longue et dure journee! 
A 9 h. 30 min. seulement, dans une nuit profonde, nous 
atteignimes de nouveau le campement dans le Selaf. » 
E.-H. Palmer, pour faire lascension du Serbal le 13 jan 



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ASCENSIONS AU SINAI. 325 

vier 1869, dtait venu camper la veille dans le haut du Ouady 
Aleyat, avec trois chameaux charges de ses bagages. Mes 
chameliers ne voulurent pas aller dresser nos tentes sur le 
m&me point, sous pr^texte de difficulty trop rudes. Ces 
difficult^ pourtantne sont pas telles que des chameaux ne 
puissent monter dans la partie sup£rieure de la valine, de 
mani&re k raccourcir de trois h quatre heures la marche 
pour Tascension. Apr&s une nuit pass£e au pied des escar- 
pements , Palmer et ses compagnons firent l'escalade du 
massif par le c6td Ouest, par un chemin nouveau. lis mi- 
rent une heure et demie pour arriver h la base des cdnes qui 
terminent le pic au haut de la cnHe. Une demi-heure de 
plus, apr&s une courte halte, suffit pour atteindre le som- 
met d'un de ces cdnes, sans difficult^ exceplionnelle. Le 
ciel, d'abord couvert d'epais nuages, se ddgagea assez pour 
qu'on ptitmesurer quelques angles et determiner la position 
relative des principales cimes de la chaine entre le Djebel 
Mou^a et l'Oum Schomer. Ces observations faites, les 
voyageurs dlevferent sur le sommet principal un petit 
cairn, que j'ai retrouvE intact, dix-sept ans apr&s son Erec- 
tion. La descente s'accomplit par le c6t£ Est, le long d'un 
couloir ou d'une cheminEe declive, h inclinaison trfcs forte, 
ou il fallut sauter deux heures durant par-dessus des blocs 
de granite entass^s les uns au-dessus des autres. 

Avant les levEs topographiques de Y Ordnance Survey an- 
glais, par Palmer et ses compagnons en 1869, l'ascension 
du Serbal a £t£ faite par Ruppell, par Burckhardt et par 
Lepsius. Les premieres tentatives, ici comme ailleurs, pa- 
raissent avoir cotitE le plus de peine. Burckhardt, notam- 
ment, a choisi, comme point de ddpart, le plus mauvais 
chemin en cherchant a atteindre le sommet a partir du 
Ouady Rimm au Nord-Nord-Est. Comme le chasseur Djebe- 
lieh, de la tribu Sattala, sur le concours duquel il avait 
compt£, refusa de l'accompagner, il entreprit Texcursion 
seul avec son serviteur, sans connaissance du chemin. 



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326 COURSES ET ASCENSIONS. 

Quatre heures d'efforts effrayants Tamenerent sur le som- 
met le plus bas du massif. « Apr&s que je me fus un peu 
repos£, dit-il page 957 de ses Reisenin Syrien und Pa Ids t ma 
ttnd der Gegend des Berges Sinai, je gravis le sommet orien- 
tal, qui <Hait devant nous k notre gauche, et en atteignis la 
pointe aprfcs trois quarts d'heure de grands efforts, car le 
rocher est si lisse, si glissant, et avec cela si escarpe que, 
quoique nu pieds, je dus souvent ramper sur le ventre, 
pour ne pas retomber au bas ; et si je n'avais pas trouvS 
par hasard quelques buissons pour m'y retenir, j'aurais pro- 
bablement dH abandonner mon entreprise. La pointe du ro- 
cher oriental consisteen une monstrueuse masse de granite, 
tout k fait lisse, qui a k peine qk et \k quelques fissures et 
prtfsente un aspect semblable & celui des sommets des 
Alpes couverts de glace. Les c6t£s du rocher, k quelques pas 
au-dessous dela cime, consistent en grands blocs isolds, longs 
de 20 k 30 pieds, qui semblent fctre restes suspendus juste 
au moment de tomber. Pr&s du sommet, je trouvai des 
marches formecs rdguli&rement par de grosses pierres 
d^tachdes qu'on a dti apporter d'en bas et arranges le long 
du versant avec tant dart qu'elles ont rt 5 sist£ aux change- 
ments du temps et peuvent encore servir maintenant k la 
montSe. Plus tard, on m'a dit que ces marches sont la con- 
tinuation d'un chemin en r&gle partant du pied de la mon- 
tagne, que Ton a tailld sur plusieurs points k travers le 
rocher. Si nous avions eu un guide, nous serions montes 
par ce chemin qui va le long du c6td Sud et Est du Serbal. 
En somme, la montagne a cinq sommets : les deux plus 
tflevds sont celui & TEst, que j'ai gravi, et un autre imme- 
diatement k VOuest de celui-l&. Ceux-ci s'elevent comme 
des pains de sucre et se reconnaissent de loin sur le chemin 
du Caire. Le rocher oriental, qui d'en bas parait pointu 
comme une aiguille, porte, en haut de sa pointe, une plate- 
forme d'environ cinquante pas de tour. II se trouve la un 
tas de petites pierres libres, qui forment un cercle d'environ 



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ASCENSIONS AU SINAI*. 327 

douze pas en diametre et de deux pieds de haut. Juste 
sous la pointe, je trouvai sur chaque bloc a surface lisse 
des inscriptions, qui dtaient la plupart ind^chifFrables... 
Entre quelques-unes des masses pierreuses se trouvent de 
petites cavernes, qui sont pourtant assez vastes pour rece- 
voir quelques personnes. Sur les parois de celles-ci se trou- 
vent beaucoup descriptions semblables k celles dej& signa- 
ges. » Le sommet atteint par Burckhardt n'est pas celui du 
milieu, le plus £lev6 du groupe, pour lequel j'ai trouv£ l'al- 
titude de 2,050 mdt., concordant avec les observations de 
l'expedition anglaise de TOrdnance Survey. 

Riippell, qui a fait l'ascension du Serbal en 1831 et Ta d£- 
crite dans la relation de son voyage en Abyssinie, Reise in 
Adyssinien, page ^86, trouva au sommet une enceinte circu- 
laire derocher, dont son guide s'approcharespectueusement, 
comme d'un lieu saint, pour y faire sa prtere, apr&s avoir 
6t6 ses souliers. Plus tard, cet homme raconta au voyageur 
allemand qu'il avait, k deux reprises, sacrifiS sur le sommet 
un mouton en action de grikces, la premifcre, apr&s la nais- 
sance d'un fils, la seconde, aprds lagu&isond'une maladie. 
J'ai moi-m&me ramassd une m&choire de mouton sur le 
sommet du milieu, ce qui semble indiquer de nouveaux 
sacrifices plus rdcents. 

Dans ses Briefe aus Aegyplen, Aethiopten und der Sinai- 
Halbinsel, page 330, Lepsius d£crit son ascension comme 
suit : « Le 27 mars, nous nous lev&mes de bonne heure pour 
gravirlamontagne. Le vrai chemin du Serbal, Derb es-Serbal, 
conduit Ajla montagne du Ouady Firan par le Ouady Aleyat. 
Nous dtimes contourner l'extrdmit^ Sud-Est de la mon- 
tagne pour l'escalader par-derri&re, au Sud, parce qu'il etit 
6t6 beaucoup au-dessus de nos forces de gagner la hau- 
teur par la gorge de Rimm, qui descend rapidement et en 
ligne droite entre les deux sommets de l'Est. A un quart 
d'heure au-dessus de notre campement, nous arriv&mes & 
une source ombrag^e de nebek, de hamada et de palmiers, 



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328 COURSES ET ASCENSIONS. 

et dont l'eau fratche et pure £tait murSe k plusieurs pieds 
de profondeur. Puis nous pass&mes denouveau, par-dessus 
une petite arfcte de montagne, sur laquelle se trouvaient 
plusieurs anciennes maisons de pierres, dans une autre 
branche dela vallde de Rimm (Rimm el-Mehasni), et arriv&mes 
apr&s une heure et demie & Tangle Sud-Est de la montagne. 
Depuis 1& nous suivlmes un chemin trac£ dans le rocher, 
prGsentant mfime par places des murs de sout&nement. 
Celui-ci nous conduisit sur une terrasse b&tie et un mur, 
restes, paratt-il, d'une maison d^truite, et pr&s d'une source 
fraiche, ombragtfe de hauts roseaux, de palmiers et de 
buissons de jassur; toute la montagne est rev£tue ici de 
habak et d'autres herbes odorantes. Quelques minutes plus 
loin, nous arrivAmes & plusieurs cavernes, qui ont servi 
nagufere de cellules d'ermites, et, apr&s une marche d'cnvi- 
ron quatre heures, nous parvinmes h un plateau, enferme 
ontre les sommets, ou nous rencontr&mes de nouveau une 
maison avec deux pieces. Un chemin nous conduisit par- 
dessus cette plaine au bord du cdt6 occidental de la mon- 
tagne, qui tombe sur la plaine sablonneuse d'El-Ga'ah par 
un versant d'abord escarp^ et sauvage, puis avec des con- 
treforts larges et plus doux, ouvrant une vue magniOque 
sur la mer vers la rive opposee et sur la chalne de mon- 
tagnes £gyptiennes qui la limite. A partir de l&, le sentier 
rocheux s'enfonQa rapidement par la paroi d6chir6e de la 
montagne dans un bassin sauvage et profond autour duquel 
les cinq sommets du Serbal se r^unissent en demi-cercle 
en une puissante couronne. Au milieu de ce bassin, appele 
Ouady (jikelji, sont situSes les ruines d'un ancien couvent, 
auquel conduit le sentier, mais que nous ne ptimes visiter 
i\ cause du manque de temps. 

« Je revins de-l& par-dessus le plateau et commengai en- 
suite (i gravir le plus^m^ridional des sommets du Serbal. 
Lorsque j'eus dej& atteint & peu pr6s la hauteur escarp£e, 
je crus remarquer que le second sommet 3tait encore plus 



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ASCENSIONS AU SINAI. 329 

haut, ce qui me fit redescendre pour chercher un chemin 
pouvant mener & ce dernier. Nous passftmes pr&s d'un petit, 
ruisseau et dtimes contourner presque tout le bassin; nous 
rSussimes enfin k gravirla pente par le c6t6 Nord-Est. Ici je 
trouvai, k ma surprise, entre les deux pointes, entre lesquel- 
les se fend le sommet, un petit vallon bien couvert de buis- 
sons et d'herbes, par lequel je montai d'abord sur l'un des 
sommets, puis sur Tautre pour fixer avec mon guide la 
position, par rapport h l'aiguille aimant^e, de tous les 
points dignes de remarque qui se faisaient voir dans un 
vaste horizon. Notamment, je pus reconnaltre nettement 
comment, de 1'autre c6t£ du Djebel Mouca, les sommets 
des montagnes montaient toujours plus haut, et que le loin- 
tain Oum Schomer s'61evait par-dessus tous les autres. » 

Les ruines du couvent de Qikelji (Sigillieh) ont 616 visi- 
les et d^crites par Palmer et ses compagnons, apr&s la 
premiere visite de Fraas. Autrefois, un chemin praticable 
aux chameaux conduisait au refuge du couvent ; mais les 
d£bordements deseauxtorrentielles Tontenpartie d^truit. 
Pour un homme mfcme bien chauss£, la montee du Ouady er- 
Rimm, par-dessus des pierres a ar&tes vives, est extrGmement 
p&iible. La grandeur imposante du paysage rach&te toute- 
fois et compense les fatigues de la marche. Dans le haut, la 
tfcte des voyageurs dtait dominie par un rocher d'une 6\6- 
vation verticale de 1,200 pieds. Derri&re eux se trouvait un 
sommet £norme a surface unie, le Djebel Schinenir, extre- 
mity ou contrefort oriental du Serbal. Le seul chemin pour 
descendre la valine s'enfongait dans un couloir ou dans 
une gorge a pente rapide, au fond recouvert de blocs 
£boul£s, de pierres mouvantes et degraviertrompeur. Telle 
est l'inclinaison, qu'une pierre jetee d'en haut roule sans 
obstacle, avec un bruit terrible, en soulevant des nuages 
de pousstere. A angle droit du chemin suivi par Palmer. 
s'cHendait le Ouady (Jikelji, mais le sol raboteux de Tentrde 
de la valine et le large plateau de son cdtd Quest, d6coup£ 



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:130 COURSES ET ASCENSIONS. 

on cent gorges et trous, (Haient seuls visibles. Un peu plus 
loin vient Vancienne route en gradins forme's par des blocs 
de granite ajust^s. Sur une longueur d'une demi-lieue, la 
voie a £t£ ddtruite paries eaux torrentielles. Arrives au bas 
toutefois, les voyageurs anglais trouverent une chausse> 
admirable, bien conserved : an admirably constructed road, 
quite a model of engineering skill. Puis vient une colline sui- 
vie d'une gorge plus sauvage et plus belle que lapremidre, 
avec d'anciennes cellules d'anachoretes et les murs de clo- 
ture de petits jardins. Enfin, une troisieme vallee se prd- 
sente, au fond couvert de palmiers et de joncs. Vers le Sud 
s'etend le Ouady yikelji, et, au-dessous du chemin creux 
suivi parTexp^dition, dans le loin tain, le brilliant desert d'El- 
Ga'ah. Impossible d'imaginer un lieu de refuge plus sauvage, 
plus separd du monde. La vtfgtftation abondante dans le lit 
du ouady etl'isolement de cette retraite en font Tid^ald' une 
valine heureuse pour les Bedouins. Selon Palmer, les in- 
scriptions tracers sur les rochers seraient l'oeuvre des ceno- 
bites, peres du desert, des premiers siecles de notre ere. Un 
Bddouin, bon marcbeur, peut aller en quatre k cinq heures 
de Toasis de Feiran au couvent de Cikelji ; et, pour attein- 
dre la mer depuis \h, il faut une petite journ^e. Probable- 
mentla route, dont les tron^ons encore conserves viennent 
d'etre signals, reliait Der tJikelji k l'antique Pharan. 

Yvilb en somme les renseignements que les voyageurs 
qui nous ont pr^cddg nous ont fournis sur le Serbal et sur 
ses abords. Lors de mon ascension, je n'ai pas eu occasion 
d'entendre « les sons penetrants qu'dmettent les sables 
cristallins en mouvement », pas plus que je n'ai pu perce- 
voir dans la plaine de Thebes la voix des statues de Mem- 
non. Un des couloirs de la montagne porte le nom de Djebel 
Nakous, la montagne des cloches, parce que les Bedouins 
pretendent y avoir entendu le son des cloches d'un couvent 
fantOme & linttfrieur du Serbal. Souvent, dit-on, les pas- 
sants perqoivent \k un son delicieux, tantOt faible comme 



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a 



i 



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ASCENSIONS AU SINAI. 333 

celui (Tune flute lointaine, tantdt plus fort comme celui 
(Tun orgue rapproche. Suivant l'ardeur du soleil, l'humi- 
dite de l'air et de la terre, la quantity de sable qui se 
detache, la force de la brise qui acceiere ou raleniit les 
sons, la musique semble un soupir harmonieux ou comme 
la voix mugissante de la montagne. Quand je suis descendu 
par la gorge des Figuiers, il y avait calme plat et aucun de 
ces concerts n'est venu charmer mon oreille. 

Par contre le debouche du Ouady Aleyat, ou M. Velrn 
est venu a ma rencontre dans la soiree, nVa rapped les 
scenes bibliques du temps de Jelhro sur la terre de 
Madian. Des troupeaux de moutons et de ch&vres paissaient 
les herbes aromatiques au milieu des rochers, gardes par 
de petits bergers au maintien deji grave, v&tus d'une che- 
mise et un b&ton k la main. Au declin du jour, quand les 
troupeaux rentrent au campement et que les clochettes 
font entendre de loin leur tintement sonore, les agneaux 
bondissent comme pris de folic et courent a leur m&re en 
beiant. Le matin les animaux viennent se placer devant les 
tentes noires, en poil de chameau, pour attendre le com- 
mandement du depart vers les paturages de la montagne. 
Cheik Mouga, le patriarche, grand chef des Bedouins Toua- 
rahs, vint nous offrir un mouton en cadeau, nous invitant 
en m&me temps & visiter sa tente. G'est un personnage fort 
respects et respectable, je n'en doute pas. Possesseur de 
dix chameaux, outre les troupeaux de moutons que nous 
venons de voir, proprietaire d'une maison dans la mon- 
tagne, avec des matelas et plusieurs tentes pour ses 
peregrinations, il passe pour riche et est consider en 
consequence. En grand seigneur, fid&le aux traditions 
orientales, Cheik Mouca a voulu nous retenir pour diner 
chez lui. La fatigue du jour et la perspective de longues 
courses pour le lendemain m'ont fait decliner cette offre. 
Du moins avons-nous accepts le cafe au campement. 

Figurez-vous une vingtaine de tentes en feutre noir 



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334 COURSES ET ASCENSIONS. 

dress^es k hauteur d'homme, avec des branches d'arbres 
pour piquets, align6es en rang tout droit. En Thonneur 
des h6tes, on deroule de grands tapis dans la tente princi- 
pale. Point d'autreameublementd'ailleurs. Par consequent 
absence de chaises. Pour s'asseoir chacun s'accroupit, les 
jambes crois^es k la mani&re de nos tailleurs. Malgr£ toute 
la bonne volontd possible, je r£ussis mal k me plier k cet 
exercice. Que voulez-vous? avec Vkge mes articulations 
perdent leur souplesse d'autrefois. Pendant notre entretien 
avec le bon cheik et les notables de sa soctete, les gens de 
la maison, je veux dire de la tente, pr£parent le cafe k la 
fa^on arabe. Les feves sont d'abord torr6G6es, puis mises 
dans un pot en terre et moulues au moyen d'un b&ton 
toum<5 avec la plus grande rapidity possible. Ce produit 
est mis k infuser dans la cafeti&re, dans laquelle on a fait 
prSalablement bouillir de I'eau avec du sucre. Tout ce qui 
resle attache de poudre au premier vase est enlev£ au 
moyen d'une brosse en fibres de palmier. Apr&s quoi Tam- 
phitryon enleve la cafeti&re du feu et, aprte avoir lave les 
jolies petites tasses appelates findjans, boit d'abord une gor- 
g£e de la premiere tasse, suivant l'usage consacrd, pour 
Toffrir ensuite k ses h6tes. Une fois le cafe pris, le maltre 
allume solennellement son tchibouk, nous nos cigarettes, 
en faisant un bout de conversation traduit par notre drog- 
man. Le cafe pris a 6t6 excellent, et bien sup&rieur k 
l'infusion de succ6dan6s que nous servent les sommeliers 
bien frisds et en habit noir dans les stations de chemin de 
fer sur la route de Strasbourg a Berlin. Pendant la causerie 
sous la tente, une jeune ch&vre, curieuse apparemment de 
montrer sa gentillesse aux h6tes strangers, vint s'installer 
sur le tapis & c6t£ de moi. Pauvre petite, n'etant pas invi- 
tee, elle s'est trouvSe aussit6t, non pas mise k la porte, 
j mais expulsee sans autre c£r6monie par un des convives 

> qui souldve pour cette operation le feutre au fond de la 

> tento. Volontiers j'aurais accepts le diner sous la tente, 



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ASCENSIONS AU SINAI. 335 

sans les effets d'unc marche de dix heures dans les mollets. 
Pour cette fois done nous remercions Cheik Mouga de 
son aimable attention, et nous nous retirons apr&s avoir 
souhaite k notre hdte mille felicit^s, avec le voeu qu'AUah 
b^nisse sa tente et ses troupeaux. 

II 

LE DJEBEL MOUQA 

Le lendemain de mon ascension au Serbal, notre petite 
caravane s'est arr6t6e dans le Ouady Selaf, puis nous avons 
dress£ nos tentes au pied du Raz Safsafeh, en vue du cou- 
vent du Sinai. Venus par le d6flle de Nakb-Hava, le defile 
des vents, iandis que les chameaux de charge ont dft suivre 
la voie moins courte, mais plus facile, du Ouady Esch- 
Gheik, nous avons d£bouch6 & travers la valine haute 
d'Er-Raha. Au fond d'un cirque, entour6 de montagnes 
aux parois abruptes, qui semblent s'61ever jusqu'au ciel, 
comme des murailles gigantesques, l'antique monastdre 
apparut perdu dans Tombre. Pourtant il n'6tait pas 
encore 4 h. apr&s midi. Cet aspect vous fait une impres- 
sion de desolation. Des cypres noirs 61&vent leurs 
pointes sombres au-dessus des murs du jardin claustral, et 
une vol6e de corbeaux tournoie autour avec des croasse- 
ments lugubres. Point d'autre verdure d'ailleurs que la 
couronne de quelques arbres fruitiers derri&re les murs 
gris. Toutes les pentes des montagnes granitiques, autour 
du couvent, pr6sentent des tons ternes, d'un gris un peu 
plus fonc£ dans Tombre, plus clair sur les cimes encore 
<5clair£es par le soleil. Ajoutez un souffle froid, vous fouet- 
tant le visage, apr&s les ardeurs du jour en pleine lumtere. 
Ge site &pre, ou le monde.semble iinir, transi, sans vie, 
m'a tout d'abord rempli d'une indicible tristesse. Encore 
si un filet d'eau courante glissait a travers la gorge pro- 



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336 COURSES ET ASCENSIONS. 

fonde, entre les grands blocs de pierres entassSes, m&ant 
son murmure ou ses susurrements k la plainte du vent sous 
les escarpemenls vertigineux, le mouvement du ruisseau 
ou son bruit animerait la solitude. Mais il n'y a rien, rien 
qui se meuve et qui vivo, sinon les corbeaux noirs, dont 
le cri sinistre delate par moments, semblable k un appel de 
la mort. Tel se montre le Sinai au voyageur qui vient du 
desert. 

Aussitdt arrives, nous avons fait une visite au couvent 
de Sainte-Catherine afin de presenter notre lettre d'intro- 
duction de la part du patriarche grec du Caire. Les moines 
nous ont bien accueillis, quoique celebrant TofGce des 
v£pros. lis nous ont offert l'hospitalitd cbez eux ; mais nous 
avons pr^ferd coucher sous la tente. Leur supSrieur parle 
allemand, et Tun de lours h6tes actuels sait le fran^ais. 
(Test Photios, 61u patriarche grec k Jerusalem, maintenant 
exild au Sinai'. M. Velin a fait son portrait; vous le trou- 
verez plus tard dans le Tour du monde, ainsi que nos photo- 
graphies du couvent, que nous ne pouvons ddcrire ici avec 
les details voulus. Malgrd tout Tinterfct attache au sanc- 
tuaire, dont nous avons fouillS tous les recoins, depuis la 
biblioth&que jusqu'& la chapelle du Buisson ardent, ou, 
suivant la tradition des moines, Dieu a parte k Moi'se, je 
me bornerai k vous raconter ma double ascension auDjebel 
Mouga et au Raz Safsafeh, ou je suis montd le 15 mars. Le 
Safsafeh et le Djebel Moura disputent au mont Serbal 
Thonneur d'etre la montagne de la Loi, le vrai Sinai*. 

Pour ces ascensions, nous avons d6cid£ la veille de quit- 
ter notre campement k 6 h. du matin. De fait, et par 
suite des lenteurs inseparables de toute enlreprise en 
Orient, il est 7 h. sonnies au moment ou nous sortons 
de la porte du couvent, qui ouvre sur Tescalier des P&le- 
rins. Ce que Ton appelle Tescalier des Pterins est le 
sentier trac6 depuis des siecles pour gravir la montagne 
de Moi'se ou Djebel Mou§a. Pococke y a comptd 3,000 mar- 



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ASCENSIONS AU SINAI. 337 

ches, beaucoup plus que le grand escalierde Tile de Capri, 
dans le golfe de Naples. Malgrd le nombre des marches, 
l'ascension du Djebel Mou^a est beaucoup plus facile que 
celle du Serbal. D'abord, la hauteur k escalader est moins 
grande, car le couvent de Sainte-Catherine se trouve deji 
a l'altitude de 1,528 met., plus que le somniet du Grand 
Ballon, montagne la plus 6lev6e de nos Vosges, tandis 
que l'altitude du sommet atteint 2,244 m&t. ; puis les tou- 
ristes sujets au vertige, et qui trouvent les marches trop 
raides, peuvent monter par un chemin carrossable 6tabli 
par ordre du khSdive Abbas-Pacha. Ce vice-roi d'Egypte, 
d^sireux de s'^lever au Sinai en voiture, a fait construire 
le chemin qui part du Ouady ChouaKb, le vallon de J6thro, 
en avant du couvent et pr&s de notre campement, au pied 
du Raz Safsafeh. Abbas-Pacha a£te assassine avant l'ach&- 
vement de son ouvrage. Mais la partie achev6e du chemin 
est tout k fait commode : ses lacets a pente r6guli&re se 
pr^tent m£me k une promenade au clair de lune pour qui- 
conque veut aller voir le coucher du soleil au haut de la 
montagne. 

Conduit par Manoli, un fr&re lai du couvent, accompagn6 
en outre d'une demi-douzaine de Bedouins Djebelieh, 
jeunes et vieux, nous sommes done montes par Tescalier 
des Pterins. Les marches de cet escalier ne pr^sentent 
pas une disposition r6guli£re et peuvent 6tre consid6r6es 
comme un veritable casse-cou pour le cas de descente au 
clair de lune. Elles s'accrochent k la paroi nue du granite, 
suspendue au-dessus du couvent, en s'61evant suivant un 
trac6 tourmentS. Autant que possible, les facility natu- 
relles de la muraille rocheuse ont 6t6 mises k profit, et la 
main de Thomme n'est intervenue que pour rendre le sen- 
tier praticable sur les points oil Tescarpement devient trop 
roide. D'anciens Scrivains attribuent l'6tablissement de ce 
chemin k Timperatrice sainte H61&ne. Peut-fctre son origine 
date-t-elle du vi e ou du vu e sidcle seulement, apr&s la- 

AXMUAIRB DB 1886. 22 



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338 COURSES ET ASCENSIONS. 

construction du couvent par ordre de Justinien. Une petite 
source, dont le debit ne varie pas, ni en ete ni en hiver, se 
prGsente apr£s 20 min. de montee. Je lui ai trouve une 
temperature de 11°, ontre 7 et 8 h. du matin : au campe- 
ment k 6 h. le thermometre marquait 5° centigrades 
k 1'air. A en croire les Arabes, Moise doit y avoir abreuve 
les moutons de son beau-p&re Jethro, qu'ils appellent 
Ghouai'b. De leur c6te les inoines pretendent, au con- 
traire, que la source a jailli du rocher sur la pri£re du 
saint abb^ Sangarius, k une epoque oil les fontaines du 
couvent etaient taries. L'eau de la source aurait aussi ia 
vertu de guerir miraculeusement les yeux malades, ni 
plus ni moins que notrc fontaine de l'Odilienberg en Alsace. 

Un peu plus haut se presente une chapelle ancienne 
consacree k la Vierge et illustree par une autre legende. 
Sans intention d'irr6v£rence, je me permets de vous redire 
cette legende telle que je Tai entendu raconter. Apr£s 
la construction du couvent, il y a bien longtemps de 
cela, les moines du Sinai* se trouv£rent tellement tour- 
mentes par la vermine, par les puces, qu ils deciddrent 
d'abandonner leur monastdre. Pensez s'il a fallu les mor- 
sures de beaucoup de petites betes pour motiver une 
pareille resolution ! Or, tandis que tous les religieux 
montaient en procession au haut de la montagne sainte, 
afin de prendre conge des lieux veneres, la Vierge Marie 
se serait montree & eux sur le rocher oil s'eieve maintenant 
Ia chapelle. L/apparition leur promit de les deiivrer de 
la torture des insectes, apres leur avoir ordonne de ren- 
trer au couvent. Les moines obeirent. Et, chose merveil- 
leusc ! toutes les puces avaient effectivement disparu, 
quand ils rentrerent. Serai-je irrespectueux en ajoutaat 
que certains voyage urs attestent avoir senti, en couchant 
au monastere, pendant la saison chaude, que la vermine 
emigree y est revenue depuis? 

Montant toujours, nous franchissons, au-dessus de la 



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ASCENSIONS AU SINAI. 339 

chapelle Notre-Dame, une petite gorge, en marchant tantot 
sur le roc vif, tant6t sur des degres artiflciels. AprSs la 
gorge se prdsente un espace clos, avec une porte k TcntrSe 
et k la sortie une autre porte, toutes deux k plein cintre, 
en ma^onnerie, pareilles k de petits arcs de triomphe. Au- 
trefois, lors des grands p^lerinages venus de Russie, les 
moines du couvent se tenaient sous ces portes, pour tenir 
a distance les pdcheurs et les imp£nitents. Les pterins 
chretiens demandaient la communion au haut de la mon- 
tagne sainte. lis prdsentaient k la premiere porte un billet 
de confession recu au couvent, et obtenaient en dchange 
un permis les autorisant k passer par la seconde porte. Le 
passage etait s£v6remcnt interdit aux Israelites. Felix 
Faber, religieux dominicain d'Ulm, qui visita le Sinai' en 
1483, avec Breydenbach et le comte de Solms, venant de 
Terre-Sainte, rapporte entre autres, dans la relation de 
son pfclerinage, comme quoi un Juif deguise voulut 
franchir la porte et se trouva arr^te sur le seuil, frappe de 
terreur. Au moment de passer, il vit devant lui le divin 
crucifle qui lui defendit daller plus loin et paralysa ses 
membres. S'etant fait baptiser toutefois, afin de mourir en 
chretien, le fils d'Israel se trouva gueri et put passer 
comme les autres pterins. 

Non loin de la seconde porte, une depression de la mon- 
tagne forme un petit bassin k fond plat. Une piece d'eau, 
retenue par un mur, s'y trouve k c6te d'un jardin. La sur- 
face de l'eau est verd&tre, probablement sous 1'efFet d'une 
coloration produite par de petites algues ou des conferves. 
Dans le jardin, nous voyons ua arbre depouilie de ses 
feuilles et un grand cypres k la cime eiancee. Au printemps, 
une vegetation assez vigoureuse se developpe ici et etale, 
sur la terre maintenant nue, un tapis de verdure, chose 
rare dans les deserts de l'Arabie Petree. Ce jardin suspendu 
en terrasse s appellela plaine des Cyprus. Des rochers k nu, 
de granite rouge et gris, le surplombent, pareils aux bas- 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

tions d'une forteresse. Nous y sommes d6}h entre 4,900 et 
2,000 met. d'altitude, beaucoup plus haut que les sommets 
les plus £lev6s de nosmontagnes d'Alsace. On apercoit d£j& 
de \k le Djebel Catherine, avec de la neige dans ses anfrac- 
tuositSs. La t£te arrondie du Djebel Mouca se montre 
au-dessus des escarpements au Sud de l'amphith&Ure, les 
dents du Raz Safsafeh au Nord. 

Sur la gauche, comme nous gravissons les rochers gris 
et lisses des flancs du Djebel Mouca, apparalt une petite 
construction aux murs blancs, qui renferme deux chapelles 
debtees aux proph&tes Elie et Elis^e. Fr&re Manoli nous 
ouvre avec une grosse clef les portes de la chapelle et y 
allume des cierges. L'inttfrieur est tr6s simple, les murs 
blanchis k la chaux. Ghaque chapelle renferme un autel et 
quelques icones, tach^es paries baisers des pterins. Dans 
la chapelle d'Elie, les moines montrent un creux dans le 
rocher, ou le proph&te doit s'fctre retire apr6s avoir tu£ les 
prfctres de Baal, sur les bords du torrent de Kison. Apr6s 
avoir err£ en fugitif h travers le desert, nourri miraculeu- 
sement par un ange, pendant quarante jours et quarante 
nuits, suivant le r£cit biblique, Elie recjut de Jehovah, le 
Seigneur, l'ordre de venir sur la montagne de Horeb. Elie 
y entra dans une caverne, et y passa la nuit. Alors, lisons- 
nous au chapitre XIX du premier Livre des Rois, la voix de 
Jehovah arriva k lui : « Elie, que fais-tu ici? Et il repondit : 
J'ai fait du z&le pour Jehovah, le Dieu des armies, car les 
Ills d'Israe'l ont abandonne ton alliance, ils ont ddtruit tes 
autels et tue* tes propheies avec le glaive, et je suis seul 
reste\ et ils cherchent & me prendre la vie. Mais il lui dit : 
Sors et tiens-toi sur la montagne devant Jehovah. Et voici, 
Jehovah passa, et en avant de Jehovah un grand et fort vent 
ddchirant les montagnes et brisant les rochers; Jehovah 
n'eHait pas dans le vent. Et apr£s le vent, un tremblement 
de terre ; Jehovah n'eHait pas dans le tremblement de terre. 
Et apr&9 le tremblement de terre, du feu ; Jehovah n'6tait 



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ASCENSIONS AU SINAI. 343 

pas dans le feu. Et apr6s le feu, le son d'un souffle doux. 
Et il arriva que, lorsqu'Elie entendit ceci, il se voila la face 
avec son manteau, et sortit et se tint k TentrSe de la 
caverne. Et void, & lui vint une voix, et lui dit : Que fais-tu 
ici, Elie? » 

Yous connaissez les accords du magnilique oratorio de 
Mendelssohn qui ont donn6 une forme musicale k ce souffle 
doux arrive k l'oreille du prophMe. Ne pouvant entendre 
pour le moment cette musique sublime, je ne me suis 
pas moms rem£mor£ le passage de la Bible, qui apparatt 
commc Vaube du jour annoncant h l'humanitg, la charity 
la gr&ce et le pardon. Avec mon b&ton de voyageur, j'ai 
mesur£ aussi le creux de la pierre, afin de noter avec mes 
impressions des observations exactes. J'ai trouv£ k la 
cavite 2 m ,5 de longueur sur l m ,2 de profondeur. L'ori- 
gine et la forme de cette grotte sont les mfimes que celles 
des grottes au sommet du Serbal. Pr&s de la chapelle 
croissent aussi quelques touffes d'une plante grasse, odo- 
rante, tr6s verte, assez pareille k nos plants de pommes 
de terre, pour Taspect et la taille, sinon pour les carac- 
teres botaniques, que notre guide Salami appelle wouar- 
wour. D'apr6s les indications du barom&tre, la chapelle 
d'Elie est k un peu moins de 2,100 m£t. d'altitude: la 
carte du Sinai Survey lui attribue 6,888 pieds anglais. A 
partir de \k, le sentier devient plus escarp^, sans fitre 
dangereux a la clarte du jour. Environ mille marches res- 
tent k gravir. Sans l'indisposition de mon compagnon, pris 
de vertige, nous aurions atteint le sommet en moins d'une 
demi-heure. Ghemin faisant, je recueille des echantillons 
de roches de nuances rouge, grise, verte et jaun&tre. 
Avant d'arriver au point culminant, Salami nous montre 
sur la gauche du sentier, dans la syenite ou le granite, je 
ne men souviens plus au juste, un petit creux designe 
tour k tour comme l'empreinte d'un pied de mulet, de 
chameau ou du prophdte Mahomet. II no s'agit nullement 



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344 COURSES ET ASCENSIONS. 

de la trace (Tun fossile dans cette roche cristalline, et c'est 
Implication du pied du chameau de Mahomet — un 
Arabe sans accent stranger dit Mou hammed — qui a le 
plus de partisans. D'apr&s une tradition des Bedouins, lors 
de la visite du ProphMe au couvent du Sinai', avant sa 
vocation divine, son chameau a laisse l'empreinte de son 
pied dans la pierre. Suivant une autre l^gende arabe, la trace 
en question se serait produite au moment ou l'archange 
Gabriel aurait enleve au ciel Mahomet et sa monture : un 
des pieds du chameau posait alors k Damas, un autre au 
Caire, le troisi&me k La Mecque et le quatrieme au som- 
met du mont Sinai! Deux fois, le grand tegislateur musul- 
man paratt avoir visite la montagne de Moise ou tout au 
moins Bogra. Traditions du Coran et traditions bibliques 
se mfclent sur ce sol commun k I'histoire des descendants 
d'Isaac et d'Ismael. 

Si nous ne cherchons pas k ^valuer Tecartement des 
quatre pieds du chameau de Mahomet, lors de sa pre- 
tendue ascension au ciel, du moins pouvons-nous indiquer 
la hauteur du barom&tre au sommet du Djebel Mou^a. Le 
15 mars 1886, k midi, la temperature de l'air etant de 
40° centigrades, notre an^roide marque 582 mm ,2, corres- 
pondant k la hauteur de 754 millimetres au niveau de la 
mer pr&s du Raz Abou-Zenime observ6e le 8 mars. 
A l'observatoire d'Alexandrie, la pression atmosphdrique 
au barom&tre Fortin, rdduit k la temperature de 0, a &t6 de 
765 mm ,2, moyenne des trois observations faites k 9 h. du 
matin avec 766 mm ,9, & 3 h. apr6s midi avec 764 m ",4, et 
H h du soir avec 764 min ,2. D'aprds les leves des capi- 
taines C.-W. Wilson et H.-S. Palmer, executes en 1868- 
1869 pour la carte du Sinai Survey, le sommet princi- 
pal du Djebel Mouca atteint 7,363 pieds anglais, soit 
2,245 m&t. d'altitude au-dessus du niveau de la mer 
Rouge k Suez. Paite tout doucement, sans nous h&ter beau- 
coup, Tascension par l'escalier des Pelerins ne nous a pas 



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ASCENSIONS AU SINAI. 345 

du tout fatigues, malgre les marches fornixes de rochers 
en blocs disposes les uns au-dessus des autres. Le sommet 
pr^sente une petite plate-forme, longue de. quelques pas 
seulement, avec une chapelle et une mosqu6e*construites 
sur le ptedestal de granite, oil musulmans et Chretiens 
adorent le m6me Dieu. Rien de plus modeste que la petite 
chapelle aux murs maQonn£s, sans ornements, desservie 
par les moines grecs aux jours de f&te. Quant k la mosqude, 
plus d^labrde encore, il y a h c6t& une citerne, et les Be- 
douins y viennent sacrifier des moutons k la f&te de (lalih, 
un pr<*curseur de Mahomet, dont le tombeau se trouve 
dans le Ouady Schrech ; Tischendorf a donn£ la relation de 
cette f£te dans son ouvrage Reise in dem Orient, page 251 , 
public en 1846. 

Le panorama du Djebel MouQa, quoique moins dtendu 
que celui des sommets plus £lev£s du Djebel Z3bir et du 
Djebel Catherine, est r^ellement grandiose et laisse au spec- 
tateur d'inefFa^ables impressions. Pour embrasser depuis un 
point culminant unique & peu pr&s tout le relief de la p£nin- 
sule sinaitique, comme celui de la Sicile du haut de l'Etna, 
il faut gagner un de ces deux sommets voisins qui d£- 
passent 2,600 mM. d'altitude. Ndanmoins, nous apercevons 
de notre point d'observation, au rocher de Moi'se, le fond 
du golfe d'Akaba au ddbouch^ du Ouady Na^b vers l'Est, et 
dans la direction du Sud-Ouest la mer Rouge formant une 
bande bleue, envelopp^e de brumes blanches. Une partie 
des montagnes m^ridionales est masquee par la masse im- 
posante du Djebel Catherine, de FAbou-Roumail et du Z£bir, 
aux parois de porphyre rouge&tre. Tandis que l'Oum Scho- 
mer, consid£r£ longtemps comme la principale cime de la 
presqu'lle, disparalt dgalement derri&re ce massif & trois 
pointes, l'ar&te du Djebel Samchi, paraltele aux bords du 
golfe d'Akaba, se d^ploie nettement. A 1' entree du golfe, on 
devine, plut6t qu'on ne voit, la petite lie de Tirafi, qui 
commande Tentr^e du ddtroit de m6mc nom, comme P&rim 



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346 COURSES ET ASCENSIONS. 

au passage de Bab-el-Mandeb. De mfcmeles dents du Serbal, 
que le comte de Laborde croit avoir vues depuis ici, parais- 
sent couvertes au Nord-Ouest. Au Nord la perspective est 
plus Vendue et d^couvre tout le plateau crdtacd de Tih, en 
contraste avec la sombre majestd du Djebel Catherine et 
pr^sentant sur son rebord une double bande blanche due 
au reflet des falaises calcaires, £clairdes par le soleil. Plus 
pr6s, sous nos pieds, le regard nc decouvre ni le couvent 
de Sainte-Catherine, ni celui d'El-Arbaln, caches dans la 
profondeur des gorges. La plaine d'Er-Raha est ^galement 
invisible. Pourtant une partie de la valldc de Ledja apparait 
imm^diatement sous le versant Ouest du Djebel Mouga, et, 
du cdtd oppose, au bas d'escarpements vertigineux, qui pa- 
raissent 6tre en surplonib, se d^veloppe sur une grande 
dtendue le fond du Ouady Es-Sehayjeh, ou j'apenjois un 
campement arabe, avec ses tentes noires en ligne droite. 
En attendant, vidons une coupe de champagne, le p6til- 
lant vin de Prance, k la gloire du Tr6s-Haut et de Moise J 
Nos petits Bedouins allument du feu pour preparer le cafe et 
Manoli, le fr6re lai, offre aux assistants un verre de mastic, 
eau-de-vie pr^parde au couvent. Chretiens et musulmans 
acceptent ces toniques, sans autre c^rdmoie. Tout en admi- 
rant la vue splendide de la montagne, je collectionne quel- 
ques ^chantillons de pierres, je descends par les marches 
de la citerne k c6t6 de la mosqudc, je mesure les dimensions 
de la grotte devant la chapelle. Cette chapelle repose sur 
des substructions plus anciennes ; mais les dalles de marbre 
qui ont dft recouvrir autrefois devant la porte la trace des 
genoux de Moise n'existent plus. Dans la grotte, Manoli 
nous indique V emplacement de la tfcte et des gpaules du 
grand ldgislateur, entaill6 k Tinterieur de la pierre, alors 
que passa « la gloire du Seigneur ». Ce creux n'est pas pro- 
fond et c est a peine si j'ai pu my coucher, un peu perplexe 
de savoir si Dieu a parte a Moise ici ou au Serbal. Probable- 
ment ni sur Tun ni sur Tautre de ces deux points, car 1'iden- 



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ASCENSIONS AU SINAI. 347 

tification de la montagne de la Loi s'applique mieux au Haz 
Safsafeh, au-dessus de la plaine de Haha. Quant a la citerne 
k c6t6 de la mosqude, suivant une tradition arabe, Mo'i'se a 
d\\ y demeurer, priant et jetinant, les quarante jours et les 
quarante nuits pendant lesquels il a grave les dix com- 
mandements sur les tables de pierre, aupres de jehoVah. 
Autrefois un bon musulman n'entrait pas dans la mosqude 
sans etendre it terre l'ihram, manteau consacrd dont les 
pterins de la Mecque recouvrent leur corps nu & la visite 
du tombeau du prophete. Aujourd'hui nos chameliers be- 
douins se montrent plus tiedes dans la pratique de leur 
culte, et je ne les ai pas vus se livrer & un acte particulier de 
devotion en notre presence. 

Sous Timpression des ^venements m6morables dont ces 
hauts lieux ont £t<5 ou sont pr£sum£s les tdmoins, involon- 
tairement Tesprit est porte aux pens^es graves. La majest6 
de la sc&ne saisit le spectateur et le remplit de respect 
et d' admiration, sans que la solitude du Horeb Toppresse. 
Car le « souffle doux et leger » qui annonce Tapproche de 
Dieu reste encore dans 1'air, en face du ciel si pur, au sein 
de Teternel silence de ces vieux rochers datant des premiers 
Ages g£ologiques. Seule peut-dtre la temp&te pourrait rendre 
plus Scrasante la grandeur d'un pareil site. Et quelle tour- 
mente g'a dt£ lorsque, suivant le recit biblique (Exode, 
XIX, 16-18), « s'tfleva un tonncrre avec des Eclairs au 
milieu d'une nutfe £paisse sur la montagne — et tout le 
mont Sinai* fuma parce que le Seigneur dtait descendu 
sur la montagne avec du feu, et sa fum£e monta comme la 
fumde du four, de telle sorte que toute la montagne trem- 
bla ». Quoi detonnant si en presence d'une pareille mani- 
festation « tout le peuple qui etait au campemcnt fut pris 
d'effroi ». 

Une vue d'ensemble, la plus complete, de la montagne 
de la Loi, en conformity avec lateneur des livres saints, est 
donn6e au Raz Safsafeh, promontoire avanc£, au-dessus 



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348 COURSES ET ASCENSIONS. 

de la plaine cTEr-Raha, dans le bas du massif, ou je suis 
all** en descendant de la pointe du Djebel Mou^a. 

Ill 

LE RAZ SAFSAFEH 

Outre lVscalierdes Pterins, on peutmonter au sommet 
du Djebel MouQa par le Sikket Choualb, par le Ouady 
Ledja, par le Ouady Schrech et la route d' Abbas-Pacha. 
II y aurait ainsi cinq chemins pour faire Tascension, si les 
sentiers mal traces, les pistes plus ou moins praticables 
dans ces diverses directions m£ritaient le nom de chemin. 
La route d'Abbas-Pacha, nagu&re carrossable, peut encore 
£tre pratiqu£e par les chameaux. Elle commence au Ouady 
Ghouaib et traverse le Djebel Monnadja. Tandis que 
M. Velin est redescendu au campement par cette voie plus 
facile, j'ai gagn6 la pointe de Raz Safsafeh avecfr&re Manoli 
et Salami le chamelier. Partis du sommet du Djebel Mouga 
& midi sonnant, nous sommes revenus k la Plaine du Cyprus 
en un quart d'heure. Une demi-heure de plus, en mon- 
ies et en descentes peu fatigantes, par-dessus des rochers 
granitiques, conduit dans un dernier vallon doming par la 
pointe majestueuse de Raz Safsafeh. Les flancs des rochers 
sont & nu ; maisles creuxpr^sentent quelques plantes odo- 
rantes. Dans les vallons, la presence de l'eau donne nais 
sance k une \6g6tation assez touifue pour servir de p&tu 
rage aux bouquetins. Parmi les esp&ces que je recueille, 
je note la menthe, le majoran et le djadi des Bedouins, 
appelg hysope par les moinesducouventet mentionnd dans 
VExode comme servant aux aspersions. Rien de plus pitto- 
resque d'ailleurs, ni de plus sauvage que Taspect des trois 
vallons successifs dScoupds dans TarGte de la montagne. 
Nous y avons vu deux masures, que Manoli dit Gtre deux 
anciennes chapelles consacnSes Tune & saint Jean-Baptiste, 



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ASCENSIONS AU SINAI. 349 

l'autre k saint Panteleimon. II y a aussi les restes d'une 
vieille citerne en maQonnerie, faite de main d'homme, 
reservoir des ermites d'autrefois. 

Aux abords du troisieme vallon, en avant de la poinle 
terminale du Safsafeh, nous vlmes sur le sol des traces 
fralches de bouquetins. Profitant du vent qui souffle de 
notre cdte, nous grimpons avec precaution au haut de 
la paroi eievee qui enceint le vallon, comme un mur, non 
sans recommander k fr£re Manoli de rester assis au debou- 
che de la gorge situee au bas. Un instant apr&s, Salami 
me montre, k travers une fente de la muraille rocheuse, 
line dizaine de bouquetins broutant paisiblement les herbes 
aromatiques dans le fond du vallon ouvert devant la der- 
niere pointe de la montagne. Attention done ! Ces b6tes-l& 
ont le flair tr&s fin. Un magniflque m£le, aux grandes 
cornes recourbees en arc, fait le guet, le net au vent et les 
oreilles dressees, pour veiller comme une sentinelle k la 
security de la bande. Le sujet me tape dans l'ceil en vue du 
musee des Unterlinden & Colmar. Aussi bien je mets sa 
tete & prix, avec promesse d'un souverain anglais pour 
bagchich si nous prenons l'animal. Ma carabine porte k 
300 metres : les bouquetins sont k 200 environ de distance. 
Je n'ai jamais pretendu etre un grand chasseur devant l'fi- 
ternel. Pas assez confiant dans la justesse de mon tir, per- 
suade qu'un Bedouin doit avoir k la fois la main etle coup 
d'oeil infaillibles, jerenoncei tirer moi-mGmc pourremettre 
k Salami cartouches et carabine. Stimuli par l'app&t du 
pourboire, Salami paralt bien un peu fievreux. Mais il as- 
sure pouvoir se rapprocher davantage afin d'abattre la 
proie convoitee k coup sur. Pour cela, il 6te ses sandales 
et son manteau. Pareil k un lizard au soleil, il se glisse plus 
loin entre les rochers. malheur, les bouquetins nous ont 
flaire et detalent. Un coup de feu part, puis un second coup. 
Tous les echos de la montagne r£percutent ces deux deto- 
nations. Coup double il y a eu, sans gibier atteint. Tirant 



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350 COURSES ET ASCENSIONS. 

moi-mfcme, au lieu du Bedouin, je n'aurais pu faire plus 
mal! 

Cette reflexion philosophique me resta comme iiche de 
consolation pour ma m£saventure. Par contre la bande de 
bouquetins s'est d£rob£e et a disparu, Dieu sail ou, en 
nous brtilant la politesse, sans possibility de la retrouver. 
Croyez-nioi, notre coup double inanque nous a laissSs pe- 
nauds. Salami m'a bien demande la permission de courir k la 
poursuite du gibier pendant que j'escaladerais la pointe du 
Safsafeh avecfrere Ma noli. Le pauvreBddouinpourra courir, 
sans gagner la recompense promise. D'autres chasseurs, mis 
en campagne par le sup£rieur du couvent, nous ont rap- 
ports le soir, au campement, un bouquetin tu6 d'un autre 
cote, mais £ gorge et mutile d'une si pitoyable fa$on, que 
sa depouille n'apu fctre empaill^e convenablement. Tout au 
plus si j'ai pu rapporter sa t6te pan*e de cornes 6normes, 
aprfcs avoir livr6 les cuissots et le filet au cuisinier pour un 
r6ti.On le sait, le bouquetin du Sinai, Ibex sinatticus, « bed- 
den *> des Arabes, appartient k une espece distincte de ceux 
des Alpes et de la Sierra Nevada en Europe. Cette espece se 
trouve aussi dans les montagnes du Liban et autour de la 
Mer Morte, moins rare que ses cong£neres espagnols et ita- 
liens. Nous n'avons pas trouv6 sa chair succulente, peutnHre 
k cause de Timperfection de notre chef de cuisine. 

DesappointS par ma malechance cyn6g<Hique, je suisdes- 
cendu dans le vallon abandonnd par les bouquetins. Fr&re 
Manoli est venu me rejoindre, tandis que Salami continuait 
sachasse infructueuse. Ni la magnificence du site grandiose 
et sauvage, ni les 16gendes racont6es par mon guide sur les 
evenements accomplis dans ces hauts lieux ne rendent la 
sSrenite k mon humeur morose. Je Uche d'oublier pour- 
tant le beau bouquetin, destine a completer la collection 
zoologique derrtere les vitrines du mus£e de Colmar, en 
me rafratchissant k une source limpide comme celles de 
nos Vosges d'Alsace. L'onde cristalline et transparente 



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ASCENSIONS AU SINAI. 351 

repose sur un fond de detritus granitique. Vous pourriez 
vous croire dans le vallon du Frankenthal, sous les escar- 
pements du grand Hohneck. Gr&ce k la presence de l'eau, 
la v6g6tation est assez abondande. Prfcs de la source, croit 
un vieux saule dont la montagne tire son nom de Raz 
Safsafeh, « t6te du saule ». Quoique d'apparence vigou- 
reuse, Tarbrisseau est d6pouili6 de ses feuilles pour le 
moment. A en croire la tradition, Moise doit y avoir coup£ 
sa verge merveilleuse, cette canne qui a fait jaillir l'eau 
du rocher. Je ne puis me decider k enlever une tige de la 
souche, suivant Tusage des voyageurs pieux. Je n'aime pas 
plus mutiler une plante qu'un monument sous pnHexte de 
relique ou de souvenir. La souche du saule n'a pas trois 
milleannSes d'Age et ne peut dater du temps 

Oft, sur le mont Sina, la loi nous fut donngc. 

D'ailleurs les avis sont trfcs partages sur la provenance 
de la verge de Moise. Tandis que les moines du couvent 
de Sainte-Catherine veulent avoir eu la souche du saule 
dans leur jardin, la 16gende arabe rapporte que Zafonrija 
ou Zippora, la fille de JSthro, a donnd k Moise la canne de 
son pfcre, qui avait servi auparavant aux autres prophfctes. 
En effet, Adam aurait emport6 ce baton de voyageur du 
Paradis terrestre, lors de son expulsion, pour le faire passer 
ensuite successivement k Seth, k ldris, k No6, & Galih, 
k Abraham et k J6thro. Au folio 53 du Midrasch nous lisons 
que la canne de Moise, faite le sixifcme jour de la creation 
du monde, a 6t6 transmise k Adam. Des mains d'Adam 
elle alia tour k tour dans celles d'Enoch, de Sem, d'Abra- 
ham, d'Isaac et de Jacob. Celui-ci l'apporta en Egypte et 
la remit avant sa mort k Joseph, qui la laissa avec ses 
autres meubles au palais de Pharaon. Jgthro, un des ma- 
giciens de Pharaon, la planta plus tard dans son jardin de 
Madian. Personne ne put s'en approcher, jusqu'fc Tarriv6e 



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353 COURSES ET ASCENSIONS. 

de Moi'se, lequel I'arracha apr&s avoir hi les caractfcres 
graves dessus. Lorsque Jdthro vit cela, il reconnut dans 
Moi'se le futur libgrateur du peuple d'lsraGl et hii donna 
pour Spouse sa fille Zippora. Durant quarante annees, 
Molse garda avec cette canne les moutons de son beau- 
p&rc, sans que pendant tout ce temps les b£tes ftfroces 
lui en aient ravi un seul. 

Une construction carrde en mines, quatre murs sans toi- 
ture, tout pr&s de la source de Safsafeh, repr^sente une an- 
cienne chapelle d6di£e k la Ceinture dela Vierge.L'altitude 
de ce point d^passe 1 ,900 mfct. , mon barom&tre angrolde mar- 
quant 603 mm ,5 k 2 h. apr&s midi. Tous les escarpements 
environnants sont 61ev£s comme des murailles aux parois 
glissantes, quelques marches, des rochers entass£s les uns 
sur les autres, dans le creux d'une gorge ou d'une chemin^e, 
facilitent les premiers pas, au commencement de Fascen- 
sion. Pour monter plus haut, il faut s'aider des pieds et 
des mains, marcher k quatre pattes, pareillement aux bou- 
quetins de la montagne. Cette grimpade aboutit & une 
fissure ouverte & pic sur la plaine d'Er-Raha. La plaine 
m&me, visible sur toute son Vendue, s'etale k une profon- 
deur de 500 mfct. au moins. La pointe supGrieure, arrondie 
en c6ne, ne se laisse pas escalader avec la chaussure, tant 
les parois du rocher sont lisses et glissantes. Gare au ver- 
tige sur ce dernier sommet! Par contre, quelle admirable 
perspective, sur cette dent, k la pointe arrondie, digne k 
tous egards d'etre c£16br6e comme un tr6ne du Tres-Haut, 
dress6e superbe en avant du dernier massif, de mani&re k 
dominer d'un seul jet les valines environnantes. Visible 
depuis tous les points des valines qui se rencontrent ou 
se croisent k ses pieds, ce sommet se prfcte mieux que le 
Serbal et le Djebel Mouea k Identification de la montagne 
de la Loi de la Bible. Je me reserve de m'expliquer sur 
mes motifs ailleurs. Pour le moment, contentons-nous 
d'un coup d'oeil sur le panorama du Raz Safsafeh. 



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ASCENSIONS AU SINAl. 353 

La plaine d'Er-Raha, vue du sommet, paralt plus Vendue 
qu'en bas depuis notre campement au pied de la montagne. 
Le Ouady el-Deir etle Ouady Ledja s'ouvrent au d^bouche et 
de part et d'autre de cette plaine comme de profondes gout- 
tteres entailldes dans le massif environnant, tandis que la 
gorge ou s'£16ve le couvent de Sainte-Catherine dessine une 
continuation de la plaine en ligne droite. De tous c6t£s, les 
monts, aux pentes roides, enlacent la plaine d'Er-Raha el 
les valines qui la rencontrent, comme des murailles gigan- 
tesques, coupdes a Varrtere-plan par le dgfilS des Vents; 
Nagb Hawi. En face de la pointe du Raz Safsafeh se dressc 
d'abord la masse imposante du Djebel Fr6a, aux flancs de 
porphyre rouge, de Tautre c6t6 de la valine. Cette masse 
constitue le noyau d'un veritable chaos d'autres montagnes 
dans la direction du Nord. Son contrefort du Djebel Sona 
forme les crates de separation entre la plaine d'Er-Raha et 
le Ouady el-Deir. A droite, vers l'Est, se dresse la montagne 
du couvent, Djebel el-Deir, avec une quantity d'aiguilles en 
granite, dont frfcre Manoli m'6num6re les noms, parmi les- 
quel je distingue particulifcrement le Djebel Abou-MadhL, 
le Djebel Aribeh, le Djebel er-Salib. Vers l'Ouest, sur la 
gauche, Tar6te Stroite, aigue, d'Ougret el-Mehd, a l'entr^c 
du Ouady Ledja, puis le sommet du Djebel Ghabsche et lc 
Mont Saint-Jean fixent le regard. Dans la profondeur, au d£- 
bouchS de la gorge ouverte devant nous, un monticule dc 
sable porte quelques masures en ruines, ou demeur&rent 
en 1850 les soldats d'Abbas-Pacha, a c6t6 de quelques jar- 
dins, avec des arbres fruitiers encore sans feuillage. La 
chatne de Tih apparalt aussi dans le lointain, avec des 
formes plus aplaties. Sur les parois m6mes de la crevasse, 
qui s'ouvre comme une fenfctre sous le sommet, je n'ai pu 
ddcouvrir, imm^diatement sous la pointe supdrieure, une 
caverne comme celle du Serbal et du Djebel Mouga. Plus 
grandiose que celle du Djebel Mou^a, la vue du Raz Saf- 
safeh est plus pittoresque et empoigne davantage, a cause 

ANN (MIRK DB 1886. S3 



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354 COURSES ET ASCENSIONS. 

du contraste plus saisissant entre les montagnes et les valines 
prochaines, ou le regard du spectateur plonge k des profon- 
deurs vertigineuses. Au milieu du calme de ses hauteurs, 
la pens£e se reporte vers les 6v6nements dont la tradition 
y place la scfene. Involontairement, Ykme est saisie d'un 
sentiment d'admiration et d'adoration sous rinfluence de 
ces souvenirs, sous l'impression de la grandeur majes- 
tueuse du site. 

Aprfcs mes observations sur la pointe du Raz Safsafeh, je 
me suis assis au bord de la crevasse ouverte au-dessous 
du sommet, autant pour mediter les textes de la Bible sur 
loctroi des tables de la Loi au peuple d'Israel que pour 
preciser les details de la topographie du pays. En ce qui 
concerne la topographie du Sinai, nous avons maintenant 
unc bonne carte anglaise k l^chelle du 2i,i20°, dressee 
sous les auspices du major general sir Henry James, direc- 
teur de X Ordnance Survey, par les capitainesG. W. Wilson 
et H. S. Palmer, du corps royal des ing£nieurs militaires, 
d'aprSs des lev6s faits sur les lieux en 1868 et en 1869 
par X Ordnance Survey Expedition. Cette carte offre une 
exactitude £gale k celle des lev£s topographiques de 
notre corps d'Etat-major dans les montagnes de France, et 
elle me dispense de reproduire ici un tableau complet des 
observations barom£triques que j'ai recueillies pendant 
mon voyage avec mon compagnon de route. Ainsi que nous 
venons de le voir, la plainesablonneuse d'Er-Raha touche, 
au pied du Raz Safsafeh, le Ouady en-Deir, embranchement 
du Ouady Schrech. Elle aboutit k son autre extr&nile 
au Nakb Hawi, le col des Vents, qui est le chemin le plus 
court vers Toasis de Feiran par le Ouady Selaf. Le Raz 
Safsafeh forme la pointe Nord-Ouest du massif, dont le 
Djebel Mouqa constitue r extremity opposee. Ainsi le mont 
Sinai n'est pas un sommet isol£. Le professeurE. H. Palmer 
donne le nom de Djebel Mou^a k tout ce massif, qui con- 
sists en une croupe montagneuse dnorme longue de Smilles 



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ASCKNSIONS AU SINAI - .. 355 

sur un mille de large, avec des rallies etroites sur les deux 
c6tes, une rallee plus large a I'extremite Sud-Est et une 
large plainc au Nord-Ouest. Un plateau riche en eau et 
entoun* de nombreux sommets occupe le milieu, domi- 



Lo Djebcl MouQa et ses environs. 

(Carte extraite, avoc l'autorisation de 1'auteur et des 6ditcurs, do la 

Geographie unioerselle de M. l^lisde Reclus.) 



ne aux deux extremites par des pointes plus 61ev£es. 
La pointe du Raz Safsafeh, ou j'ai observe une pression 
barometrique de 594 millimetres, h. 2 h. apres-midi, aurait 
6,541 pieds anglais d'altitude d'apr&s MM. Wilson et Pal- 
mer, contre 7,363 pieds pour le sommet principal du Djebel 
Mou$a. La valine plus large du Sud-Est dominee par les 
precipices du sommet principal s'appelle Ouady Sebayeh. 



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356 COURSES ET ASCENSIONS. 

Entre la pointe du Raz Safsafeh et le Ouady Ledja, qui 
conduit au couvent d'El-Arbain, point de depart pour Tas- 
cension du Djebel Catherine, s'ouvre la gorge parall&le du 
Ouady Schrech. 

Toutes ces valines pr£sentent des sources plus ou moins 
abondantes, malgrS la rarete des pluies dans le pays. Au 
couvent de Sainte-Catherine, les moines m'ont assure n'a- 
voir de la pluie que pendant quelques jours dans Tannic 
Sur les points oil Tabondance du mica et les gneiss strati- 
formes favorisent la retenuQ des eaux tombees, les fon- 
taines naturelles donnent naissance k de petits ruisseaux 
limpides et frais k leur source. Au point de vue g6ologi- 
que, la p^ninsule du Sinai a une structure tout-&-fait re- 
marquable. La partie m6ridionale constitue un puissant 
massif de roches cristallines, oil nous ne d^couvrons que 
sur une faible dtendue des formations interm£diaires entre 
les ddpdts actuels du littoral et les granites anciens des 
sommets les plus dlev^s, datant des premiers Ages de la 
terre. L'absence de la vdg^tation, ou son extreme rarete, 
permet d^tudier la structure des montagnes et leur com- 
position minlralogique bien plus exactement que dans des 
contr^es de l'Europe oil la surface du sol est presque par- 
tout recouverte par des cultures ou par les neiges. Selon la 
remarque d'Oscar Fraas, dans les observations gSologi- 
ques de son livre Aus dem Orient, le granite et le gneiss 
primitif forment le puissant massif qui s'6tend depuis le 
Raz Mohammed jusqu'aux hauteurs majestueuses du 
Serbal et de TOum Chomer, sillonn£ par des crevasses ver- 
ticales formant les valines. Des amas et des combinaisons 
varices de quartz incolore, de feldspath rose ou rouge, de 
mica noir et de hornblende verte constituent les £16ments 
de ces roches. Depuis leur premier soutevement, les som- 
mets du Sinai ont domine la mer k travers les temps- g6o- 
logiques, plus anciens que notre grand Ballon d'Alsace, 
sans Gtre recouverts par les d£p6ts stratifies nes au sein des 



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ASCENSIONS AU SINAI. 357 

eaux. Pour retrouver ceux-ci, il faut gagner les cordons de 
coraux au bord de la mer Rouge et le plateau cr£tac6 du 
desert de Tih dans la moitte Nord de la p£ninsule. La masse 
du Djebel Mou^a se compose surtout de granite gris et de 
syenite ; mais le sommet principal et la pointe du Raz Saf- 
safeh, comme la cime du Djebel Catherine, passent au por- 
phyre rouge. Des porphyres dioritiques et des hornblendes 
apparaissent en amas verdAtre dans le granite gris et dans 
les syenites. Celles-ci renfermentde l'oligoclase incolore, k 
cdt6 de vgritables amphibolites d'un vert noir&tre, tant6t 
grenue, tantdt feuilletee, accompagn^e aussi de granite 
rouge avec du feldspath k couleur de chair, du mica noir 
et du quartz incolore. A la base de la montagne se d6ve- 
loppent, avec une puissance notable, des aphanites vert 
sale, sans trace de cristallisation, ne formant plus comme 
au Serbal et dans les Ouady Selaf des filons en saillie, mais 
des dykes de cent metres d'6paisseur et m&me plus. De 
mfcme les porphyres dioritiques h fond vert ou gris, oil 
apparaissent des boules de feldspath d'un blanc verd&tre, 
ainsi que les granites porphyriques rouges ou bruns du 
Raz Safsafeh et du Djebel MouQa, se prSsentent en massifs 
puissants au lieu de filons d'une toise d'^paisseur. Ge qui 
est k noter, c'est le plan de contact rectiligne des granites 
et des porphyres. Le granite graphique renferme au Djebel 
Mouqa des grenats. J'en ai aussi rapportd de jolis echantil- 
ions de cristal de roche. Au Serbal, les filons de diorite 
verte, avec grands cristaux de feldspath blanc, et les filons 
de hornblende plus claire, avec petits grains de feldspath 
rougeAtre, passant k la syenite les uns et les autres, avaient 
frapp6 mon attention avant mon ascension au Djebel 
Mou^a. 

Apr6s le retour de Salami, qui avait couru vainement k 
la poursuite des bouquetins, nous avons pris par le plus 
court pour la descente du Raz Safsafeh & travers la che- 
min6e de Sikket Chouaib. Sans contredit, ce chemin par 



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358 COURSES ET ASCENSIONS. 

les precipices, au-dessus de notre campement, est plus 
p^nible k la descente qu'k la montee. Je n'ai pu m'empe- 
cher de me rappeler, comme Ebers en pareille circon- 
stance, la remarque de Recha au Templier, dans le drame 
de Nathan le Sage, qu'il y a plus de difficult^ pour des- 
cendre de cette montagne que pour la gravif. Glissant dero- 
cher en rocher etde bloc en bloc, entralnes souvent par les 
coulees de pierres mouvantes, nous gagn&mes pourtant 
sains et saufs le pied de la montagne. Partout j'ai constate 
quk Tapproche des sommets, vers 2,000 met. d'altitude, le 
granite se deiite moins et parait plus resistant que dans les 
regions basses. Probablement, cette difference tient k de 
moindres variations de temperature. Dans les roches k 
composition ho.mogene, telles que les calcaires et les gres, 
la deterioration est aussi moins rapide, dans d'autres re- 
gions de la peninsule sinai'tique, que pour les roches cris- 
tallines. Pendant notre sejour, au mois de mars, plus 
d'une fois Veau a geie dans nos vases de metal, le matin, 
tandis que la chaleur s'eievait beaucoup dans Tapres- 
midi. 

Non loin du point ou s'eievaient nos tentes, un monti- 
cule portc le nom d'Aron, au debouche du Ouady Ledja. 
On y voit un creux dans un bloc de granite. Fr£re Manoli 
nous dit que les enfants d'Israel ont fait fantasia ici. Faire 
fantasia, dans le patois arabe, signifie s'amuser. Apparem- 
ment les Hebreux ont dft avoir cette disposition lorsqu'ils 
sont venus fondre dans le moule de granite sous le Raz 
Safsafeh les joyaux de leurs femmes et les objets precieux 
enleves aux Egyptiens pour en tirer le veau d'or. J'aban- 
donne le soin d'une interpretation plus juste du mot de 
Manoli & des linguistes plus competents que moi. Mon guide, 
natif de Tile de Crete, s'exprime en arabe m6ie de grec et 
je ne saisis pas toujours sa pensee. A quelques pas du 
moule presume du veau d'or, egalement k Tentree du 
Ouady Ledja, on nous fait voir aussi Templacement ou la 



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ASCENSIONS AU SINAI. 359 

terre doit avoir englouti les families de Korah, de Dathan 
et d'Abiram en punition de leur rebellion. Rien ne con- 
firme toutefois les dires des moines ignorants, en disac- 
cord avec le r£cit de la Bible. Un des sommets du Ouady 
Schrech, appele Djebel Abou-Mahroureh, la montagne 
frappte par la.foudre, a 6t6 fendu par un coup de tonnerre 
et porte encore des traces de ce ph6nom£ne. Ce fait pour- 
rait confirmer ^'identification du Raz Safsafeh avec la veri- 
table Montagne de la Loi, si beaucoup de pics de nos 
montagnes, m&me des rochers des Vosges ne portaient 
^galement des marques semblables. Dans le r£cit arabe de 
Tentretien de Dieu avec Moise sur la montagne nous lisons : 
« Le Seigneur se r£v£la sur la montagne et la montagne 
Sclata en mille morceaux et Moise tomba k terre sans con- 
naissance, comme si un Eclair Tavait frappe. » Des cellules 
d'ermites Chretiens se trouvent sur la droite du Ouady 
Ledja, immddiatement apr£s le debouche. Parmi elles, on 
signale celle de saint Cos me et de saint Damien, puis une 
ancienne chapelle vouee aux douze Ap6tres. Sur la gau- 
che, quelques plantations et des jardins entourent les 
ruines du couvent d'El-Bonstan. Plus loin, un bloc de gra- 
nite, pareil k beaucoup d'autres pour un simple naturaliste, 
est appeie par les Bedouins la pierre de Moise, Hadjer- 
Mouca, et consider^ par les moines grecs comme le rocher 
d'Horeb, d'ou la verge du grand legislateur a fait jaillir la 
fontaine miraculeuse. D'apr&s une tradition juive, k la- 
quelle fait allusion Tauteur de la premiere epitre aux Go- 
rinthiens, X, 4, bien connue aussi des commentateurs du 
Coran, la pierre en question aurait accompagne les enfants 
d'Israel k travers le desert, pour revenir ensuite k sa place 
primitive. Est-ce pour cela que nos chameliers arabes nous 
ont montn 5 sur plusieurs points dift'drents ce pretcndu 
roeher pendant nos peregrinations k travers la pdninsule 
du Sinai? Mesure avec ma canne profane, le bloc de gra- 
nite rouge&tre, consider^ comme Hadjer-Mouga dans le val 



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360 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ledja, dont j'ai mis un £chantillon dans mon sac de 
voyage, a 3 m£t. 50 de hauteur, pour un volume d'en- 
viron 100 m6t. cubes. Un iilon de porphyre traverse la 
face du rocher tourntfe vers le Midi, en une bande oblique 
qui partage le bloc en deux parties de la pointe a la base. 
Gette bande porphyrique, large d'une coudee, prdsente 
une dizaine de trous, dont a dii couler Teau pour chacune 
des douze tribus. Si chaque tribd avait eu son jet parti- 
culier, il faudrait douze trous au lieu de dix. Deux d'entre 
eux ont bien pu disparaitre par suite de Tenl^vement de 
quelques Eclats du bloc. Seulement comme ces tuyaux ne 
traversent pas le granite de part en part pour communiquer 
avec un reservoir d'eau exterieur, Teau aurait dH se former 
dans l'intdrieur des trous de toutes pifeces, h la quantitd de 
2,000 metres cubes journellement, k raison d'un litre seu- 
lement par t6te — sans compter les bestiaux, si les Israe- 
lites £taient en r£alit£ deux millions dindividus au Sinai. 
Detail insignifiant, je laccorde, du moment oil il y a 
miracle ! 

Le Ouady Ledja paralt ainsi nomm6 de la seconde fille 
de Jethro, sceur de Zippora, la Zafourija des Biblische 
Legenden der Mumlmanner recueillies par G. Weil. Conti- 
nuant h cheminer dans le fond decette valine pittoresque, 
si intdressante par les traditions qui s'y rattachent, vous 
voyez k une demi-lieue de la Pierre de Moi'se de nouvelles 
inscriptions, dont, k mon regret, je ne puis d^chiffrer la 
signification. Un cloltre abandonn£, ancienne succursale 
du couvent actuel, s'61feve \k dans une solitude absolue, 
au milieu de plantations d'oliviers. G'est le Deir el-Arbaln 
ou couvent des Quarante Martyrs, d£sign£ sous ce nom 
parce que les Sarrasins ont mis k mort les moines qui y 
demeuraient, comme ceux du couvent de Sikelieh au 
mont Serbal. M. Ebers a raconte Thistoire de ce massacre 
page 357 de son iivre Durch Gozen zum Sinai, et, selon la 
Relation historigue du voyage au mont Sinai de Morrison, 



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ASCENSIONS AU SINAI. 361 

chanoine de Bar-le-Duc, l'abandon du couvent date de 
1679, amide de sa visite. Actuellement le jardin est cul- 
tivg par des frfcres lais, qui viennent du couvent de Sainte- 
Gatherine, avec le concours des Arabes Djehelieh, leurs 
serfs. Dans le haut du jardin, une source fraiche jaillit de la 
montagne, au voisinage d'une grotte, ancien ermitage de 
saint Onofrius. Les arbres fruitiers produisent des citrons, 
des pommes, des abricots, des grenades, des amandes, des 
figues en abondance et de quality exceliente. La construc- 
tion m6me du monast&re abandonng n'a rien deremar- 
quable. On peut y coucher pour raccourcir le chemin en 
cas d'ascension du' Djebel Catherine, car le trajet du cou- 
vent de Sainte Catherine & El-Arba"in est de deux heures. 
Depuis El-Arba'in jusqu'au sommet du Djebel Catherine, ii 
faut encore quatre heures demarche et degrimpades. Gette 
ascension est fatigante, sans presenter toutefois d'autre 
difficult^ ni surtout de danger. 

Une gorge rocheuse, Strangle par moments, bien ddcrite 
d6j& par le D r Fraas et par le professeur Palmer, dans les 
relations cities plus haut, conduit du monastere d'El- 
Arba'In au haut de la montagne. Cette gorge prSsente 
aussi des inscriptions sur les rochers. A une heure et de- 
mie du monastfcre abandonn£, on trouve une source d'eau 
limpide. G'est la fontaine des Perdrix, Bir esch-Chonnar. 
Le bon Dieu a fait jaillir cette eau, dit la 16gende, pour 
abreuver les perdrix qui ont suivi le corps de sainte Cathe- 
rine, ports au plus haut sommet du Sinai par les anges. 
Tr6s nombreuses ici, comme dans la plaine d'Er-Raha, les 
perdrix ont servi & varier notre menu, compose de conser- 
ves, pendant nos campements h travers l'Arabie Pdtree. 
II y en a de deux espfcces, grises toutes deux, Tune plus 
grande, Tautre plus petite. Un sentier, plus ou moins bien 
trac6 par d'anciens pterins, s'616ve au-dessus de la fon- 
taine par une pente roide jusqu f & Tar6te rocheuse qui con- 
duit au sommet. Vous mettez une heure et demie d'esca- 



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362 COURSES ET ASCENSIONS. 

lade assez p£nible depuis la source des Perdrix jusqu'au 
bas de l'arftte. Cette grimpade me rappelle I'ascension de 
la chemin^e du Gap Nord, que j'ai decrite dans ma der- 
ni&re communication k YAnnuaire, avec cette difference 
que nous sommes ici au-dessus de la mer Rouge au 
lieu de VOcdan glacial. Sur ce trajet les Bedouins Dje- 
belieh et les pelerins ont plac6, corarae au Serbal, de pe- 
tits tas de pierres sur les rochers en vue, afln de marquer 
le chemin k la manifcre du Petit-Poucet dans les contes de 
Perrault. Une autre heure encore de montee, non moins 
raide, fait ensuite gagner le sommet. D'aprfcs une determi- 
nation du capitaine Palmer, lors des lev£s du Sinai Sur- 
vey, le sommet du Djebel Catherine se trouve k une alti- 
tude de 2,602 mfct. (Test done le point le plus £lev£ de 
toute la p£ninsule sina'itique. A la date du 16 mars 1886, 
nous avons vu les ravins et les creux de la pente sup£rieure 
exposSe au Nord encore remplis de neige. Le massif du 
Djebel Catherine a trois pointes. A c6t£ du sommet prin- 
cipal du Djebel Catherine, il y a les cimes du Djebel Zebir 
et du Djebel Roumel. Une petite chapelle, en pierres sc- 
enes, occupe la moitie du petit plateau qui termine la 
pointe sup£rieure. A en croire les moines grecs, quelques 
in£galit£s du rocher, visibles autour de la chapelle, seraient 
une empreinte du corps de sainte Catherine, la patronne 
du grand couvent, trouv6 ici trois ou quatre stecles apr&s le 
martyre de la sainte et r6v£16 par Tdclat de son rayonne- 
ment lumineux. Par suite de son altitude sup^rieure, la per- 
spective de cette montagne est plus etendue que celle du 
Djebel Mou^a et du Serbal. Par un temps clair, comme le 
Sinai en a presque constamment, la vue y est tres belle. 
Vers le Sud-Ouest seulement, le massif du Djebel Own 
Schom er masque une partie du panorama. Longtemps cette 
derni&re montagne a pass6 pour la plus glev6e de TArabie 
P£tr6e. Des mesures exactes de la mission anglaise du 
Sinai Survey ont flx6 son altitude k 2,575 m&t., soit une 



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ASCENSIONS AU SINAI. 363 

trentaine de metres de moins que le Djebel Catherine. 
Ajoutons que le mont Serbal, cach6 au Djebel Mou^a, est 
visible ici, ainsi que le Djebel el-Benat, tous deux dans la 
direction du Nord, avec le golfe de Suez et sa rive afri- 
caine. Plus prfcs s'etalent les steppes du desert dSsold d'El- 
Ga'ah, entre les montagnes et la mer, jusqu'au Raz Mo- 
hammed, pointe meridionale de la p6ninsule. Enfin, au 
levant, le golfe d'Akabah et les montsTaouran s'estompent 
dans Thorizon lointain du c6t6 de r Arable, au deli des so- 
litudes immenses ou des espaces deserts oil le massif du 
Sinai 61&ve ses murailles rocheuses, aretes de pierres nues 
croisant des bandes de sables arides. 

Avant de finir, essaierons-nous encore de fixer nos id6es 
sur Identification du Sinai de la Bible, de la montagne oft 
Dieu a r£vel6 sa loi h Molse, avec les sommets que j'ai gra- 
vis? Les Srudits et les commentateurs des livres saints ne 
sont pas d'accord sur cette question. Si les uns, comme le 
comte de Laborde, le D r Strauss et le professeur Teschen- 
dorf, font camper les Juifs au Ouady Sebaiye, et placent la 
Montagne de la Loi, Horeb ou Sinai, au Djebel Mouga; 
d'autres, comme Lepsius, Lecointre et Brugsch, la mettent 
au mont Serbal. Sans 6tre ex6g6tes, sans rappeler ici les 
passages de YFxode et du livre des Nombres que tous les 
lecteurs de la Bible ont presents h la mdmoire, en nous 
inspirant du simple bon sens pour comparer les textesbibli- 
ques avec les donndes de la gdographie physique, nous 
considdrons, M. V£lin et moi, avec les Anglais Robinson et 
Palmer, le Raz Safsafeh comme la vraie Montagne de la 
Loi. Aucun autre sommet de la p^ninsule du Sinai ne se 
prfcte mieux h cette identification. J'accorde que la plaine 
d'Er-Raha, avec une superficie d'environ 2 millions de me- 
tres carrds, n'a pu contenir & elle seule un campement de 
six cent mille hommes avec leurs families et leurs trou- 
peaux. Mais le campement des Israelites a pu s^tendre de 
la plaine d'Er-Raha au Ouady Schrech, au Ouady Ledja 



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364 COURSES ET ASCENSIONS. 

et au vallon du couvent de Sainte-Catherine qui se coupent 

en croix avec elle, autour de la chaire elevee du Raz Saf- 

safeh. En tous cas, les monticules de gravier et les rochers 

accumul6s ne laissent pas plus d'espace propre au campe- 

ment d'une pareille multitude dans la valine de Sebaiye, 

au pied du Djebel Mou^a, ni dans le Ouady Aleyat au pied 

du grand Serbal. Nulle part ailleurs, le peuple de Dieu n'a 

pu entourer la montagne et toucher sa base en presence 

de Jehovah lui dictant ses commandements, comme h la 

pointe du Raz Safsafeh. A la descente du couloir suspendu 

au-dessus de nos tentes, par le Sikket Ghoualb, j'entendais 

distinctement la voix des chameliers s'glevant den bas, 

comme les cris dont Josu6 disait k Moise aprfcs la reception 

du Decalogue : « II y a une ciameur dans le camp comme 

pendant le combat. » 

Charles Grad, 

Membre du Club Alpin Fraucais 
(Section des Vosges) . 



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XIII 



UNE EXCURSION A LA REUNION 



La Reunion, Bourbon jadis, n'estqu'un points la surface 
de l'inimensitg de l'Oc6an, une parcelle de terre k peine 
grande comme le tiers d'un d£partement m£tropolitain, 
entouree h des centaines de milles h la ronde par les flots 
de la mer des Indes. Elle est franQaise depuis plus de deux 
cents ans, a 2,000 lieues de la mfere pa trie. Le sol le plus 
voisin est celui d'une autre petite tie, Maurice, l'ancienne 
He de France, Vile sceur ; des sommets de Tune on apergoit 
Tautre. Mais la Grande Terre de Madagascar, qui git dans 
TOuest, est loin ; plus loin encore s^tendent les grands 
continents d'Afrique, d'Asie et d'Australie dont les rivages 
sont baignes par les m6mes eaux maritimes '. 

I 

ESQUISSE TOPOGRAPH1QUE 

La Reunion a la forme g£n£rale d'un ovale orients du 
Sud-Est au Nord-Ouest k peu prfcs dans la direction des 
vents alizgs. Son grand axe mesure 71 kilometres et le 
petit 51 ; sa superficie est de 260,000 hectares. 

G'est un double c6ne volcanique qui surgit des flots de 
toutes pifeces, sans qu'un cap avanc6, sans qu'une rade 

1. L'observatoire de Saint-Denis est par 20° 51' 38" de latitude Sud 
et 53o 6' 45" de longitude Est. 



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366 COURSES ET ASCENSIONS. 

oil un ilot prolonge son sol et altere la regularity des con- 
tours de ses rivages ; les enormes vagues de houle de la 
haute mer viennent battre avec 4oute leur force contre les 
falaises ou deTerler sur les graves dont elles deplacent les 
arooncellements de galets avec une incroyable puissance. 

Le relief du sol doit a son origine ignee une forme spe- 
ciale, interessante a de nombreux points de vue et essen- 
tiellement pittoresque. Llle est constitute par deux mas- 
sifs distincts; Tun, le plus ancien, occupant au Nord-Ouest 
environ les trois quarts de la totalite ; l'autre, le nioins 
peuple* et le moins riche, qui contient le volcan encore 
aujourdhui en activity. 

Dans la premiere region, les anciens crateres se sont 
creust5s en trois bassins, trois cirques, que st s parent des 
aretes escarp^es, qu'entourent des murailles verticales ou 
7 t emparts, et qui ne communiquent avec le reste du monde 
que par des cluses (Hroiteset profondes, colossales cntailles 
dans les flancs du cdne volcanique. Ces cirques sont de 
superficies approximativement ^gales et orientes par rap- 
port au Gros-Morne, qui en est a peu pres le centre de 
figure: Tun, Salazie, au Nord-Est; Tautre, Mafate, au 
Nord-Ouest ; le dernier, Cilaos, au Sud. 

Le Gros-Morne est le point d'intersection des cretes 
qui joignent entre eux le Piton des Neiges (3,069 met.), 
le Grand-Btfnard (2,895 met.) et le Sommet des Chicots 
(2,273 met.). II est plus intimement relie a la premiere de 
ces sommit^s qu'aux deux autres ; toutefois sur les aretes 
qui le rattachent aux coudes du Benard et des Chicots se 
dressent nombre de pics remarquables a la fois par leur 
altitude et leur isolement ; tels les Trois-Salazes (2,145 met.), 
le Morne de Fourche (2,276 met.), et surtoutle fier Giman- 
def (2,226 met.), dont la pyramide geante, visible du large 
par les gorges des rivieres des Galets et du Mat, conslitue 
un des points de reconnaissance les plus notables pour la 
navigation sur les cdtes de Tile. 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 367 



He de la Reunion. 



(Carte cxtraite, avec l'autorisation des editeurs, de I'Atlas departemental 
publie par MM. Hachette et C i# .) 



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368 COURSES ET ASCENSIONS. 

L'ecoulement des eaux a suivi la m£me orientation, et 
les trois rivi&res les plus importantes de la Reunion, cellos 
des Galets, du M&t et de Saint-Etienne, aprds avoir d£sa- 
grege les roches pourries des montagnes et raving le sol 
dechiquete des crat&res, dirigent leur cours torrentueux 
respectivemcnt au Nord-Ouest, au Nord-Est, au Sud. Les 
vallees qu'elles ont ainsi creustfes appartiennent chacune I 
un type different. Tandis quk Mafate toutes les eaux reje- 
ttfes vers I'Ouest viennent plonger dans le sillon qui ronge 
la base des remparts du Bthiard ; k Salazie deux brasd'im- 
portance £gale, accrus de leurs affluents, se joignent 4 
l'entr£e m&me des cluses qui leur donnent passage vers la 
mer ; d'un autre c6te, dans Gilaos, le Bras-Rouge, en ser- 
pentant suivant un axe Nord-Sud, partage le cirque en 
deux moities et recueille, k droite et k gauche, toutes les 
molecules liquides qui de la circonfcirence presque par- 
faite accourent vers le thalweg median, comme la racine 
pivotante d'une plante re^oit tous les sues absorbs par 
mille et une radicelles. 

Chacune des trois rivifcres, k la sortie des d£fil£s qu'elle 
franchit, a donm* naissance par ses de*p6ts k une plaine 
d'alluvions parsemees d'^normes galets 1 . Aucune d'elles ne 
se divise en delta k son embouchure ; elles se jettent k la 
mer perpendiculairement au rivage. Leur apports sont 
refoules ou transports ailleurs par les courants marins et 
la puissance de la houle qui viennent du Sud-Est ; la rivtere 
des Galets toutefois a'pu, grAce k labri du massif total de 
l'tle, provoquer la formation d'un promontoire de sable et 
de roches polies qui est l'un'des traits saillants de l'hydro- 
graphie de la Reunion. 

Les pentes exttfrieures de Tile, les cheires du volcan pri- 
mitif, se trouvent ainsi divisees en versants distincts par 

1. Onapu evaluer a i million de metres cubes les apports d'ane 
seule descente de la riviere des Galets, soit a environ 17 fois raoins 
seulement que le Rh&ne en une annee entiere. 



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-3 

CO 



ANNLWIUE 1)E 1866. 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 371 

les cluses qui donnent issue aux torrents des cirques : celui 
de Saint-Louis-Saint-Paul, au Sud-Ouest ; celui de Saint- 
Denis, au Nord ; celui de Saint-Benoit-Saint-Pierre, au 
Sud-Est. Supposez trois gigantesques accolades, ouvertes 
vers la mer et adossdes de mantere k constituer un trian- 
gle, la base au Nord; elles dessinent exactement les crates 
de ces versants qui, partant de trois cimes, le Piton des 
Neiges*, le Grand -Bdnard et le Sommet des Ghicots, 
s'abaissent par une d£clivit<5 r^guliere vers les vagues de 
TOc^an ou les laves de jadis venaient eteindre leurs feux. 

Ce sont ces terrains inclines qui donnent k Bourbon sa 
richesse ; la v£g£tation en est admirable. Du large, les 
Hauls, si improprement appel^s BruUs (le Brute de Saint- 
Denis, le BrA16 de Saint-Paul), sont d'une couleur sombre 
qu'ils doivent k ce qui leur reste de leur rev£tement de 
belles forfcts ou la foug&re arborescente dresse sa tige 
gr&le et son panache 613gant au-dessus des taillis d'arbres 
tels que les nattes, le tan rouge, le takamahaca, le tama- 
rin des hauts, essences pr^cieuses pour la charpente ou 
les constructions navales. Plus bas, k partir de 400 mfct. 
au vent de Tile, de 800 mfct. sous le vent, le vert clair des 
champs de cannes k sucre attire agr^ablement le regard et 
revfct le paysage de l'aspect le plus riant. 

De ces trois versants, le plus r^gulier dans ses formes 
est celui du Sud-Ouest. Lk toutes les ravines 2 , plus pro- 
fond£ment creusdes k mesure qu'elles descendent, ont leur 

1. U serai t plus exact de considerer le Piton des Neiges comme 
appartenant a la ligne de separation entre Salazie et Cilaos; sa crete 
si dentel^e et si desagr^gee, comme celle du Gros-Morne,est appelee a 
s'ecrouler dans une p£riode g^ologique relativement prochaine (te'moin 
la catastrophe du Grand-Sablo en 1875), et le sommet du versant Saint 
Benoit-Saint- Pierre reculera jusqu'a Tangle forme en haut de la plaine 
des Salazes par la rencontre des remparts orientaux de Salazie et 
Cilaos. C'est la qu'ii faut chercher le coude en formation similaire de 
ceux du Grand-B^nard et des Chicots. 

2. On visite surtout la ravine duBernica, pres Saint-Paul, et les bas- 
sins du Cormoran, pres Saint-Gilles. 



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372 COURSES ET ASCENSIONS. 

origine h la cr&te m&me et viennent sans se rSunir aboutir 
au rivage en divergeant du Grand-B£nard. On a ainsi dans 
cette seule petite ile de la Reunion Texemple d'un qua- 
Irifeme genre de systfcme bydrologique. 

De mfcme sur le versant du Nord tous les torrents 
rayonnent en dventail autour du Sommet des Chicots; 
mais il y a line crfcte secondaire qui, partant du Grand- 
Coin (1,473 met.), h. l'entr^e de la gorge des Galets, vient 
aboutir aux falaises du cap Bernard (425 m6t.) qui com- 
mandent Saint-Denis ; formant k l'Est un rempart abrupt 
dont la rivifcre de Saint-Denis affouille la base, elle est, du 
c6t£ oppose, le point de depart d'une foule de petites ravi- 
nes qui toutes n ; anmoins eonservent une direction diver- 
geant du Sommet des Gbicots. 

Domine par le point culminant de toute rile, le troisieme 
versant est compris entre la rivifcre du Mat et la rivifere 
Saint-Etienne. La regularity de son relief a 6t6 bouleversee 
par le soulevement du volcan actuel; en outre la partie 
qui regarde Saint-Benolt est la mieux expos6e de Bourbon 
aux vents et aux pluies considerables qu'apportent les 
alizes; aussi le sol en est-il plus accidents. Refoul6es et 
defournees do leur cours naturel, les eaux qui dtfcoulent 
du Pilon des Neiges se sont groupees pour former, vers le 
Nord-Est, la riviere des Marsouins, toujours abondante et 
limpide ; vers le Sud-Ouest, le Bras de la Plaine, qui vient 
au-dessous des cluses se joindre & la riviere Saint-Etienne, 
mais n'en a pas moins un bassin tout-Wait distinct. 

Un plateau d'une altitude de 1,500 mM., d£nomm£ la 
Plaine des Cafres et oriente suivant l'axe de Tile en formant 
dos dime, (Hablit la ligne de partage depuis le Piton des 
Neiges jusqu'au volcan entre les deux pentes inclines 
vers Saint-Benolt ou vers Saint-Pierre. 

La region du volcan est aussi profond^ment s^paree du 
massif primitif, dit un auteur Creole', « que si, par un 

i. Hery, Explorations dans Vinteriew dejlrnvboiiy p. 130. 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 373 

tremblement de terre, Bourbon avait 6t£fendueen deux ». 
Au fond de failles Snormes, gigantesques fosses interposes 
entre les deux parties de Tile, coulent la rivifcre de l'Est et 
les rivi&res des Remparts et de 1' Angevin. 

Le volcan eteve k 2,625 m&t. son Piton de Fournaise, k 
2,5J5 mM. son cratfcre brftlant; ce ne sont \k toutefois 
que les cdnes les plus remarquables, le premier par son 
altitude, le second par son activity et tous deux par leur 
isolement au centre du crat&rc plus grand d'un.ancien vol- 
can eflbndre. Les parois internes de celui-ci, analogues k 
la Somma du V<*suve, forment un £norme mur de circon- 
vallation largement ouvert du cot6 de l'Est, ou les nappes 
de lave k juste titre appelees le Grand-Bride vont plonger 
dans la mer. 

La forme de ce curieux relief indique par elle-mGme le 
trac6 des voies de communication. Une magnifique route 
dite de ceinture r^unit entre elles toutes les communes 
situ^es sur le bord de la mer : Saint-Denis, Saint-Paul, 
Saint-Leu, Saint-Louis, Saint-Pierre, Saint-Joseph, Saint- 
Philippe, Sainte-Rose, Saint-Benolt, Saint-Andre, etc. 
Plus haut le chemin Hubert-Delisle relie les 6tablissements 
vers 200 mfctres d'altitude. De Saint-Pierre k Saint-Benoit, 
la route de la Plaine traverse l'tle par le plateau de la 
Plaine des Cafres. On monte k Salazie par une voie carros- 
sable; Mafate et Gilaos n'ont que des chemins muletiers 
sans cesse menaces par les eboulis ou les d^bordcments 
des torrents. De Saint-Pierre k Saint-Benolt par Saint-Denis 
un chemin de fer k voie stroke suit lout le littoral du cone 
volcanique primitif; au sortir de la capitale, vers l'Ouest, 
il franchit un tunnel de 10 kilometres et demi sous les 
falaises du cap Bernard; il est destine, avec le port de la 
Pointe des Galets, creusS de toutes pieces de main d'homme 
et ouvert depuis quelques mois k la navigation, k influer 
d'une manifcre considerable sur le relfcvement des ri- 
chesses de Bourbon. 



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374 COURSES ET ASCENSIONS. 

En dehors de ces voies, il n'y a plus que des chemins 
d'exploitation et des sentiers dont aucune carte nc donne 
le trace ni complet, ni exact 1 . II y a lieu par suite pour le 
louriste prudent de prendre des guides chaque fois qu'il 
veut s'^carter des grands chemins ; on cite le cas d'un 
malheureux botaniste qui, il n'y a que quelques ann£es, fut 
retrouv6 mort de faim k peu de distance de Saint-Denis au 
fond d'une ravine oil son herborisalion l'avait fait des- 
cendre sans, qu'il pdt dtteouvrir le passage pour en sortir. 



II 



DE LA P0INTE DES GALETS A SAINT-PIERRE, PAR MA FATE, 
LE COL DE TA'lBIT ET CILAOS 

Nous partons du bord, Ars&ne et moi, le 16 aotit k 6 h. 
du matin, pour l'int^rieur de Tile; nous laissons la Seudre 
amarree a quai dans le port de la Pointe des Galets et, en 
deux coups d'aviron, le youyou nous met k terre. II fait k 
peine jour; k cette tfpoque le soleil s6vit dans Tautre 
hemisphere, celui du Nord, et pendant qu'on r6tit k Paris 
et ailleurs en France, nous jouissons k Bourbon de la tem- 
perature la plus agreable qui puisse 6tre imaginee. Nos 
v<Hements sont de drap et, si nous porlons pour coiffure le 
casque des pays chauds, nous n'en avons pasmoins au fond 
de nos musettes chacun une bonne chemise de Handle 
pourle froid que nous comptonsavoira subir dans \osHauts. 

Le Coeur-Saignant... il ne s'agit daucune aventure 
romanesque ; e'est bien le nom du village que nous traver- 
sons au dela de la voie ferree, groupement d'une cinquan- 
taine de cases, construites en planches de caisses k ver- 
mouth, abritant des raslaquoufcres de toutes les races 

i. Cartes de L. Maillard (1862), dc Lepbrvanchb(1878), de ft. M. et 
A. M. O. ^1883). La seconde, en 4 feuilles, au50,000e, est la proprieHe* de 
la colonie et n'est pas dans le commerce. 



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so 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 377 

venus \k pour exploiter lagglomeration des ouvriers du 
pont de la Pointe. N6gres, Hindous, Ghinois, Europeans, 
ils sont de tous les goflts et de toutes les couleurs; le Noir 
ne fait rien, l'lndien pas beaucoup plus, le Celeste y est 
epicier 1 , et le Blanc marchand de gouttes. 

Le sentier est poudreux au travers de la plaine couvertc 
d'affreuses broussailles desstfchees jusqu'& la prochaine 
saison chaude; aussi Mtons-nous le pas pour atleindre h 
5 kilometres le village des Galets, au pied des dernteres 
pentes de la montagne et k Tentr£e mGme des gorges. 
Nous y avons donn6 rendez-vous pour 7 h. k notre guide 
Joinville, chef des porteurs de Mafatc; c'est un noir, petit 
et maigre, qui nous a dejil prouv6 -sa resistance a la fati- 
gue. II prend les paquets et nous montre le chemin. 

De la rive droite il nous fait passer sur la rive gauche et 
suivre, jusqu'a la rhumerie du Credit fran^ais, un joli che- 
min ombrage de filaos. Au dela nous nous engageons dans 
le lit de la rivi6re, occupant tout l'espacc entre les deux 
parois verticales et cbuvertes de vegetation qui de la plaine 
derrtere nous vont en s'eievant vers l'interieur. II y a peu 
ou point d'eau k celte epoque de Tann£e; le cours en est 
derive un peu plus haut pour former deux canaux d'irriga- 
tion vers Saint-Paul et vers la Possession. Par contre on doit 
se garder d'etre surpris dans les gorges par un orage ou 
un cyclone de l'ete; alors non seulement la crue est subite 
et le volume en est considerable, mais il tombe frequem- 
menl du haut des remparts, sous l'influence des infiltrations, 
des pierres et m^me des quartiers de roches qui rebondis- 
sent au loin. Joinville nous signale pr6cis£ment, par le 
travers de Tllet a Mamzelle Denise*, Tendroit ou, il y a sept 
ans, une femme fut ecrasee. 

1. Tous les cpiciers de la Reunion sont des Chinois. 

2. On nomme a la Reunion (let un espace de terrain cultivable en 
toure" en hauteur ou en profondeur par des escarpements qui en reu- 
dent 1'acces pour le moins difficile. 



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378 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ullel a Mamzelle Denise! Ces appellations Creoles n'ont- 
elles pas un charme naKf tout particulier? N'6veillent-elles 
pas dans lesprit l'idee dune vie simple et tranquille d'un 
autre Age, au temps de Paul et Virginie k Tile de France? 
une case avec des nfcgres fideles, des bananiers, des lata- 
niers et despalmistes, des senteurs bourbonnaises de rhum 
et de vanille? 

Le chemin, seulement deblayd des plus gros obstacles, 
est indiqu£ au moyen de galets badigeonnes de chaux. 
Entre temps, Joinville a trouve* un compagnon de route, 
un grand gars k figure rejouie, malgre sa couleur noire, 
qui nous fut, ma foi, tres utile pour le passage rapide des 
quatorze gues que nous eumcs k franchir. Nous voici au 
premier de la serie ; ported par nos deux hommes, nous le 
traversons en un instant sans nous mouiller. 

A 9 b., nous debouchons brusquement dans le cirque 
entre des parois qui nous dominent de plus de i ,200 metres. 
Quelques jours avant, dans le but de preparer la pr£sente 
excursion et nous inspirant des principes d6finis par M.'de 
Pouvourville dans YAnnuaireAe 1885, nous avions ascendu 
le (irand-Coin (1,307 met.) jusqu'ft un sentier k cent metres 
du point culminant. Devant nous s'etait developp£ le pa- 
norama complet du cirque de Mafate : k gauche le Sommet 
desChicots, puis le Cimandef, le massif du Piton desNeiges, 
les Trois-Salazes et le Grand-B£nard au profil coudt*, avec 
tous les contreforts et les ravins venant vers nous, ceux- 
ci profondement entailles dans le sol, ceux-I& herisse's de 
dents aigues telles que l'Aurere ( 1,433 met.) et la cr&te du 
Morne de Fourche (1,612 met.), dont l'eclairage lateral 
augmentail encore le relief k nos yeux. 

Nous sommes au pied de ce bel observatoire el. laissant 
«\ gauche le bras de Sainte-Suzanne qui vient de recevoir 
le bras des Merles, nous arrivons apres un autre gue' & la 
cantine d'Aurere (10 kilom. du village des Galets). Pendant 
les prtfparatifs du repas, l'extrfcme limpidite de Teau dans 



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I 2 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 381 

une vasque commode nous invite iune immersion aperitive; 
brrr... que c'est froid! La trop basse temperature nous en 
fait sortirpr^cipitamment, et il ne nous fautpas moins d'un 
tres £nergique briquage mutuel avec le sable du fond pour 
remettre en circulation notre sang demi-congele. Le repas 
fut frugal; il eut pour base du cabri boucane, mets plein 
de couleur locale k coup sur, mais qui comme plat de 
resistance fut trouv£ au-dessous de la situation; je ne 
deteste pas le gibier, mais quand il est boucane j'aimerais 
autant autre cbose; Arsene est de mon avis, d'autant que 
le cantinier nous lit payer relativement fort cher notre 
mauvais dejeuner. 

Joinville donne le signal du depart k 12 b. 25 min. De la 
cime de l'Aurere quelques pierres se dtHachent; ce sont, 
parait-il, des chasseurs qui li-haut poursuivent des cabris. 
La* valine se retre'cit de plus en plus; par endroits il y 
a juste la largeur de Teau entre deux rochers. Enfin k 
1 h. 20 min., le quatorzidme et dernier gu6 franchi, le 
chemin se met & escalader en lacets la berge escarped de 
la rive droite, au pied de la crfcte du Morne de Fourche. 

Aussitdt la vue se degage devant, derriere, et en face 
vient k se dresser le bee ac6re du Piton de Calumet k la 
base duquel sont groupees, mais invisibles encore, les 
maisons de Mafate. II est ainsi superbe k voir, dechirant les 
nuages qui passent, semblable k un instrument d'acier. II 
forme 1'extremite d'une arete finement aiguisSe comme le 
tranchant d'un outil. Nous nous en croyons tres pres ; 
mais le chemin suit les moindres sinuosite's du terrain, 
creuse le plus souvent dans des terres tfboulees prates k 
glisser dans Tablme, et ses detours allongent considerable- 
ment le trajet. A droite, la riviere des Galets brille comme 
un iilet d'argent au fond du gouffre, et les murailles du 
Benard, anciennes parois internes du cratere, s'6l6vent 
comme de formidables remparts. 

Au Bras de la Grande-Place, qui descend du Piton de 



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382 COURSES ET ASCENSIONS. 

Marmite (1,875 m&t.) ct du Morne de Fourche (2,276 m&t.), 
le compagnon de Joinville nous quitte pour monter vers 
niel-^-Bourse. A lentree de cette ravine, sur un tout 
petit terre-plein, deux petites cases et une petite chapelle 
constituent la Grande-Place. 

Nous entrons k Mafate k 3 h. 30 min. (20 kilom. depuis 
le village des Galets). Joinville rcpart aussitdt 1 , el nous 
nous installons k la cantine du sieur Lolo. 

Mafate comprend en tout vingt cases Mties en planches 
et une chapellc, dans une gorge excessivement 6troite, sur 
le talus d'eboulis du flanc Ouest du Piton de Calumet. Cette 
situation est £minemment dangereuse, et ce village me 
parail destine k subir le m6me sort que Tinfortun^ hameau 
du Grand-Sable, enseveli le 26 novembre 1875 sous les debris 
dune partie du Piton des Neiges et du Gros-Morne £croulee 
dans le cirque de Salazie. II arrive souvent que des cailloux 
ou des fragments do roches desagrtfgees viennenttomber au 
milieu du village ; de m£moire d'liomme personne n'a £t£ 
atteint; soit, mais la force qui met en mouvement ces pro- 
jectiles par pesanteur est aveugle, et quand Tavalanche 
prendra rimportance d'un cataclysme, personne n^chap- 
pera. On nous montra Tune des cases dont le toil avait 
t s te ^ventre quelques jours auparavant. La population se- 
dentaire n'est, il est vrai, pas considerable; elle ne com- 
prend que le cur£, le gardien des bains et Taubergiste Lolo 
avec sa famille; mais durant la saison chaude de nom- 
breux Creoles viennent s'y installer pour respirer Tair frais 
& l'altitude de 682 met. el prendre, sit y a lieu, les eaux 
sulfureuses et alcalines de la source thermale*. Cette saison, 
qui est celle des grands orages, des pluies tropicales et des 
cyclones, est pr^cisement la plus dangereuse. 

Le lendemain, au petit jour, apr£s une nuit froide passee 

1. Le tarif habituel des guides ou porleurs est de 5 francs par jour au 
grand maximum. 

2. Debit : 9,000 litres a l'heure; temp. 31° C. 



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lie Piton du Calumet, dessin de F. Schrader, d'apres une photographie de M. Salles. 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 385 

sur un mauvais grabat pour deux paye aussi cher qu'une 
chambre confortable, nous nous mettons en route pour 
Gilaos sous la conduite de l'aubergiste en personne. Lolo 
est un de ces petits blancs qui doivent k la temperature 
vivifiante des Hauls ou ils habitent d'avoir conserve la 
vigueur et la coloration fratche des Europeans. II nous 
propose deux voies, le lit de la rivi&re des Galets ou le 
plateau de la Nouvelle, conduisantTune et Fautre au col de 
Taibit d'oii nous descendrons vers Gilaos; nous lui de- 
mandons la plus pittoresque; il comprend la plus p£nible, 
et nous partons par la seconde. Elle debute par un sentier 
en zig-zag qui monte pendant une heure toujours au-dessus 
de Mafate, dont les cases peu & peu se font petites dans le 
lointain d'en-bas. 

Sur le plateau, Fair vif nous saisit; le sol est couvert de 
ros^e ; il est difficile de se croire ici dans un pays intertro- 
pical. Le village est a notre gauche, en partie masque par 
un bouquet de phormiums et de fuchsias. Sur un gradin un 
peu plus eleve le sentier p&ifctre sous bois; c'est la plaine 
des Tamarins; on y traverse une clairi&re tapiss^e de 
mousse, creusee en une cuvette qui se remplit d'eau l'ete ; 
Tancien orifice de quelque bouche volcanique ; puis plus loin 
une deuxieme clairifcre semblable, avec un petit etang qui, 
d'apr&s le guide, n'ass&che jamais et dont, toujours selon 
lui, on n'aurait pas encore pu trouver le fond avec la sonde. 
Nous remarquons sur le sol de curieux cristaux de glace 
agglomdres et implantes en terre comme s'ils y adheraient 
par des racines. 

Le sentier se bifurque ici; celui de gauche franchit la 
cr&te duMornedeFourche etpasse dans le cirque de Salazie ; 
Lolo nous fait prendre celui de droite. H61as ! il faut des- 
cendre pour remonter ensuite. Larivi&re des Galets creuse 
k nos pieds son profond sillon, et en face se dresse l'ar6te 
qui divise Mafate et Gilaos, du Gros-Morneau Grand-B6nard. 

Des bords du torrent nouS obliquons & droite pour tra- 

ANNUAIRK DK 1886. 23 



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386 COURSES ET ASCENSIONS. 

verser de biais les pentes de Maria, dues aux 6boulements 
de la chalne de separation, et k 10 h. nous faisons halt* 
pour dejeuner au bas do la grande montie pres d'un 
ruisseau sous bois. II y a Ik les plus delicieuses, les plus 
parfum^es petites fraises sauvages qu'il soit possible a un 
palais de fin gourmet de savourer. 

Gette grande montde qui nous prit trois quarts d'heure 
n'offrerien de p^rilleux; d'abord,une chemin6ede debris, 
puis des plans inclines qu'on escalade de roche en roche, 
d'arbuste en arbuste, sans difflcuH6 particuliere. Mais sur 
le coup de midi, l'astre du jour darde ses rayons comme 
s'il n'y avait plus assez de'gens k r6chauffer dans les 
contrees septentrionales du globe, et nous, malheureux 
navigateurs d6shabitu£s des rudes asp6rit6s du plancher 
des vaches et rendus poussifs par l'£ternel balancement 
des flots, nous soufflons, haletants, £puisds. 

Enfin, voici le col de Taibit (environ 2,000 met.), echan- 
crure de la crfcle au pied du Grand-Btfnard. Au Nord t tout 
le cirque de Mafate est k nos pieds, vu en sens inverse du 
panorama d6j& d£crit. Tout au loin s'6tend la mer, avec la 
fum6e d'un vapeur, par-dessus le Grand-Coin ; puis, de plus 
en plus pres, les chalnons d^chiquetds qui du Gimandef, 
du Piton de Marmite, du Morne de Fourche s'inflgchissent 
verslagigantesquemuraille du Benard &la basede laquelle 
toutes les eaux viennent affluer. De ce cdt6, comme tous 
les jours k cette heure, la brume se forme et bient6t les 
nuages accumul£s vont nous envelopper. Mais non, un 
brusque courantd'airmonte de Cilaos etentratne les nudes 
menagantes vers la t6te du Benard qui nous domine. Dans 
le Sud, Tatmosph&re reste claire sur cette enceinte 6norme 
couronnde par le majestueux massif du Piton des Neiges, 
et permet d'admirer le contraste saisissant entre les parois 
abruples du pourtour et le sol d6chir6 par les convul- 
sions, affouill£ par les torrents au de\k de toute descrip- 
tion possible. Par les gorges *qui livrent passage au cours 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 389 

de la riviere Saint-Etienne, l'oeil apenjoit dans le lointain 
lumineux les champs de cannes verdoyants du quartier de 
Saint-Pierre, les jet6es blanches du port, puis lamer jusqu'& 
l'horizon rectiligne. 

Lolo nous signale Filet desfitangs, qui forme un plateau 
relativement considerable ; c'est \k qu'est Gilaos, notre but; 
dans une heure, nous y serons. 

Dans une heure, a-t-il dit! Mais voil& deux heures ecou- 
lees et nous sommes toujours sous bois, montant, descen- 
dant, gravissant, degringolant au travers d'une vegetation 
qui doit etre superbe, mais que la nature du sentier (etait- 
ce bien mfime un sentier?) coupe de racines et de rochers 
nous empfcche d'admirer. A 2 h. 30 min. nous atteignons 
les bords du Bras-Rouge, et il nous faut encore une heure 
de marche, parait-il! 

Knfin , aprfcs un coup de collier qui nous coftta de penibles 
efforts, nous arrivons presque a Cilaos. Je dis presque, parce 
que, retablissement thermal s'etanttrouvesur la route, nous 
y faisons une longue station. Jouissance supreme : Gtre 
ereinte et se plonger dans une cuve d'eau chaude! Cela 
parait bien banal, prendre un bain ; mais le prendre dans 
ces conditions ! Si Arsene, usant de toute Tinfluence que 
lui donnent sur moi sa grande laille et sa grandc barbe, 
ne m'avait contraint de sortir, j'y serais peut-6tre encore. 

L'etablissement est situe dans une gorge pittoresque et 
forme d'une serie de pavilions en planches abritant de 
petites piscines individuelles creusees dans le sol avec du 
(in gravier sur le fond. A Taltitude de 1,114 met., les eaux 
de la source, bicarbonatees sodiques, carboniques et ferru- 
gineuses,ont un debit horaire delO, 000 litres&38°de tempe- 
rature. L'eau est assez abondante pour qu'on la laisse courir 
librement. Chaude ou froide, elle est tres agreable 5. boire K 

1. La source de Salazie a la meme composition chimique; altitude 
872 met.; temperature 33°,4 ; de'bit 400 litres seulement (d'apres M. Raoul, 
pharmacien de la marine). 



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390 COURSES ET ASCENSIONS. 

De la source on monte au village de Gilaos par un chemin 
qui est entretenu avec une elegance de ville balngaire et 
qui nous permet d'arriver k l'hfttel & 5 h. 

Le site est absolument different de celui de Mafate. Au 
lieu d'&tre au fond d une gorge ^troite, on est sur un pla- 
teau d^couvert qui domine les ravins escarp^s environ- 
nants et n'est doming qui distance par les hautes parois 
de Tancien cratfcre. Gilaos, comme Salazie, est devenu une 
station tr&s frequence non seulement par les Creoles de 
Bourbon, mais aussi par ceux de Maurice, qui viennent s'y 
installer pour fuir les chaleurs de l\*t£. Sur Salazie, Gilaos 
a Tavantage d'une temperature plus basse de quelques 
degrtfs ' ; mais d'un autre c6te Salazie jouit de communi- 
cations plus faciles et mieux assurees par sa belle route 
carrossable. 

L*h6tel de Cilaos, compose de deux rang£es de cases ne 
nontenant pas plus de deux chambres chacune, est simple, 
confortable et bien tenu ; mais il eut pour nous le defaut 
d'etre aussi cher qu'un bon hotel en France ; cela suffit 
pour mettre en d£route ce qui restait de patards dans la 
bourse de gens assez naVfs pour 6tre partis confiants dans 
le proverbe Creole : « On peut faire le tour de Tile sans une 
piastre dans sa poche. » Le tour, oui, nous dit la patronne, 
mais la travers£e de Tint£rieur, c'est bien autre chose. 

Le lendemain matin nous appareillons k 5 h. 30 min., 
frais et dispos malgrG la fatigue de la veille. Aux lieu et 
place de Lolo, qui a repris le sentier de Mafate, nous asso- 
cions notre fortune k celle du facteur qui tous les deux 
jours va porter les lettres k Saint-Louis. La distance par le 
grand chemin est de 35 kilometres ; mais il y a de nom- 

1. Voiciles chiffresde la temperature en 1885, d'apres M. Raoul : 

Saint-Denis, minimum 14°, maximum 33°,2 

Salazie, — 5°, — 29° 

Cilaos, — 0°, — 26* 

Plaine des Cafres, — — *°, — 21° 



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UNE EXCURSION A LA REUNION. 391 

breux raccourcis, des raidiUons, comme disent les Creoles, 
qui abrdgent la route de 5 ou 6 kilometres en evitant les 
longs zig-zags suivis par les chaises k porteurs et les betes 
de somme; mais encore faut-il les connattre, et nous 
comptons sur ce brave agent des postes pour nous les indi- 
quer. 

Derrifcre nous, tes sommets du Piton des Neiges, puis le 
Grand-Benard et toute la muraille occidentale du cirque, 
s'etaient teintes de rose sous les rayons du soleil levant, 
lorsqu'un peu apr&s 7 h. nous atteignons la Plateforme. 
C'estle gradin inferieur de l'llet des Etangs, que nous aban- 
donnons ici pour contourner lllet du Peter-Boot. Entre 
les deux, le chemin franchit (764 met.) le Bras Benjoin, 
un peu au-dessus d'un saut tres curieux oil les eaux glis- 
sent dans un etroit conduit, puis tombent dans un gouffre 
profond pour de \k tourner k angle droit et continuer leur 
cours entre des parois verticales ousurplombantes. Unpen 
plus loin l'eperon acere du Cap Noir leur fait encore decrire 
un brusque detour avant le confluent avec le Bras-Rouge. 
Ge m&me cap est perce d'un tunnel pour livrer passage & la 
route qu'on n'apaspu creuser dans ses flancs trop ddclives 
(22 kilometres de Saint-Louis). 

A 8 h. 30 min., nous sommes au Pavilion (402 met.), sur 
les bords de la riviere Saint-Etienne, qui sort d'une entaille 
entre deux rochers pour s'engager dans les cluses majes- 
tueuses, profondes de plus de 1,200 met., lui donnant 
issue dans la direction du Sud. Le Pavilion est un joli 
petit coin ou en venant des Hauls on retrouve la luxuriante 
vegetation tropicale ; il y a 1& une cantine importante qui 
peut loger quelques voyageurs pour la nuit. 

Le chemin franchit la riviere de caillou en caillou et s'e- 
leve jusqu'& une centaine de metres sur le c6te droit. Ges 
gorges sont plus pittoresques que celles des Galets. Leurs 
pentes, plus accidentees et moins abruptes, permettent 
quelques cultures de cafeiers et de liane h vanille, notam- 



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392 COURSES ET ASCENSIONS. 

ment autour du hameau du Petit-Serr6. Tout le long, le 
chemin est ombrage et excellent. Vers le milieu, il passe 
sur la rive gauche, puis revient sur la droite au dixteme 
kilometre. 

A mesure que nous avan<jons, la transition s'opfcre entre 
le pays froid des Hautset le pays chaud du littoral. Bient6t 
nous descendons vers Saint-Louis au travers des champs 
do Cannes coupes d'allees de palmiers, et nous arrivons a 
2 h. & la gare, juste k temps pour y prendre le train de 
Saint-Pierre. De cette ville, la seconde de Tile, la rivale de 
Saint-Denis, le chemin de fer nous rapatrie le lendemain 
matin au Port de la Pointe des Galets. 

Merveilleusement dou£e sous le rapport pittoresque, la 
Reunion justifie k tous les autres points de vue le nom 
qu'clle porte aujourd'hui ; chacun peut 6tre stir d'y trouver, 
rassembte au gr6 de ses dSsirs, tout ce qui fait le charme 
de l'existence. 

Gr&ce k Taccueil aimable et bienveillant de la society 
crdole, aussi franchise par Tesprit et le coeur que si le sol 
de Tile ne faisait qu'un avec le sol continental, on n'dprouve 
aucune peine k se croire transports dans une Nouvelk 
France, fort peu diflSrenctee de la France d'Europe. Get 
accueil paratt d'autant plus agr£able que les Bourbon- 
naises comptent parmi les plus charmantes femmes de 
l'univers. L/apprSciation n'est pas de moi seul ; Ars&ne est 
de mon avis, ici comme plus haut, et tous nos camarades 
et tous les auteurs sont en parfait accord pour affirmer ce 
fait ethnographique, aussi indubitable que les pitons de 
Tile sont hauts, ses ravines profondes, ses cirques gran- 
dioses et son volcan empanachd de flammes. 

A. Salles, 
Aide-Commissaire de la marine, 
Mcmbre du Club Alpin Franc&U 
(SectioD de Paris). 



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XIV 

LE CONGRfiS D'ALGfiRIE 

AVRIL ET MAI 1886 

1TIN&RAIRK DE L'eST (ALGER-TUNIS) 



L'ann6e 1886 marquera dans nos chroniques. Deux con- 
gr£s nous ont rSunis, aux mois cTavril et de mai en Algerie 
et en Tunisie, au mois d'aoftt k Briangon. 

Au printemps, nous parcourions un pays magniflque, 
plein d'avenir, tr6s imparfaitement connu; nous remplis- 
sionsnotre mission essentielle,que nous indiquaitlaSoci£t6 
de g^ographie le 23 d^cembre 1873 lorsque, portant un 
premier toast au Club Alpin Francais naissant, elle expri- 
mait Tespoir que ce rejeton deviendrait une p^pini&re de 
ggographes. A l'ete, les aipinistes arrivaient de tous c6t6s, 
et pour la premiere fois directement par la voie ferrGe, au 
centre des Hautes-Alpes, entre le Dauphin6, la Savoie, et 
Tltalie, au milieu d'un cirque de montagnes que leur struc- 
ture, leur histoire et ieurs glaciers signalent k l'6tude et a 
Tobservation. 

Lorsque des voyageurs intelligents p6n6trent dans de pa- 
reils pays, il n'est pas n6cessaire de dresser une liste de 
questions a d£battre et a resoudre. Ges grandes reunions 
sont, virtueilement et sans programmes, de v6ritables con- 
gr&s ; a leur attrait particulier s'ajoute un caractere d'utilite 
publique. 

Les grandes compagnies de transport sur terre et sur 



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394 COURSES ET ASCENSIONS. 

mer Tont-elles ainsi compris lorsqu'elles nous ont accorde 
une reduction considerable de tarif? Toujours est-il qu'en 
rendant la depense possible pour le budget de chacun de 
nous, elles ont fait et feront des recettes exceptionnelles, 
et que les excursions racontees de vive voix et par ecrit 
pripareront des migrations nouvelles, source des profits 
multiples que procure la pratique de la geographic 

Le Congr&s d'Algerie a dure plusieurs semaines. 

Trois grands itineraires, soigneusement prepares, de- 
vaient nous diriger vers l'Est, vers l'Ouest, et au Sud 
d'Alger. L'aftluence dans la direction de l'Est a ete telle 
que, pour rendre les courses possibles, on a dft diviser les 
voyageurs en plusieurs groupes. 

De nombreux comptes rendus ont ete d£j& publics. 

Les journaux de Prance et d'Algerie, YEcho des Atpes, 
Joseph Rosset dans la Rivista mensile du Club Alpin Italien, 
Georges Demanche dans la Revue franraise, Georges Renaud 
dans sa Revue geographique, Ed. Gibert dans noire Bulletin, 
plusieurs autres de nos coll&gues, et m£me le rapport de 
M. Etienne, depute d'Oran, membre de la commission da 
budget, ont constate Timportance de cette excursion du 
Club Alpin Frangais. D'autres relations partielles, consa- 
crees k quelques-unes des courses accomplies, ont ete 
adressees k la redaction de VAnnuaire : on les trouvera 
plus loin 1 . 

On m'a fait l'honneur de me charger de retracer en 
quelques pages l'itintraire que nous avons suivi dans la 
direction de l'Est. Ce resume, que je publie pour la troi- 
sieme fois, sous une forme nouvelle, est forcement succinct. 
Ni les details historiques et les descriptions, que Ton trouve 
dans le Guide de Piesse, ou dans TAfrique septentrionale 
dela Gtiographie universelle d'EliseeReclus, ni les discours 
prononces chaque jour et & chacune de nos etapes, n'y se- 



j !. Voir pages 419, 436 et 469 les remits de MM. le L>' Rapin, R. Char- 

\ tron et F. Noetinger. 



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LB CONGR&S D'ALGERIE. 395 

ront reproduits. II sufiira toutefois pour rappeler le pro- 
gramme qui nous 6tait trac6 et auquel nous nous sommes 
conform£s; c'est l'histoire abregde de notre passage, mais 
non des pays que nous avons traverses. 

I 

II est peu de voyages que nous ayons autant desires, 
attendus et pr6par£s. Deux fois annoncg pour octobre 1884 
et 1885, et retard^ par l'dpid&nie et par les quarantaines 
6tablies dans les ports de Marseille et d'AlgSrie, le projet 
s'est r£alis6 dans la saison la meilleure pour voir l'Afrique 
septentrionale dans sa beauts, mais la moins favorable 
pour attirer et retenir pendant un mois les alpinistes aux- 
quels le devoir et les affaires n'accordent pas de vacances. 
Nous Stions cependant plus de trois cents rdunis h Alger 
le 22 avril 1886, arrives quelques-uns par l'Espagne, Gar- 
thag&ne et Oran, presque tous directement de Marseille. 

Un des meilleurs « transatlantiques », la Ville de Tunis, 
avait d£jk transport^ quclques jours plus t6t notre premier 
d6tachement. La travers6e fut rapide et facility par un 
temps superbe. A Tentr^e du port, des barques nombreuses 
attendaient les passagers ; Juifs et Juives appelaient h 
grands cris et en toutes langues les soldats israelites aux- 
quels les f&tes de Piques foumissaient Toccasion r£gle- 
mentairede quitter accidentellement leurs regiments. Mais 
avant tous nos collogues de l'Atlas, president en t£te, 
nous r^clamaient, et nous conduisaient fraternellement 
k des hdtels pr£alablement choisis sur les indications de 
nos convenances et de nos ressources. 

Un Parisien sera toujours vivement impressionnd lors 
de son arriv^e k Alger. Avant d'aborder, il apergoit le 
boulevard de la R^publique et les constructions qui s'd- 
tendent sur toute la c6te, contrastant avec les habitations 
de la ville ancienne qui s'£16vent dans le fond jusqu'aux 



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396 COURSES ET ASCENSIONS. 

mines de la Kasbah. Dans les rues, sur la place du Gouver- 
nement, la foule prSsente toutes les bigarrures des popula- 
tions et des costumes de l'Afrique. L'histoire de la conqu<He 
et celle de la'colonisation se lisent k chaque pas. 

D£s le 20 avril, sans attendre nos autres collegues, nous 
voulumes connattre le fameux plateau de Sidi-Ferruch. 

A 25 kilom&t. d'Alger, la plage sur laquelle ddbarqua 
l'arm^e franchise le 14 juin 1830, aujourd'hui peuptee de 
p£cheurs et de marins et protege par un fortin, attendant, 
lorsque nous y arrivAmes, des soldats qui revenaient du 
Tonkin et que Ton rapatriait. 

A 9 kilomel. de la, en nous rapprochant de la ville, nous 
entrions dans le domaine de la Trappc, et nous admirions 
la puissance du travail et de la pauvrete\ La perseverance 
et l'exemple des religieux ont metamorphose le champ de 
bataille de Staoueli; plaine d6sertc jusqu'en 1843, d'une 
fertility toujours croissante depuis Te'tablissement des trap- 
pistes. 

Apres avoir £t( 5 rectus et photographies dans la cour de 
Tabbaye aupres du ceifcbre groupe de palmiers autour des- 
quels se dressaient en 1 830 les tentes du gendre du dey et des 
beys de Constantine et d'Oran, et qui abritent maintenant 
la statue de Notre-Dame de Staoueli, nous visitames les 
bailments, les jardins, les cultures et la ferme; le verger, 
les eucalyptus, les vignes, Forangerie, les geraniums, la 
distillerie nous furent months et expliqu^s; l'hospitalile 
chrGtienne offrit aux quarante-deux touristes inattendus un 
dejeuner compose* d'excellents plats maigres, de fruits etde 
bons vins rouges et blancs obtenus dans la concession et 
provenantde ceps du Bordelais, d'Espagne, et de Hongrie: 
le produit des revokes anterieures a 1855 avait £t£ livr£ 
intdgralement au commerce de Bordeaux. 

Le 21 avril, a 11 h. du soir, la Ville de Madrid entrait 
dans le port d' Alger, amenant de Marseille une grande 
partie des alpinistes europ^ens. 



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LE COXGRftS D'aLGI^RIE. 397 

D&s que le paquebot fut signals, des. fusdes d artifice 
s£lev6rent du m61e; toute la ligne des boulevards et la 
mosqude s*6clair£rent de feux de bengale, rouges, roses, 
verts et jaunes; un grand chaland, tout enguirlandd et 
illumine de lanternes vdnitiennes, prit l'equipage des in- 
vites et vint aborder devant un pavilion de verdure, sur- 
mont£ d'un transparent ornd des armes du G. A. F., ou le 
president et les membres de la Section de l'Atlas les atten- 
daient. 

Apr6s ^change de cordiales poignees de main et de sou- 
haits de bienvenue, conduits k la mairie oil des programmes 
et des bouquets nous furent distribu£s, nous y trouv&mes 
les d£l£guds du conseil municipal. Notre president, M. le 
sdnateur Xavier Blanc, les remercia de la gracieuse hospi- 
tality que nous recevions dans cette seconde France, qui 
n'est sdparSe de l'autre que parlelacm£diterran£encomme 
les deux moitids de Paris sont s£par£es par la Seine ; quel- 
ques paroles gracieuses de M. Etienne, premier adjoint, 
rdpondirent k ce discours. 

Quelques minutes aprfcs, chacun de nous, guid£ vers 
l'h6tel pr£par6, reposait dans un bon lit. 

Notre sSjour k Alger devait durer du jeudi 22 avril au 
dimanche 25. Le programme consacrait un jour k la ville, 
deux autres aux environs ; le dimanche, des courses, un 
banquet et une fete de nuit occuperaient notre aprds- 
midi et toute la soiree. Ges projets se sont enti&rement 
r6alis6s. 

La ville frangaise, le palais du gouverneur, TarchevSche, 
la bibliotheque-mus6e, Th6tel du premier president, sont 
dScrits dans Tltiniraire de Piesse avec une minutieuse 
exactitude. Mais ce qui devait surtout nous frapper, 
c'6tait Timprfrvu et Tinconnu ; c'dtait la ville et les moeurs 
arabes. 

L'article 2 de la capitulation d' Alger portait: « La religion 
et les coutumes des Alg6riens seront respect£es ; aucun mi- 



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398 COURSES ET ASCENSIONS. 

litaire de FarmSe ne pourra entrer dans les mosqu^es. » 
Loin de nous en dSfendre l'entr£e, on nous priait seule- 
ment de nous d£chausser comme tout musulman doit le 
faire; le muphti nous invitait mfeme, lorsque nous nous 
prSsenUmes en groupes, k garder nos chaussures, nous 
souhaitait la bienvenue, nous expliquait, en bon fran^ais, 
les ceremonies du culte, nous assurait que ses coreli- 
gionnaires et lui 6taient d£vou£s a la France qui pro- 
tGgeait leur religion, et que Dieu bdnirait notre voyage k 
travers un pays trop peu connu. Dans la mosquSe de la 
PGcherie (Djamen Djedid), dans celle de Sidi-Abderrhaman 
ou se trouvent la Koubba (tombeau) du v£n6r6 El-Tcabi et 
les £tendards rdcemment deposes par les tirailleurs alge- 
riens h leur relour du Tonkin, nous ptimes assister libre- 
ment aux actes religieux des musulmans. 

La tolerance el les surprises nous attendaient 6galement 
dans Tancienne ville, sanctuaire ou repaire de la vie cita- 
dine arabe. 

Dans ces rues montueuses, 6troites, enckevfctrSes , 
bord£es de maisons souvent sans fen&tres on lucarnes 
ext6rieures, dont les Stages surplombent capricieusement 
ou forment voiite, chacun pent impun£ment s'egarer lc 
jour ou le soir. Quelquefois, au-dessus de la porte qui perce 
les murs blanchis annuellement, une main tracde par le 
peintre ou par le macon est destin^e a conjurer le mau- 
vais ceil. Au commencement de la mont6e, des r^duits 
plus ou moins bas et profonds sont des cafes maures ou 
des ateliers d'industries diverses. Dans la partie haute et 
la plus rapproch£e de la Kasbah dGtruite, oil fut donnS le 
coup d^ventail puni par la prise d'Alger, se trouvent sur- 
tout les demeures des lilies des Ouled-Nall qui viennent 
gagner leur dot dans les grandes villes de TAlg£rie ; vfctues 
bizarrement et avec un gotit special, la t6te et la gorge 
parses des pieces et des ornements d'or etd'argent qu'elles 
ont re<jus suivant le succfcs qu'elles obtiennent, elles 



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LE CONGRfeS d'aLGGRIE. 399 

ouvrent ou ferment leurs portes au visiteur curieux de 
connaltre leur escalier dtroit ei les details de leur habi- 
tation, de leur danse et de leurs moeurs. 

(Test dans le patio d'une maison arabc de la Kasbah 
que plusieurs d'entre nous ont assists k la stance des 
Aissaouas, fibres affiles k la secte de Sidi-Mohammed-ben- 
Aissa, et & la danse du ventre, seule danse mauresque 
connue des indigenes. 

Cinq Aissaouas, accroupis et les jambescroisSes, agitferent 
leurs tambours de basque et entonn&rent un chant mono- 
tone et discordant. D'autres, apres avoir aspird les fumdes 
capiteuses d'un brasier, se mirent k sauter et k danser l'un 
pr&s de Tautre, baissant brusquement et en cadence leur 
UHe en avant et en arri&re, jetant de temps k autre un cri 
sauvage auquel r£pondaient les glapissants you-you des 
femmes et des fanatiques; gris6s, hypnotises au bout de 
quelques minutes, ils parurent avoir perdu la sensation de 
la douleur, traversant leurs chairs et leurs bras avec des 
aiguilles, l£chant ou mangeant des cactus, des charbons 
ardents et des scorpions, sans effusion de sang, jusqu'ft ce 
qu'ils tombassent ; alors de vrais croyants embrassaient et 
relevaient ces favoris d'Allah. 

A cette scdne, k ces jongleries succGda la danse de quel- 
ques jolies Mauresques; sorte de frgmissement iascif, 
marche cadenc^e dans laquelle les pieds glissent et tour- 
nent lentement sans paraltre quitter le sol, iaissant au 
reste du corps et au bras le soin d'exprimer la sensation 
qui est le seul but, le seul caract^re, le seuf esprit des 
mouvements de cette espfcce d'artistes. 

Quelle qu'ait 6t6 la nuit des assistants, leurs r&ves, 
bons ou mauvais, ne furent pas de longue durde. Nous 
devions, le lendemain, voir les aqueducs de Tdlemly, 
Mustapha supdrieur, le bois de Boulogne, le chemin des 
Crates, et, dans I'aprfcs-midi, Saint-Eugfcne, la pointe Pcs- 
cade, la for6t de Bainem et le cap Caxine. 



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400 COURSES ET ASCENSIONS. 

D&s 6 h. 30 min., les pistons etaient r£unis au square de 
la R£publique. 

Notre promenade matinale a £t£ ravissante. Partout de 
jolies villas mettent en relief le talent des architectes, qui 
font rivaliser le style arabe et Tart europSen. Le bois de 
Boulogne, les arbres vigoureux et les plantes curieuses que 
Ton rencontre & chaque pas, les vignobles que Ton voit en 
suivant le chemin des Grfites ; les allies de platanes, de 
palmiers et de bambous, et les autruches du Jardin d'essai, 
ont multiple nos surprises au commencement de cette 
journGe de printemps. 

L'excursion du bord de la mer n'a pas 6t6 moins heu- 
reuse : accueillis par la musique et le conseil municipal 
au village de Saint-Eugene, accompagn£s jusqu'au phare 
du cap Gaxine par la municipality de Guyotville, regus par 
le conservateur des forfcts de la province d'Alger&la maison 
forestifere de la for£t de BaYnem dont les pins et les euca- 
lyptus ont remplac£, il y a quinze ans, des broussailles et 
des palmiers nains, nous nous sommcs arr£t£s, une der- 
ni&re fois, aux Bains romains, & 7 kilom&t. et demi d'Alger. 
Notre coll&gue, M. Tarry, nous attendait; son hospitalite 
s'unit h celie de M. et M ne Goutaya, qui tiennent l*h6tel 
restaurant des bains romains ; et les speeches echanges entre 
lui, notre president X. Blanc, et notre colldgue Faraut. 
des Alpes Maritimes, ajout&rent h la cordiality de Tentrevue. 

Une savante conference de M. Mac Garthy, sur Alger et 
TAlg£rie, termina notre soiree. 

Plusieure de nos collogues avaient eu la curiosity de 
visiter le grand cimetiere arabe, situ£ pr&s du Jardin 
d'essai; mais le vendredi, jour sacr£ des musulmans, est 
reserve de midi k 6 h. aux femmes qui viennent y causer et 
prendre ieurs repas autour des sepultures. 

La journ£e du samedi 24 commence par une course al- 
pestre . Une marche de deux heures nous conduit k la Bouzarea 
(492 mfct.). Au bas de la mont£e nous trouvons r£unis les 



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LE CONGRftS D'aLGERIE. 401* 

habitants du village n&gre : deux chefs, civil et religieux, 
nous souhaitent la bienvenue. L'un d'eux, ancien lieute- 
nant de spahis, d6cor§, porte sur son uni forme la croix et 
les m£dailles qui attestent ses services militaires; l'autre 
nous lit le texte, 6crit en caract&res arabes, d'un discours 
qui Iui avait dt6 dicte en fran^ais, mais avec la prononcia- 
tion alsacienne. Le pauvre mufti ne savait que Tarabe; il 
avait tenu nganmoins & nous exprimer en notrc langue sa 
reconnaissance et son devouement absolu pour la France 
qui protege et instruit ses coreligionnaires. II termina en 
criant : Fife la Repiplique! Fife le Cloud Alpinf reprodui- 
sanfc scrupuleusement la prononciation de TAlsacien qui 
iui avait dictd sa harangue. 

Gette reception originate et touchante, la vue des mis£- 
rabies gourbis pendant la mont£e, au sommet une bam- 
boula inimitable accompagn£e d'une musique sauvage, — 
la scdne a H6 reproduite dans le journal Y 11 lustration, — 
enfln et surtout le panorama dont on jouit du haut de ce 
belv£dfcre, nous laisseront un souvenir ineffaceable de la 
Bouzarea . 

Pendant le dejeuner, sous les platanes de Birmandrels, 
les nfegres continuent leur danse originate, et quarante en- 
fants indigenes, conduits par B. Fatah, directeur de l'Scole 
communale arabe-frangaise d'Alger, chantent en choBur 
une cantate, intitule « Vive la France », dont nous avons 
conserve les paroles et la musique. 

Deux receptions splendides ont couronn6 cette joum£e. 

A 5 h. nous etions arrives dans le palais du gou- 
vernement a Mustapha. M. le gouverneur g£n6ral et 
M me Tirnian ont bien voulu nous y recevoir, nous offrir 
une excellente collation, et se joindre a nous avec M. le 
general Delebecque, M. le maire, et d'autres notability, 
dans une partie de son pare, afin que la photographie pAt 
constater cette memorable reunion. 

A 8 h., invites par les principaux cercles d'Alger, 

ANNCAIRB DB 1886. 26 



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402 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous assistions k une magnifique retraite aux flambeaux 
qui, partie de l'esplanadc Bab-el-Oued, parcourait les rues 
Bab-el-Oued et Bab-Azoun, le boulevard de la R£publique 
et les grandes art&res de la ville. 

Mais surtout k 9 h. le cercle du Commerce nous faisait 
un accueil inoubliable. Sod president, remarquable ora- 
teur, nous dit que I'AlgSrie, mal connue, fondaii de grandes 
eap^rances sur notre passage ; que nous Stions destines h 
constater sa valeur, ses progrfcs, et les r£sultats que Ton 
obtiendrait si le numeraire et les proprtetaires laborieui 
<Haient moins rares et comprenaient les profits qui les 
r£mun6reront. 

A son allocution claire et substantielle, qui r£sumait en 
quelques mots tout ce qui nous a 6t6 r6p6t6 depuis, suc- 
c£d&rent, sous prdtexte de punch, des rafralchissements 
dont la quantity et la quality t£moignaient de la courtoisio 
de nos h6tes et faisaient bien augurer de leur prosp&ite 
commerciale. 

La piuie contraria les projets de notre dimanche, les 
courses et la fantasia qui devaient avoir lieu sur THippo- 
drome et auxquelles les alpinistcs pouvaient assister dans 
les tribunes dont Tentr^e leur £tait ofTerte par la Soci«He 
hippique, aussi bien que la fete de nuit au jardin 
Marengo. 

Le banquet n'en fut pas moins cordial, et les nombreux 
discours prononcds par MM. de Galland, Tirman, Defey, 
Verne, Lemercier, Faraut et Xavier Blanc, furent tres 
6cout£s et applaudis. Tous les vins £taient algdriens. 

La pluie durait encore par intervalles, le lundi 26 avril. 
Nousne ptimes aller jusqu'aux mines de l'Oued-Merdja ; au 
Ruisseau des singes, qui nous virent assur£ment de ieurs 
retraites, nous n'en apergumes aucun. Mais nous visit&mcs 
ais^ment et compl&tement Blidah. Trois allocutions furent 
prononc^es dans la salle de reception par M. le maire, par 
M. le s^nateur Mauguin, et par notre president M. le s£na- 



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CLUB ALPIN FRANQAIS ANNUAIRE 1887 



PHOTOTYPXE BEITTHAOD 



UNE RUE AU VIEUX BISKRA 

D'APRtS UNE PHOTOCHAPHIE DE M. J. LEMERCIER 



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LE CONGR&S D'ALGgRIE. 403 

teur Xavier Blanc. M.Mauguin nous raconta brtevement ce 
qu'Staitet ce qu'est devenu Blidah, et concluten disant que 
quand on avait vu comme lui, il y a quarante ans, nos sol- 
dats, fusil au dos, diriger la charrue sur le sol de la ville 
actuelle, il 6tait insens6 de nous refuser le titre de coloni- 
sateurs. 

Nous ne reprlmes le chemin de fer qu'ik 8 h., aprSs avoir 
visits la gorge de Sidi-Kebir, le jardin Bizot, le jardin du 
Bois-Sacr£, dans lequel nous voyons un Arabe faire le tour 
de la Koubba d'un marabout et en baiser respectueusement 
les murs; le depdt de remonte; etapr&s un diner accom- 
pagn6 de musique militaire et de nouba et suivi d'une 
retraite aux flambeaux. 

Comment d'ailleurs oublier Blidah et ses magniflques 
orangeries qui nous envoient plusieurs millions d'oranges I 
C'est, par excellence, le pays oil fleurit l'oranger. 

Le mardi 27 avril, nous nous sdpar&mes. Huit intrepides 
partirent pour le M'zab et le Sahara '. Nos autres coll&gues 
quittdrent Alger soit pour un retour direct, soit pour tra- 
verser la Kabylie *, soit pour se rendre par mer k Bougie 
et y attendre les caravanes qui continuaient le voyage dans 
la direction de TEst. 



II 



Le samedi 1" mai, les trois caravanes de la Kabylie 
dejeunaient k El-Kseur, et n'arrivaient que le soir h 
Bougie. 

Le temps ne favorisa pas notre s&jour dans cette ville 
ancienne et curieuse. Nos collfegues, nos hdtes, M. le sous- 
prefet, le capitaine Valle, dont l'obiigeance nous a conti- 

i. Voir p. 436 le rdcit do M. Chartron : La caravane du Sahara et le 
M'zab. 

2. Voir p. 419 le recit de la traversee de la Kabylie,par M. le D* Ra- 
pin. 



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404 COURSES ET ASCENSIONS. 

nuellement guides, nous la firent connattre en detail. Mais 
Tascension du Lella-Gouraia , qui figurait dans le pro- 
gramme, nc fut faite que le lundi par ceux d'entre noos 
qui, faute de voitures, n'gtaient pas partis dans la matinie. 

Le lundi 3 mai, de Bougie fcSetif, 113 kilometres. Laroofe 
suit le bord du goife pendant trois heures; d'un cdt6 la 
meret lavue de la cdte, do Fautre la falaise et les lauriers 
roses, font oublier les d6sagr£ments de la voiture. 15 kilo- 
mfctresplus loin s'ouvrent les gorges justement c41&bres do 
Chabet-el-Akra ; nous sommes heureux de quitter notre pri- 
son roulante etde les traverser h pied. Sur un parcours de 
10 kilometres, surplombant TOued-Agrioun, cette longue 
perc£e entre deux montagnes, dont une paroi boisee loge 
des groupes de singes et de nombreux pigeons, me rappelle 
un peu les gorges du Queyras, k i'aspect plus sauvage et 
plus imposant. 

Nous couch&mes k S£tif; temperature assez froide; 
1,100 met. d'altitude. Pauvres auberges; un voisin uttr*- 
matinal, reclame une bougie a 3 h. et demie, e>oquaat» 
gar^on qui n'existe pas dans une maison vide. Je suis aasez 
heureux pour le calmer et l'iclairer. G'est le seul souvetik 
agr£able et semi-comique qui me soit reste de notre ]iu- 
sage a Se*tif. 

Le mardi 4 mai, de 5 h. 30 min. k 1 h., chemin de fer. A 
notre droite, pendant quelque temps, nous apercevons des 
chotts peuples de flamands. et de canards sauvages. 

A Batna, notre demi-journ£e est consacrge au pe'ntten- 
cier militaire et aux ruines de Lambessa. Que de fois a*$e 
r6p6te, en parcourant les ruines de l'Afrique septentrionale 
et en contempiant la r6g6n6ration que Ton doit k la France: 



Multa renascentur quw jam cecidere. 



Ce fut un des sujets de la conversation que nous eumes, 
M. le secateur Th6ophile Roussel et moi, avec notre hdte, 



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CLUB ALPIN FRANQAIS ANNUAIRE 1887 



PHOTOTvPtE PEITTHAOD 



OLIVIER ET RUE AU VIEUX BISKRA 

D'APRtS UKK PHOTOGHAPHIE DK M. J. LEMERCIER 



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LE CONGRfeS d'aLGGrIE. 405 

aussi lettrg qu'intelligent, M. Edmond Gauvet, agent do 
r association des constructeurs qui se sont charges du che- 
min de fer de Biskra. 

Le mercredi 5 mai, partis de grand matin, nous n'arri- 
vAmes h Biskra qu'& la nuit. Au debut du trajet, le capitaine 
Li6geard nous donne d'interessants details sur la mission 
quilui est confine d'etudier la ligne des puits dans le desert. 

El-Kantara nous produit Timpression prevue. Dfes que 
Ton a franchi cette echancrure etroite entre deux enormes 
rochers au fond de laquelle couie l'Oued-Kantra, on a 
quitte la temperature froide pour une chaleur torride, la 
terre inculte pour une oasis de 20,000 palmiers, limite de 
ces plaines sans route, onduiees, infecondes ct desol6es 
qui se nomment le desert. Avant d'arriver h Biskra, la dili- 
gence, audacieusement conduite, descend une ravine, tra- 
verse un ruisseau, et remonte sans encombre, h la nuit 
noire, Tescarpement oppose. 

Biskra nous garde pendant deux jours. Maigrc chfcro, 
logements imparfaits; mais bon accueil, malgre le nombre 
inusite des touristes. Les magasins juifs ou arabes, les 
marches du matin; la visite du village negre, du pare 
admirable et de la propriety de M. Landon; les excursions 
& pied, & cheval ou & chameau, M'oasis de Sidi-Okba situ6e 
k 10 kilometres vers l'Est; au vieux Biskra, village en mine 
presque abandonne ; k la source sulfureuse a 46 degrtfs, 
d'un debit de 150,000 litres & l'heure, qui porte le nom 
d'Hammam-el-Salehin et qui est mal exploitee dans un eta- 
blissement rudimentaire , occuperent largement notre 
temps. Dans la dernifcre soiree, M. le maire de Biskra eut 
l'amabilite d'autoriser des danses negres qui furent suc- 
cessivement executees devant les h6tels habites par les 
alpinistes. 

Nous fames egalement invites par le chef des Ben-Gana, 
grand seigneur arabe, qui a donne a la France, notamment 
en 1870, des preuves de devouement, ct empfcche, d'accord 



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406 COURSES ET ASCENSIONS. 

avec la population frangaise de Biskra, que ttnsurrection 
s^tendlt jusque-l&. II nous offrit le catt et les g4teaux 
ordinaires ; si nous avions £16 moins nombreux, son hos- 
pitality aurait dt6 probablement signage par une chasse 
au faucon. 

Question de mceurs et de tarif biskris. En nous condui- 
sant & la source de l'Hammam-el-Salehin, le ills du maire 
de Biskra dit en souriant h son cocher : 

« Voyons, Mohammed, toi qui es civilisS, qui connais les 
FranQais, tu ne refuseraspas de nous montrerta femme. » 

Mohammed ne r^pondait pas ; comme on insistait, il dit : 

« Coupe-moi la t6te. 

— Allons, Mohammed, je sais bien que ta femme ta 
cotittf cher; 300 francs, n'esl-ce pas? 

— Oh ! non ; je 1'ai pay6e 200 francs. » 

Nous quitt&mcs Biskra plus nombreux qu'& notre arrivfee. 

En effet, le 3 mai, dix de nos coll&gues s'6taient s£pares 
de nous apr&s notre dejeuner h K6rata..Sghir-bcn-Tabet, 
ancien cheik, ancien professeur ft Tecole franco-arabe de 
TOued-Amizour, interprete judiciaire au Guergour, les avait 
invites 6, venir dans ce canton, lis firent en deux jours plus 
de 100 kilometres sur des mulets pitoyablement harnach£s; 
un simple anneau passd dans la bouche servaitde mors; 
devieilles cordes en poil de chameau servaient de rfcnes; 
comme selle, un bat d6mesur£ment large en travers duquel 
est jet6 un tellis, sac de mauvaise toile qui contient la 
charge du mulet; pas d'6triers. Huit cavaliers sur dix tom- 
b£rent surlherbe ou dans la boue, sans blessure d'ailleurs 
et sans dommage. Mais un temps superbe favorisa cette 
chevauch£e a travers les champs d'orge, les coilines plus ou 
moins abruptes. lis recjurent l'hospitalitd, la premidre nuit, 
k Ain-Nsa, chez Toncle de Sghir, juge de paixdu Guergour: 
menu arabe, c'est-&-dire cherb&, sorte de potage fait avec du 
bouillon et des p&tes, agneau rdti h la kabyle, vin rouge 
d'Alg£rie et vin de Ghampagne. Lev6s et partis a 8 h. le 



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LIS CONGRfeS DALGEBIE. 407 

lendemain matin, ils s'arr£t£rent un instant dans un village 
kabyle dont les gourbis faits de boue, de branches et de 
feuilles, et les habitants sontd'une saleteremarquable; tous 
ces bcrgers et culti vateurs vinrent souhaiter la bienvenue aux 
h6tes de passage et leur offrir un lait excellent. Deux heures 
plus tard, le cald d'Am-Meda les attendait, au bout dune 
fralche et fertile valine sillonn^e par I'Oued-bou-Sellam, k 
l'entr^e des gorges du Guergour. Aprfcs le dejeuner, la visile 
de ces gorges sauvages, au-dcssus desquelies planent les 
aigles, dont les anfractuositgs son t habitues par des tourte- 
relles sacr^es, cmploya toutTapr^s-midi; dans unegrotte, 
pr£s d'une source d'cau chaude sulfureuse, et d'un charmant 
village nommg El-Hammam, habite un marabout ven£r£, 
tr£s consults par lesmalades. A 6 h. ils se dirig&rent vers la 
.demeure du caid oil ils n'arriv&rent qu'& 10 h. M&mc repas 
arabe et cordial que chez l'oncle de Sghir, difla compos£e 
de la cherb&, du couscoussou pimento, et d'un superbe 
agneau r6ti, servi sur un grand plat de cuivrc repouss6, et 
dont la chair excellente, d6tach£e par les doigts de chacun 
des convives, fut d6vor6e k belies dents. La nuit de cette 
seconde journ^e fut courte ; les voyageurs partirent ^ 3 h., 
sans 6tre mordus par les terribles et vigilants chiens 
arabes, contrelesquels le cai'd prot6gea sesh6tes. Queiques 
heures aprfcs, Sghir et nos dix collegues atteignaient k Ai'iv- 
Rouah la diligence qui les conduisit k Biskra. Je regrette 
d'avoir et6 oblige, faute de place, d'analyser, au lieu dt 
la transcrire int^gralement, i'int6ressante relation que m'a 
remise notre ami Edmond Chaix de cette curieuse travers^e 
du Guergour. 

De Biskra nous repartimes tous ensemble pour Con- 
stantine. 

La vue seule de Gonstantine Svoque toute son histoire. 
L'ltin6raire Piesse me dispense d'en essayer la description. 

A peine arrives & la gare, nous y trouvons r6unis en 
nombreuse soci6t6 les membres des trois soci£t£s musicales 



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408 COURSES ET ASCENSIONS. 

de la ville, civile, militaire ct mzabite, qui nous conduisent 
a l'hdtel du Louvre et du Club Alpin, oil nous dtaicnt n*- 
servies des cbambres pr£par6es. 

La, comme dans presque touies nos stapes, le sejour 
fut inflniment trop court; Intelligence et Thospitalite de 
nos collogues et des auto rites avaient dispose de nos 
heures. 

Quandon aiu dansle Fourdumonde (annuel 877, tomel er , 
p. 225) Tarticlede M. Charles F6raud, interpr&te g£n£ral de 
l*armde d'Afrique, on admire la merveilleuse transforma- 
tion qui s'est op£r£e depuis que l'activitd franqaise et la 
civilisation moderne ont remplacd Tabominable despotisme 
du dernier bey et le fanatisine. En nous exprimant ses 
ddsirs et ses esptfrances dans le palais d'Hadji-Ahmed, le 
g6n6ral Hitter nous disait son regret de voir l'Alggrie, quil 
habite depuis vingt-cinq ans, si pen connue de la France, 
si peu devin6e par les colons et les capitaux francais. C'est 
une vdritG d Evidence que r£p6terontcomme nous tous ceux 
qui feront le voyage d'Alg^rie. 

Je mentionne simplement, forc6 d abr£ger, la fantasia 
des M'zabites, ces dissidents du mahom£tisme, mangeurs 
de pore et buveurs de vin, dont la priere et le ramadan 
different de ceux des autres musulmans, et dont le pays, 
limitrophe du Sahara, n'est annexe que depuis trois ans ; 
— notre promenade sur les bords du Rummel d'ou Ton nous 
montre le Kaf-Chekora ou « rocher du sac », escarpement 
a pic a 200 met. au-dessus de la valine, du bord duquel on 
jetait cousues dans un sac les femmes soupgonn^es d'adul- 
tdre; — les bains de Sidi-Mecid, situ<*s a 400 met.du Rum- 
mel, dont les piscines sont r£serv6es, Tune aux baigneurs 
europSens, une autre aux dames, une troisi&me aux femmes 
arabes ou juives qui, chaque mercredi, afln de ne pas Tes- 
ter steriles ou dans tout autre but, y jettent des gateaux, y 
brtilent de Tencens, ou sacrifient des poules ; — et surtout 
le repas^terminaljle punch, les discours et les toasts, qui se 



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LE CONGRES D'ALGfclUE. -409 

sont succ£d<5, et auxquels le general Rittor, M. le maire et 
les autorites se sont assoctes. 

Je regus en partant une po£sio arabe compos6e en 
Thonneur des alpinistes francais par un parent d'Abd-el- 
Kader. En voici la traduction, faite par notre collegia 
Sghir-ben-Tabet * : 

1° Enfants de Constahtine, apprenez une bonne nouvelle; il arrive 
par mi nous une soci^te* de gens nobles qui surraontent toutes les dif- 
ticultes et savent ouvrir toutc porte fermee. 

2° lis parcoureront le pays pour connaitre eux-memes sa fertility ; 
ils chercheront sincercment a combler ses habitants de bienfaits. 

3° Leur langue est douce et leur main g^nercuse ; ils ne s'epargnent 
point pour parvenir a bien traiter toutes les questions. 

4° Ils sont arrives en grand nombre dans la saison du printemps 
dont les fleurs remplissent l'air de leurs parfums; leur demarche est 
majestueuse sous le ciel serein. 

5° La tcrre, embcllie de tous ses produits, ressenible a un jardin ; le 
rossignol sur les branches de hauts arbrea remplit lair de son aimable 
voix. 

6° Les eaux suivent leur cours avec un doux murmure ; la nature 
scinble revivre en nous offrant une vie delicieuse. 

7° Que ces nobles gens soient les bienvenus; jc jure par ma vie qu'ils 
ressemblent a la lune dont la clarte eblouit. 

8° lis nous ont honoris de leur visite; il seinble que notre vie est 
devenue toute nouvelle. L'honneur qu'ils nous ont fait porterason fruit. 

9° Mon malheur dans la vie devient un bonheur extreme ; il est com- 
parable en ce moment a un mets succulent. 11 me semblc que je bois 
une eau trouble qui a 1c don de guerir memo lea douleurs morales. 

10o Notre gouvernement, que Dieu lo comble de gloirc, nous appclle 
lantot pr£s de lui, inais il nous en eloigne quelque temps apres. 

11° II agit a notre egard comme une tendre mere qui donne et enleve 
son sein a son enfant. Une pareille conduite du gouvernement ou dc la 
mere n'est point reprochable. 

12° Adressons-leur des plaintos amicalcs comme deux amis qui 
diacutent dans un banquet oil ils ont bu ensemble. 

13° II est preferable d'entendre que de voir : nous lui disons en effct : 
« Ecoutez ma replique; et voyez lea etincellcs de ma pierre a fuail. » 

14° En regardant avee attention, voua remarquerez que l'ceil ment, 
mais en ecoutant lc bruit vous pouvez etre sur de vos affaires. 

13° Ne dites point que celui qui a des yeux voit. En effet le mouton 
n*a pas la me me vue que le berger. 

1. Nous donnons ci-apres, p. 410, la reproduction photograph ique 
du texte arabe de cette po^sie. 



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Texte arabe de la poe&ie traduite ci-contre. 
composee par Zin-el-Abidin ben-Mahomed ben-Abdelkader bou-Tabeb. 



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LE CONGRES d'aLGSRIE. 411 

16° Tels sont mes eloges, 6 gens paisibles; ils ne sont clairs que 
pour ceux qui sont doue*s de l'intelligence et de la raison comme vouh. 

17° Recevez autant de saluts divine qu'il nous reste a attendre de 
notre gouvernement de bienfaits et de bonheurs. 

(Signs') : Zin-el-Abidin ben-Mohambd ben-Addelkader Bou-Taleb 
(parent de I'emir Abdblkadbr). 

Notre programme flxait a Bone le terme de notre excur- 
sion. 

Nous nous d£cid&mes, M. le s6nateur Th^ophile Roussel, 
vingt-cinq de nos collogues et moi, k passer un jour & 
Philippeville, quelques heures a Bone et quelques jours a 
Tunis. 

Plusieurs notability de Philippeville nous pr6paraient 
un accueil des plus intSressants. En peu d'heures, nous 
avons vu, dans le mus6e ou en plein air, de curieuses anti- 
quites romaines. Quelques jours avant, on avait d6couvert 
une ancienne sepulture chr^tienne; on nous a montr£ la 
reproduction et la traduction d'une inscription contenant 
huit vers latins places pr&s de la pierre tumulaire. Apres 
avoir et6 photographies trfcs habilement au milieu des 
mines d'un cirque romain par yn veritable artiste, M. Ala- 
daule, nous avons visits le port stir et vaste qui remplace 
heureusement le port incomplet et dangereux de Tancienne 
Stora. 

Le soir, une promenade aux flambeaux, un punch solen- 
nel et plusieurs discours de M. le docteur Ricoux, maire de 
Philippeville, et de M. le docteur et s^nateur Roussel, qui 
ont rendu d'importants services a la science et a la legisla- 
tion mgdicales, puis de M. Gazelles, qui nous a signal6 la 
richesse vinicole des environs, ont cl6tur£ notre courte 
visite. 

DePhilippeville,voituresjusqu'aJemmapesetAin-Mokra; 
puis 32 kilometres de chemin de fer jusqu'a Bone. 

Chemin faisant, nous sommes regus dans la propriety 
de M. Bruno, riche viticulteur qui, au lieu de nous servir 



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412 COURSES ET ASCENSIONS. 

des vins ordinaires qu'il exp&lie k Paris, nous abreuve de 
vin de Champagne ; dans celle de M. Landon, admirable- 
ment belle etbien entretenue, dont l'obligeant proprtetaire 
nous fait lui-m6me les honneurs, et nous offre une cxcel- 
lente collation; et, aprfcs avoir d6jeun6 k Jemmapes oil 
notre sympathique collogue, M. Mollet, conseiller general, 
nous fait connaltre l'6cole et la municipality, arrives aux 
mines d'Ain-Mokra, le chemin de fer, qui longe les plan- 
tations d'eucalyptus et le lac Fetzara, nous conduit rapide- 
ment k Bone. 

Intdressante k tous les points de vue, par son histoire, 
par Timportance et la surcte de son port, comme t&te de 
voie ferrde jusqu'a. Constantine, Batna et Biskra et jusqu'a 
Tunis, par le dtheloppement toujours croissant de sa popu- 
lation, de son commerce et de ses communications, Bone 
nous a trfes insuffisamment retenus. A peine, apr6s i'avoir 
parcouruc, nous a-t-il <*t£ possible de voir ses environs et 
les restes d'Hippone. 

Dans un coin des votites ruinecs contigues au monu- 
ment <Hcv6 par M 8r le cardinal de Lavigerie pour honorer 
la m^moire de saint Augustin, la tradition musulmane 
place le tombeau de ce grand marabout. A certains jours, 
la veneration des croyants se manifeste par des sacrifices 
de poules et de moutons et par d'autres pratiques singu- 
li&res. 

Aiileurs des gourbis infects, proteges par des haies de 
cactus, sont la retraite d'Arabes d£class£s et forment en 
dehors de la villc une agglomeration justement appelde le 
village des pouilleux. Contrastesqui, dans presque tousles 
grands centres d'Alg6rie, mettent en regard la stagnation 
fataiiste et le progres, la vie matdrielle et inintelligente et 
la civilisation. 

Le vendredi 14 mai, longue journdc de chemin de fer 
de Bone k Tunis. L'hcure du depart est matinaie. 

Le terrain, sur tout le parcours, est mauvais et d6- 



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LE CONGRtiS d'ALG^RIK 413 

trempd par les pluies. Sans rintelligcnce et l'activite de 
M . Auber, ingdnieur en chef, nous ne pourrions arriver le 
soir k Tunis; mais dtyh la veille le voyage a rdussi. Deux 
transbordements sont nScessaires; la route a 6t6 couple 
en deux endroits ; les trains sont prepares ; voyageurs et 
bagages franchissent aisement les obstacles; les interrup- 
tions accidenteiles sont photographies. En traversant une 
des coupures, nous nous croisons avec M gr de Lavigerie et 
ses p&res blancs qui vont k Hippone c£l6brer la tete de la 
conversion de saint Augustin. A Ghardimaou, nous ddjeu- 
nons tardivement et copieusement; k cette station, il y a 
sixans, plusieurs employes dtaient brutes par les Kroumirs ; 
aujourcThuicesennemissont devenus des ouvriers dociles. 
Dans la soiree nousarrivons enfin k Tunis; nous sommes 
log6s dans de bons h6tels. 

Samedi 15 mai, journde trds employee. Nous nous abste- 
nons d'aller assister a l'exdcution de plusieurs condamnds; 
trois Arabes, nous a-t-on dit, doivent Stre pendus ; il parait 
que deux ont 616 gr&cids, raoyennant finances. La justice 
du bey differe de la ndtre. 

Mais nous parcourons en toussens la viile, dont le protec- 
torat n'a gu6re change les habitudes orientales et la couleur 
locale. Les souks ou marches, petites rues dtroites souvent 
couvertes,consacrdeschacune k une niarchandise spdciale, 
comme beaucoup de rues de Tancien Paris, sont particu- 
li&rement curieux. Dans le Souk-el-Attarin (marchd aux 
parfums) et dans le Souk-el-Bey, nous avons assists ou pris 
part, spectateurs ou acheteurs, k des trafics accompagnds 
de ddbats vraiment comiques. Le marchand empress^ vous 
arrfite, vous fait servir le caoua, ddveloppe ses tapis, ses 
dtoffes, exhibe ses bijoux et ses armes, en demande un 
prix absurde, ajoutant que vous fixerez vous-m&me le 
prix, que vous &tes son p&re, et finalement accepte une 
somme ridiculement inferieure h Toffre, vous remercie 
avec effusion et vous prie de revenir. 



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414 COURSES BT ASCENSIONS. 

Le guide, interprete et interm^diaire juif, vous conduit 
ensuite dans son quartier, form6 de maisons bizarres, pha- 
lansteres & promiscuity inattendues qui ouvrent k Tima- 
gination des horizons nouveaux; les juives, jeunes ou 
vieilles, portent des pantalons collants et brodgs de cuivre 
et d'argent, des blouses ou des chemises flottantes aux 
couleurs 6clatantes, couvrant trop souvent cet embonpoint 
phenomenal cher aux Orientaux; les juifs appartiennent a 
toutes les tribus d'Israel, pauvres et mis^rables de tenue. 
sinon de fait. lis sont soumis toujours a Fautorite beyli- 
caie. 

Le Dar-el-bey (palais du bey), que vous fait visiter, aveo 
espoir d'un bakchich, un lieutenant tunisien, reserve a 
l'Europ^en une suite de surprises. Dans le salon, dans la 
salle h manger, des arabesques, des supports en marbre, 
des plafonds or et rouge; dans la salle du conseil, un 
magnifique plafond en rotonde dont les arabesques en 
pl&tre ont exige plusieurs ann^es de travail; puis a c6te de 
ces merveilles, des meubles et des murs degrades et de 
mauvaises lithographies reproduisant des scenes militaires 
du premier empire, le retour des cendres de Napoleon et 
Thistoire de Diane de Poitiers. 

Le soir, au theatre, nous avons vu Niniche; heias! ce 
n6tait pas Judic; mais les bouquets offerts k Tactrice 
etaient un encouragement m£rit£ par son d£vouement kla 
prosperity future du the&trc de Tunis. 

Dimanche, visite du Bardo, de Carthage, ruines et envi- 
rons. 

Dans le Bardo, residence beylicale, pieine de splendeurs 
et de deiabrements, un colonel tunisien (cent sous de 
bakchich) est notre cicerone. Gour des lions, ancien harem, 
salle de justice, salle du trOne, partout des beautes, de 
Tart, de Tignorance et des degradations ; dans la salle du 
trdne, douze pendules de differents styles sur les consoles, 
de mauvais tableaux, et des gravures ou lithographies 



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LE CONGRtiS d'aLGSRIE. 415 

representant Galilee, les fun£railles de Marceau, et des 
sujets inimaginables. 

A Carthage, des ruines, des citernes historiques, la cha- 
pelle de Saint-Louis et le bAtiment adjacent, s^minaire des 
p&res blancs d'Alger, Sidi bou Said, devraient nous occu- 
per plus d'un jour. Dans le mus£e d'objets trouv^s dans 
les fouiiies, form£ par le p6re Delatre et touchant au s<5mi- 
naire, un jeune religieux me fait remarquer une inscrip- 
tion commencant par Berecundam, le B dans la prononcia- 
tion ancienne conserve par les Espagnols se substituant 
souvent au V. « Je m'explique, lui dis-je, comment bien 
des gens confondent volontiers bibere et vivere ». N'est-ce 
pas \k une objection s£rieuse h faire aux adeptes de l'or- 
thographe phon^tique? 

Le lundi 17 mai, depart pour Marseille. Nous regrettons 
presque tous de n'avoir pu qu'tk peine, pendant un mois, 
poser le pied et jeter un coup d'oeil sur l'Afrique. En effet, 
que de choses nous n'avons pas vues ! que d'dtudes nous 
aurions & faire! Et que de details importants je passe sous 
silence qui devraient completer un r^cit <*courte ! 

ill 

On devrait, chaquc fois que Ion voyage, connaltre l'his- 
toire, etudier le present, et chercher, si Ton peut, h pre- 
parer Tavenir. 

Rome avait lentement, en piusieurs stecles, conquis, 
doming, civilis^ l'Afrique septentrionale, devenue le gre- 
nier de l'ltalie. Aprfcs avoir delivrd seule, malgrg i'Angle- 
terre, la M6diterran£e ou plutdt TEurope enti&re du bri- 
gandage des Etats barbaresques, mattresse du territoire 
occupy par les Romains, la France retrouve les traces de 
leur pass£; les conqufctes de la science centupleront les 
r6suitats anciens. Le sol que les invasions, i'ignorance, 
Tinsouciance nSgligeaient et condamnaient au repos, re- 



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416 COURSES ET ASCENSIONS. 

prend sa vitality pour dcvenir le grenier et le cellier de la 
m&re patrie. Les voies ferries remplacent les routes ro- 
maines enti&rement efFacces, elles sillonnent TAlg&rie, et 
bicnt6t, s'Stendant sur la limite du desert, de la fronttere 
marocaine au Sud de la Tunisie, elles seront pour lesToua- 
regs le premier contact de la civilisation qui p£n£tre insen- 
siblement les populations africaines. 

L'instruction se r£pand. Les dcoles franco-arabes cou- 
vrent l*Alg£rie, et sont (Hablies en Tunisie, k Bizerte, 
Djerba, Gab&s, fiafsa, Sfax, Kairouan, Mehdia, Beja. 

Le fanatisme s'attenue ; presque partoutles Roumis, ces 
descendants et successeurs des Romains, penetrant sans 
difficult^ dans les mosquges; beaucoup de musulmans 
mangent de tout et boiventdu vin, admettant que le Koran 
defend seuiement d'arriver ivre k la pri&re et n'interdit 
nullement r usage du jus du raisin. 

T/autorit£, civile ou militaire, la justice franchise sont 
respect£es. Dans le district d'Ain-el-Hammam en Kabylie, 
18 Francais, dont 4 p&res blancs, vivent seuls et en stirete 
au milieu de cent villages peuples de 60,000 Kabyles. 

En Alg^rie, le commerce general, importations et expor- 
tations, de 71,207,994 francs en 1841, s'est (Heve en 1884 4 
465,708,780 francs ; le produit des douanes, de 4,364,257 fr. 
en 1874 k 8,306,785 francs en 1884. 

En Tunisie, de 1880 k 1885, lesexportations annuellesse 
sont £lev£es de 58 millions k 86 ; les importations de 
35 millions [i 118; et les recettes, de 6 millions k 26. 

Lechiffre d'hectares consacr^s k la viticulture en Alg&ie 
etait de 23,000 en 1881 ; il est actuellement de 70,000. En 
Tunisie, le vignoble n'avait, en 1882, que 40 hectares de 
superficie; il en occupe 2,140 aujourd'hui. 

Aussi les dconomistes et tous les voyageurs, francais ou 
strangers, sont-ilsd'accord. 

Avant 1830, d'apr^s un dicton populaire recueilii par 
M. Henri Duveyrier, « quand Baba Tourki (type du fonc- 



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LE CONGR&S d'aLG&UE. 417 

tionnaire turc, se pr^sente h l'entrge de la Mitidja, et tousse 
trois fois en caressant sa barbe, la plaine devient un de- 
sert ». 

En 1876, dans les Mittheilungen de Petermann, Gerard 
Rohlfs declare que quiconque a pu voir les prodigieux tra- 
vaux executes par les Frangais en Alggrie n'gprouvera 
qu'un sentiment de pitig pour ceux qui, en presence de 
toutes ces oeuvres admirabies, oseraient encore pr&endre 
que les FranQais ne savent pas coloniser. 

Et dans son ouvrage Fspagne, Alg&rie et Tunme, 
H. Tchihatchef, correspondant de Tlnstitut, s'exprime 
ainsi : « Contrairement h Topinion frgquemment repro- 
duite d'apr^s laquelle les FranQais ne possgderaient point 
au mGme degrg que quelques autres peuples le don de la 
colonisation, je crois avoir d£montr6 par des faits irrgcu- 
sables que, sous ce rapport, la France n'a rien k envier aux 
nations les plus privileges, et que Tceuvre accomplie en 
Alggrie n'a 6t6 surpass^e nulle part et ggalge trfcs rare- 
ment. » Et plus loin : « En presence de faits aussi p£- 
remptoires s'Svanouissent les doutes que l'ignorance ou la 
malveillance s'gtaient plu si longtemps k jeter sur Tavenir 
de ce beau pays (rAlggrie). » 

La population de TAlggrie est de 3 millions d'&mes seule- 
ment pour 60 millions d 'hectares. La Tunisie, comme 
superficie, gquivaut au quart de la France. 

La terre se prdte h toutes les productions ; ttntdrfct lggal 
est de 6 p. 100; l'int£r£t conventionnel, non usuraire, sur 
placement de premier ordre, varie de 6 h 8 p. 100. Ges 
deux faits sont un appel aux capitaux et a Tactivitd intelii- 
gente et laborieuse ; soit comme concessionnaires de l'Etat 
en fournissant de sages garanties, soit comme acqU^reurs 
de proprtetgs privies, les FranQais devraient, au lieu de 
courir de lointaines aventures, reconnaltre et suivre la 
Fortune assise k ieur porte. M. le s6nateur Mauguin k 
Blidah, M. le ggn&ral Ritter k Gonstantine, tous les Algg- 

ANNUAIHE DE 1886. 27 



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418 COURSES ET ASCENSIONS. 

riens que nous avons entendus, Arabes, colons, habitants, 
ou ^conomistes voyageurs, d'accord avec ce que nous avons 
vu, nous ont pleinement convaincus. Si j'£tais plus jeune, 
je prtaherais d'exemple. 

Notre congr&s n'aura certainement pas 6t6 inutile. Nous 
devons en remercier tout d'abord nos collogues d'Algtfrie, 
qui ont £te nos inspirateurs, nos hAtes et nos guides. 

Plusieurs fois, pendant notre excursion, j'ai rencontr^ 
dansles admirables pares et jardins que nous avons visits, 
cetarbresingulierdes branches duquel descendent des jets 
cylindriques qui prennent racine et donnent naissance ide 
nouvelies tiges d'oti partent d'autres rejetons. Je ne re- 
grette pas d'avoir compart notre Club Alpin au figuier des 
Banians. Des tiges nouvelies, de nouvelles Sections s'ajoutent 
& la plus ancienne, l'entourent,la soutiennentei la rajeunis- 
sent : nourries de la m6me s&ve, de la m6me pens£e patrio- 
tique, elles forment un arbre imperissable qui prolongeau 
loin son action bienfaisante et sa marche incessante dans 
la voie du progr&s et de la civilisation. 

fTest 1& notre but constant; le pass£ r£pond de Vavenir. 

Abel Lemercier, 

vice-president du Club Alpin Francais. 



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XV 

EN RABYLIE 

(CONGRfcS D'aLGGRIE) 

A MES COLI.EGUES DE LA 3* CARAVAN E 

Le 27 avril au matin, les cent et quelques clubistes qui 
ont opt6 pour tttinSraire de l'Est sont rSunis k la gare pour 
le depart. Nous faisons nos adieux k la belle ville d' Alger. 
La voie ferrSe court le long de la mer. Nous saluons Mus- 
tapha sup£rieur et ses magnifiques villas ; nous embrassons 
d'un dernier regard la superbe all6e de palmiers du Jardin 
d'essai, et, apr&s avoir traverse la zone des potagers de la 
banlieue si admirablement cultivgs par les maratchers espa- 
gnols, nous entrons bient6t dans la Mitidja, grande plaine 
autrefois marScageuse, transform^ aujourd'hui en riches 
cultures. 

Le paysage a d6j& pris un caractere plus accidents lors- 
que le train nous depose k M&ierville, dernidre station 
desservie de la ligne en construction d'Alger k Gonstantine. 
Des omnibus nous y attendent. Gomplets en un clin d'oeil, 
ils ne tardent pas k rouler vers le pays kabyle. 

En disant rouler, j'exprime un fait exact : les roues tour- 
nent bien rSellement ; mais elles p6n&trent & une telle pro- 
fondeur le sol d6tremp6 par les pluies que, k la vue du 
sillon trac6, j'ai peine k me dSfendre de Timpression que 
nous accomplissons un voyage en charrue. La route est 



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420 COURSES ET ASCENSIONS. 

large et bien tracee, mais le terrain, argileux et depourvu 
de pierres, la rend impraticable pour peu qu'il tombe de 
I'eau. De ma vie, je n'ai rien vu de pareil. Impossible de 
mettre pied k terre, la voie dans ioute sa largeur etant 
egalement efFondree. 

Nous traversons plusieurs centres de colonisation, tousde 
m£me aspect uniforme : rues large s, maisons formees d'un 
rez-de-chaussee seulement. Dans Tune de ces localites, des 
Arabes en grand nombre, debout ou accroupis dans toutes 
les postures, encombrent les trottoirs. G'est jour d*audience 
k la justice de paix, nous dit-on. Que de reflexions diverses 
sugg£re la vue de ces Orientaux immobiles, indifferents, 
partout les m6mes. A quoi pensent-ils? De quoi vivent-ils? 
Quand mangent-ils? Grands enfants incompris, leur esprit 
comme leur estomac se contente de peu. 

Au haut d'une cdte, nous distinguons quelques maisons. 
(Test Haussonvillers, od le dejeuner nous attend. Qu'on me 
permette de dire, a ce sujet, que malgre le nombre consi- 
rable des convives, la question des repas n'a jamais ren- 
contre de difficulty, TAlg^rie etant partout pourvue de 
bonnes auberges. 11 n'en a pas ete tout a fait de m£me du 
coucher : si] nous avons toujours trouve un glte, le lit etait 
souvent reduit k sa plus simple expression. G'est du reste 
k quoi il faut s'attendre en tout pays lorsqu'on voyage en 
nombreuse compagnie. 

Haussonvillers doit son nom au comte d'Haussonville, 
dont la patriotique initiative a cr£6 des villages de coloni- 
sation destines aux Alsaciens-Lorrains demeures Francis. 
L'aspect du pays est tout k fait particulier. Qu'on se repre- 
sente une large valine formee de mamelons en etages oil 
Ton n'aper^oit pas la moindre vegetation arborescente : pas 
un arbre, pas une haie, pas un buisson. J'ai dti renoncer k 
y cueillir une gaule pour servir de hampe k un petit dra- 
peau suisse que je desirais fixer a Tune de nos voitures. 
Partout, aussi loin que porte la vue, des cultures de cereales. 



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EN KABTL1E. 421 

Elles sont actuellement d'un beau vert qui contraste avec 
la teinte noire des grandes surfaces labour£es. La terre est 
absolument vierge de pierres ; pas le moindre petit caillou 
k jeter dans le jardin de son voisin. 

J'£change quelques mots avec un boutiquier del'endroit, 
un Peujeot du Doubs. En m'entendant dSplorer l'Gtat des 
routes dans ce pays, il m'apprend que ce que nous avons 
vu n'est rien. Certains jours, dit-il, on peut compter jus- 
quk une demi-douzaine de voitures cassees abandonees 
dans la boue. Apart cela, les colons ne sont pas mScontents 
de leur sort. 

J'avise un groupe de fillettes de treize k quatorze ans, et 
leur adresse la parole en allemand. Aucune ne me com- 
prend. N6es k Haussonvillers, elles ne parlent que le frangais. 
A ma demande si elles ont d6j& vu Alger, elles me r£pon- 
dent qu'elles n'ont jamais quittG leur village. Je ne puis me 
d^fendre de plaindre interieurement ces pauvres enfants 
dont l'existcnce dans ce pays boueux doit s'Scouler bien 
monotone. Mais qui sait si ma plainte etit trouvg le chemin 
de leur coeur? Ignorantes du monde, sans grands besoins, 
Haussonvillers, avec son horizon borne, suffit sans doute k 
leur bonheur. 

La petite place du village, encombrge de nos nombreux 
vGhicules, est garnie d'indig&nes. Envelopptfs de leur bur- 
nous de laine d'un blanc plus ou moins louche, les jambes 
et les bras nus, ces Berb&res ne me semblent gu&re diff£rer 
des Arabes que nous avons rencontres jusqu'& present. Et 
malgr£ les caract&res ethnologiques attribu£s k chacune 
des deux races, il me paratt difficile de les distinguer Tune 
de l'autre. D'ailleurs Arabes et Berb&res sont en contact 
depuis trop longtemps pour que leurs traits fondamentaux 
n'aient pas subi une notable fusion. 

En quittant Haussonvillers nous entrons dans la valine 
de TOued-Sebaou, la plus grande rivi&re de la Kabylie. A 
Texception d'une ou deux locality peup!6es de colons, le 



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422 COURSES ET ASCENSIONS. 

pays, bien que verdoyant, paratt plus desert : pas de fermes, 
pas d'habitations isoiees. De temps k autre quelques gourbis 
arabes, misgrables huttes recouvertes de roseaux. 

A une mont6e de la route, je mets pied k terre sans trop 
m'&oigner de la voiture, car la nuit est venue, etles exploits 
sanguinaires commis par les indigenes, dans cette m£me 
contr^e, lors de l'insurrection de 1871, hantent ma cervelle. 
En ce moment, toute Timagerie d'Epinal du temps d'Abd- 
cl-Kader defile aussi dans ma mSmoire. Je vois les cava- 
liers arabes chargeant avec furie les carr^s fran^ais, et 
brandissant leur sabre k la pointe duquel est enfilee une 
tete couple. 

Gependant des arbres plants r£guli£rement de chaque 
cdt£ de la route font pressentir Vapproche d'un lieu civi- 
lise. Je me sens quelque peu rassur£. En effet, voici des 
lumi&res, c'est Tizi-Ouzou. Les voitures s'arr&tent devant 
une grande maison dans laquelle nous entrons. Dans une 
vaste pidce £clair£e a giorno, nous tombons en pleine repre- 
sentation th£Atrale. Sur une sc&ne qui occupe le fond de la 
salle, une jeune artiste, k l'accent des Batignolles, dgbite 
des vers de Victor Hugo. Les bons bourgeois de Tizi-Ouzou 
sont ici en famille ; les dames ne manquent pas d'£16gance, 
et je remarque parmi les bommes quelques chapeaux de 
soie haute forme, ce criterium d'une civilisation raffinge. 
Quel contraste avec mes preoccupations de tout k Theure ! 
Ge melange de gourbis et de cate-concert jette le trouble 
dans nos impressions et d£route nos esprits. Sommes-nous 
en r£alite en Kabylie ? 

Apr£s le souper, on nous conduit au bordj, ou nous de- 
vons passer la nuit. On dgsigne sous ce nom un fort ou 
m£me une simple enceinte cr£nel£e. G'est un lieu de refuge 
pour la population en cas d'insurrection. Le bordj de Tizi- 
Ouzou, construit par les Turcs sur des ruines romaines, 
domine la contr£e. II est vaste et comprend plusieurs ca- 
sernes. G'est \k que, en 1871, alors que les Kabyles met- 



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EN KABYL1E. 423 

taient le pays k feu et k sang, les habitants de Tizi-Ouzou 
furent bloqugs durant plusieurs semaines. 

En nous rendant au bordj, nous remarquons un attrou- 
pement de gens munis de torches. Ge sont des tirailleurs 
alg£riens qui s'apprfctent k exGcuter une retraite aux flam- 
beaux en notre honneur. Nous nous dissimulons discr&te- 
ment dans Fombre, laissant ces braves troupiers parcourir 
la ville au son du tambour et de la nouba, lamusique indi- 
gene. Nous avons Mte de nous reposer ; d'ailleurs, pareil 
spectacle nous ayant 6t6 offert dfyk k Alger et k Blidah, 
nous commenQons k 6tre blasts sur ce chapitre. 

Dans un immense dortoir, nous faisons connaissance avec 
les lits militaires, dont nous profiterons plus dune fois 
pendant notre voyage. lis ne sont pas tendres, ces Stroits 
matelas gtendus sur le sol, mais ils sont propres et inha- 
bits. Qu'on me permette d'ajouter, k ce piquant sujet, 
que durant notre sejour en AlgSrie, les divers parasites 
dont on nous avait grandement menaces nous ont fort peu 
in quiets. Nos provisions de poudre insecticide sont de- 
meurges k peu pr&s intactes. 

A minuit une bande de retardataires rentre quelque peu 
bruyamment. On devine des gens au coeur content et k l'es- 
tomac satisfait. Ils ont pass6 la soiree chez le sous-preTet, 
qui n'a pas m6nag£ le champagne & ses invitds. 

Au rGveil, le Uger brouillard qui nous environne ne nous 
emp£che pas de jouir de la belle vue qui se d^roule au- 
dessous de nous. Nos regards plongent dans de larges val- 
ines, dominies par de hautes chalnes de montagnes. A TEst, 
TOued-Sebaou dessine ses sinuositgs sur un long parcours. 
Dans la grande cour du bordj, une gazelle, aux cornes 
droites, prend ses 6bats aux premiers rayons du matin. 
Pr£s d'une fontaine des turcos font leur toilette. Je m'in- 
forme, aupr&s d'un tirailleur aux traits europ^ens, si ses 
camarades musulmans remplissent leurs devoirs religieux 
d'une mani&rc ostensible. Jamais je ne les vois en prifcres, 



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424 COURSES KT ASCENSIONS. 

me dit-il, et ils ne se rendent pas davantage k la mosquee. 

Nous regagnons nos voitures par la jolie promenade pu- 
blique du Jardin des zouaves. Elles nous attendent dans 
une large rue plantde d'arbres. Les maisons k un Stage 
sont bien construites ; des magasins en occupent le rez-de- 
chauss^c. Quelques Arabes accroupis bordent les trottoirs. 
(Test tout le souvenir que nous emportons de Tizi-Ouzou, 
dontle nom, je ne sais pourquoi, avait eu le don denous 
mettre en gaietg d&s les premieres journSes de notre voyage 
en Algdrie. 

Nous redescendons la valine du Sebaou pour remonter 
ensuite, par de nombreux lacets, les montagnes qui por- 
tent Port-National k leur sommet. Nous p6n£trons ainsi au 
coeur du pays kabyle, qu'il nous est permis d'£tudier gr&ce 
aux nombreux raccourcis qui nous mettent en avance sur 
nos vShicules. Nous traversons plusieurs villages dont les 
maisons aux toits de tuiles courbes ne comprennent qu'un 
rez-de-chauss^e. Senses les unes contre les autres, on n'y 
accede que par une etroite ruelle. Chacun de ces villages 
occupe le sommet d'un piton. Cette disposition topogra- 
phique, qui souvent permet d'embrasser du regard un 
grand nombre de villages, 6tait commands autrefois par 
la ndcessitd ou se trouvaient les habitants de se garder 
contre les surprises de Tennemi. Non seulement ils avaient 
k se dSfendre contre Tennemi commun, le Turc ou FArabe, 
mais il y avait des vendettas de village k village qui, jus- 
qu'au moment de Inoccupation fran^aise, entretenaient une 
guerre perpStuelle entre les tribus. 

Nous sommcs trds d£sireux de jeter un coup d'oeil, en 
passant, sur ces int£rieurskabyles. Pousses par la curiosity 
nous nous aventurons jusqu'au seuil des quelques habita- 
tions que nous livrentles hasards du chemin. Par une porte 
ouverte sur une petite cour, nous voyons une femme occu- 
py k enlever les dejections dont les animaux ont couvert 
le sol. Les membres nus, orn^s de bracelets et d'an- 



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EN KABYLIE. 425 

neaux, elle emplit une amphore des ordures qu'elle puise 
k pleines mains pour les transporter ensuite hors de la 
maison. Quelques femmes s'approchent de nous avec le 
secret espoir d'un bakchich. Puis, quand elles supposent 
notre munificence £puis£e, elles font mine de nous chasser. 
Rouah, disent-elles, « Allez-vous-en. » 

Le costume de la femme kabyle consiste en une robe, 
de couleur rouge le plus souvent, aujupon court et au 
corsage sans manches, formd de deux pieces flottantes 
rtfunies par deux grosses agrafes surle devant de l^paule. 
Une ceinture d'etoffe entoure la taille. Un mouchoir est 
rould autour de la t&te. Avec ses cheveux noirs, ses bou- 
cles d'oreilles k grands anneaux, ses tatouages bleus au 
front, au menton, au cou, la femme kabyle rappelle cer- 
tains boh&niens saltimbanques de nos foires. Sur le front 
d'un grand nombre, on remarque une grosse plaque circu- 
late orn^e d'incrustations de corail. (Test le signe que 
celles qui la portent sont m&res d'un gargon. 

A la femme n'incombent pas seulement tpus les soins 
du manage; on la voit encore travaillant avec activitd dans 
lespetitsjardins potagers qui entourent les habitations ou 
descendant k la rivi&re y faire sa provision d'eau. On ren- 
contre alors, dans les etroits sentiers, des groupes de 
femmes et de jeunes filles, regagnant p^niblement leur de- 
meure, une volumineuse amphore surle dos. Ges amphores 
aux formes gracieuses, aux dessins rouges et noirs, sont 
un produit de leur industrie ; le pied termini en pointe sV 
dapte a la ceinture sur les reins. De ses bras nus, la por- 
teuse soutient Tamphore par-dessus les dpaules. 

Void un caf£, entrons-y. Le kaouadji, debout devant son 
foyer encastrd dans lemur k demi-hauteur, prepare chaque 
tasse dans une petite bouilloire en fer blanc k long man- 
che, dont le contenu, eau sucr£e et poudre de cafij, doit 
bouillir deux fois. II fait par consequent une decoction et 
non une simple infusion de cafd, selon le proc£d£ europden. 



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426 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le tout, y compris le marc, est vers£ dans de petites tasses, 
au prix de cinq centimes pour Tindig&ne, dix centimes pour 
le round. 

Des Arabes accroupis sur des nattes font une partie d'e- 
checs sur un £chiquier k carr£s en relief; d'autres jouent 
aux cartes ou aux dominos. 

Ces int^rieurs de cafd nous plaisent tout particultere- 
ment. En dehors de leur cachet oriental typique, ils sont 
pour nous Toccasion d'entrer en rapport avec les gens du 
pays et de les questionner sur les points interessants. II en 
est un dont je tcnais k verifier Texactitude. Des voyageurs 
rapportent que des Europ^ens, d^serteurs ou rcn^gats, 
r^fugtes chez les Kabyles, ont si bien adopts leurs habi- 
tudes et leur genre de vie qu'ils ont renonc£ k tout retour 
k leur premier £tat. Mais des indigenes, que j'interroge k 
ce sujet, ne conflrment pas le fait et m'assurent, au con- 
traire, que jamais Europ^en n'a partagd Texistence des 
Kabyles. 

Une des plaies de TAlg^rie est resistance que mettenl 
les enfants k solliciter un sou du voyageur qui passe. 
Ouahad sordi t sidi, rtfp&tent-ils sans cesse en vous poursui- 
vant longtemps sans se d^courager. G'est fatigant et Ser- 
vant comme les mouches. Si cependant, las d'entendre 
toujours la m6me demande, vous jetez une pi&ce de mon- 
naie h ces importuns qu£mandeurs, vous assistez alors k 
un spectacle assez divertissant. Tous ensemble se pr^ci- 
pitent sur votre obole et durant un moment vous n avez 
sous les yeux qu'une masse grouillante de burnous du 
plus dr61e d'effet. 

Dans un de ces pauvres villages, nous demeurons comme 
p^triftes ': & Tangle d'un mur, une affiche porte en gros 
caract&res : Machines a coudre Singer ! Oil faut-il done se 
rdfugier aujourd'hui pour se mettre hors de la portee de 
la reclame, si Ton n'en est pas m£me k Tabri au milieu 
des tribus kabyles ? 



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EN KABYLIB. 427 

Le pays que nous parcourons est verdoyant et bien cul- 
liv£. Partout des oliviers, des figuiers lui donnent, par leur 
abondance, l'apparence dune contree boisde, sans cepen- 
dant qu'il y ait de for&ts proprement dites. 

Longtemps avant d'arriver a Fort-National, on en aper- 
Qoit les casernes au sommet d 1 une superposition de monts. 
Un mur d'enceinte flanqu£ de dix-sept bastions protege un 
grand nombre de constructions diverses. Nous faisons notre 
entrde par la massive porte d'Alger. Un cdtd seulement de 
la rue est occupy par des maisons : auberges, fournisseurs 
de toute espdce; de l'autre c6t6 est le glacis. 

C'est jour de marchd ; quelques centaines de Kabyles 
bourdonnent comme un essaim d'abeilles sur un grand 
emplacement en contre-bas. Des animaux de boucherieont 
6i6 abattus et d£pec£s sur place. Un n&gre aux formes 
athldtiques fait Toffee de sacrificateur. Des vautours pla- 
nent attendant qu'il leur soit permis de fondre sur les dd- 
pouilles abandonees a leur voracity. La viande est ddbitde 
en petites portions, tr6s mdlangdes d'apondvroses et de 
tendons, que les acheteurs portent entires a un osier. 

Fort-National est construit sur un plateau b 916 m&t. 
au-dessus de la mer, au centre d'un grand cirque de mon- 
tagnes formd d'un c6t6 par les cimes neigeuses du Djur- 
djura, dont le sommet le plus dleve atteint 2,300 m&t. 

Le si&ge soutenu par la place en 1871 a encore de nom- 
breux ternoins parmi les habitants de Fort-National . Une mar- 
chande chez laquelle je faisempletted'une corde pournotre 
marche du lendemain me conte que, durant soixant-trois 
jours, elle ne s'est pas couchde, s'attendant a tout instant k 
voir le fort envahi paries assiggeants. La nuit des milliersde 
Kabylesvociferaient autour du murd'enceinteetproferaient 
les menaces les plus gpouvantables. La gamison, trop peu 
nombreuse, 6tait sur les dents et les munitions se faisaient 
rares. On rgussit a tenir les assaillants en respect en jetant 
au milieu d'eux des grenades a main qu'on avait eu l'idde 



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428 COURSES ET ASCENSIONS. 

do confeetionner. « Je me serais brtild la cervelle apr^s 
avoir tu6 mesenfants plutdt que de tomber entre les mains 
des Kabyles », me disait cette femme 6nergique. 

Nous couchons k la caserne des zouaves. Au petit jour 
chacun est sur pied. C'est k mulet dor6navant que nous 
poursuivrons notre route. Vu les difficult^ des transports 
et des approvisionnements pour un nombre aussi conside- 
rable de touristes, nous nous fractionnons en plusieurs 
caravanes, avec itinSraires difF£rentsetrendez-vousg6n£ral 
h Bougie. 

Avec la plus grande partie de mes compatriotes suisses, 
j'appartiens a la 3 e caravane, composSe de trente-trois per- 
sonnes. Notre chef de course nous apprend que nous allons 
parcourir une contr6e peu connue des Europ6ens et que 
nous traverserons de belles forfcts, aujourd'hui encore 
refuge de la panth&re. 

Les voyageurs qui accusent les muletiers arabes de se 
faire toujours attendre et d'ignorer le prix du temps au- 
raient sans doute modifiS leur opinion, s'ils eussent £te 
des ndtres. A Theure convenue, tous les muletiers sont 
presents, malgr£ la distance, tr£s grande pour quelques- 
uns, qui les s6parait du lieu du rendez-vous. 

La sellc kabyle, ddj&d'unelargeur d6mesur6e, estrecou- 
verte encore d'un sac dans les flancs duquel so placent les 
efTets. Joignez k cela l'absence d^triers, qui prive les 
jambes de tout point d'appui, et vous pourrez juger du 
• pou d'agrSment de ce genre de ^comotion. 

! Les chevaux sont rares en Kabylie; le mulet, au con- 

[ traire, y est tr&s rdpandu. A voir la place que ce dernier 

[ occupe dans la vie de l'indigene, on ne s'Gtonne plus que 

le mulet (el br'el) figure a tout propos dans les exercices de 
I grammaire destines k l'Stude de la langue arabe. (Test une 

f b6t* stire, dont nous admirons k tout instant la solidity. Les 

[ pluies rScentes ont rendu les chemins impraticables ; en 

i maints endroits, nos montures enfoncent jusqu'aux genoux 



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EN KABYLIE. 429 

dans le sol argileux et laissent derri&re elles des trous trds 
inqutetants pour les cavaliers qui suivent. A force de gu6s 
et de mauvais pas, la crainte s'gmousse et Ton finit, bon 
gr6 mal gr6, par faire des prouesses dont on ne se serait 
jamais cru capable. 

La contr^e a la m6me physionomie que celle que nous 
avons parcouruela vcille. Partout des cultures, des champs 
d'orge, de beaux figuiers, des oliviers enlaces de vigne 
vierge, et de nombreux villages sur les croupes. J'ai lu quel- 
que part que les sangliers £taient tr&s abondantsenKabylie. 
N'apercevant ni founds, ni maquis, je m'informe ou ces 
animaux peuvent bien gtter. Le spahi qui nous guide me dit 
que, depuis trois ans, les sangliers sont devenus tr&s rares ; 
il en ignore la cause. 

Apr&s quelquesheures demarche, nousatteignonsDjema- 
Sah'aridj, Tancienne Bida Colonia. On remarque sur la place 
de beaux bassins en pierre de taille, aux eaux abondantes, 
qui datent de TSpoque romaine. Une femme y est occup^e 
h laver un burnous k la mani&re arabe, c'est-i-dire en le 
foulant aux pieds. Notre curiosity la fait fuir. Une petite 
mosqu£e, quelques arbres de forte taille, parmi lesquels 
un beau palmier, donnent h cette place aux fontaines ro- 
maines un aspect pittoresque. 

Des prfctres catholiques, connus sous le nom de P&res 
b lanes, & cause de la couleur de leur robe, ont ici un £ta- 
blissement que nous visitons. Djema-Sah'aridj poss&de 
aussi une mission anglaise; j'apprends m6me qu'elle est 
desservie par un pasteur suisse, M. Cuendet, de l'Eglise 
6vangdlique vaudoise. Je lui fais tenir ma carte par Tentre- 
mise dun petit Kabyle, et nous avons le plaisir de lui 
serrer la main en passant. 

Un peu plus loin, halte k Mekla pour dejeuner avec nos 
provisions. Mekla est une colonie de r^cente creation. Une 
Alsacienne, dont nous avons envahi le jardin, nous fait les 
honneurs desa maison. Elle nous offre le cafe et du vin de 



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430 COURSES BT ASCENSIONS. 

son cru. Gette dame, qui paratt ne pas manquer d'£nergie, 
tient h nous apprendre que c'est elle qui a retourn^ aux 
Prussiens la croix de fer que lui avait valu son d£vouement 
dans les ambulances. Elle a demands une concession en 
Alggrie au gouvernement fran^ais, qui la lui a accordSe en 
la pr^levant sur des terres confisqu^es aux Kabyles com- 
promis dans la derni&re insurrection. 

Le jour est encore dans son plein quand nous arrivons 
& Azazga, centre de colonisation situ£ sur le flanc d'une 
chatne de montagnes bois^es que nous devons franchir de- 
main. Plusieurs repr^sentants de l'autorite, accompagnls 
d'un certain nombre de cavaliers arabes aux grands bur- 
nous flo Hants bleus ou rouges, sont venus au-devant de 
nous. Nous faisons notre entrde prdc£d£s et suivis de ces 
beaux cavaliers au costume pittoresque, dignes du pinceau 
d'un Vernet ou d'un Fromentin. 

Azazga, dont la creation date de quatre ans seulement, 
a, comme toutes les colonies oil Ton taille en plein drap, 
des rues larges et bien trac£es. Les habitants ont offert 
gracieusement tous les locaux dont ils pouvaient disposer 
pour nous recevoir. On nous a adjugds, le D r Long et moi, 
h un boulanger originaire de l'Ard£che, dont la maison, un 
simple rez-de-chaussee, porle le titre pompeux d'Hdtel de 
France; hdtel sans chambres, paratt-il, car nos lits ont 616 
dressgs dans la boulangerie m6me, au milieu des miches 
de pain. Le garde champgtre qui nous a accompagn^s a la 
recherche de notre logement, nous pr^sente en passant 
M. Dessebiollesy le maitre ddcole du village. M. Dessebiolles, 
pour prononcer comme le garde, nous apprend qu'il est un 
Desbiolles deLa Roche f , derriere Sal&ve. Nous lui serrons 
la main comme k un compatriote. 

La commune d 'Azazga nous offre un plantureux diner, 
auquel prennent part quelques notables indigenes. Nous 

1. Petite vUle de la Haute-Savoie, voisine de Geneve. 



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EN KABYLIE. 431 

remarquons parmi eux un grand et bel homme, Si-Moula, 
un savant, nous dit M. l'administrateur. La croix d'honneur 
brille sur son burnous blanc. G'est lui qui aurait founi k 
Hannoteau la majeure par tie des mate'riaux et documents 
qui ont permis & cet auteur d'exrire son grand ouvrage sur 
la Kabylie. 

Apr&s une traite de 35 kilometres et une journe'e fati- 
gante en perspective, on a quelques droits au sommeil. 
H61as, c'est avoir comptg sans le voisinage du mitron, qui 
pStrit toute la nuit k tour de bras, et les accds de coque- 
luche de Tenfant de la maison. A 4 h., la caisse roulante 
du garde champfctre nous appelle pour le depart. Months 
sur des mulets de re change, nous nous engageons dans 
une belle forfct de chfcnes au tronc tout tapissd de petites 
fougfcres (polypodium). En passant pr&s d'un village d'oii 
Ton jouit d'une belle vue sur les montagnes environnantes, 
mon muletier m'apprend que plusieurs habitants de cette 
locality ont 6t6 d6port£s h Cayenne pour avoir pris part h 
la rgvolte de 1871. Les survivants k ces quinze ans de cap- 
tivity donnent parfois de leurs nouvelles. 

Le cavalier arabe, garde forestier indigene, qui accom- 
pagne la caravane, nous signale une empreinte de pan- 
there. Une Snorme patte de telin est, en effet, marquee 
comme k Femporte-ptece sur le sol de'trempe^. Sept de ces 
carnassiers ont 6t6 tues depuis un an. 

Sur le revers de la montagne, une charmante surprise 
nous etait rSservde. Dans une clairi&re, fcTombre de beaux 
arbres, prfcs du tombeau d'un marabout fameux, un chef 
kabyle, vieillard k barbe blanche, le cheik Tahar de Tifrit, 
president des Beni-Idjeurs, nous attend au milieu de ses 
gens pour nous offrir la diffa. Deux moutons empale's 
ritissent sur de grands feux. Le couscous est servi sur les 
plats de bois traditionnels et chacun de nous s'accroupit 
sur les tapis et les nattes e'tendus sur une epaisse couche 
de feuilles morte 



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432 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le cheik nous enseigne comment, avec les doigts, on 
ctetache les morceaux de viande. Ghacun s'escrime de son 
mieux, mais peu k peu les couteaux sortent des poches; si 
ce n'est pas le naturel, c'est la civilisation qui revient au 
galop. En r£alit6, cette viande d6pourvue d'assaisonne- 
ment ne vaut pas nos gigots de mouton. Le fameux cous- 
coussou est une fade semoule que nous mangeons k la 
gamelle avec une cuiller de bois. Des outres de peau de 
chevreau contiennent Teau, toujours trouble, des ruisseaux 
d'Alg&rie. 

Les nombreux Kabyles qui nous entourent, persuades 
que nous sommes des personnages de marque, demandent 
notre intercession aupr&s de Tautorit6 comp^tente pour 
recouvrer le droit de pacage perdu pour participation k 
l'insurrection. J'ignore si Ton a pris note des reclamations 
de ces pauvres gens. 

Quelques-uns des n6tres,curieux de visiter la petite mos 
qu^e aflfectSe au lieu saint, en ont k peine ouvert la porte, 
que des cris de protestation s'glfevent de Tint6rieur. lis pro- 
viennent d'indigfenes occup^s k dGvorer les restes d'un 
mouton qu'ils avaient habilement fait disparattre, notre 
appgtit une fois satisfait. Entendant ouvrir la porte, ils 
ont cru k une surprise de leurs coreligionnaires. 

Nous remercions le cheik Takar de sa diffa, et une fois 
en selle nous tirons en son honneur une salve de coups de 
revolver. Son (lis a!n6 nous accompagne jusqu'd. Bougie. 

Nous continuons a descendre pour remonter ensuite et 
atteindre un col de 1,500 m&t. k travers la belle foriH 
d'Akfadou. Les chines z£ens ont remplac£ les h&tres et 
les chines lifcge. Ce sont de beaux arbres utilises comme 
bois d'oeuvre. En ce moment ils ne sont pas encore feuiltes. 
L'asphodfcle, grande liliac^e, que nous avons d6j& souvent 
renconlrGe sur notre route, est ici tr&s abondante. On en 
distille, dit-on, les bulbes pour faire de Feau-de-vie. 

Le ciel s'est couvert, et un epais brouillard ne nous 



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EN KABYLIE. 433 

permet pas, tout d'abord, de reconnaitre la place assignee 
a un convoi de inulets frais, destines k remplacer nos mon- 
tures; mats, gr&ce k la loquacity bruyante des muletiers 
qui nous attendent, nous ne tardons pas k le ddcouvrir. 

Notre descente du col s'opfcre dans une vraie forfct de 
bruyferes k fleur blanche, hautes de 2 metres. Nous passons 
non loin d'un mur d*enceinte vaguement entrevu k tra- 
vers le brouillard. G'est le bordj du bureau arabe, ou nous 
devions coucher; mais il n'a pas 6t6 possible, dit-on, de 
s'entendre avec Tautoritd militaire. 

Nous n'y perdrons rien. Tout k coup, au-dessous de nous, 
au milieu d'un fond bois£, le drapeau tricolore flotte au 
haut dun m&t. Nous sommes k Taourirt-Ighil, station pour 
lexploitation du ch6ne. Un immense feu de plaques dc 
ltege flambe k notre intention. 

II serait trop long d'£num£rer les soins attentifs dont 
nous comblent les proprtetaires de l'tftablissement, M. et 
M me Cazaubon. La Seclion de la Petite Kabylie, representee 
par M. Bouvard, encore un compatriote de Bonneville, en 
Savoie, nous oflre k Taourirt, conjointement avec M. Ca- 
zaubon, une touchante hospitality. 

L'int&rieur des b&timents de la station est tapissd de 
verdure, de tapis, de drapeaux. Le dtner est servi sous un 
long couvert qui me rappelle la feuillee de notre ancien 
camp du Plan-les-Ouates. Quatre moutons, prepares k la 
mode arabe, y figurent sur les grands plats de bois. 

On projette de cr£er k Taourirt un village de quarante 
feux, qui deviendra le centre d'exploitation des forGts de 
chfcnes-li&ge de la contrge. 

Apr&s une bonne nuit et un excellent dejeuner, nous 
montons en selle; un clubiste remercie, au nom de tous, 
M. et M me Gazaubon, auxquels nous adressons un triple 
vivat au moment de quitter leur toit hospitalier. 
I Nous suivons, par une bonne route, une etroite et pro- 

fonde valine oil les beaux arbres abondent au milieu des 

AXNUAIRK DE 1886. 28 



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434 COURSES ET ASCENSIONS. 

cistes et des arbousiers. Nos muletiers, qui ont couchd a la 
belle dtoile, dans une clairiere prfcs de laquelle nous pas- 
sons, n'ont pu goftter un instant de repos. Trois pantheres, 
disent-ils, ont r6dd autour du camp jusqu'au jour, tenant 
les mulets dans une continuelle agitation. 

Le moment approche oil nous allons nous s^parer de 
nos Kabyles. Impossible de trouver gens plus sobres et 
plus endurcis. A les voir courir sans arr&t, excitant les 
mulets de leurs arrri r£p£tds, ils paraissent 6tre inac- 
cessibles k la fatigue. Si la machine humaine, representee 
par le Berb&re, semble avoir rdsolu le probl&me du travail 
sans usure, elle satisfait aussi k la proposition de la de- 
pense sans entretien. En considerant nos muletiers, si 
vigoureux dans leur maigreur, je ne puis m'empftcher de 
rdpdter encore : De quoi vit le Kabyle? Quand mange-t-il? 

Si de rhomme nous passons aux animaux, le mtae 
probl^me s'impose k l'esprit : Pr^sentez k un mulet un 
morceau de pain blanc, lanimal ne comprendra pas votre 
intention; insistez,il ddtalera.Toute cette race, en un mot, 
bip&des et quadrupedes, est dure k l'exc&s et paratt dtran- 
g&re aux sentiments d'afFection. A-t-on jamais vu un Ka- 
. byle accorder le moindre tdmoignage d'amitte a Tun quel- 
conque de ses animaux domestiques? Le fait de ne donner 
aucun nom k son cheval, k son mulet, k son chien, n'est-il 
pas d6]k Tindice d'une certaine sdcheresse de coeur? 

Tout en cheminant, j'^change quelques mots avec mon 
muletier, autant que me le permet ma connaissance in- 
complete de la langue arabe. Le jugement qu'il porte sur 
TEuropden m^rite d'etre rapports ; je le consigne ici sans 
commentaires : Le Fran^ais qui arrive de France est un 
homme juste et bon ; le Fran^ais d'Alg^rie ne connatt ni 
la bonte, ni la justice. 

Le ciel toujours couvert se rdsout en pluie, au moment 
oil nous dtfbouchons dans une grande valine, celle de 
VOued-Sahel. De beaux oliviers indiquent un climat plus 



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EN KABYL1E. 435 

doux. Au loin, sur la gauche, Ton aper^oit une bourgade 
aux toits rouges: c'est El-Kseur, oft nous devons retrouver 
les collegues dont nous sommes sdpards depuis Fort-Na- 
tional. Arrives les premiers, nous avons le temps d'y fra- 
terniser avec plusieurs jeunes Vaudois, qui se proposent 
d'acqudrir des proprtetds dans cette locality. 

Les caravanes attendues ayant rejoint, nous franchis- 
sons rapidement en voiture les 27 kilom. qui nous s6pa- 
rent de Bougie. 

La valine de TOued-Sahel, avec son large d6bouchd sur le 
golfe, est d'une merveilleuse fertility. La main-d'oeuvre y 
est k bas prix: 1 fr. 50 la journge d'ouvrier, sans nourriture, 
— n'ai-je pas dit que le Kabyle ne mange pas ! La vigne y 
occupe de grands espaces. Gette contrde, qui bientdt sera 
relive k Alger par une ligne ferree, est appetee k une pros- 
pdrit£ rapidement croissante. 

Notre arrivSe k Bougie cMt la premiere partie de notr£ 
voyage. 

D r E. Rapin, 

Membre du Club Alpin Suisse 
(Section de Geneve). 



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XVI 



LA CARAVANE DU SAHARA 



ET 



LE M'ZAB 

(CONGR&S d'aLGGRIE) 



Lc lundi 26 avril, apr&s le depart des cent cinquante tou- 
ristes qui avaient pris part k l'excursion de la Chiffa, der- 
nier Episode ;des ftHes du Congr&s du Club Alpin k Alger, 
il ne restait plus k Blidah que les huit alpinistes devant 
composer la caravane du Sahara. 

Gette caravane avait 6t6 un peu negligee au milieu des 
preoccupations multiples caus£es par l'organisation des 
cinq caravanes de la Kabylie. Aussi les personnes qui de- 
vaient en faire partie ne se rejoignirent-elles et ne firent- 
elles connaissance qu'apr&s le depart de leurs collo- 
gues. 

Lechefde la caravane, M. Tarry, charge par la Section 
de l'Atlas de tout organiser, arriva sur les 8 h. du soir; il 
apportait un programme compl&tement remante, suppri- 
mant toutes les fatigues de la route. C'dtait tr&s biensurle 
papier, mais nous vlmes plus tard que la r£alit6 ne re- 
pondait pas compldtement k ces esp^rances. 

II devait Gtre dur, ce voyage du Sud, pSnible, et seuls 
des touristes habitues aux fatigues et peu soucieux du con- 
fortable dtaient engages k Tentreprendre. Ces quelques 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 437 

lignes pr£monitoires du programme offlciel avaient refroidi 
un grand nombre de nos coll&gues, et tout ce qu'on nous 
avait dit k la Section de l'Atlas n'etait pas pour encourager 
les entGt£s. Aussi, de dix-huit inscrits, ne restait-il que 
huitintr6pides,d6cid£s k affronter les fatigues, voire m6me 
les dangers, comme quelques-uns nous le glissaient k 
l'oreille, auxquels nous allions Gtre exposes. 

Done le mardi 27 avril, k 6 h. du matin, la caravane du 
Sahara s'6branlait. 

Elle 6tait compos£e de M. Tarry, de la Section de l'Atlas 
et des Hauts-Plateaux, son chef: de MM. Gibert, Hoche, 
Fournier, avocats, de Paris; Poisot, Charles et Paul 
Masson, deBeaune; Valby, pharmacien en chef de Th6- 
pital de Mustapha, Alger; et Ghartron, de Lyon. 

Nous traversons les gorges de la Chiffa, dont la reputation 
n'est plus k faire et qui constituent la promenade obligee 
de tout voyageur qui passe k Alger. La route, qui s'engage 
dans une coupure k pic, d'une dizaine de kilometres, a ete 
conquise tant6t sur le rocher qui la surplombe, tant6t sur 
le torrent qui lui cede une partie de son lit. Gr&ce aux 
pluies des jours precedents, et aux giboul£es qui nous arro- 
sent de temps en temps, des cascades ruissellent de tous 
cdtes, donnant au paysage un attrait de plus. 

Au sortir des gorges, la valine s'eiargit, permettant 
aux cultures de se developper.La route s'eifcve par de nom- 
breux lacets k travers des regions tant6t cultivees , tan- 
t6t en friche, pour atteindre M6d£ah, k 927 metres d'alti- 
tude. 

Sept kilometres avant d'arriver k M6d6ah, nous aperce- 
vons sur ia route un break arrGte et plusieurs personnes 
qui en descendent. G'est le sous-pr£fet de Medeah, M. B6- 
chet, et quelques membres de laSection des Hauts-Plateaux, 
qui viennent k notre rencontre. M. le sous-prefet, en sa 
double qualite d'alpiniste et de fonctionnaire, nous souhaite 
la bienvenue et nous assure de son concours le plus corn- 



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438 COURSES ET ASCENSIONS. 

« 

plet pour faciliter notre excursion. Nous le remercions de 
ses souhaits de bienvenue et du concours promis, qui nous 
sera d'autant plus pr^cieux que jusqu'k Boughzoul nous 
voyagerons en territoire civil. 

Nous remontons en voiture, et, arrives au sommet de la 
montee, k un tournant de la route, nous apercevons brus- 
quement quatre k cinq cents Arabes& pied ou & cheval, qui 
nous attendent avec leurs musiques composes d'instru- 
ments bizarres, T6tendard vert du proph&te d6ploy6. En 
m£me temps le maire de M£d£ah , ceint de son gcharpe. 
descend de voiture avec une d616gation du conseil mu- 
nicipal. II nous souhaite la bienvenue au nom de la popu- 
lation, qui est heureuse de nous voir visiter l'Alg6rie. II 
espdre quk notre retour en France, nous contribuerons 
par nos r6cits k faire connaitre sous un jour plus favo- 
rable la colonie, que la m&re-patrie n'appr^cie pas k sa 
juste valeur. 

Aprds le maire, un indigene se prSsente, qui nous fait 
un petit discours en frangais, fort bien tournd. (Test au 
nom de la population musulmane qu'il nous remercie de 
notre visite. II declare qu'il a M choisi par ses coreli- 
gionnaires pour 6tre l'interprfcte fiddle de leurs bons senti- 
ments. 

Apr&sces deux allocutions, auxquelles il est ripondu par 
quelques mots de remerciement, les trois groupes remon- 
tent dans leurs voitures respectives, escortis par toute la 
population indigene. A la porte de la ville on met pied k 
terre ; la soctete philharmonique attend en cet endroit, et 
c'est aux 'sons d'une musique framjaise que le cortege se 
dirige vers Th6tel d'Orient, ou un excellent dejeuner est 
pr6par6. 

A peine 6tions-nous k table qu'un employd de la mairie 
apporte le vin d'honneur. Ge sont une trentaine de bou- 
teilles des excellents crus de M6d6ah. MM. Fallet, Nicolas, 
Daudet, etc., ont envoys leurs meilleures reserves. Les vins 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 439 

sont parfaits; les plus renommls proviennent delac6te du 
Nador. 

Aprfcs le dejeuner nous allons rendre visite aux autorites 
militaires. Le g6n6ral Gaume nous accueille avec beaucoup 
d'empressement et prSvient aussit6t de notre passage tous 
les postes de sa subdivision. Le capitaine Pl£e, chef du 
bureau arabe, que nous allons voir ensuite, se met com- 
plement k notre disposition, nous donne plusieurs ren- 
seignements utiles surles pays que nous devons parcourir, 
et nous montre une selle touareg, des sabres et des poi- 
gnards curieuseraent travail 16s. 

Nous rendons enfm au sous-pr£fet, puis k la munici- 
pality, la visite qu'ils nous ont faite le matin, et la caravanc 
se divise en deux groupes. L'un, conduit par le sous-pr6fet, 
visite les coteaux du Nador et regoit chez le colonel Fallet, 
conseiller g£n6ral de M6d6ah, une charmante hospitalite, 
parcourt avec intdr£t son beau vignoble, ses caves superbes 
r^cemment construites. 

L'autre groupe, guid6 par le maire et quelques conseil- 
Iers municipaux, va faire une promenade en voiture jus- 
qu'au village de Lodi, au pied du Dakla. 

A dtner, nouvelle apparition de l'employG de la mairie, 
qui nous apporte encore un certain nombre de bouleilles. 
Gomme nous nous rScrions en disant qu'il nous en reste 
encore du matin, on nous rGpond que ce que nous ne boi- 
rons pas nous sera fort utile au Sahara et qu'on nous 
emballera le reliquat, pour que tout arrive k bon port. 
On ne saurait recevoir des h6tes plus galamment. 

A la fin du diner, la musique vient jouer sous nos fenfctres ; 
lorsque nous descendons elle nous pr^cfcde, en jouant une 
marche, pour nous conduire k la halle qui est d6cor6e de 
drapeaux, de guirlandes de feuillages, de lanternes v6ni- 
tiennes, et transform^ en salle de bal. D'un c6t£ le bal 
europ^en, oil nous payons de nos personnes; le general, 
les officiers, le sous-pr6fet, les fonctionnaires civils, 



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440 COURSES ET ASCENSIONS. 

toute la bourgeoisie de M6d6ah s'y sont donn£ rendez- 
vous. 

De Tautre c6te, sous des tentures mystirieuses qu'on 
soul&ve devant nous, la danse du ventre par les alm£es, 
avec l'orchestre indigene et son Strange m^lodie. Ges dan- 
seuses, commela plupart de celles que nous rencontrerons 
dans la suite, appartiennent & Timportante tribu des 
Ouled-Nail, qui se trouve cantonn£e dans le triangle form£ 
par Laghouat, Biskra et Berryan. Les jeunes filles de cette 
tribu s'adonnent au libertinage du consentement de leurs 
parents, et se rendent en grand nombre dans les parties 
m£ridionales duTell, ainsi que dans les principaux centres 
Sahariens. Au bout de quelques ann6es de travail, elles 
reviennent, plus ou moins riches, aux lieux qui les ont 
vues nattre, et s'y marient bien plus avantageusement que 
celles de leurs compagnes qui n'ont jamais quitt£ le toit 
paternel. C'est une croyance inv<$t£r<3e chez ces pauvres 
gens que leurs filles font oeuvre pie en allant ainsi courir 
le monde. Leur costume, fort riche, est compost d'etofTes 
de soie ou de laine de couleurs voyantes, brod^es de pail- 
lettes d'or ou d'argcnt. Elles portent au cou des amu- 
lettes d'argent ou de cor ail, et des colliers, atteignant 
souvent une grande valeur, composes de pieces d'or de 10, 
de 20 et m6me de 100 francs. Leur volumineuse coiffure 
est 6galement parsemde de pendeloques d'or, d'argent ou 
de corail. 

Nous quittons les danses arabes pour revenir au bal 
franQais, et, apr&s un dernier quadrille, nous devons 
accepter un punch offert par la municipality. En fin, il est 
prfes de 1 h. du matin lorsqu'il nous est permis d'aller 
nous reposer. 

Tel est le bilan de la premiere journde de cette excursion 
pSnible. Si nous etimes k supporter des fatigues, elles 
furent d'une tout autre nature que celles annonc^es au 
programme. 



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LA CARAYANE DU SAHARA. 441 

Lc mercredi 28,&7h. du matin, nous par tons, apr&s avoir 
serrd la main k quelques membres de la municipality et 
de la Section des Hauts-Plateaux, les remerciant encore 
de leur accueil empress^. 

Le sous-prdfet de M£d£ah, qui dtait venu k notre ren- 
contre la veille, tient k nous accompagner jusqu*& la limite 
de son arrondissement. II avait k inspecter les travaux 
faits pour preserver le Tell de l'invasion des criquets ; il 
s'est arrange pour que son voyage coincid&t avec le 
n6tre. 

Les criquets (sauterelles non encore aildes) sont tr&s 
nombreux cette annde. Pour les ddtruire, on a recours k 
deux proc£d£s : les fosses ou le feu. 

Les criquets marchant en rangs serrds, dans une direc- 
tion k peu prfcs immuable, du Sud-Ouest au Nord-Est, on 
creuse en avant de la colonne de vastes fosses, d'une capa- 
city de quatre metres cubes environ. On place, de chaque 
cMd de la colonne, des rabatteurs arabes, charges de 
refouler les insectes vers la fosse. Les criquets sy accu- 
mulent, et, d&s que la fosse est combine, on la re- 
couvre de terre. Puis on va recommencer Toperation un 
peu plus loin, jusqu'k ce que la colonne soit cntifcre- 
ment ddtruite. Une bande de criquets parcourt dans la 
journde de un k quatre kilometres. 

Lorsqu'on veut ddtruire les criquets par le feu, on les 
entoure d'un cordon de bottes d'alfa auxquelles on met le 
feu; Tincendie se propage k toutes les berbcs contenues 
dans rinterieur du cercle et brtile la majeure partie des 
insectes. Ge proc&te est moins radical que le premier, 
mais plus exp£ditif. 

II faut un mois environ pour que le criquet prenne son 
entier dSveloppement et devienne sauterelle ail6e. Mors il 
n'y a plus moyen de s'en difendre, et malheur aux pro- 
prietaires sur les terres desquels elles s'abattent. Tout est 
ravage en un instant. 



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442 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le premier village que nous rencontrons en quittant 
M6d£ah est Hassen-ben-Ali. On y cultive la vigne avec tant 
de succfcs, que deux ans de suite, en 1885 et en 1886, un 
colon a remportS la m^daille d or k l'Exposition viticole de 
Paris. 

La route tr&s accidence continue k s'Slever, pour arriver 
k 4,300 m£t. d'altitude an bordj de Ben-Chicao, habite 
par Tadministrateur civil de la commune mixte. Nous visi- 
tons le bordj et les plantations que Tadministrateurafaites 
k 1'entour. La reprise en a lieu avec les plus grandes diffi- 
cult^ ; en hiver le froid est intense et la neige couvre le 
pays pendant quatre mois ; en 6t£ la chaleur est forte, «*t 
Teau peu abondante. L'essence qui paraltle mieux r^ussir 
est le chfcne. 

A quelques kilometres du bordj, nous passons k ctite 
d'un enterrement arabe. Les parents du mort, les uns k 
cheval, les autres k pied, psalmodient autour du dSfunt, 
roul6 dans un tapis et pos6 en travers d'une selie. lis se 
dirigent vers un petit cimetifcre, plac6 sur un monticule, 
au bord de la route, ombrag6 par un bouquet de lentisques. 
On 6tend le mort au fond d'un trou creus6 k une faible 
profondeur, puis on le protege k l'aide de pierres plates 
placees en travers de la fosse, au ras du sol. Le tout est 
recouvert de terre, et deux pierres droites sont placees 
Tune k la t6te, l'autre anx pieds. De temps en temps, plus 
sp^cialement le vendredi, les parents viennent rendre 
visite aux morts et d£posent sur leur tombe des vases de 
terre renfermant de 1'eau ou du couscoussou. Ge sont ies 
pauvres gens qui profitent de ces oflrandes faites aux d<5- 
funts. 

Nous rencontrons aussi de nombreux troupeaux de 
moutons, venant du desert et ailant k Alger s'embarquer 
pour la France. 

A 11 h. nous arrivons k Berrouagbia, le pays des aspho 
dfcles, en arabe berrouak, dont les jolies fleurs lilas 



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LA CARAVAN K DU SAHARA. 443 

tendre fonaillent la campagne environnante. C'est jour de 
march6, aussi le champ de foire est-il couvert d'Arabes, de 
chameaux, de millets, d'&nes, de moutons et de ch&vres 
que Ton d6p6ce par quartiers lorsqu'on ne peut les vendre 
entiers; sous de petites tentes basses s'Stalent des mar- 
chandises diverses ; tout cela prSsente un spectacle du plus 
pittoresque effet. 

L'administrateur civil, escort^ de ses cavaliers k burnous 
bleu, vient nous recevoir, ainsi que le maire, qui, apr&s 
nous avoir souhaite la bienvenue, nous invite & dejeuner, 
car c'est lui qui tient l'hdtel de Berrouaghia. 

Au moment oil nous allons nous mettre & table arrivent 
deux, officiers, que nous avions rencontres en sortant 
de M6d6ah, les capitaines du g6nie de Mussy et Tracou. 
lis font partie du service g6od£sique et viennent preparer 
des stations et signaux pour la continuation jusqu'St 
Laghouat de la m^ridienne de Paris. La connaissance est 
rapidement faite; le capitaine de Mussy est Bourgui- 
gnon et a des amis communs avec nos collfcgues de la 
Cdte-d'Or. 

A 2 h., nous quittons Berrouaghia; la route, tracde au 
milieu des forfits de pins, nous fait traverser jusqu'& Aln- 
Moudj^rar une region pittoresque qui rappelle les plus 
belles parties dela Kabylie. 

A Ai'n-Maklouf un violent orage nous oblige k nous arrfr- 
ter une demi-heure; nous en profitons pour examiner un 
campement kabyle, compost d'une dizaine de grandes 
tentes. C'est une tribu qui va au Djebel-Amour acheter 
des chevaux et des moutons. A l'approche de Boghari 
les for&ts cessent, pour faire place aux p&turages et aux 
champs d'orge. 

A notre arriv^e nous sommes accueillis par M. Tadmi- 
nistrateur civil Michaud, le maire, quelques conseillers 
municipaux et le president du cercle, qui nous invitent k 
un punch et k une soiree au ksour, oft doit avoir lieu une 



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444 COURSES ET ASCENSIONS. 

f6te arabe. Nous dlnons k la Mte et nous rendons k invi- 
tation de nos h6tes. 

La f^te arabe avait lieu dans le plus grand cafe du ksour. 
Les Ouled-Na'fl, commandoes par ordre de service, sont 
nombreuses et rev&tues de leurs plus belles toilettes, des 
colliers de pieces d'or brillent sur leur poitrine et leurs 
coiffures sont ornSes de bijoux de toutes sortes. La police 
est sur pied, exer^ant une active surveillance, car il arrive 
parfeis que les Arabes attirent k l^cart les femmes ainsi 
parses, et les assassinent pour les voler. Aussi le soir ne 
portent-elles g6n£ralement qu'une partie de leurs richesses. 
II y a k Boghari soixante-deux Ouled-Nall. 

Aprds une heure pass^e k contempler cette danse du 
ventre qui passionne tant les Arabes, dtourdis par la m£lo- 
p6e bizarre autant que monotone de la musette et des 
tambourins, nous descendons au cercle, ou nos trop aima- 
bles hdtes, sans piti6 pour nos es to macs, nous obligent a 
absorber cafe, btere, punch, etc. 

Le jeudi 29, nous employons notre matinde k parcourir 
la ville indigene, dont nousn'avions pu nous rendreque tres 
imparfaitement compte la veille au soir. Boghari se com- 
pose de deux villes : le Boghari frangais, dans la valine, 
£chelonn6 le long de la route ; le Boghari arabe, ancienne- 
mentfortifl£,cramponn£sur le dos d'un mamelon aride, A 
633 met. d'altitude.L&,se tiennentchaque semaine des mar- 
ches dont Timportance crolt de jour en jour. G'est le lieu 
d'Schange des produits duTell etdu Sahara. La ville indi- 
gene a bien conserve son cachet primitif ; les maisons basses 
avecleurGtroiteouverture surlaruedenotentle soinjaloux 
que r Arabe met & Gtre bien seul chez lui; les boutiques 
sont de v^ritables tani&res ou quelques naturels accroupis 
fument gravement en 6changeant de temps en temps une 
parole avec le mercanti , qui attend patiemment le 
client. 
A midi, nous d£jeunons galment; puis, nous montons 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 445 

en voiture pour nous rendre h Boghar, situ6 sur le versant 
opposd de la valine, & Taltitude de 900 metres. 

Le village est restreint ; le fort au contraire a une tr&s 
grande importance. II domine lesHauts-Plateaux de la pro- 
vince d'Alger et surveille les mouvements des tribus 
nomades. Situ6 & l'entrge de la valine par laquelle le Gh6- 
liff p6n6tre dans les terres cultivSes et qui est une des 
voies les plus frdquentees par les Arabes du Sahara venant 
dans le Tell, il garde une des principales portes de la pro- 
vince. Du haut du fort, que nous parcourons avec le com- 
mandant de Beaumont, auquel nous sommes allds rendre 
visite, on dGcouvre une vue splendide, et Ton comprend le 
nom de Balcon du Desert que lui ont donn6 les Arabes. On 
domine, en effet, d'un c6t6 les montagnes environnantes, 
de l'autre la plaine immense que nous devons parcourir le 
lendemain et qui a 90 kilom&t. de largeur. Gette vaste 
plaine est bornde au Sud par le Djebel-Oukeit et le Djebel- 
Gada, am decoupures en forme de pain de sucre, se pro- 
filant surThorizon bleu&tre. 

En quittant le bordj, nous alions signer le registre des 
strangers chez le cur6 Arpens, vieil Africain, habitant 
Boghar depuis trente-cinq ans. Signer chez le curd Arpens 
a une signification toute spdciale ; cela veut dire : ddguster 
les nombreuses bouteilles aligndes sur la table et dont Tune 
est contemporaine de son arriv^e & Boghar. Un long sdjour 
dans ce poste avancS a donnd k notre h6te des allures 
militaires, voire m6me un peu rabelaisiennes ; mais on 
excuse bien vite ce petit travers, quand on connait la cha- 
rity et le dSvouement a toute Spreuve du pasteur, qui est 
un des plus fermes auxiliaires de M ,r Lavigerie, le v6n6- 
rable archevdque d'Alger. Les paroissiens du cur6 Arpens, 
quelles que soient leurs opinions, raiment et le tiennent 
en grande estime. 

Notre chefdecaravane, M. Tarry, nous quitte h Boghari; 
il ne peut nous accompagner plus loin, 6tant oblig<§ d'aller 



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446 COURSES ET ASCENSIONS. 

occuper au plus t6t le nouveau poste auquel il \ient d'fttre 
nomm£ en France. 

Le vendredi 30, nous partons de Boghari h 3 h. du ma- 
tin. Nous avons dti renoncer k 1 omnibus qui nous avait 
amends jusque-l&, et qui, fait pour rouler sur les grandes 
routes des environs d'Alger, ne pouvait affronter les cahots 
de la piste. Le plus simple 6tait de prendre la voiture 
publique; cest ce que nous flmes, el nous nous en trou- 
vftmes bien. 

La diligence de Boghari k Laghouat n'est pas un module 
de confortable ; il a fallu sacrifier le bien-£tre k la security , 
car avant tout il faut ne pas verser. Les voitures sont 
construites ad hoc : larges, basses, ne contenant que neuf 
personnes sur trois banquettes, dont deux k l'interieur et 
une sur le devant ; les bagages sont places k Tarrtere. La 
carcasse du v6hicule, recouverte de toile blanche, faible- 
ment capitonn6e & l'interieur, vous abrite d'une fa$on tr£s 
relative du soieil ou de la pluie. Mais on arrive, c'est Tim- 
portant, et Ton se dSraidit de temps en temps les jambes 
en poussant k la roue, lorsque les six chevaux ont quolque 
peine k enlever la charge. 

Nous voici dans le desert, dans celte plaine immense que 
nous d^couvrions de Boghar et que nous devons mettre 
toute la journ^e k traverser. Des touffes d'herbe, sedum, 
thym, alfa, constituent la seule v6g6tation de ces para- 
ges, qui servent de p&turages a des troupeaux de mou- 
tons ou de chameaux que Ton apenjoit & de grandes dis- 
tances. 

A Boughzoul nous quittons la bonne route et le territoire 
civil. Bien que le corps des ponts et chaussSes soit charge 
de Tentretien de la piste jusqu'& Laghouat, nous devons 
constater que cet entretien est fort d^fectueux. II en est 
tout autrement sur les pistes de Laghouat k Ghardala, et 
de Djelfa k Bou-Saada, confines au g6nie et qui sont infini- 
ment mieux entretenues. 



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LA CARAYANE DL T SAUARA. 447 

11 est midi ; nous arrivons au caravans6rail d'Ain-Ous- 
serra, ou un excellent dejeuner nous attend. 

Le caravansSrail est un vaste quadrilatere, entourd d'unc 
haute muraille, perc6e de meurtri&res, flanqu6e de tours aux 
quatre angles. Une seule porte donne acc6s dans Tint6rieur 
ou se trouvent des bailments d'habitation pour le gardien 
et ies voyageurs, ainsi que de vastes icuries. Un puits est 
au milieu de la cour. Ces caravans£rails, construits par le 
gdnie, sont donnas en location k un gardien qui sert les 
repas & 2 fr. 50 et compte 2 francs par chambre. La nourri- 
ture y est tr&s convenable, les lits de fer sont bons et pro- 
pres. 

A 7 h. du soir nous sommes au caravansSrail de 
Guelt-el-Stel, situ£ a 1,300 met. d'altitude, au milieu d'un 
col s£parant le Djebel-Oukeit du Djebel-Gada. Ces monta- 
gnes sont couvertes de bois ; c est avec plaisir que nous en 
voyons flamber quelques dchantillons dans la chemin6e de 
la salie k manger. La journde a 6t6 froide et le besoin 
d'un bon feu se fait sentir. 

Le samedi l cr mai, depart a 2 h. du matin. 

Au sortir de la gorge oft se trouve le caravansGrail, on 
traverse 40 kilometres de plaine, pour arriver au Rocher 
de sel, form6 par une Eruption de boue argilo-gypscuse et 
de sel gemme qui s'est fait jour a travers des bancs de 
terrain crGtace interieur et tertiaire moyen. Ges terrains, 
redresses autour du glte Sruptif, lui constituent extSrieu- 
rement une double enveioppe. Le sel gemme, tres abon- 
dant, forme des talus abrupts qui atteignent 35 m£t. de 
hauteur. La face ext6rieure de l'amas de sel gemme est 
tr6s irrgguli&re, car tout cet ensemble d'argile et de sel se 
ravine profondSment sous Taction des agents atmosph6- 
riques et offre k Tceil un curieux spectacle. Nous n'en 
jouissons malheureusement pas dans toute sa beaute, car 
les pluies des jours prgc6dents ont donn6 Mout Tensemble 
une teinte grisatre. Lorsque le soleil aura pomp6 cette 



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448 COURSES ET ASCENSIONS. 

humidity, la montagne apparattra alors dans toute sod 
Sblouissante blancheur. 

A parlir du Rocher de sel, nous entrons dans une region 

accidence, pour arriver k Djelfa, 1,167 mfet. d'altitude, 

' poste militaire important, situ6 au milieu d'une large valine 

dominee k TOuest par les contreforts du Djebel-Senalba. 

Un marchS trfcs suivi s'y tient chaque semaine ; le bach- 

! agha des Ouled-Nail y reside. 

Nous allons voir le commandant En gel, qui nous accueille 

de la facjon la plus courtoise et s'empresse de pr6venir de 

notre arriv^e, pour le lendemain, le commandant sup£- 

i rieur de Lagbouat. Nous dejeunons k la h Ate et remontons 

I en voiture pour aller coucher au caravans^rail d'Ain-el- 

| Ibel. 

i Le gibier est abondant dans ces parages ; nous aperce- 

j vons de nombreuses perdrix, dont notre collogue Hoche 

| tire quelques 6chantillons; des outardes, des chasseurs 

| d'Afrique au joli plumage bleu ; des gerboises, sorte de 

! rat des steppes. Les hy&nes et les chacals existent en grand 

i nombre ; nous ne voyons que quelques specimens de ces 

J derniers qui, peu sauvages, restent insensibles aux plombs 

| de notre chasseur. Le lion et l'autruche ont complement 

| disparu : la panth&re existe encore dans le Djurjura. 

! Le lendemain, dimanche 2 mai, d'AYn-el-Ibel nous suivons 

; la pente de la valine qui s'61argit jusqu'au caravans6rail 

de Sidi-Makhlouf, 700 mfct. d'altitude, oft Ton d6jeune. 

C'est entre ces deux caravans£rails, un peu k l'Ouest, au 
pied des montagnes, que se trouve Tadmitz, p&turage d'ete 
des chameaux de l'Etat. L'hiver ils sont cantonn£s aux en- 
virons de Ouargla. 

Ces chameaux, au nombre de 7,000 envion, servent a 
faire les transports militaires, et au besoin sont louis a 
des particuliers. Les transports ainsi faits sont lents et 
cotiteux. Le roijlage, actif jusqu'& Laghouat, est oblige de 
prendre un fret 61ev6 et des d61ais tr&s longs ; aussi attend - 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 449 

on sur tout ce parcours, avec une grande impatience, 
l'etablissement du chemin de fer d 'Alger k Laghouat. 

Le trace prdsentera des difficult^ et exigera de nom- 
breuxtravaux d'art dans la section comprise entre laChiffa 
et Boghari, c'est-i-dire sur un parcours de 120 a 130 kilom. 
Au delk, la pose de la voie sera facile. On devra ensuite 
pousser le chemin de fer jusqu'fc Ghardala, El-Golea et 
m£me AXn-Salah. Cette dernifcre locality, que la force des 
choses nous obligera k occuper, se trouve plac£e k l'inter- 
section des routes du Soudan k la mer. A ce point les 
caravanes qui viennent de l'interieur bifurquent, les unes 
sur Timiacin et Rhadam&s pour arriver k Tripoli, avec 
Malte pour debouch 6 ; les autres par Timimoun, Figuig et 
les ports de la c6te du Maroc, d'ou les marchandises pas- 
sent a Gibraltar. A l'Est et k l'Ouest, les Anglais ont su 
detourner k leur profit un courant commercial qui devrait 
tout entier traverser notre colonic. 

Le commerce se compose de coton, qui pousse sans cul- 
ture dans les oasis de l'interieur, de gommes, d'arachides, 
d'huiles, de dattes, de laines, de tapis, etc. En echange de 
ces marchandises nous aurions k cnvoyer les nombreux pro- 
duits de notre industrie fran$aise, tr&s appr6ci£e dans ces 
pays. 11 ne faudrait pas evidemment se leurrer d'illusions 
surle rapport que pourra jamais presenter un pareil chemin 
de fer, mais c'est un 6nergique moyen de penetration et 
del'argent bien place au point de vue des intents franqais. 

A p$rtir de Sidi-Makhlouf la valine se resserre ; elle est 
born£e k l'Ouest par les contreforts du Miloch, vaste qua- 
drilatere rocheux de 20 kilom. de long sur 10 de large, a 
pic de toutes parts sur ses faces exterieures. On ne peut 
acceder k l'interieur que par une seule entree, fort etroite, 
situee au Sud. Les Arabes se sont plusieurs fois retires et 
fortifies dans cette forteresse naturelle, d'ou on a eu les 
plus grandes peines a les deioger. L'arfite de la montagne 
est decoupee en dents de scie du plus curieux effet. 

ANNUAIRE OB 1886. 39 



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450 COURSES ET ASCENSIONS. 

Derrifcre le Miloch s'61&vent les sommets imposants da 
Djebel-Amour, vaste massif montagaeux, la Suisse du 
Sahara. Les pentes, trfcs bois6es, alimentent d'eau en tout 
temps les rivieres qui en dScoulent. A l'Est, nous cdtoyons 
les mamelons du Djebel-Tisgarin, pr<§sentant ^galement la 
d4coupure en dents de scie du Miloch. Devant nous, sur 
les flancs des montagnes brillentde larges plaques de sable 
jaune, semblables & d'immenses n£v£s, apportges la par 
les vents du ddsert. 

Avant d'entrer k Laghouat, nous devons franchir rOued- 
M'si, riviere importante, d'un kilometre de largeur, qui 
descend des pentes du Djebel-Amour et va, k partir de 
Laghouat, sous le nom d'Oued-Djedi, se jeter dans le chott 
Melghir, en passant non loin de Biskra. Nous ne sonunes 
pas sans inquietudes sur cette traverse de rOued-M'si. 
car le conducteur nous raconte qu'il a failli s'y noyer 
ravant-veille. Ses chevaux, arrives au milieu de la riviere, 
grossie par les pluies, ne pouvaient plus arracher la dili- 
gence qui s'ensablait rapidement. II dut se mettre k l'eau 
et faire des efforts inouis pour tirer son attelage de ce 
mauvais pas. On nous avait, du reste, conseill6 a Djeifa, 
s'il y avait plus de 50 centim. d'eau dans l'oued, de ne pas 
nous y engager et d'attendre patiemment, sur le bord, la 
fin de la crue. 

Heureusement, il ne reste plus que quelques filets 
d'eau dans le lit de la rivi&re. Apr&s avoir franchi pedes- 
trement un large banc de sable, suivi une magoifique 
avenue de saules pleureurs plants sur les rives du canal 
d'irrigation, et traverse les jardins de Toasis, nous p£ne- 
trons enfin dans la ville, pitloresquement accrocMe sur 
les derniers mamelons du Djebel-Tisgarin. 

Nous descendons k Th6tel oil des chambres nous avaient 
<H6 prdparges, puis, aprds avoir secou£ la poussi&re de la 
route, nous allons rendre visite au colonel de Ganay, qui nous 
accueille avec la plus cordiale et la plus parfaite amabilite. 



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I 



LA CARAVAN K DU SAHARA. 451 

Le lundi matin, visite de la ville, qui se compose de deux 
quartiers bien distincts. A l'Ouest, le quartier moderne 
et francjais, aux rues rdguli&res bord^es d'arcades. Autour 
de la place Baudon, orn6e d'un joli jardin, s'dtevent 
les bdtiments de 1' administration militaire, le cercle des 
officiers, la poste et le logement du commandant sup6- 
rieur. A l'Est, le quartier arabe, aux rues etroites et tor- 
tueuses bord^es de maisons basses. Sur l'arftte rocheuse 
qui s6pare'ces deux quartiers, la mosqu^e, l'b6pital et 
deux fortius. 

L'apr£s-midi, promenade en voiture. Le colonel de Ganay, 
qui a tenu & nous accompagner, nous fait sortir de la ville 
par la porte des Caravanes, traversant ainsi le quartier des 
nouvelles casernes, vastes b&timents construits en style 
mauresque. Un peu plus loin, escalade du rocber des 
Ghiens, ainsi nommg parce qu'& la suite de la prise de la 
ville les chiens arabes, s'y 6tant r6fugi6s, y v^curent long- 
temps ensuite h l'6tat sauvage. Du baut de ce rocber la 
vue est superbe : d'un c6t6 la plaine immense, sans ondu- 
lations, se confondant avec le ciel k Thorizon lointain ; de 
l'autre, TStagement de diverses chaines de inontagnes, s'£- 
levant par gradins jusqu'au Djebel-Amour. 

Nous poussons ensuite jusqu'au Kraueg, ou se trouve 
une pepini&re importante. Le reboisement est une des 
preoccupations des autorites civiles et militaires en Alg^rie. 
A Ben-Ghicao, h 1,300 m&t. d'altitude, nous avons vu Tad- 
ministrateur civil cherchant Tessence foresti&re qui s'ac- 
climaterait le mieux sur ces hauteurs : le ch6ne, croyait-il, 
devait fctre pr6f6r6 h toute autre essence. A Laghouat, le 
vernis du Japon paratt 6tre Tarbre supportant le mieux la 
chaleur, la s^cheresse, les coups de froid qui abaissent 
parfois la temperature & 6 degr£s au-dessous de z£ro, et 
poussant le plus rapidement. Le b^toum, incontestable- 
ment preferable, pousse avec une extreme lenteur. 

La voiture nous ram&ne vers la partie Nord de l'oasis ; 



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452 COURSES RT ASCENSIONS. 

nous la quittons pour traverser les jardins en suivant les 
seguias ou canaux d'arrosage, dgrivSs de TOued-Bfsi, dans 
le lit souterrain duquel coule une masse d'eau importante. 
Pour ramener cette eau k la surface, on creuse en travers 
du lit de l'oued un fosstf, dont on rejette les deblais en 
aval. Les jardins, h la vdggtation luxuriante, pr^sentent 
un fouillis de palmiers, de grenadiers en fleurs, de Oguiers, 
d'abricotiers et de ceps de vigne s'enla^ant d'un arbre i 
l'autre. 

Le lendemain est une journ^e de repos et de fl&nerie. 
Inspection des boutiques indigenes, ou Ton trouve peu de 
cboses s^duisantes, k part les magnifiques tapis du Djebel- 
Amour, k double face, haute laine d'un cdt£, poil ras de 
l'autre. Visite au jardin de M.Gonzalv&s, colon tr6s s£rieux, 
habitant le pays depuis plus de vingt-cinq ans. 11 a plante 
une vigne qui lui donne du vin blanc et du vin rouge fort 
alcoolique et d'une saveur particultere. Nous passons enfin 
quelques instants chezM.Perray,jeunepeintre qui, depiris 
dix-huit mois,parcourt le pays entre Laghouat et Ouargla. 
II nous montre de tr&s intSressantes etudes, entre autres 
le portrait d'un Touareg, qui a consenti k se d^voiler et i 
poser, ainsi quh laisser prendre tous les details de son 
costume. 

Nous lerminons notre journSe chez le colonel de Ganay, 
qui avait eu l'amabilit6 de nous engager a dtner. Le menu 
ne put nous laisser soup^onner en rien que nous nous 
trouvions en plein Sahara, k plus de cent lieues d 1 Alger. 
Nous nous retirons k 10 h., non sans avoir vivement exprime 
au colonel et & M me de Ganay combien nous £tions touches 
de leur si gracieux accueil. 

A2h. du matin, le mercredi 5 mai, depart pour le JTzab, 
ce pays curieux, peu connu, perdu dans la Chebka, occupi 
depuis trois ans seulement par nos troupes. La route se 
ddroule d'abord k travers TimmensiW de la plaine, dont 
rien ne vient rompre Tuniformit^. Le sol sablonneux, rGsis- 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 453 

tant, est couvert de bouquets de thym. Peu k peu les mon- 
tagnes qui bornent l'horizon du c6te de Laghouat s'estom- 
pent et disparaissent, on se trouve perdu dans la vaste 
solitude du desert silencieux. Mais bient6t les tfctes rondes 
des betoums, surgissant des daias, viennent rompre Tuni- 
formite du paysage. Les daias sont de vastes depressions 
ou cuvettes dans lesquelles les eaux des pluies se rassem- 
blent et entretiennent unehumidite qui permet k la vege- 
tation her&ac£e de se developper vigoureusement dans ces 
parties d£prim6es. Au milieu de ces p&turages sahariens 
s'eifevent les betoums, seuls arbres de ces regions. Les 
chameaux sont trfes friands des feuilles du betoum, aussi 
la partie inferieure de la ram u re est-elle tailiee uniform^- 
ment k 2 met. 50 au-dessus du sol par la dent de ces ani- 
maux, comme si la cisaille d'un jardinier avait passe par 14. 
Le jujubier est le compagnon inseparable du betoum, 
qui ne peut germer et pousser que gr&ce k la protection de 
cet arbuste epineux, dont les animaux ne sauraient s'ap- 
pro£ber sans se piquer cruellement. La graine du betoum 
germe k l'abri de ce protecteur vigilant ; mais, 6 ingratitude, 
des que l'arbre est assez fort, des qu'il a missa tete k l'abri 
des dents du chameau, il etouffe sous son ombre epaisse 
l'humble defenseur de ses premieres annees. Gette essence 
tend malheureusement k disparaltre, grace k l'incurie des 
nomades qui abaltent les jeunes arbres, parce qu'ils leur 
donnent peu de peine k couper ; gr&ce aussi k la cupidite des 
colons, qui ont fait tomber les plus gros pour les utiliser 
comme bois de charpente. L'autorite militaire surveille 
aujourd'hui ces arbres avec un soin jaloux et arr6te le de- 
peuplement de tous ses efforts. 

II y a ordinairement dans les daias de quinze k vingt 
betoums; k la citerne de Nili, ou nous dejeunons,*il y en 
a une trentaine ; k la grande dai'a une centaine. Lk nous 
voyonslescadavresde cinq mulets, qui, embourbesavecleur 
conducteur, pendant un orage du mois de Janvier, se sont 



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454 COURSES ET ASCENSIONS. 

noy£s, avec lui, dans la vase. Enfln la dala de Tilreml, 
la plus belle de toutes, constitue une veritable fortt, dont 
certains arbres pourraient k peine fctre enloures par deux 
hommes. Nous couchons k la daia de Tilremt, dans une 
petite maison construite tout r£cemment par ordre de 
1'autorite militaire, qui a eu l'attention de nous envoyer 
des His de camp sur lesquels nous nous reposons quelques 
heures. 

Le lendemain 6 mai, depart k 2 h. du matin. A une dizaine 
de kilometres au delude Tilremt, la nature du sol change, 
le terrain devient rocailleux, accidente; nousapprochons de 
la Ghebka ou « fllet » , immense rgseau de rochers et de ro- 
caillesdont lesmailles sont fornixes en relief par des armies 
d£coup6es en tous sens. Le pays est d'une aridity complete, 
il n'y a un peu de v6g£tation que le long des ravins, au 
milieu desquels la roule circule, monte et descend. 

Les Mozabites, sur le territoire desquels nous entrons, 
viennent, dit-on, de Syrie, d'oil ils furent chassis parle 
Proph&te; ils n'arrivfcrent dans le M'zab qu'apr&s avoir 
fait diffcrentes stations, k la Shebka-Sahana, canton de 
Djerba, et dans le Djebel-Nefoussa, k TOuest de Tripoli. Ils 
tirent leur origine d'Arabes de llrak, et il y a encore dans 
TOuran des gens de leur secte avec lesquels ils frater- 
nisent quand ils se rencontrent k la Mecque. 

Les Mozabites sont des schismatiques musulmans que 
les populations arabes orthodoxes halssent et miprisent 
profond£ment; aussi n est-ce que dans les deserts de la 
Ghebka qu'ils peuvent pratiquer en paix leur religion. 
Ils ont 61ev6 Ik sept villes, administr£es chacune par une 
assemble de douze notables, soumise k l'influince supfc- 
rieure du chef de la religion, appel<§ Ghikhr-Baba. Gelte 
influence ne se fait sentir que dans les grandes questions 
de principe et d'int6r£t g£n6ral. Hors de \k, les djeraaa 
agissent sans contr61e, pour tout ce qui touche aux intirfcts 
particuliers des villes et a leurs rapports entre elles. 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 455 

Chaque ville est entourSe d'une enceinte fortiftee, des- 
tin6e aussi bien k repousser les attaques des Arabes du 
dehors que les agressions des villes soeurs, entre lesquelles 
il s'el&ve parfois des rivalit6s qui les arment les unes contre 
les autres. Le Mozabite, peu batailleur de son naturel, a 
recours en casde guerre auxzaouia d'Arabes qui vivent dans 
la region. Ges zaouia mettent leurs services aux ench&res 
et combattent en faveur de celui qui les paie le mieux. 
Gette organisation est tomMe en d£su6tude depuis l'occu- 
pation franchise, qui a mis bon ordre k toutes ces dissen- 
sions et empfcche toute lutte intestine. 

A midi, nous arrivons k Berryan, la premiere ville du 
M'zab. La ville est construite sur le flanc d'un rocher; sa 
partie culminante est dominie par la mosqu6e, dont le 
minaret carr6, en forme d'immense cheminle d'usine, au 
ventre renfl6, s'61fcve k une grande hauteur. Les angles 
sont termines par des clochetons, surmontant de petites 
arcades, orientGes aux quatre points cardinaux. C'est de 
\k que le muezzin appelle les fiddles k la pri&re. 

Le cald nous attendait k l'arriv^e de la voiture. II nous 
conduit k la maison des hdtes et nous offre du lait, des 
dattes, du caf6. Sur les murs de la salle nous rertiarquons 
quelques dessins fantaisistes, entre autres un chemin de 
fer invraisemblable crayonnS par un zlphir fac^tieux. Nous 
parcourons la ville sous la conduite du caid. Les rues sont 
entaill^es dans le rocher; les maisons n'ont qu'une seule 
ouverture, la porte, tantftt carr6e, tantot cintr6e, mais 
toujours basse et Stroke, ferm6e par un verrou en bois 
dune construction originale. De temps en temps des pou- 
tres de palmier ou des arcades k jour traversent la rue, 
arcboutant les maisons; d'autrefois ce sont des votites 
surbaiss£es, sous lesquelles on a peine k passer, ou de 
sombres couloirs donnant acc&s dans des maisons recuses. 
La ville compte environ 4,000 habitants, et l'oasis 30,000 
palmiers, arrosgs de main d'homme. 



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456 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le system e employ 6 pour Clever l'eau des puils, quiont 
jusqu'& 40 et 50 mfct. de profondeur, est simple et inge- 
nieux. On se sert de seaux en peau de bouc, terming a 
leur parlie inferieure par une longue manche ooverle. 
Lorsqu'on plonge le seau dans le puits, on rel&ve contre 
sa paroi, k l'aide d'une corde, l'extrlmitg interieure de la 
manche, dont l'orifice est ramen6 au niveau de la partie 
supSrieure du seau. Au moment oil l'appareil arrive a 
I'oriflce du puits, on allonge la manche, par laquelle leau 
se diverse dans un reservoir, d'oii elle s'Scoule dans les 
canaux d'irrigation. Le va-et-vient nGcessitc pour lefonc- 
tionnement du syst&me est fait par un ftneou un chameau, 
qui circule sur un plan 16g&rement incline, de fa$on k ce 
que le poids de l'animal k la descente compense le poids 
du seau montant. Des cnfants surveillent les animauxqui 
toute la journSe sont employes k ce travail. 

Outre les puits, il existe des barrages 6tablis sur chacun 
des torrents parcourant l'oasis, afin d'arrfcter et consenrer 
les eaux provenant des orages. Comme nous allions quitter 
l'oasis, descris et des chants viennent frappernosoreilles: 
ce sont des indigenes qui battent Torge k la faQon antique. 
Une douzaine d f Anes et de mulets, attetes en ligne, font le 
manage sur Taireoii Torge est 6tendue, excites et conduits 
par les Mozabites qui dansent et chantent en couranta 
leur suite. Nouslaissonsbientdt derri&re nous l'oasis, dont la 
verdure intense fait un superbe contraste avec les rochers 
calcines au milieu desquels circtile la route ensoleillSe. 

Entre Berryan et Ghardala les mailles rocheuses de la 
Ghebka s'61argissent, les ondulations du terrain s'allongent. 
Elles se resserrent en approchant des cinq villes, la deso- 
lation est plus grande, les valines se creusent plus profon- 
d6ment ; le fond du lit de l'Oued-M'zab, dans lequel l'eau 
n'a pas coul6 du printemps.de 1884 au mois de fevrier 1886, 
sert de route. Les sinuosites du torrent sont nombreuses; a 
chaque instant une gorge s'ouvre, soit k droite soil k gauche. 



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LA CARAVANE DU SAUARA. 457 

Enfin on aperQoit les premiers palmiers. II faut mettre 
pied k terre, car notre attelage exUnu6 ne peut qu'avec 
peine enlever la voiture qui s'enfonce dans les sables. II 
est 9 h. du soir lorsque nous atteignons Ghardala, avec 
deux heures de retard. Le commandant Didier, entour6 de 
tous ses officiers, nous attend depuis longtemps ; il nous 
souhaite cordialement la bienvenue et nous conduit au 
bordj ou il nous offre la plus large hospitality. 

Du bordj (550 m&t. d'altitude), bati sur le versant de la 
valine oppose k Ghardaia, la vue est superbe. Aussi notre 
premier soin, le lendemain, est-il denousrendre comptedu 
pays. En face de nous, vivement 6clair6e par les rayons du 
soleil levant, Ghardaia, accroupie sur un mamelon ; les 
maisons, 6tag6es les unes au-dessusdes autres, laissent voir 
leurs terrasses, soutenues par des arcades multiples ; do- 
minant le tout, la mosqu£e, au-dessus de laquelle s'glance 
le haut minaret, k la forme peu gracieuse de cheminSe 
d'usine. Deux kilometres plus loin, sur la rive gauche de 
rOued-M'zab,Mellika,lavillesainte desMozabites, assise sur 
une terrasse rocheuse, prSsentant une grande analogie de 
position avec Boghari. Un peu plus loin encore, sur la 
droite, Ben-Isguen, s'allongeant sur la pente de la mon- 
tagne; enfin, au d6tour d'un coude de la valine, au-dessus 
des palmiers, quelques maisons de BouNoura. Nous ne 
pouvons apercevoir El-Atef, cach6 dans un pli de terrain, 
au de\k de Ben-Isguen. De nombreux points noirs piquent 
la valine ; ce sont les tentes des Arabes nomades. 

G'6tait jour de march£ k Ghardaia; aussi nous rendimes- 
nous avec empressement au ksour, ou Tanimation est 
grande ;la place est encombree de chameaux, d'Arabes, de 
mulets, d'&nes, de chevres, de moutons, de marchandises 
de toutes sortes 6tal6es p£le-m61e; c'est un brouhaha in- 
descriptible, un fourmillement d'hommes et d'animaux 
s'agitant dans une poussi&re lumineuse, sous les rayons 
d'un soleil de feu. Apr&s avoir contemple un moment ce 



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458 COURSES ET ASCENSIONS. 

spectacle animg, nous parcourons les rues accidentees de 
la ville, semblables, k peu de chose pr6s, k celles de Berryan. 

Arrives k la mosqu^e, nous monlons les cen t vingt marches 
du minaret, du hautduquelnousrevoyons avec unnouveau 
plaisir le magnifique panorama de la valine. Gest gr4ce a 
un ordre du commandant Didier que nous pouvons avoir 
acc&s dans l'enceinte sacr6e : les Mozabites, plus encore 
que les Arabes, gardent rigoureusement leurs mosqu£es et 
font les plus grandes difficulty pour y laisser pen6trer les 
Roumis. Ges monuments n'offrent du reste rien de parti- 
culi&rement intlressant.Dansla cour nousvoyonspendues 
sous les arcades une masse de loques de toutes sortes; ce 
sont, nous dit-on, des objets perdus qui attendent que leurs 
propri£taires viennent les r£clamer. L'intSrieur du temple 
est sombre, peu ou pas d£cor6, ne dgnotant aucun des 
goftts artistiques des Arabes. Dans les autres villes moza- 
bites, non seulement on ne serait pas admis dans les mos- 
qu6es, mais Tentr£e de la ville elle-rafcme est interdite aux 
soldats, qui ne peuvent s'y rendre qu'avec une permission 
de Tautorite militaire. 

L'apr&s-midi nous visitonsBen-Isguen. Le caid nous reQoit 
& la porte de la ville et nous fait remarquer les remparts, 
r6edifi£s il y a quelques annees, sous la direction d'un 
Mozabite qui avait acquis certaines connaissances techni- 
ques en travaillant aux constructions du genie ; puis il nous 
emm&ne k la maison des h6tes, oil il nous ofTre du lait, des 
dattes, du cafe. Nous parcourons ensuite la ville et faisons 
quelques emplettes d'objets touaregs, chez divers mar- 
chands de cette commer^ante cite. Particularity curieuse, 
la poignSe des sabres, des poignards touaregs est en forme 
de croix; une croix, servant soit k retenir les rfcnes, soit a 
assujettir les genoux du cavalier, surmonte le devant dela 
selle. Est-ce une ancienne tradition chrStienne quipersiste 
chez ces peuplades? N'est-ce pas plut6t un signe mystique, 
qu'on retrouve chez beaucoup de peuples et qu'on voit 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 459 

m6me sur des poteries datant de Ykge de pierre ? On a, 
en effet, rencontr^ des croix dans les stations lacustres de 
rEmilie et duBourget; en Egypte lacroix se voit employee 
dans les hteroglyphes ; les Rhadam^siens peignent encore 
de grandes croix rouges dans tous les carrefours de leur 
ville. 

Dans son livre tout recent sur la Tripolitaine et les ? % oules 
du Soudan, plein d'apergus nouveaux et de documents 
in6dits, M. Marc Fournel donne au sujet de cette croix 
touareg une explication trds plausible. 

Cette croix serait tout simplement le Sfaxira de 
TOrient, le grand emblfcme asiatique. 

Le Sfaxira, en effet, est une croix k qualre branches 
egales, chacune pattge d'un c6t6 seulement et toutes dans 
le m&me sens, servant h faire tourner une tige centrale 
destinee h allumer par le frottement le feu sacr£. Quel- 
ques co.peaux de bois tres sec sont places dans une cavit6 
praliqu^e dans un autre morceau de bois, et les prfttres 
du feu emploient encore, chez diverses peuplades de 
Tlnde, ce proc^dg classique pour faire jaillir la flamme, 
embl&me de la Divinity. 

De Ben-Isguen nous revenons par Mellika, ou le ca'id 
nous regoit ^galement avec beaucoup d'empressement. II 
guide notre retour a Ghardaia en nous faisant passer devant 
le barrage qui retientles eaux en amont de Mellika. II nous 
raconteque la plaine aride que nous traversons, tr&s fertile 
autrefois et couverte de palmiers, a dt6 rdduite k cet £tat 
de desolation par le dessdchement des puits, qui sont 
morts, selon Texpression du pays. 

Lesamedi8 mai. visite del'oasis de Ghardaia, distante de 
la ville de 2 kilom. Pour y arriver, on traverse un barrage 
etabli sur TOued-M'zab; un groupe de cavaliers s'exerce k 
la fantasia en en franchissant les talus en tous sens, dans 
un galop effrend. Ces barrages sont construits, autant que 
possible, avec du fumier, qui offre k Teau une resistance 



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460 COURSES ET ASCENSIONS. 

plus elastique. En outre, si le barrage est emporte, Fcn- 
grais se repand et profite aux terres infdrieures. 

Les oasis du M'zab viennent de traverser une p£riode 
de secheresse exceptionnelle, qui a dure prfcs de trois ans. 
Si la pluie de fevrier n'etait venue remplir les puits et ali- 
menter les reservoirs soutcrrains, c'etit ete un veritable 
d£sastre pour le pays. En effet, la provision d'eau qui 
s'amasse dans le sous-sol, lorsque la riviere arrive en son 
plein, ne suffit gufcre que pour deux anmies. Les jardins de 
l'oasis contiennent un grand nombre de palmiers, parmi 
lesquels croissent des figuiers, des grenadiers aux fleurs 
de pourpre, des abricotiers, dont nous savourons les fruits 
mftrs, et par-dessus toute cette v£getation, semblables a 
des lianes gigantesques, s'enroulant d'un palmier & Tautre, 
des ceps de vigne, dont les raisins sont d£j& gros comme 
des pois. La temperature est trfes supportable, ^ 2 h. de 
l'apres-midi nous avons un maximum de 33 degr£s cen- 
tigrades k Tombre. 

Nous quittons Ghardai'a le soir m£me, accompagn& 
jusqu'& la voiture par les officiers, le commandant de 
Porter et le commandant Didier. Nous nous separons avee 
peine de ces aimables hdtes auxquels nous serrons plu- 
sieurs fois les mains, en les remerciant de tout coeur de 
leur accueil si sympatbique et de leur si large hospitality 
Nous en avons ete tellement touches que, dans une lettre 
adressee k propos d'un incident regrettable k notre presi- 
dent, M. le s£nateur Xavier Blanc, et dans une communi- 
cation publiee par plusieurs journaux d'AJger, nous avons 
exprime une fois encore notre profonde reconnaissance 
envers fautorite militaire pour Taccueil que nous en avons 
reQu partout oil nous avons passe. 

Partis de Ghardai'a le samedi soir a 11 h., nous arri- 
vions k Laghouat le lundi k 7 h. du soir, apres quelques 
incidents de route dus aux fantaisies de notre attelage, qui 
nous obligerent k passer deux nuits de suite en voiture, 



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LA CARAVANS DU SAHARA. 461 

au lieu de nous reposer comme nous le devions k la dala 
de Tilremt. 

A Laghouat, trois de nos compagnons, M. Poisot et les 
fibres Masson, nous font leurs adieux. Us comptent attendre 
le capitaine de Mussy, avec lequel ils espdrent aller au 
Djebel-Amour. En attendant ils vont pousser jusqu'i Ai'n- 
Madhi et rendre visite au cheik Tidjani, chef de l'impor- 
tante confrSrie des Tidjanya. Ce marabout, marte k une 
Frangaise, est un pr^cieux auxiliaire de notre domination 
dansle Sud alg&rien, et sa fidelity ne s'est jamais d^mentie. 
Lors de Vinsurrection d'Abd-el-Kader, Topposition des 
Tidjanya k T6mir amena entre eux et lui une lutte san- 
glante qui se termina par la prise d'Aln-Madhi et sa des- 
truction partielle par l'gmir. 

Peut-fctre les Tidjanya n'ont-ils pas grande afTection pour 
la domination fran^aise ; mais du moment que Tautorite 
n'opprime pas les musulmans au point de vue reiigieux, ils 
estiment quelle doit 6tre acceptee, ou tout au moins subie 
sans resistance, jusqu'aux jours fix£s par Dieu pour notre 
depart. G'est k cette theorie que nous devons d'avoir tou- 
jours trouvg chez les Tidjanya une neutrality qui s'est 
mfcme parfois transform^ en alliance positive, quand les 
interfcts personnels ou les antipathies de leurs chefs se sont 
trouvgs en jeu. 

L'ordre des Tidjanya est un ordre ferm6, c'est-&-dire que 
ceux qui en font partie ne peuvent se faire affllier k aucune 
autre secte. Cette particularity est peu commune dans les 
confrSries musulmanes, car il n'est pas rare de voir de fer- 
vents mahom&ans affiles k cinq, six, dix confrdries, ou 
m6me plus. Le cheik des Snoussya cherche k r^unir 
autour de son ordre une soixantaine de confr6ries diverses 
auxquelles il appartient lui-m£me et dont il connalt k fond 
les opinions et les pratiques diverses. On comprend done 
tout Tint6r6t du gouvernement franQais k s'appuyer sur cet 
ordre qui ne peut se fondre dans aucun autre. 



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462 COURSES ET ASCENSIONS. 

Les Tidjanya sont trfcs r£pandus en Alg^rie, en Tunisia 
au Maroc et dans TAfrique occideniale, principalement 
vers nos possessions du Haut-Fleuve. II y a done pour 
nous grand interM & les manager et ^ faire de leurs cheiks 
les chefs officiels de la religion musulmane dans les pays 
soumis k notre domination. 

Nous quittons Laghouat le mardi 11 mai k 2 h. du ma- 
tin pour aller coucher au caravansSrail d T Ain-el-Ibel et 
arriver k Djelfa le mercredi 12 & 8 h. du matin. Nous de- 
vons, h notre grand regret, rSsister aux vives instances du 
commandant Engel, qui lors de notre premier passage 
nous avait fait promettre de lui consacrer une journee. 11 
avait en consequence organise une promenade dans les 
belles forfcts du Djebel-Senalba. Ayant prolong^ notre 
voyage plus que nous ne le pensions, nous sommes presses 
de rentrer et devons nous priver d'une agreable journee & 
Djelfa. Nous disons adieu k notre coll&gue Fournier oblige 
de rentrer rapidement en France, et h midi un break nous 
emmSne dans la direction de Bou-Saada. 

La piste, tr£s bien entretenue par le genie, se deroule a 
travers une large vallee encadrde par deux chalnes de 
montagnes ddnudees et peu elev^es. Des eaux assez abon- 
dantes arrosent cette vallee et en font un lieu de pMurage' 
rechercb^ : les troupeaux y sont nombreux et les tentes 
surgissent de tous cdtes. Nous retrouvons \k la vie primi- 
tive telle qu'elle est decrite dans TAncien Testament, telle 
qu'elle a exists et existe encore sur les hauts plateaux de 
1'Asie, d'ou sont parties tant de formidables invasions. Ces 
pasteurs, pour envahir TOccident, suivaient la voie natu- 
relle, les larges chemins dherbe qui d'Asie passent en 
Europe; ils pouvaient ainsi nourrir leurs troupeaux, em- 
mener avec eux leur famille, ne modiiier en rien leurs 
habitudes pastorales pendant la dur£e de ces vastes pere- 
grinations. 

Un Arabe, ancien spahi, qui nous avait oflfert du laitde 



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LA CARAVAN E DU SAHARA. 463 

son troupeau, nous prie de le laisser monter sur le marche- 
pied de notre voiture, pour regagner plus rapidement sa 
tente qui est & 5 kilofnMres de 1&. II nous raconte que sa 
femme est malade et nous demande si nous ne pourrions 
pas lui donner quelque remdde pour la soulager. Nous 
saisissons avec empressement cette occasion de visiter 
une tente et y p6n6trons k la suite du mari. 

La pauvre malade, &g6e d'une vingtaine d'ann^es, maigre 
comme un squelette, est Stendue sur une natte. Notre 
coltegue Valby, que sa quality de pharmacien dSsignait 
naturellement pour donner la consultation, croit recon- 
nattre que la malade est atteinte du mal de Pott : un em- 
pl&tre de poix lui couvrait le dos et elle croupissait dans 
une saletS repoussante. On conseille au mari de laver la 
tumeur avec du lait et d'y tenir des cataplasmes de fro- 
mage frais. Gelaavait tout au moins l'avantage de nettoyer 
un peu la malheureuse. 

Pendant la consultation nous examinons la tente, sous 
laquelie* se trouvaient plusieurs autres femmes de la 
famille. Les tentes se composent de bandes noires et 
rouges, en poil de chameau, cousues ensemble. Le milieu 
de la tente repose sur une traverse supports par deux 
montants ayant & peu prfcs hauteur d'homme : on fixe les 
deux extr6mit£s et Tun des c6t6s au moyen de piquets 
enfoncSs dans le sol. A cause de sa longueur et du peu 
d'inclinaison de la toile, cette tente serait mal tendue, si 
on ne la relevait avec des batons de diffSrentes longueurs, 
h la volont6 de ceux qui l'habitent. 

En hiver, la tente est toujours ouverte du c6t6 oppose 
au vent; en 6t6, au contraire, du c6t6 du vent quand il 
souffle du Nord : si les rayons du soleil p£n&trent par 
Touverture, on tend au-dessus une bande de toile blanche. 
Au milieu de la tente, contre les montants, on place les 
sacs de peau de bouc ou de mouton renfermant les provi- 
sions de la famille : dattes, farine, couscoussou, viande de 



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464 COURSES KT ASCENSIONS. 

cb&vre, de mouton ou de gazelle s6ch6e au soleil, etc., et 
les ustensiles de cuisine. Ceux-ci consistent en une mar- 
mite & double fond, dont la partie supdrieureest percSe de 
petits trous pour faire cuire le couscoussou ; en calebasses 
de diff&rentes dimensions pour mettre le lait et pour boire; 
en quelques plats. Devant la tente et sous des abris qui les 
prot&gent contre les rayons du soleil sont suspendues les 
peaux de bouc contenant la provision d'eau. 

(Test la femme qui tisse la tente, la monte et la demonte. 
Les femmes nomades se voilent peu et jouissent dune 
liberty relative. L'homme s occupe de la garde des trou- 
peaux, des approvisionnements, de la chasse et de la 
defense de la famille. 

Nous repartons, emportant les remerciements de notre 
Arabe, et arrivons & 6 h. au puits de S£lim, situ£ dans un 
large col donnant acces dans une valine lat&rale. Ge puits, 
dont l'eau est excellente et presque a fleur du sol, sert i 
abreuver les troupeaux des pasteurs de la region, qui 
viennent de trfcs loin s'y approvisionner. Pendant que nous 
dinons, les banquettes de la voiture nous servant de table, 
arrive le gardien du puits, qui nous offre le couscoussou et 
nous engage h passer la nuit dans la cabane construite a 
cdt6 de l'abreuvoir. Graignant la nombreuse garnison que 
nous y supposons log6e, nous pr£f6rons 6tendre des nattes 
en piein air, a Tabri de la cabane, qui nous protegera tant 
bien que mal contre les rafales du sirocco. Gomme nous 
terminions Installation de notre dortoir, une vingtaine 
d'Arabes, revenant du marchd de Bou-Saada, s'installent 
de Tautre cdt6 de la cabane. Dire que Ton dormit tres bien 
serait de l'exagtfration, mais enfin on dormit; chacun de 
nous fit, a tour de rdle, son quart de veille; il 6tait prudent 
d'exercer quelque surveillance sur nos voisins, qui parti- 
rent vers les 2 h. du matin, sans faire le moindre bruit. 

A 4 h. du matin, nous attelons, voulant arriver de bonne 
heure a Bou-Saada, dont 60 kilometres nous separent 



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LA CARAVANE DU SAHARA. 465 

encore. La valine se resserre, la route devient plus acci- 
dence, monte, descend, circule k travers les contreforts 
des montagnes qui se rapprochent et s'ei&vent. On tra- 
verse plusieurs fois ie lit de rOued-Dermel, encombrd de 
lauriers roses; c'est un fleuve de verdure coulant entre 
deux rives escarpdes, profond£ment corrodees par les eaux 
torrentielles. 

Quelques kilometres avant Bou-Saada, k l'entr6e d'une 
gorge k pente rapide, un officier k cheval escorts d'un 
spahi, envoys k notre rencontre, nous souhaite la bien- 
venue de la part du commandant Wagner, qui nous invite 
k venir Ioger au fort. Nous admirons la belle vue dont on 
jouit de ce point : l'oasis detache ses maisons blanches et 
ses palmiers d'un vert bleu sur une large bande de sable 
d'or qui enl&ve le tableau ; derri&re les dunes de sable, de 
hautes montagnes, puis, sur la droite, un large rideau noir, 
qu agile le sirocco, masque la plaine du Hodna. 

A midi nous 6tions k Bou-Saada. Nous montons aussitdt 
au bordj saluer le commandant Wagner, qui, arrive 
quelques heures avant nous et ayant k peine pris connais- 
sance de son logement, nous installe dans son appartement 
apr&s nous avoir fait le plus cordial accueil. 

Bou-Saada, situ£ k 578 mfct. d'altitude, est b&ti en am- 
phitheatre : au sommet le bordj et ses vastes constructions 
militaires, qu'un joli square, aux beaux ombrages, s£pare 
de la ville ; k la base, les jardins remplis de palmiers et 
d'arbres fruitiers. 

La ville, fort eprouvee (ainsi que M'sila, situ£e au Nord 
de la plaine du Hodna) par le tremblement de terre du 
mois de d^cembre 1885, est k moitte detruite. 

La visite de la ville terminde, nous dtnons k l'unique 
hdtel, ouvert depuis trois jours, en pleine reparation, et 
0C1 il nous etit 6t6 fort difficile de coucher, si ce n'est sur 
un lit de paille fralche. Aussi appr£cions-nous vivement 
l'attention et ToiTre aimable du commandant Wagner. 

AN'NUAIRB DE 1886. 30 



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466 COURSES ET ASCENSIONS. 

L'auberge est tenue par le maltre d'Scole, qui cumule les 
deux fonctions de magister et d'aubergiste sans y trouver 
rien d'anormal. Le soir, le commandant nous ayant invito 
au punch de bienvenue qu*il offrait aux officiers et am 
fonctionnaires civils, nous saisissons cette occasion pour 
le remercier de son hospitality, et exprimer toute noire 
reconnaissance pour l'accueil si empress^ que nous avons 
re$u des autorites militaires, tout le long de notre par- 
cours. 

Le lendemain, le sirocco est tomb6; le ciel, couverl, 

permet cependant de jouir du panorama de la plaine du 

Hodna, vaste depression entourge de hautes montagnes, 

occup^e certainement autrefois par un lac. Les larges 

bancs de sables jaunes, aux dunes mouvementees, se d£U- 

chent sur le fond de la plaine. Dans ces sables on trouve 

plusieurs vari£t£s de lizards, entre autres Fourane, long 

quelquefois dun m&tre, qui sait se faire de ses dents et de 

sa queue des armes redoutables. Le poisson des sables 

est un autre lizard, long de 15 & 20 centimetres, a tdte 

effltee comme celle du brochet, soudge imm^diatement 

au corps, tr6s souple, que termine une queue courte, 

ronde et pointue. II est tout couvert de petites gcailles 

trfcs lisses, d'oii se ddtache une mature gluante, k laquelle 

il doit, sans doute, la faculty de s'enfoncer tr&s vite dans 

le sable, et de traverser des veines de 8 & 10 m&t. d'epais- 

seur avec autant de rapidity que sil courait k la surface. 

Les Arabes sont trfcs friands de la chair de ce lezard 

qu'ils mangent grille. lis pr&endent que sa t£te est un 

aphrodisiaque. 

Nous utilisons notre matinee k visiter les mines de char- 
bon, situees k 2 kilom&t. de la ville, sur les bords de 
1'Oued-Dermel. Le charbon trouvg jusqu'& pr^sentestpeu 
abondant et de quality inferieure. On esp&re, en poussant 
plus lorn les recherches, arriver k ddcouvrir des filons plus 
riches et plus considerables. 



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LA CARAVANE DU SAUARA. 467 

De la mine, nous suivons la rive gauche de l'Oued- 
Dermel, qui nous ramfcne dans les jardins de Toasis. Nous 
remarquons, en passant, le bain militaire constitue 5. 
l'aide d'un barrage, dans une partie resserrde de la riviere; 
on a ainsi une vaste piscine oil les soldats peuvent sans 
danger se livrer &ux plaisirs de la natation. Messieurs les 
officiers ayant bien voulu.nous inviter u leur mess, nous 
ddjeunons en agrdable socidte dans l'unique salle du cercle 
restee debout depuis le tremblement de terre; les autres 
sont ou dcroutees, ou ltfzarddes. Enfin, a 3 h., nous nous 
separons de nos aimables h6tes pour prendre la dili- 
gence qui nous emmfcne a Aumale. A peine avions-nous 
parcouru 500 mfct. qu'il fallut mettre pied k terre pour tra- 
verser les 5 & 6 kilormH. de sables qui entourenl l'oasis. 
Nous suivons le lit de TOued-Dermel, sur la rive gauche 
duquel les dunes dtfroulent leurs ondulations; sur la rive 
droite, la plaine unie est parsemtfe de touffes herbages. 11 
semble que cette rivi&re sans eau ait la puissance d'amHer 
les sables, qui ne la franchissent que fort peu. Au delft des 
dunes, la route longe les pentes du Djebel-Selleth sur la 
gauche; & droite, c'est Timmensite de la plaine du Hodna. 

A la tombde de la nuit, on rtflaie & Ain-Kerman, a 2 h. du 
matin & AYn-Hadjel, h 8 h. & Sidi-Ai'ssa. 

Nous nous rdchauffons avec plaisir dans la cour du cara- 
vanserail aux rayons du soleil levant, car la nuit a £16 
particulierement froide. Au sirocco a succ£d£ un vent 
du Nord glacial, qui pendant le trajet a circuit d'une fa^on 
tout h fait d^sagreable k Iravers les nombreuses dechi- 
rures de la b&che de toile de notre diligence. Au milieu de 
la cour du caravanserail s'£l&ve un blockhaus blinde, dans 
lequel, en 1871, huit soldats tinrent t&te pendant quatre 
mois aux Arabes revoltes. Ge blockhaus est, je crois, le 
seul specimen de ce genre de construction qui existe en 
Algerie. 

A partir de Sidi-AIssa la route s'engage dans les vallees 



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468 COURSES BT ASCENSIONS. 

declives descendant du Djebel-Dirah. Au col du Dirah, 
1,300 mfct. d'altitude, un panorama splendide se revele 
tout k coup : sur la droite, la masse imposantc du Djurjura 
poudrde k frimas, estompde par une brume bleuitre; 
devant nous, des bois, des terres cultivees au milieu des- 
quelles se detachent les toits rouges et les murs blancs de 
nombreuses fermes, annongant l'aisanee de leurs proprie- 
taires; sur la gauche, les escarpements du Dirah; derriere 
nous, l'aridite du desert, qui nous a suivis jusqu'au som- 
met du col. On quitte la vie sauvage pour rentrer en 
pleine civilisation. 

A midi, nous arrivons enfin k Aumale, aprfcs vingt et 
une heures de diligence, et quelle diligence! (Test la plus 
detestable de toutes les guimbardes que nous avons ren- 
contrees au cours de nos peregrinations. Un bon dejeuner 
nous fit bien vite oublier ces petits desagrements. 

Aumale offre peu d'interet; la ville, bien b&tic, posscde 
un joli jardin public et de vastes constructions militaires. 
Une heure est largement sufflsante pour la visiter. 

Je me separe de mes compagnons Hoche et Gibert, qui 
se dirigent sur Biskra et la Tunisie ; M. Valby reste k Au- 
male aupr&s d'un de ses aims, et k 7 h. je prends la dili- 
gence, une vraie diligence cette fois, roulant sur une bonne 
route oil les cahots sont inconnus. Le coupe me parutdu 
dernier confortable, et c'est avec deiices que je me laissai 
aller aux douceurs d'un sommeil que rien ne venait 
troubler. 11 etait 5 h., le dimanche matin, 16 mai, lorsque 
je m'eveillai k la Maison Carrie. Une heure et demie apres 
j 'arrivals k Alger, complement repose par une si bonne 
nuit et enchants de m'etre decide a suivre l'itineraire du 
Sud. 

R. CUARTRON, 

Membra du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



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XVII 

EXCURSION EN TUNISIE 

(CONGERS d'aLGERIE) 

DE TUNIS A ZAGHOUAN. — ASCENSION DU DJEBEL 

BOU-GOBRIN (1,343 MfeT.) 

LE TEMPLE DES EAUX. — ZAGHOUAN 



Depuis trois jours je parcourais Tunis en tous sens, 
lorsque je m'apenjus que la « Rose de TAfrique » ne me 
r^servait plus de surprises, et qu'il £tait temps de diriger 
mes courses vers Vintgrieur. « L'int^rieur », pour tout 
Africain, c'est tout ce qui ne se trouve pas au bord de la 
mer; c'est la region qui part du littoral et s^tend au loin, 
vers le Sud, vers ces pays ignores oti s'enfoncent les lon- 
gues caravanes et les voyageurs audacieux. C'est dans 
rinterieur que Ton vit de la vraie vie africaine. Aussi ce 
fut avec un vif sentiment de plaisir que je fis mes prgpara- 
tifs de depart. 

J'achevais un lgger repas lorsqu'un bruit de grelots et 
des claquements de fouet, gclatants comme tout ce qui 
existe li-bas, r£sonn&rent & la porte de mon h6tel. Je 
m'avan^ai sur le seuil, et \k je fis connaissance avec le v£hi- 
cule qui allait me promener, quatorze jours durant, k tra- 
vers les plaines tunisiennes. G'^tait une antique cal&che, 
attel£e de quatre chevaux qui ne payaient pas de mine, 
mais dont j'eus lieu d'apprgcier plus tard, en plusieurs 
circonstances, la patience et la force. 



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470 COURSES BT ASCENSIONS. 

Sur le sitfge 3taient places mes automations, n£s, tous 
deux, sur la terre tunisienne, Tun Arabe et Tautre d'origine 
maltaise. Le postilion arabe s'appelle Omar : sa physiono- 
mie est peu avenante, mais son poignet est ferme; je ne 
lui en demande pas plus. II fait bon manage avec le Mal- 
ta is, bavarde avec lui tout le temps, mais me laisse tran- 
quillement livr6 au plaisir de contempler les pays que nous 
traversons et de recueillir mes impressions : c'est done le 
module des cochers. 

Le prix convenu d'avance £tait de 25 francs par jour, 
moyennant quoi je n'avais b nVoccuper de rien. 

Ge chiffire, k premiere vue, peut sembler exagere, quoi- 
qu'il ne le soit pas en r«*alit£. II faut remarquer que la 
Tunisie ne poss&de pas de routes. On passe dans la brous- 
saille, dans les champs ou dans le sable, en suivant, aulant 
que faire se peut, la trace ancienne laissSe par les vehi- 
cules qui ont pr£c6demment sillonn^ la region. C'est done 
une t&che fatigante qu'ont k accomplir les animaux et 
aussi les hommes, obliges quils sont d'etre constammenl 
en 6veil pour ^viter les accidents. 

Ajoutez h cela les frais de nourriture, d'entretien, et 
vous conviendrez avec moi que les pretentions de mon 
conducteur £taient, en somme, raisonnables. 

Sur le coup de 2 h. de Tapr^s-midi, la voiture sV- 
branla, et, parcourant au grand trot et avec force tapage 
les rues strokes de Tunis, franchit la porte El-Djezirah 
pour gagner la route de Zaghouan, route tunisienne, c est- 
i-dire une simple piste au milieu des terres; les monti- 
cules, les ornteres ne lui font pas dgfaut, et les touristes qui 
aiment le confortable ne doivent point s y aventurer. Les 
premiers moments sont douloureux, mais ensuite le voya- 
geur s'y fait et devient promptement inaccessible aux sur- 
prises que lui reserve le service des ponts et chaussfes de 
la Rdgence. 

Apr£s avoir ddpass^ la muraille d'enceinte de Tunis, on 



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EXCURSION EN TUNISIE. 471 

se trouve imm£diatement en rase campagne. La ville est 
entourge de terrains vagues, montueux et denudes, od des 
Arabes accroupis, jouant aux 6checs, interrompent leur 
partie pour nous suivre un instant d'un oeil indifferent. 

Mon regard d£couvrait les blanches terrasses et les mi- 
narets de la « Fleur de I'Occident » qui, vue de la route ou 
nous nous engageons, prdsenteun aspect assez remarquable. 

Nous passons k peu de distance du marabout de Sidi 
Fethallah, que je n'aurais pas mentionnd s'il nc se signalait 
par une particularity interessante. 11 y existe une sorte de 
cheval de pierre en plan incline, sur lequel les femmes st£- 
riles viennent s'asseoir k califourchon : Ainsi plac^es, elles 
se laissentglisserjusqu'au bas (j'ignore si elles op&rent plu- 
sieurs glissades successives), et, cette operation effectuSe, 
elles acqui&rent, dit-on, les facult6s de procreation dont 
elles £taient privies. J'imagine que les dames qui se trou- 
vent dans ce cas ne doivent point se contenter de la pierre 
sacree : pour les miracles comme pour toutes choses en 
ce monde, un peu d'aide ne fait jamais de mal. 

A peu de distance des environs immediats de la ville, la 
campagne devient verdoyante ; des champs de b\6 et d'orge, 
des p&turages s^tendent k droite et k gauche de la route 
qui, apr^sune c6te assez raide, passe au milieu de champs 
d'oliviers. Bien tailles, ces arbres seraient fort beaux, mais 
leur appropriation d^fectueuse les fait paraltre ch^tifs et 
rabougris. J'apenjus alors, k quelques kilometres devant 
nous, une sorte Me ville fortiftee, dont Taspect severe ne 
manquait pas d'une certaine grandeur. Et comme je de- 
mandais a Omar ce que c'^tait, il me rcpondit ce seul mot : 
« Mohammedia », et se d6tourna. D£cid£ment mon cocher 
n'est pas loquace. 

«Ten savais assez, d'ailleurs, et Mohammedia, ou nous 
arrivons k 3 h. 30min.,cest-a-dire une heure et demie aprds 
notre depart de Tunis, m'apparait alors ce qu'elle est en 
r£alit£ : une lamentable ruine. 



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472 COURSES ET ASCKHSIONS. 

A ce moment, Omar se tourne de mon cdte et prononce 
ces mots : « Chivaux bisoin souffli. » 

Excellent Omar! pas une parole inutile! Je comprends 
l'invitation ; descendant de voiture, je confie au Maltais la 
garde de mon petit bagage et je m'avance dans les ruelles 
d^sertes et sales de l'ancienne residence d'un des beys les 
plus illustres de la Tunisie. 

Oui, la pauvre bourgade que jai devant les yeux, oil les 
murailles crenelles s'aflaissent chancelantes, ou les mai- 
sons sans toits laissent, par les fen&tres disparues et les 
portes d6truites, apercevoir leur int£rieur d£labre, ou au 
coin d'une ruelle apparatt et disparalt aussit6t un pauvre 
diable d£guenill£, cette bourgade fut jadis, du temps du 
grand Ahmed, une residence fastueuse; ses rues retenti- 
rent souvent de bruits joyeux et gucrriers, et de fiers cava- 
liers les parcouraient en faisant bondir leurs chevaux au- 
tour de celui qu'un roi de France ne d6daignait pas de 
traiter en ami. 

A la mort du bey Ahmed, qui dtait non seulement un 
prince eclair^, mais encore un ami de la France, Moham- 
media fut completement abandonee par son successeur. 
Toute la suite des ministres, employes, courtisans, etc., 
disparut aussi, ct maintenant tous ces palais croulants, 
toutes ces maisonsd£labr£es avec leurs ouvertures b^antes, 
se dressent tristement comme un (Kernel reproche en face 
de Tunis qui se cache k l' horizon, coquette et blanche, sur 
les bords de ses lacs, dont j'apergois, du htfUt des murailles, 
les flots Stincelants et azures. 

D6s que je fus de retour, mon vdhicule se remit en 
marche. Nous traversons des pr£s verdoyants, et je voisles 
premiers arceaux du grand aqueduc romain dont je vab 
suivre la ligne jusque prfcs de Zaghouan. 

La voiture franchit TOued-Miliana sur un pont de pierre, 
fort bien construit : il n'est ni romain, ni arabe; il esteuro- 
p<5en, et cette raison sans doute me le fait trouver fort laid. 



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EXCURSION EN TUNISIE. 473 

A droite se dresse une belle s£rie des arcades gigantes- 
ques de l'aqueduc, et Inattention que j'accorde au pont 
roumi est diminu^e de toute r admiration que j'Sprouve 
k la vue des derniers et puissants vestiges de la domination 
romaine. 

La file souvent brise'e des arceaux de Taqueduc s'£Ioigne 
vers le Sud dans la direction du massif du Zaghouan, qui 
se dresse imposant et sombre, li-bas, tout k Tautre bout de 
la plaine. 

Aussi loin que le regard peut s'^tendre on n'apenjoit 
kme qui vive. A partir de Mobammedia particulierement, 
pas de villages, pas de koubas, pas de douars d'Arabes 
pasteurs, k peine quelques gourbis diss£min£s dans la 
plaine ; on ne les voit pas, mais on les devine, k la l£g£re 
fum6e qui en d6c6le la presence. 

Nous cheminons k travers une contr^e dont Taspect est 
celui que revdtent les regions incultes de la partie tellienne 
de TAfrique septentrionale. 

G'est une suite de terrains mouvement^s, montueux, 
coupes par des ravins et couverts, k perte de vue, par une 
v6g6tation arborescente, pressGe, vivace : ce sont des bou- 
quets de l'in£vitable palmier nain, des touftes de diss, des 
bouquets de lentisques, tout cela p61e-m6le, dans un 
inextricable fouillis : c'est une mer de verdure dont les 
vagues se poussent onduleuses jusqu'aux confins de 1' hori- 
zon, sur lequel se dgtacbent quelques arbres un peu plus 
elev£s, pins ou chines, perdus au milieu de cet immense 
troupeau de broussailles dont ils semblent les p&tres 
m&ancoliques et solitaires. 

II existe une voie qui, tenant l'aqueduc romain & gauche, 
arrive k Mogbran oh se trouve le pavilion qui sert de 
demeure & l'ing&iieur de la Gompagnie des eaux, cbargg 
de la surveillance du canal; mais, dans le but d'arriver 
plus promptement au terme de notre premiere £tape, nous 
avions pris la route qui, laissant k sa droite l'aqueduc, se 



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474 COURSES BT ASCENSIONS. 

dirige directement sur Zaghouan. II ne me fut done pas 
possible de passer auprds de l'aqueduc dans la partie ou ce 
grandiose vestige de Tarchitecture romaine pr^sente le plus 
remarquable 6tat de conservation. G'est une s6rie de prfcs 
de trois cent cinquante arceaux admirablement conserves. 
Le colonel Playfair en compta 344 en 1875 ; trois ans aprfcs, 
en 1878, M. de Tchihatchef t Imminent voyageur, n'en trou- 
vait plus que 341 d'intacts. 

J'aurais vivement d6sir£, a mon tour, compter le nombre 
actuel des arceaux et verifier si, comme tout le fait pr£- 
voir, h61as ! la s6rie en est encore diminule. 

Si on ne prend pas, a regard des d£pr6dateurs, des mesures 
s£v6res, il arrivera fatalement un jour oil ce magnifique 
travail verra la fin de sa longue carrifcre. « La mort sera 
lente, sans doute 1 », ainsi qu'il arrive pour un colosse 
Snorme, mais la pioche et le marteau d&molisseurs finiront 
par en avoir raison. 

A mesure que nous approchions de Zaghouan, la contrde 
devenait de plus en plus pierreuse et accidence, les coups 
de fouet pleuvaient plus nombreux et drus sur Tattelage, 
cir le soleil sinclinait sur Thorizon et il ne fait pas bon 
fttre surpris par lanuit dans des chemins dont de vdritables 
ravins constituent les orni&res. 

Des bouquets d'oliviers m'avertirent de Tapprocbe de la 
petite ville qui m'apparut, encore 6loign6e, blottie au 
milieu d'un oc&in de verdure, sur les premieres pentes du 
Djebel-Zaghouan. A ce moment j'eus devant les yeux un 
de ces spectacles de l'Afrique qu'on n'oublie jamais lors- 
qu'on a pu les contempler. Les horizons immenses de la 
plaine, color^s de pourpre et d'or par les feux du soleil 
couchant, fuyaient devant mes yeux. Semblable a un edi- 
fice £norme, titanique, la montagne se dressait isotee, 
au milieu de la plaine, en y laissant tomber ses gradins 

1. De Tchihatchkf : Espagne, Algtrie, Tunisie. 



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EXCURSION KN TUNISIE. 475 

comme un gigantesque escalier. Sur la cime la plus 61ev6e, 
celle que je gravirai demain, quelques vapeurs l£g6res 
s'enroulaient en spirales floconneuses, tandis qu'au loin 
l'orbe du soleil, dSmesurdmentgrandi, d'un pourpre 6cla- 
tant, descendait lentement et s'engloutissait enfin demure 
Thorizon comme dans un immense incendie. 

Mais la nuit accourait k grands pas, nuit fratche et trans- 
parent e, avec son voile bleu fonc6 et son cortege dMtoiles 
scintillantes. 

A Zaghouan, les petites lumi&res s'allumaient une a une, 
et, portde sur les ailes du vent, au milieu du bruissement 
des feuilles et du tintement des grelots de mon attelage, 
une sonnerie claire de trompette m'arrivait avec un 6clat 
bref et passager. 

L'obscurite 6tait complete lorsque nous franchlmes la 
porte romaine qui donne acc&s dans la petite ville. 

Le bruit des chevaux et de la voiture, les coups de fouet 
dont Omar fait retentir les 6chos, am6nent turbans et bur- 
nous en grand nombre surle pas des maisons ou des maga- 
sins. 

Nous gravissons une rue raide et rocailleuse et, aprfcs un 
dernier coup de collier, les chevaux fumants s'arrfctent sur 
une jolie place od je descends passablement moulu. 11 6tait 
8 h. 30 min. du soir ; nous avons done en six heures et demie 
franchiles cinquante-trois kilometres qui sgparentZaghouan 
de Tunis. 

Je me mets imm^diatement en quftte d'une auberge. Les 
ofliciers de tirailleurs k qui j'avais 6t£ signal^ par le t6\k- 
graphe, d6sesp£rant de me voir arriver, s'dtaient rendus h 
leur souper. J'etais porteur d'une lettre de recommandation 
pour Ting^nieur de la Gompagnie des eaux ; mais il se trou- 
vait k Moghran, e'est-i-dire k plus d'une lieue de 
Zaghouan : comment aller lui demander l'hospitalit6 k 10 h. 
du soir ! 

Mes gens meconduisent k une petite maisonmauresque. 



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476 COUBSES ET ASCENSIONS. 

k la porte de laquelle je frappe. On vient m'ouvrir, j'entre, 
et je trouve \k un brave homme, le pfcre Xavier, boulanger 
et fournisseur de vivres aux troupes; il tient auberge, 
plut6t pour rendrc service aux rares voyageurs qui s'arrt- 
tent k Zaghouan que pour le maigre benefice quil peut en 
retirer. 

Mon hdte m'installe devant un souper sommaire que 
mon app6tit me fait trouver excellent et, sur ma demande, 
pr^vient immgdiatement le Khalifat de mon arriv£e. 

Si Ahmed el-Bergaoui est un homme d'une physionomie 
douce et flfcre que rehaussent de fort beaux yeux noirs et 
une barbe de jais. Des vfctements fins Tenveloppent, et tout 
son maintien denote un indigene distingu6 et de bonne 
maison. 

Nous nous saluons k Tarabe, c'est-i-dire en portant 
tour k tour la main k la t6te, k la poitrine et aux l&vres. Je 
dis k Si Ahmed que je d6sirais faire Tascension de la plus 
haute cime du Zaghouan, et qu'ignorant le chemin qui y 
conduit, je lui serais reconnaissant de me procurer un 
guide. 

Le Khalifat me demanda quelques explications et me 
promit, en se retirant, de m'envoyer le lendemain k 5 h. 
un homme capable de me guider convenableraent. II 
ajouta que, d'ordinaire, les excursionnistes se contentaient 
de se rendre k dos de mulet au poste de t£16graphie optique 
installs sur un des sommets du Zaghouan, sommet d'une 
altitude tr&s inferieure k celle que possdde le pic principal 
oiije voulais aller. 

Gette manure, habituelle aux touristes genre N<mo\ 
de faire les ascensions sur le dos dun animal quelconque, 
n'^tant pas de mon gotit, je priai encore une fois Si Ahmed 
de choisir un homme vigoureux et stir. 

Le lendemain, d&s I'aube, j'dtais debout. Une nuit con- 

1. Toepffer. 



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EXCURSION EN TUNISIE. 477 

venablement pass6e m'avait pr6par6 aux fatigues de la 
journde. A 5 h. 30 min. je n'avais encore vu arriver per- 
sonne. 

L'impatience commengait k me gagner, lorsque je vis 
apparattre, cheminant sans se pressor, deux Arabes, qui 
vinrent me saluer et me firent connattre qu'ils 6taient 
envoy^s par le Khalifat pour me conduire k la Gezzah. 
Le temps de prendre mon fusil, ma cartouchifcre, mon 
tartan et ma lorgnette, et nous voil& partis. 11 £tait 6 h. 
Les Zaghouanais ne sont pas de ceux qui aiment k voir 
lever l'aurore. Les rues de la petite ville sont dSscrtes. 
Nous nous dirigeons vers Tenceinte Ouest de la ville par 
un chemin assez large qui passe pr&s de la mosquSe prin- 
cipale et, une fois dans la campagne, je contemple avec 
plaisir le paysage pittoresque qui s'offre & mes regards. 
Zaghouan est entourS de jardins verdoyants oil les arbres 
fruitiers abondent. D&s le d6but, le sentier commence k 
monter doucement en rampant k travers les pentes gazon- 
n6es de la montagne. A droite, sur une petite colline, k 
TOuest de la ville, j'apercjois les baraques du camp fran^ais 
oti tout est en remue-m6nage pour les travaux du matin. 

Dans les petits jardins entourSs de murs £lev£s et ddla- 
br£s, des formes blanches apparaissent; les genss'appellent 
d'une colline k Tautre avec ce cri guttural qui est particu- 
lier aux Arabes, et les clairons des tirailleurs dgchirent lair 
de leurs notes joyeuses et claires. 

Arrives & un embranchement, mes guides s'avancent 
dans le sentier de droite et, k quelque distance de \k, me 
dgsignent k gauche, sur le flanc des premiers contreforts de 
la montagne, un petit cimeti&re europ^en oil reposent les 
soldats franQais tombgs, depuis TentrSe des troupes en 
Tunisie, victimes des balles ou des maladies. 

Le sentier continue a monter en pente tr6s douce, en 
suivant constamment le pied du versant septentrional du 
Zaghouan, et pgnfctre dans la broussaille : bouquets de 



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478 COUBSES ET ASCENSIONS. 

lentisques et de genets d'Espagne ; touffes serrees de pal- 
miers nains ; toutes sortes d'herbes et de plantes couvrent 
le sol qui offlre aux regards un fouillis charmant tout 
3maill6 de fleurs rouges, de fleurs jaunes ; les genftts sont 
en pleine floraison, l'air en est embaum& 

On traverse un petit ruisseau qui sautille modestement 
d'une roche k r autre : il porte le nam sonore d'Oued-el- 
Hammar. Viennent les pluies, et cet humble filet d'eau se 
convertira en un torrent ftirieux et dgvastateur. 

De temps & autre je vois, dans le voisinage de la route, 
quelques champs cultivds. Le mode arabe s'y Stale dais 
toute sa splendour; Torge et les mauvaises herbes, les len- 
tisques et le bid sy m£lent et se confondent dans un 
ensemble qui, chez nous, n'attirerait pas au proprtetaire du 
champ la croix du Mdrite agricole. 

Encore une rivtere sans eau. Elle se nomme Oued-Hal- 
louf ou Rividre des Gochons, et tire sa designation du grand 
nombre de sangliers qui existent ou qui existaient dans ces 
parages. 

A ce moment, mes gens me prient de faire halte, ce que 
je leur accorde volontiers et, tandis qu'ils se reposent, je 
leur demande leurs noms. « Nous sommes freres, dit Tun, 
et nous nous appelons Ali et Salah ben-Belkassem ben- 
Turkia. Notre p&re est un marabout qui demeure prdcis6- 
ment au pied du Sidi Bou-Gobrin ou tu vas. Tu le con- 
naltras. » 

Ali et Salah sont visiblement heureux de ce que j'ai eu 
la condescendance de m'inquteter d'eux. Salah, qui est la 
forte t6te de la famille, tire des olives noires de son bur- 
nous, y joint une crotHe de pain et m'offre le tout dans le 
creux de sa main. Je suis depuis longtemps blas6 sur la 
propret6 arabe, et d'ailleurs, tenant essentiellement A me 
concilier les sympathies de mes deux guides, ce n'etait pas 
le moment de faire des fa^ns. J' accept ai done et, k leur 
grande satisfaction, je m'ex6cutai. Olives et pain furent 



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EXCURSION EN TUNISIE. 479 

lestement d£vor£s, et nous repartlmes aussitftt pour des- 
cendre dans un oued desslche auquel AH donne le nom 
d'Oued-Dahlia ou d'Oued-Defla, je ne sais plus au juste. 

Nous avions jusque-li chemine le long du flanc septen- 
trional du Zaghouan, comroe si nous devions gagner l'ex- 
tr£mit£ Ouest du massif. Mais avant d'y arriver, le sentier 
tourne brusquement et commence k s'&ever, plus rocail- 
leux etplus penible, sur la pente Nord-Nord-Est de la mon- 
tagne. Je regarde, k ce moment, ma montre. II est 7 h. 30 
min ; nous avons done mis une heure et demie pour arriver 
h ce point. 

Le chemin grimpe au travers d'une v£g£tation arbo- 
rescente extrfcmement vivace : les jujubiers, les caroubiers, 
les myrtes et les lentisques sont touffus, presses ; e'est 
un plaisir et non une fatigue que de marcher au milieu de 
ces taillis. J'apergois, au fur et k mesure que je monte, la 
plaine k mes pieds, et la vue commence k planer au loin. 
En ce moment, les montagnes qui bornent lhorizon au 
Nord-Est, le Bou-Kornein, le Djebel-Ressas, sont d'un bleu 
sombre, et des nuages gris accourent vers nous. J'avoue 
que je me passerais bien de leur compagnie. 

Nous arrivons au haut de la cdte. Nous suivons un ravin 
oil les arbustes ne manquent pas et dont les parois sont 
d'un calcaire gris bleu&tre, k base fortement siliceuse. Et 
si je signale le fait, e'est moins k cause de mes connais- 
sances g£ologiques, fort restreintes, je le declare, qu'eu 
6gard k la d£sagr6able reverberation dont j'eus k soufFrir 
en]cet endroit. 

Les taillis disparaissent et nou3 entrons dans une prairie 
au centre de laquelle je vois une maison arabe, e'est-i-dire 
une maison dans un 6tat de d&abrement complet. Des 
•4nes, des boeufs, des poules, des vaches s'ebattaient libre- 
ment ; aussi librement que ces paisibles animaux, couraient 
quatre chiens arabes qui, en m'apercevant, se pr6cipit£rent 
au-devaat demoiavecdes demonstrations belliqueuses non 



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480 COURSES ET ASCENSIONS. 

Equivoques. Ali et Salah se firent un devoir de les rouer 
de coups, mais l'ardeur de ces gredins de kelb n'en 6tait 
que plus grande. Leurs cris, leurs hurlemenls emurent 
le taureau, qui se mit k pousser de profonds mugisse- 
ments ; alors les &nes de braire, et c'est au milieu de cetle 
cacophonie que je lis mon entire dans la chambre des 
h6tes. 

J'&ais chez Belkassem ben-Turkia, p6re de mes guides. 
Le vieillard arriva; ses fils lui dirent que j'etais un voya- 
geur frangais et que je voulais aller au Gezzah. lis ajoc- 
t&rent que je m^tais int6ressg k eux et que j'avais demande 
leurs noms. 

Sur ce, le papa me consid£ra avec complaisance et, se 
tournant vers ses ills, il leur dit : « C'est notre ami. » — 
« G'est notre ami, » r6p6t6rent alors Ali et Salah. 

On m'offre une Scuelle d'un lait cr^meux. L'un apr& 
l'autre nous y trempons le nez : la presentation est faile. 

J'avais h&te derepartir. Le vieux Belkassem nous accom- 
pagna pendant un instant et nous recommanda la pru- 
dence. 

Nous suivons le fond m6me d'un ravin dans lequel nous 
Etions descendus peu d'instants apr&s avoir quitte" la mai- 
son de mes compagnons; nous abordons alors le Bou- 
Gobrin lui-m6me. Salah, mon fusil en bandoulifcre, mon 
tartan et raa cartouchi&re sur le dos, prend la tfcte, fier 
comme un sultan. 

J'arrive ensuite, aussi peu charge que le quatrifcrae offi- 
cier de Marlborough. 

Vient enfin Ali, porteur de ma lorgnette et des provi- 
sions. 

Je remarque que mes deux gaillards sont trfes amateurs 
des haltes et qu'ils sont enchanters de prendre le plus petit* 
pr^texte pour s'arrdter. 

Je les presse, car le vent est violent et je vois avec cha- 
grin des bandes de nuages accourir de tous cdtes. La ttte 



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EXCURSION EN TUNISIE. 481 

du Zaghouan s'enveloppe d'une ceinture de vapeurs de 
couleur gris sombre. 

Le vallon se resserre de plus en plus et, toujours grim- 
pant, nous finissons par arriver & un joli bois de chines et 
d'oliviers oil, promeneur romantique, j'aurais voulu m'ar- 
rfcter et rfcver un instant. Les chines, accrochGs aux rochers, 
nous couvrent de leur ombre au passage, et nous foulons 
de gros rocs si bien caches sous la mousse qu'on les dirait 
habillSs de velours. 

Nous nous d Ibarras sons alors de nos fardeaux, ne con- 
servant que Tindispensable : le tartan et la lorgnette. La 
partie vraiment difficile de Tascension reste & faire ; nous 
touchons au fatte de la montagne, nous sommes au pied 
mdme des flancs de la grande cime, mais aucun passage 
praticable ne s'offre h mes regards. 

Nous nous engageons dans un creux de rochers ; Salah, 
les pieds nus, parvient h s'61ever jusqu'd. la moiti6 environ 
de cette chemin£e et, s'arc-boutant, s'eflbrce de m'attirer 
h lui, tandis que je m'accroche au rocher et qu'Ali me sou- 
16ve, par derrtere, sur ses Gpaules. Vains efforts : mes sou- 
liers ferr^s n'ont aucune prise sur le roc humide et glissant. 

La roche est glac6e, mes doigts se raidissent et je vois le 
moment ou je vais tomber, entrainant dans ma chute mes 
deux malheureux Bedouins. 

J'ordonne & Ali de se courber afin que je puisse reprendre 
terre et me voil&, d6courag6, au pied de Tescarpement, me 
demandant ce que je ferai, tandis que Salah, toujours pos£ 
dans son creux comme un accent circonflexe, me consid&re 
tout dSconflt. 

A le voir ainsi place, une hilarity folle me saisit et je 
m'en donne & cceur joie. 

Salah, vex6, descend comme il peut et me dit : « Pourquoi 
le Sidi rit-il si fort, ce chemin est le Irik 1 des Frangais. » 

1. Trite, en arabe, signifle « chemia ». 

AKNUAIRE DE 1886. 31 



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482 COURSES ET ASCENSIONS. 

Alors il m'explique que les membres de la brigade topo- 
graphique avaient plac6 dans ce creux des Echelons de 
bois, ce qui leur permettait d'arriver commodgment k la 
cime. Malheureusement les Echelons n'existaient plus, el 
Salah avait cru pouvoir franchir quand m6me ce mauTais 
pas. 

Ali, homme pratique et de bon sens, dit alors : « Puisque 
le trik frangais est mauvais, prenons le Irt'Ar arabe. » 

Et nous voil& cherchant le passage dont se servaient les 
Arabes pour arriver au sommet ; apr&s quelques tatonne- 
ments, nous le dScouvrons du c6t£ gauche de la paroi. En 
cet endroit, la roche est humide, la terre glissante ; des 
foug&res arborescentes couvrent le sol, tandis que, dans les 
interstices de la pierre, des arbres aux troncs moussus 
poussent vigoureux et feuillus. 

11 nous reste un mauvais pas a escalader ; cette fois, c est 
Salah qui va faire la courte £chelle. Je grimpe sur son dos 
et, apr&s un 6nergique effort, je parviens sur le sommet 
dont quelques pas seulement me s£parent. 

II est 10 h. J'ai done mis quatre heures pour effectuer 
une ascension qui devait, m'avait-on dit, h Tunis et h Za- 
ghouan, me prendre une journSe. 

Je ne sentais plus ni le froid, ni la fatigue, et, comme 
pour favoriser mes projets, au moment oil j'atteignais le 
petit cairn construit par le service g£od£sique, un formi- 
dable coup de vent, qui faillit nous prgcipiter dansl'abime, 
3carta les nuages ; le soleil reparut, et je ne pus retenir, en 
voyant le merveilleux spectacle qui s'offrait k mes regards, 
un cri d'admiration. 

Ge n'est pas seulement une vue superbe, un panorama 
merveilleux, e'est un effet de fantasmagorie dans lequel la 
terre, la mer et le ciel s'unissent pour offrir a 1'homme un 
de ces tableaux splendides devant lesquels il reste 3mu et 
saisi, sans mouvement et sans paroles. 

Je n'essaierai pas de traduire mes impressions. Je me 



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EXCURSION EN TUN1SIE. 483 

borne k tracer une esquisse de cet immense tableau auquel 
les nuages, en parcourant les airs, pnHaient le concours de 
leurs formes Granges, de leurs ombres et de leurs reflets. 

A mes pieds, au Nord, je distinguais Tunis et ses lacs 
qui miroitaient au soleil; ses feux £clairaient 6gale- 
ment la mer immense, dont l'azur se confondait avec celui 
des cieux. Au Nord-Ouest et a l'Ouest s'61event les mon- 
tagnes qui dominent la Medjerdah et le Kef. 

A mes pieds, un toit rouge se d£tache au milieu d'un 
llotde verdure : c'est la maison de Si Belkassem. Plus bas 
encore, la-bas tout au fond de la plaine, on voit un point 
blanc, comme un petit morceau de sucre, moins encore 
que cela : c'est Moghran, la maison de la Gompagnie des 
Eaux. 

Au Nord-Est, le Bou-Kornein et le Djebel-Ressas m'appa- 
raissent un instant et se d£robent peu apr&s dans la brume. 

A l'Est, je distingue nettement les plages sablonneuses 
du golfe de Hammamet, puis des taches blanches sur les 
bords de la mer : c'est la ville d'Hergla, l'insouciante ; c'est 
la ville de Sousse, comme un vague amas de cailloux blancs. 

L'atmosph^re, qui s'Gtait compl&tement ^claircie, est de 
nouveau envahie. Comme des legions de diables, les nuages 
se prScipitent a Tassaut de mon observatoire, tandis que 
j'admire la course de leurs grandes ombres sur la plaine 
qui s'£tend, s'6tend encore, s'dtend toujours vers le Sud. 

Mes deux Arabes, trfcs absorbSs, trfes empoignSs par le 
sublime spectacle qui se d&veloppe a nos regards, me 
montrent un point d'un blanc grisatre au milieu d'une 
etendue immense plus grise encore, et me disent que c'est 
Kairouan. J'aperQois bien quelque chose, mais les contours 
en sont si vagues, si vagues, que pour affirmer, comme le 
font Ali et Salah, que c'est la ville sainte, ilfaut avoir leurs 
yeux, les yeux de la foi. 

Au Sud-Ouest s'61&ve une haute montagne; j'appris, a 
mon retour a Zaghouan, que c'Stait le Djebel-Trazza. 



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484 COURSES KT ASCENSIONS. 

Puis des points blancs et noirs, villages ou douars, mou- 
chetant la plaine comme une peau de panth&re. 

Je ne pouvais m'arracher k cet admirable spectacle. « 11 
y a, a dit un Scrivain, dans ces grandes scenes de la nature, 
une majeste en presence de laquelle l'bomme se trouvc 
aneanti ; » et c'est dans un de ces Stats d'esprit que je me 
txouvais, lorsque le vent de plus en plus violent, le froid 
plus piquant et un brouillard d'instant en instant plus in- 
tense m'avertirent qu'il 6tait temps de songer au retour. 

Apr&s un dernier coup d'oeil k ce merveilleux ensemble, 
d6posant ma carte de visite au pied du cairn geodSsique, 
je donnai k mes guides le signal du depart. 11 6tait 11 h. 
quand nous quitUmes la cime du Sidi Bou-Gobrin, que 
les Arabes du pays appellent encore la « Gezzah » ou 
« Montagne par excellence ». 

C'est le point le plus 61ev6 du massif de Zaghouan, qui 
est lui-m£me isolS au milieu de la plaine. A l'Spoque ou 
j'en fis Tascension, il offrait l'image dune lie au milieu 
dune mer de verdure. 

Du Djebel-Bou-Gobrin, on apergoit, en contre-bas, sur 
un des autres sommets, la petite cabane du service de te- 
16graphie optique. Ge poste a rendu, lors de Inoccupation 
de la Tunisie, les plus grands services. Non que cette oc- 
cupation ait 6t6 bien difficile k effectuer. La grande masse 
des Arabes de la Regence a accepts, presque sans resis- 
tance, une modification de regime qui a anient dans toute 
l'gtendue de la Tunisie une tranquillity absolue. Comme 
toujours, les nouvellistes ont contribuS pour une large part 
k cr£er des id£es totalement fausses au sujet de la manure 
dont se sont comportees k notre 6gard les populations 
tunisiennes. Le massacre de l'Oued-Zarga et le combat de 
Zagbouan sont des accidents qui ne sufflsent pas a justifler 
le fracas qui fut fait, k l'gpoque, autour de la conquiteie 
cette belle province. Seule, la prise de Sfax peut 6tre con- 
sid6r6e comme un fait de guerre. Nulle part ailleurs il n'y 



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EXCURSION EN TUNISIA 485 

a eu de resistance s£rieuse, et j'ai ri de bon coeur lorsque, 
k mon passage k Kairouan, on me raconta la « prise » de 
cette ville, oft il n'y eut, en fait de tu£s, que les moutons 
destines k la diffa qu'on offrit k nos braves troupiers. 
Quelle difference avec les valeureux Arabes algdriens! 

« Sidi, fais attention, tu vas dfyringouli. » Ainsi parle 
Salah, et le bon gargon n'a pas tort. A la descente, le ter- 
rain est humide, glissant; on sent 1'eau partout dans ce 
superbe massif de Zaghouan. Une mousse verte, bien 
drue, couvre le tronc des arbres et les rochers. 

Mes reflexions philosophiques sur Toccupation de la 
Tunisie, en distrayant mon esprit, auraient pu nTocca- 
sionner une chute que la sollicitude de mon guide m'a 
sans doute evitee. 

Nous arrivons k Tendroit oil nous avions laisse nos pro- 
visions; nous les emportons et nous allons k quelque dis- 
tance nous blottir contre une haute paroi de rochers, de 
maniere k echapper aux atteintes du vent violent et froid 
qui regnait. Nous voil&, mes deux Arabes et moi, commo- 
dement installs pour prendre un repas bien gagn£. II n'y 
a aucune source dans les parages imm£diats du Djebel- 
Bou-Gobrin ; done, pas d'eau potable. J'ai, k la verite, deux 
bouteilles de vin; mais comment vont fairemes Bedouins k 
qui la religion musulmane interdit Tusage de ce pr£cieux 
liquide? A tout hasardj'offre une bouteille k mes hommes. 
surprise! Ali la prend, la debouche, la flaire, cligne les 
yeux d'un air de satisfaction profonde et, apres lui avoir 
fait subir une rude accolade, la passe k Salah qui l'imite 
en tous points. Adieu, mes illusions! ou plut6t: « Adieu, 
Goran, les vendanges sont faites ! » 

A 1 h., nous repartons et nous nous arrelons quelques 
instants a la maison de Belkassem ben-Turkia,pere de mes 
deux guides; il est heureux d'apprendre que l'ascension 
s'est effectu£e dans les meilleures conditoins. 

Nous prenons conge du venerable vieillard, et nous nous 



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486 COURSES ET ASCENSIONS. 

dirigeons vers la gorge dont j'ai parl6 plus haut et d'od on 
dgcouvre un panorama superbe. La descenie estgaie. Trts 
anim6 par les rasades de petit bordeaux qu'il s'est admi- 
nistr£es, Salah commence k psalmodier, puis k chanter a 
tue-t^te avec cette facility d'improvisation qui est si com- 
mune chez les Arabes et si remarquable en m&me temps. 
L/improvisation po£tique n'est pas, comme chez nous, le 
privilege d'un petit nombre. Elle est, en Alg^rie, du do- 
maine de tous, et je vois qu'il en est de m6me en Tunisie. 
Tous sont pontes, et il n'y a rien \k qui puisse nous Conner. 
En ces pays de soleil, la nature — ici aride et d6sol£e, la, 
belle et riante comme un sourire de Dieu — offre les con- 
trastes les plus extraordinaires. Rien n'^gale la splendeur 
de ces nuits africaines aux clart6s mysterieuses et pures; 
les fleurs d'amandier et d'oranger embaument TaUnosph^re 
de leur parfum suave, tandis que, port£ par la tifcde brise, 
arrive aux oreilles du voyageur charmg le son lointain 
et affaibli de la guzla. Rien ne surpasse non plus le pitto- 
resque des villes orientales gracieusement assises sur les 
bords de la M6diterran6e, cette reine des mers, dont les 
dots bleus reftetent les £16gants minarets et les blanches 
koubas. En face de toutes ces grandeurs, l'organisalion 
humaine na pu que se modifier profond6ment. Et si, aux 
considerations tiroes d'une 6blouissante nature, nous ajou- 
tons Tinfluence immense qu'a eue sur le peuple arabe le 
livre par excellence, le po&mc des po&mes, le Coran en un 
mot, nous ne serons plus dtonn6s de trouver ttmagination 
poetique si fr£quemment rgpandue parmi les indigenes de 
TAfrique frangaise. 

Tandis que mes gens descendaient devant moi en con- 
tinuant de plus belle leurs chants, je les consid^rais et je 
ne pouvais m'emp&cher d' admirer leur demarche simple el 
digne en m6me temps. II n'y a pas, chez les Arabes, au 
point de vue des formes ext6rieures, 1'abtme qui existe, 
dans les nations europ6ennes, entre les gens du peuple et 



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EXCURSION EN TUNISIE. 487 

les classes plus 61ev6es. Que l'Arabe appartienne aux cou- 
ches sup£rieures de la soctetS indigene ou qu'il fasse partie 
de la catggorie la plus infime de cette m&me society, sa d-- 
marche revftt toujours un aspect de dignity et presque de 
noblesse. (Test ce qu'expriment si biences paroles deTadmi- 
rable peintre de la nature alg£rienne, Eugene Fromentin : 
« L'Arabe a pour lui un privilege unique et qui, malgrS 
tout, le grandit : c'est qu'il dchappe au ridicule. 11 est 
pauvre sans Gtre indigent, il est sordide sans triviality ; 
sa malproprete touche au grandiose, ses mendiants sont 
devenus ^piques ; il y a toujours en lui du Lazare et du 
Job. II est grave, il est violent; jamais il n'est b&te ni 
grossier. II rel&ve jusqu'a ses dgfauts et prfcte k ses peti- 
tesses l^nergie de ses difformitSs. » 

II £tait environ 3 h. de Tapr^s-midi lorsque nous arri- 
vftmes au bas de la c6te. Je profitai de ce que la journ6e 
se trouvait peu avanc6e pour aller visiter le fameux Temple 
des eaux, qui est situ6 au pied m£me de la montagne de 
Zaghouan. C'est \k que surgit une des belles sources qui 
envoient leurs eaux a Tunis. 

Au milieu d'un paysage ravissant ou les caroubiers, les 
figuiers, les thuyas, les lauriers-roses, se m6lent en un 
ensemble charmant, dans une solitude dont nos pas, le 
chant des oiseaux et le murmure des eaux troublent seuls 
le silence, s'61&vent les ruines du Temple, ruines encore 
grandioses et devant lesquelles s'6tale un vaste bassin, 
rempli d'une eau limpide et fralche. 

« Tout ce que Ton peut dire au sujet de la date approxi- 
mative de cet Edifice, £crit M. Victor Gu6rin dans son 
Voyage en Tunisie, c'est qu'elle est la m6me probable- 
ment que celle de Taqueduc, dont il contenait et consacrait 
la source. Or, d'apr&s Topinion g6n6ralement admise, cet 
aqueduc, Tun des travaux les plus grandioses que les 
Romains aient executes en Afrique, avait &t6 entrepris sous 
Adrien et termini sous Septime S6v&re. Malheureusement 



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488 COURSES ET ASCENSIONS. 

les renseignements manqueni pour determiner avec cer- 
titude ce fait important sur lequel l'hisloire a gard£ le 
silence. » 

II est malheureux que les Arabes fassent main basse sur 
les materiaux de cet Edifice imposant de Tart antique. Mais 
nous n'avons gufere le droit de leur reprocher leur barbarie. 
N*ai-jepasadmir£, souslemaltre-autel d'une des plus belles 
eglises de Naples, une chapelle dont les murs sont, en 
partie, rev£tus de beaux marbres sculp&s enlevSs a un 
temple pa'ien ? Je ne fus pas surpris de voir, en rentrant a 
Zaghouan, dans les murailles de certaines maisons, des 
pierres, des chapiteaux ravis au Temple des eaux; sesco- 
lonnes ont servi k orner la mosquge de la petite ville que 
je visitai durant les quelques heures de jour qui me res- 
taient encore. 

Le village de Zaghouan compte trois mille habitants 
environ, qui, pour la majeure partie, s'occupent dagri- 
culture. La campagne est magnifique, les terres fertiles el 
irrigables. Tous ces champs sont gais, verdoyants et don- 
nent Timpression d'une nature feconde et heureuse. Les 
possesseurs du sol sont loin d'en tirer tout ce qu'il pourrait 
rendre ; les principaux produits de la terre consistent en 
orge, bl£, olives. Une grande quantity d'arbres fruitiers 
ornent les jardins, et les beaux paturages des environs 
fournissent la nourriture k de nombreux troupeaux de 
ch^vres. 

Le village lui-m£me a l'aspect de tous les villages arabes : 
des maisons blanches et basses, passablement d£labr£es, 
pr£c6d6es et suivies de maisons complement en ruines. 
(Test une coutume assez bizarre qu'ont les Arabes dene 
jamais faire de reparations & leurs habitations. Les mate- 
riaux qu'ils emploient sont de mauvaise quality, et leurs 
constructions n'ont genlralement qu'une existence pre- 
caire et tr&s limine. D&s qu'ils voient que les murs d£la- 
br£s menacent mine et ne suffisent plus a servir d'abri k la 



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EXCURSION EN TUNISIE. 489 

famille, les Arabes transporter^ ailleurs leurs p6nates et 
61&vent une demeure nouvelle. (Test pour cette raison que 
Ton rencontre & Zaghouan, comme dans nombre d'autres 
villages oil villes de la RGgence, une telle quantity de mai- 
sons en ruines. 

La petite place oil se ticnt le march£ est tr6s gracieuse et 
fort pittoresque ; un caroubier gigantesque £tend largement 
ses branches puissantes et feuillues et abrite sous son om- 
brage les marchands accroupis sur une natte ou sur le sol 
nu et attendant, impassibles, les acbeteurs. 

Je retrouve au milieu de cette foule en burnous et en 
turbans l'obligeant Khalifat, Si Ahmed el-Bergaoui, qui me 
fait visiter lesmosqu6es. Eiles sont au nombre de sept, dont 
la principale, la grande mosquee,porte le nomde Sidi ben- 
Azous et r6unit chaque jour sous ses coupoles une grande 
affluence de fideles. Sept mosquSes pour un village qui 
compte troismille habitants, voil& plus qu'il n'en faut pour 
<5tablir solidement que les Zaghouanais sontdesgens pleins 
de foi, de parfaits disciples du proph^te. 

On dit qu'ils descendent des Maures d'Espagne. 

De temps en temps, nous croisions des soldats apparte- 
nant & la compagnie de tirailleurs qui tient garnison k 
Zaghouan. Je revois avec plaisir Tuniforme que j'ai si sou- 
vent regarde defiler devant mes fen&tres lorsque j'habitais 
Blidah. Mais les Tunisiens n'ont pas vu dun aussi bon oeil 
la substitution de regiments de tirailleurs et de spahis aux 
troupes beylicales. 

Les Tunisiens d^testent cordialement les Alg6riens etne 
peuvent pas supporter l'id6e de porter le m6me uniforme 
qu'eux, ni d'dtre appel^s tirailleurs algeriens. Aussi, d'apr^s 
ce qui me fut dit & Tunis, depuis la formation de ces regi- 
ments, le chiffre des engagements volontaires a consid^ra- 
blement diminu£. 

En dehors du personnel militaire, il y a peu d'Europ^ens 
h Zaghouan. Lors de mon passage, ilsy trouvait trois can_ 



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490 COURSES ET ASCENSIONS. 

tiniers, qui quitteront la locality si on en retire les troupes. 

Le Khalifat me conduisit k la teinturerie dont son pfcre 
est le directeur. Dans cet Stablissement, qui occupe plu- 
sieurs ouvriers, s'op&re la coloration en rouge des che- 
chias ; on dit que les eaux de Zaghouan ont des quality 
particuli&res qui les rendent essentiellement propres a la 
teinturerie. 

Apr&s avoir pris cong£ de Texcellent Si Ahmed el-Ber- 
gaoui et cong£di£ mes guides, je rentrai k Tauberge et j'eus 
le plaisir d'y rencontrer M. Bordier, capitaine aux tirail- 
leurs, que ses travaux scientifiques et les services signales 
qu'il a rendus k Farch^ologie ont fait tr&s avantageusement 
connaltre. II avait appris Tarrivde d'un compatriote et 
venait causer quelques instants avec lui. Gr&ce k ce char- 
mant homme, pour lequel la langue, les mceurs, Texistence 
arabe n'ont pas de secret, je passai la plus agreeable soiree, 
et si ceslignes tombentsous ses yeux, qu'il soit assurd que 
j'ai conserve de lui le meilleur souvenir. 

Le lendemain, continuant mon voyage, je parlais pour 
l'Enfida. 

FERNAND NOETINGER, 

Membre da Club Alpin Francais 
(Section des Alpes Ma ri times). 



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XVIII 

LE CONGRfiS DE BRIANfiON 

12, 13, 14 et 15 aout 1886. 

i. la reunion des alp1nistes a brianqon, 

par m. abel lemercier 

ii. les alpes du brian^onnais, par m. charles dur1er 

I. — LA REUNION DES ALPINISTES A BRIAN(0N 

Voici comment je me decide & raconter par le menu le 
congrSs de Brian^on. 

Je dis congres : d'abord parce que deux cent cinquante 
coll&gues et moi, nous nous sommes dirigds sur Briancon, 
congressi sumus ad Brigantium. 

Je sais bien que des savants, peu soucieux de l'gtymo- 
logie, prdtendent rgserver pour ieurs reunions le titre de 
congr&s, et quh leurs yeux un congr&s n'est digne et com- 
plet, que lorsqu'il est accompagnd d'un questionnaire W- 
riss£ de difficult^ h d£battre, solubles ou non. Je lis dans 
une encyclopedic que la plupart de ces reunions libres ont 
pour objet de discuter quelque question scientifique d'une 
haute importance et d'agir sur les esprits par une propa- 
gande pacifique. MGme dans ce sens ddtourn^, je r^pdte 
congres. 

Une reunion d'alpinistes, surtout de membres de notre 
Club Alpin, a son but dcrit dans nos statuts ; nous ne som- 
mes pas seulement marcheurs ou grimpeurs, notre mission 



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492 COURSES ET ASCENSIONS. 

tfcrite est « de faciliter et de propager la connaissance 
exacte des montagnes de la France et des pays limitro- 
phes ». Dans toutes nos excursions TAme guide « Tautre ». 
Partons-nous jamais sans avoir pr£par£ par le plaisir d'une 
<Hude pr£alable les autres jouissances du voyage ? 

Voil& pourquoi des collogues qui connaissent & fond par 
Fhistoire, par la science, et par leurs voyages, lie Briancon- 
nais et ses montagnes, dont la plume habile nous a donn£ 
des modules et d'int&ressants r^cits, auraient beaucoup 
mieux rempli un r61e d'historiographe ; k leur d£fauU 
on a pensd qu'il importe d'appeler sur BrianQon et sur nos 
Hautes Alpes la publicite d'un Annuaire tird k 6,000 exem- 
plaires. Qu'il me soil perraisd'attirerl'attention, &cepropos, 
sur le compte rendu imag£ de nos collogues Guigues et 
Chabrand 1 . 

Peut-£trede plus savants auraient-ils retract lageographie 
ancienne du pays ; rapped les invasions gauloises en Italie ; 
ravivd la discussion sur litineraire que suivait Annibal par 
le Petit Saint-Bernard ou par la valine de Barcelonnette *, 
montre l'emplacement de l'ancienne ville de Rama, lieu de 
passage et de relai au compte du gouvernement romain, 
dont le territoire et la population furent enti&rement ruings 
aux xn c et xin c stecles par les dgbordemenU de la Durance; 
raconte les peregrinations et les luttes des Vaudois, leur 
supplice dans une caverne d'Ailefroide, leur s6jour dans k. 
Vallouise et dans le Queyras ; ou tout au moins l'histoife 
moderne du Mont-Gen&vre et des communications princt- 
pales avec le Ptemont. 

lis auraient probablement empruntd quelques indicatw»* * 
aux savants articles de M. Lory sur l'orographie des Aljg*. 
de la Savoie et du Dauphin^ considdrSe dans ses rapport* 

1. Congres du Club Alpin a Brian^on, par A. Chabrand, iUttatni 
par Smile Guigues, d'Embrun. Grenoble, Emile Baratier, libraira- 
£dtteur, et Alexandre Gratier, libraire. 

2. Conference de M. Ch. Durier, Annuaire de 1878, p. 516. 



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LE CONGRfcS DE BRIANQON. 493 

avec la structure g^ologique de ces montagnes (An- 
nuairede 1874, p. 282) et sur les coupures transversales des 
Alpes et les principaux passages de Prance en Italie (route 
du Mont-Genis, le Mont-Gen6vre, route de Brian^on k Gre- 
noble par TOisans, valines de la Durance, du Guil et de 
TUbaye) au point de vue de Vorographie g^ologique (An- 
nuaire de 1877, p. 350). 

lis auraient dti renvoyer leurs lecteurs k nos Annuaires, 
pour completer une analyse succincte ou la simple recapi- 
tulation des ascensions et des travaux qui ont fait connal- 
tre le Briangonnais presque ignore, notamment de ceux de 
Paul Guillemin et de Salvador de Quatrefages. 

La Uche que Ton me confie est plus k ma portee ; je ra- 
conte simplement et brtevement ce que j'ai vu et entendu 
a BrianQon m6me ou dans les environs, pendant les trois 
journees de reunion, sans parler des chemins nombreux 
qui ont 616 choisis pour arriver k ce centre d'excursions ou 
pour en sortir. 

Je faisais route avec F£lix Chancel, notre compagnon du 
congrSs de Turin, et E. Ghaix, notre compagnon du congrfes 
d'Alggrie. 

Aprfcs avoir touche barre & Vernayaz, au Grand Saint- 
Bernard, a. Aoste, k Pr^-Saint-Didier, au Petit Saint-Bernard, 
fcMotitiers, k Brides, k Pralognan, au col de la Vanoise, a 
Termignon, nous rencontr&mes, k Saint-Michel, une ca- 
ravane parisienne; nous allames avec elle chercher a Val- 
loire l'hospitalite d'un diner et d'une nuit d'alpiniste ; on 
ne nous attendait pas tous ; et le lendemain, gagnant en 
quelques heures le col du Galibier, qui nous gratifia d'une 
vue trfcs nette sur la Meije, et, vers le Nord, sur des gla- 
ciers que dominait le Mont-Blanc, nous arrivions a BrianQon 
au jour indiqu6 dans le programme. 

Une commission spgeiale avait rdsolu la question du lo- 
gement ; les h6tels Terminus etde la Paix, Tusine de Sainte- 
Calherine, les Chalets Chancel et le bon vouloir des habi- 



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494 COURSES ET ASCENSIONS. 

tanis assuraieni 400 lits aux nouveaux venus.D&sle ISao&t, 
l'exdcution du programme commengait par une excursion 
k Notre-Dame des Neiges et k Prorel : entail un prelude 
intelligent ; il faut, en effet, dgbuter ordinairement par un 
point culminant pour avoir des notions g£n£rales exactes 
sur la ville ou le pays que Ton se propose de parcourir. 

A TOuest de Briangon, de Sainte-Catherine, et de la gare 
du chemin de fer, s'el^ve en pentes douces la montagne sur 
laquelle on rencontre au bout d'une heure de marche le 
hameau et la petite dglise du Puy-Saint-Pierre ; deux heures 
plus loin la chapelle de Notre-Dame des Neiges; enfin, 
une heure apr£s, le sommet en plate -forme de Prorel 
(2,564 m&t.). Le panorama qui, d&s la premi&re £tape, d£ 
couvre la valine de la Durance, les forts de l'lnfernet et de 
la Croix de Bretagne, l'ouverture du Lautaret, et les routes 
du Mont-Gen&vre et de Cervteres, s'tftend au sommet sur 
les glaciers du Pelvoux, au del& du Galibier, vers leChaber- 
ton et le Viso, en un mot sur les quatre points cardinatu. 

Presque tous les invites ont accompli cette ascension de 
quatre k cinq heures et admird ces magnifiques points de 
vue. Ala suite d'une messe dite k 11 h., k Notre-Dame des 
Neiges, d'un Ave Maria, artistement chants par M.Rongier, 
de la Section d'Auvergne, et d'un sermon montagnard dans 
lequel Tabbd Faure a pris successivement pour textes 
Excelsior et l'orgueilleuse devise Quo non ascendam, un 
dejeuner sur la pelouse nous permit de nous reconnattre a 
tous le mens sana in corpore sano> compliment que nous 
avait fait notre coll&gue l'abbd dans son allocution de cir- 
constance. 

Comme fins de dessert, nous avons eu les toasts de 
M. Louis Vignet, de M. Gh. Durier qui rappelle le centenaire 
de l'ascension de Balmat au Mont-Blanc, d'Alphonse Chan- 
cel, deM. Ferrand, de notre president Xavier Blanc qui para- 
phrase et produit le sursum corda, enfin de M. Faraut qui 
s'adresse aux dames, principal charme de nos excursions. 



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LE CONGR&S DE BRIANgON. 495 

Mais je n'ai pas k faire un compte rendu in extenso; le 
journal la Durance s'est acquittd de ce devoir ; il a ddcrit 
(n M des 24 et 31 octobre) la retraite aux flambeaux et la 
reception des touristes, avec puncb offert par la municipa- 
lity et discours d'Alphonse Chancel, de M. le maire, et de 
M. Xavier Blanc. 

Le 13 aofit, depart de la caravane du Queyras, compos^e 
de quarante-trois touristes, pr6par6e la veille et dirigtfc 
par MM. J. Lemercier et Ghaix. 

Cinq grandes voitures, non compris celle de M me Evariste 
Chancel, parties de Sainte-Catherine k 7 h. du matin, ar- 
riventi Cervteres k 8h. 30 min. Repas d'ouverture de la 
course, distingu6 par une omelette fanlastique, oeuvre sa- 
vante de M me, Salom<§, Janodet, et de M mo et M llc Guibert, et 
par unvinducru dont M. SalomS, dggustateur 6m6rite, fait 
pour Pontoise une commande considerable. A 9 h. depart 
k pied ou k mulet pour le col Izouard ; en chemin, les regards 
s'arrfctent sur le sommet de Rochebrune (3,323 m&t.) et 
surle refuge Louis Vignet, tailte dans le roc k 423 metres 
plus bas et inaugurS solennellement le 11 aotit 1884. A 
midi, d6jeuner complet, servi par Paure-Yincent, gardien 
du refuge Napol6on au col Izouard; quelques toasts et 
speeches agr^mentenl le dessert. Notre sympathique et 
Y&i&rable collogue M. Louis Vignet nous quitte et re- 
tourne k Sainte-Catherine. 

A 2 b., descente sur Brunissard et Arvieux, vins d'hon- 
neur; vallons traverses jadis par les Vaudois, habitus par 
des populations catholiques ou protestantes, dont Tunion, 
les traditions et les coutumessont en m^me temps curieuses 
et touchantes. Paul Guillemin, dans une plaquette introu- 
vable, 6num6re quelques coutumes d'Arvieux; les habitants 
d'Arvieux, aristocrates 6u sorciers, « gens de la balle » ou 
«gens de renom », croient au diable qui est horrible, noir, 
qui prend la forme du bouc, de la ch&vre ou du chat, qui a 
le front cornu, et, pour comble de ridicule, des mains de 



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496 COURSKS ET ASCENSIONS. 

vache; les superstitions sont nombreuses; mais, a la fe- 
naison, le premier jour de travail est le jour des veuves; 
tous fauchent d'abord et rentrent les foins des veuves et 
des malades; et personne n'ach&terait une propria expro- 
prtee, apparttnt-elle & son plus mortel ennemi. 

A Ch&teau-Queyras, absintlie d'honneur. M. le D r Rozan, 
membre du conseil g6n£ral et maire de Yillevieille, a fait 
preparer dans celte commune un ropas ph6nom6nal et 
quarante-trois lits; quatorze plats et vins exquis. Aucun de 
nous n'a couch6 dans les granges. Quels remerclments lui 
sont adressSs de toutes parts, et quel souvenir n'en garde- 
t-on pas ! 

Le lendemain matin un de nos excel lents compagnons, 
habile photographe, nous quitte : M. Garcin, de la Section 
lyonnaisc, se dirige sur Abrtes, vers le Viso, et peut-£trtf 
jusqu'a Saint- V6ran; il veut surtout revoir Molines, oil it 
est n£, et photographier sa l)emoi$elle y cette colonne singfefr; 
lifcre surmont6e d'une large pierre, reste irrecusable 
ancien glacier. 

Saint- V6ran est le village le plus elevd du Val Quey 
son altitude est de 2,009 mdt. C'est la qu'6tait n6 Jac 
Aymar qui, le premier, prdtendit drfcouvrir les sou 
les mineraux, lestresors,etc, au moyendela baguette! 
natoire, ou baton de Jacob, faite d'une branche foi 
coudrier vert, et qui assurait avoir par elle, en 1692; i 
un assassin 45 lieues par terre et 30 par mer. Cette 3 
veilleuse baguette est absolument perdue; la polufe) 
intone ne l'a pas retrouvSe. 

Quelle inoubliable matinee que celle du *4! NoMl 
versons Incomparable combe du Queyras, saisissant 
tousses aspects, sauvage, et cependant passage facile ( 
a la route qui conduit jusqu'a Guillestre en moifl 
par Maison-du-Roi. 

Avarit d'arriver h Guillestre, tous les touristes sont deta 5 " 
cendus de voiture; le maire et la fanfare sont venus k leur 



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CLUB ALPIN FRANQAIS ANNUAIRE 1887 



fgOTOTVPIB PHUTHAf'n 

MONT DAUrillN-GUILLESTRE, LA FxUE DES MASQUES 

D'APRtS tJNE PHOTOOHAPHIE DE M. J. LEMERCILR 



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LE CONGRfcS DE BRIANgON. 497 

rencontre, et leur onl souhaitS la bienvenue. La fanfare 
a jou6 la Lyre des Alpes; les alpinistes ont entonn6 
le Chant des Allobroges; et TentrSe dans la ville, jusqu'A 
l'hdtel decora de drapeaux, de verdure et d'une bande- 
role portant : Honneur au Club Alpin, a 6t6 vraiment 
triomphale. Les caravanes du Queyras et de Montdauphin 
prennent alors part avec M. le maire au dejeuner de 
50 couverts qui les attendait. On visite l'6glise, Mtie 
de 1507 k 1532; puis, k 20 minutes de Guillestre, ce 
long et itroit couloir, formg sur la hauteur, k quelque 
distance du Guil, d'une paroi rocheuse 61ev6e, paraltele k 
la masse de la montagne, danslequel, suivant la tradition, 
des sacrifices humains ont eu lieu du temps des Druides, 
et qui se nomme encore aujourd'hui rue des Masques. La 
photographie que donne YAnnuaire en offre une vue in6- 
dite ; un visiteur, presque imperceptible au milieu de cette 
faille, peut servir a la mesurer approximativement. 

Apr&s avoir gravi et traverse Montdauphin en bon ordre, 
les alpinistes ont pris le chemin de fer k i h. 30 min. k la 
station de Montdauphin-Guillestre ; mais la journ6e ou 
plut6t la soir6e ne s'est terming que fort tard. 

A 7 h. un diner d'une gaiety sans pareille r£unissait les 
alpinistes k l'hdlel Terminus; M. Louis Vignet avail offert 
le champagne. Bientdt vingt-cinq touristes arrivaient de 
Ville-Vallouise et de l'Eygli&re; et dans le mdme train se 
trouvaient trois personnages marquants de l'alpinisme, 
MM. fioolidge, Henry Duhamel et Perrin, les trois auteurs 
du Guide du Haut-Dauphine. 

Les trois courses de TEyglifcre, de N^vache et du Mont- 
Gen£vre mSriteraient de longs details auxquels je suis 
oblig6 de renoncer, notre Annuaire etant d6j& plus que 
complet. 

A Ville-Vallouise, un artiste dauphinois, dontle tableau 
appelle au Salon de cette annee l'admiration sur la valine 
d'Entraigues ou de TOnde et par consequent sur la mon- 

assuairr Da 1886. 32 



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498 COURSES KT ASCENSIONS. 

tagne terminge par la pointe d'Eyglifcre, H. Iabb6 Guetal, 
a vu les illustrations du Gonseil d'Etat, de la magistrate 
et du barreau, guid6es par Andr6 Salvador et F&ix Chancel, 
p^netrer dans ces incomparables paysages. 

A la cascade de NSvache trente-huit touristes, sous la 
conduite de notre president Xavier Blanc, aprfcs avoir ha- 
bilement escalade les rochers et admirS la magnifique nappe 
d'eau formde par la chute de la Claree, ont fait un excellent 
dejeuner et d£gust£ le vind'Asti k l'ombre de grands arbres 
et sur un moelleux tapis de verdure. 

Le m6me jour quarante autres touristes, diriges par 
MM. Guillemin et Chabrand, quittent les voitures k la fon- 
taine Gretet, font une charmante promenade k travers les 
pins et les melezes, sont accueillis au Mont-Gen&vre parle 
maire, visitent presque tous les sources de la Durance, de- 
jeunent gaiement et copieusement avec le depute* de Vi- 
cence, Brunialti, reprSsentant du Club Alpin Italien, et 
sont revenus&6h. sanssonger aux fondrieres quele mauvais 
g6nie de la guerre a creusies sur la fronttere de deux na- 
tions de m6me originc. 

Le 15 aoftt, troisieme et dernier jour du congres, n'a 
e'te' qu'une suite de fetes. 

A 6 h. du matin la fanfare de la ville sonnait le reveil. 

A 9 h. une belle messe en musique 6tail dite k BrianQon. 

On visitait ensuite la grande manufacture de soie fondle, 
en 1845, par MM. Chancel fr&res, et le pare de la soctfte 
actuelle que termine un pont d'une seule arche de 40 me- 
tres jet£ au-dessus de la Durance a 56 metres de hauteur. 

A 2 h. 30 min., dans le Jardin d'6te\ une foule nombreuse 
assistait k la danse traditionnelle du Bacchu-Ber, decrite et 
expliqu6e dans une notice de Paul Guillemin. 

Treize jeunes gens du Pont de Cervifcres, pantalon Wane, 
chemise blanche, ct ceinture rouge autour des reins, une 
gpde k la main, executent sur une estrade cette vieille 
marche guerriere, cadence'e sur une m£lop£e antique 



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LB CONGRfcS DE BRIANQON. 499 

change une fois chaque annde par huit femmes du mfinie 
village; k chaque strophe, les danseurs changeaient la posi- 
tion de leurs £p£es. La fanfare du 14° chasseurs remplis- 
sait les entr'actes. 

Le banquet r6unit deux cent cinquante convives. 11 a £t£ 
suivi d'une qufctefructueuse pour les incendtesdu Villard-la- 
Madeleine, et de discours que je regrette de ne pouvoir ana- 
lyser, mais qui ont 6t6 reproduits in extenso dans le journal 
la Durance, n M des 28 novembre et 12 d^cembre. MM. Al- 
phonse Chancel, president ducongris, Coolidge,repr£sentant 
de V Alpine Club, Tournier, repr^sentant du Club Alpin Suisse, 
Brunialti, repr6sentant du Club Alpin Italien, Demeur, re- 
presentant du Club Alpin Beige, M. le lieutenant-colonel 
Saussac, commandant la place de BrianQon, M. Perrand, M. 
le sSnateur Xavier Blanc et M. Faraut ont successivement 
pris la parole et captivg Tattention. 

Un magniOque feu d'artifice a, pendant une demi-heure, 
excite au Champ-de-Mars Y admiration de la ville entire. 
Le chalet de M me Evariste Chancel £tait brillamment illu- 
ming. 

Enfin, dans un bal qui durait encore k 2 h. du matin, 
alpinistes et Brian^onnais ont prouv6 que la fatigue ne les 
avait pas atteints. 

Comment, dfcs le lendemain matin, nos collfegues ont-ils 
pu gagner le col de la Lauze et les glaciers, et rentrer au 
logis? M. Chabrand, qui les accompagnait, a raconte quel- 
ques Episodes du retour. 

Pour moi, j'ai termini le r£cit abr6g<$ du congrfcs de 
BrianQon. Chercherai-je k rendre compte de l'impression 
qu'il a produite? 

Nous ne pourrons assurSment pas oublier Thospitalitd 
ecossaise que nous avons regue (celle de la Dame blanche, 
non pas ThospitalitS d'une ou deux guinges par jour 
que connaissent les touristes contemporains). Mais com- 
ment a-t-on jug6 le pays? En pareille occasion je regarde, 



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500 COURSES ET ASCENSIONS. 

j^coute,je lis; et je me demande si j'ai bien vu, bien 
entendu, bien compris. Je rencontre des critiques, oiin'en 
trouve-t-on pas? et des enthousiasmes, des comparisons 
et des partiality. 

Je sais des fanatiques du Mont-Blanc, la plus haute, la 
plus belle, la seule montagne europgenne; des amants 
passionn£s du massif du Mont-Rose — peut-£tre suis-je de 
ceux-la; des admirateurs jeunes ou vieux, platoniques ou 
pratiques de nos hautes Alpes. Je me rappelle alors le 
conte du Pat£ d'anguille et le bon La Fontaine concluant 
par « Diversity, c'est ma devise », ou bien encore la fran- 
chise de l'enfant qui, sans chercher ce qu'il aime le plus de 
son pfcre oude samfcre, r^pond : « Je les aime tous les deux 
plus, » 

II me semble que pour se prononcer, pour comparer, il 
faut connaltre, et se placer a deux points de vue tr&s dis- 
tincts : celui de l'alpiniste qui s'attache aux beautes de la 
nature; celui des simples touristes qui se preoccupent 
surtout des agr£ments mat£riels de Fexcursion et des 
moyens de se pr^munir contre la fatigue, les intemp^ries 
et les privations ; ceux-la, pour rendre un verdict, doivent 
tenir compte de la date a laquelle les differentes localites 
se sont ouvertes aux voyageurs. Dans ce sens, Chamonix 
ne date nide Pococke et Windham, ni de M. de Saussure, 
maisde cinquante a soixante ans; Zermatt de quarante, 
BrianQon de seize ann6es seulement. Je me souviens de 
1851, date de la premiere de mes treize visites a Chamo- 
nix; hdtels et guides £taient alors a Tetat rudimentaire 
compares a leur situation actuelle. Chaque fois que j'arri- 
vais a Zermatt par Stalden, le Weissthor, le Saint-Th6o- 
dule, le col de Trift, le col d'Hgrens ou le glacier de Furgge, 
je constatais un progrfcs considerable; cinq grands h6tels 
toujours remplis prosp&rent aujourd'hui dans ce petit vil- 
lage oil deux modestes auberges sufQsaient originairemenl. 
En 1877, lors de inauguration du premier refuge Cezanne, 



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LE C0NGR&S DE BRIANQON. 501 

1'auberge de Saint-Christophe laissait singuli&rement k d6- 
sirer. Au point de vue materiel, le Briangonnais gagnera 
rapidement; sous peu d'annGesla plaine de Sainte-Gathe- 
rine sera couverte de bons h6tels. 

Mais en presence de la chalne du Mont-Blanc, au milieu 
du massif du Mont-Rose, comme dans le pays encore jeune 
et peu connu, centre des chemins qui rayonnent vers les 
Alpes Graies, la Tarentaise, la Maurienne et le massif du 
Pelvoux, le veritable alpiniste £prouve avant tout ce sen- 
timent qu'expriment nos devises : Excelsior et Sursum 
corda. 

A tous 6gards, j'entrevois le grand avenir du BrianQon- 
nais, et la communication certaine entre Saint-Michel et 
BrianQon par le col du Galibier. 

Abel Lemercier, 
Vice-president du Club AJpin Franoais. 



II. - LES ALPES 0U B R I A NQO N NAIS 

« II n'y a pas de region des Alpes, ni peut-fttre de 
l'Europe, si mal fournie de ce qu'exigent les commodity 
du voyageur. Les auberges, k peu d'exception pr&s, sont 
rdpugnantes k un degr6 inusite, la nourriture aussi detes- 
table qu'il est malaise de l'obtenir, la population d'une 
malproprete qui d£Ge toute comparaison. En r6gle g£n£- 
rale, on ne pourrait citer une espfcce d'insectes r£put£e 
pour molester la race humaine sous ces latitudes, dont 
on ne soit stir de trouver des individus dans chaque 
demeure. » C'est par ce pr£ambule que le c61fcbre auteur 
de V Alpine Guide commemjait, il y a juste vingt ans, le 
chapitre relatif aux Alpes Brian<;onnaises. Aussi M. Ball 
conseillait-il au touriste d'emporter avec soi des provi- 
sions de bouche, th£, chocolat, conserves de viande, 



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502 COURSES ET ASCENSIONS. 

tablettes de soupe, et de se munir d'un sac pour passer la 
nuit. Le grimpeur ne devait pas songer & completer son 
Squipement sur place : « On ne trouve dans le pays ni 
batons ferr^s, ni piolets en bon 3tat, ni cordes solides. » 
Pour les grandes ascensions il dtait indispensable d'en- 
gager un guide de Savoie ou de Suisse, car « des guides 
indigenes, il en est peu de bons sur le rocher et presque 
pas un sur la glace ». Ainsi s'exprimait M. Ball, et il 
n'exag^rait pas : on pourra s'en convaincre en lisant, dans 
la seconde s^rie de Peaks, Passes and Glaciers, le r6cit des 
explorations de MM. Nichols, Bonney, Blackstone et 
Whymper h travers le district du Pelvoux. 

Comment d^crire h notre tour l'6tat dans lequel nous 
avons trouv6 ce m6me Briangonnais? Une simple re- 
marque sufflrait : si, en 1866, le Briangonnais £tait la 
region la plus inhospitaliere des Alpes, en 1886 c'est celle 
oti les avantages qu'un pays de montagnes peut retirer du 
dGveloppement de 1'alpinisme se montrent avec plus 
d^vidence. Qu'est-il advenu du sombre tableau de M. Ball? 
On ne saurait imaginer de transformation plus rapide. 
En quelques ann£es s'est form^e une pl&ade de guides de 
premier ordre : nous aurions pu nous en passer, ayant eu 
de surcroit pour nous conduire certains de nos collogues 
qu'on pourrait presque appeler leurs instituteurs. Au lieu 
d'etre rangonnSs et affamgs, livr^s pendant nos insomnies 
aux exc£s dSvorants d'une faune r^voltante, nous avons 
trouv£ partout bon glte, bonne table, des h6tels, les uns 
en pleine voie d'am£lioration, les autres que Texemple 
commence a stimuler. L/expgrience, pourtant, se presen- 
tait dans des conditions peu favorables. Nous avons visile 
TOisans, le Queyras, la Vallouise, non par petils pelotons 
de deux ou trois camarades, gens de sac et de cordes qui 
trouvent toujours bien a se loger, mais en caravanes 
nombreuses, personnel toujours un peu exigeant, sans 
vouloir TGtre. Sans doute des dispositions exceptionnelles 



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LE CONGRfeS DE BRIANgON. 503 

avaient 6X6 prises par nos collegues de Brian^on, par les 
organisateurs 6m6rites qui avaient assume l'initiative de 
la reunion. Encore fallait-il que le terrain fftt prgparg, et si 
j'ai cite M. J. Ball, c'est afin que nul n'ignorIM quelle 
longue application, quels efforts persistants ont 6t6 n6ces- 
saires pour que la seule \d6e de convoquer le Club Alpin 
dans cette region des Alpes.ne partltpas, mfcme aux mieux 
intentionn^s, une pure chim&re. L^preuve est faite main- 
tenant, et on peut afflrmer que le Briangonnais est ouvert 
aux simples promeneurs autant qu'aux touristes d^ter- 
min6s. 

Voili ce que nous voulions dire d'abord, mais nous 
avons un autre devoir k remplir. 

Nos h6tes de Brian^on ont paru dSsireux de savoir ce que 
pensaient de leurs Alpes ceux de leurs collogues — et ils 
6taient nombreux — qui les visitaient pour la premiere 
fois. II est embarrassant de r^pondre pour tous; il Test 
mfcme de r^pondre pour soi. Pour livrer hardiment une 
premiere impression, il faut au moins que I'exp&rience ait 
6t6 complete. Nous pouvons dire que, tant que les circon- 
stances ont 6X6 favorables, les chemins par lesquels nous 
avons 6X6 promengs nous ont souvent offert d'admirables 
tableaux : la haute valine de la Romanche par exemple, 
les rampes du Mont-Gen&vre au-dessus de la Clair^e, et 
encore Cervifcres, le col Isouard avec son Strange descente 
vers Arvieux, Mont-Dauphin, Ch&teau-Ville-Vieille (mais la 
gracieuse reception de M. le docteur Rosan nous a peut- 
6tre trop disposes k l'enthousiasme), les d6fil6s du Guil, 
en un mot l'excursion presque enti&re du Queyras. Mais 
nous est-il permis en conscience de porter un jugement 
sur le massif du Pelvoux, quelles que soient les reserves 
dontnous rentourions?Il eftt fallu le bien voir. Nous avons 
eu cette chance k distance, dans le temps que nous 6tions 
sur ses confins : de la Grave, du col du Galibier,duProrel, 
de Guillestre. Introduits dans son enceinte, dans Tint6rieur 



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504 COURSES ET ASCENSIONS. 

de ce fer a cheval dont nous nous faisions fete de contem- 
pler le panorama, les brouillards ne nous l'ont plus montre 
que par des 6claircies trop rares et trop restreintes. Est- 
ce assez, au moins, pour dire (mais en toute modestie) ce 
qui nous en a paru fttre le caractere distinctif? Peut-Gtre, 
et nous allons Fessayer. 

II est tr6s tranche, d'abord, ce caractGre. Ghaque grand 
groupe montagneux des Alpes est comme un nceud oil 
certaines formes des roches, certain genre de beauts pitto- 
resque, moins marqu&s dans les regions intermgdiaires, 
atteignent tout leur dSveloppement. A cet Sgard le massif 
de TOisans tient un rang k part dans les Alpes de l'Ouest. 
II y a plus d'analogies entre les massifs du Mont-Blanc, du 
Mont-Rose, intone de l'Oberland Bernois, qu'entre ceux-ci 
et le massif de TOisans. Gette originality est telle que, i 
premiere vue et la vue fttt-elle incomplete, il semble qu'on 
doit pouvoir dire en quoi elle con sis te. De fait, pas un de 
nos coll&gues nouveaux venus n'a h6site k se prononceret 
nousyavons 6t6 pris comme toutle monde. On est d'abord 
frappS par l'Slancement des cimes et Textrtme raideur des 
pentes d&s le fond m6me des valines. A quelque point 
qu'on se place, l'ceil demeure confondu k l'aspect de ces 
escarpements formidables, continus, sans interruption, 
sans replats. Si Ton imaginait ce chalnon des Alpes plonge 
dans un Oc6an, de fa^on k n &tre relte au reste du syst&ne 
que par 1'isthme du Lautaret, le contraste de la plaine 
liquide rendrait plus saisissant encore ce prodigieux hfris- 
sement d'ob61isques et de murailles verticales. A cet effiet, 
sensible au regard, s'en ajoute un autre, non moins expres- 
sif, pour quiconque p4nfctre dans le massif et explore le 
d^dale de ses vallons, de ses sommets et de ses glaciers. 
D&s le d^but de la course on monte, on monte encore, on 
monte toujours, sans repos ni relAche. C'est une grimpade 
interminable et des plus ardues. L'^preuve paratt Men 
concluante, et Ton s'en revient intimement persuade que 



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LE CONGERS DE BRIANQON. 505 

ce qui distingue, en premier lieu et avant tout, les Alpes 
du Pelvoux, c'est leurrare inclinaison. 

La question est de savoir si cette conclusion est legitime, 
car elle pourrait nous mettre sur la voie de la v6rit6 sans 
6tre juste en elle-mftme. Un diplomate peu scrupuleux 
disait qu'on doit se mgfier du premier mouvement parce 
c'est ordinairement le bon. Un meilleur conseil k donner 
est de se m6fier de la premiere impression (6tant entendu 
par \k le jugement involontaire qu'on porte sur le temoi- 
gnage des sens), parce qu'elle est habituellement fausse. 
Nous tournons avec la terre et nous croyons voir avancer 
le soleil; deux trains en sens inverse sont arr£t6s dans 
une gare, Tun part et les voyageurs du second qui le 
regardent d6filer par la portifcre sont convaincus que c'est 
leleurqui est en route. Entratn^s quand nous nous croyons 
immobiles, immobiles quand nous nous croyons entratnGs, 
faut-il s'^tonner apr&s cela si, dans cet effet d'escarpement 
exag6r6 des montagnes de l'Oisans, il y a une double illu- 
sion : illusion de l'oeil et illusion des jambes. 

Briangon est k plus de 1,300 m&t., la Graved plus del500, 
la Bgrarde k plus de 1700. II n'y a pas de region des Alpes oil 
les pentes ne commencent k s'accuser tr6s fortement k de 
pareils niveaux. Mais on oublie Taltitude, d'autant plus faci- 
lement que Briangon est une ville, la Grave un bourg plus 
gros que ceux qu'on est accoutum^ & rencontrer k une 
telle hauteur, et on est alors tout surpris de trouver, d6s 
les premiers pas dans les montagnes voisines, des pentes 
aussi accentu^es. Elles se pr^senteraient cependant avec la 
m6me raideur dans le massif du Mont-Blanc, si, par exem- 
ple, Ghamonix, le point de depart, dtait situ£ k la hauteur 
du Chapeau, au glacier des Bois, dont l'altitude correspond 
k celle de la Grave. 

L'absence ordinaire de sentiers fray6s dans la montagne 
est, pour les jambes, une autre cause d'erreur. Un sol 
in^gal donne plus de fatigue et, surtout, en dehors des 



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506 COURSES ET ASCENSIONS. 

voies trac^es, on n'oblique gu&re, on a une tendance! 
aborder de front la ligne de pente. Autre chose est d'aller 
au Montanvers par la fontaine Caillet, autre chose par la 
Filliaz. Mais si le rapide sentier de la Filliaz n'existait pas, 
le touriste, passant par Ik, ferait encore moins de detours, 
grimperait plus directement, s'6puiserait davantage et sen 
prendrait ensuite k la pente. Supprimez le chemin qui s'e- 
l&ve en branches de compas dans la forSt des Planes, puis 
en zig-zag k travers les 6boulis de Plan-praz et, plus haut 
enlin, multiplie ses lacets jusqu'au col du Brevent, ce col 
sera d'acc^s aussi pSnible que le col du Clot des Cavales 
depuis la valine des Etancons. On pourrait raisonner de 
m6me pour la Fl£g&re, pour Bellachat, pour presque tous 
les points de vue de Chamonix dont Tindustrie des habi- 
tants a rendu l'ascension si ais6e. Appelons, d'ailleurs, le 
calcul k notre aide. Qu'on mesure sur une carte la super- 
licie occup^e par la base des cimes les plus vertigineuses 
de l'Oisans et qu'on la rapporte k leur hauteur. En r6p£tant 
la m6me operation pour les sommets similaires d'autres 
grands massifs, on s'apercevra que les escarpements de 
l'Oisans n'ont rien d'anormal. Du pied jusqu'au faite lin- 
clinaison moyenne de la Meije n'est pas plus forte que celle 
du Dru, que celle des aiguilles de Chamonix, Charmoz, 
Blaitidre, le Plan et le Midi. 

Pourquoi Tceil s'y trompe-t-il? Car limpression visuelle 
est incontestable. Nulle part la montagne ne paratl plus 
tumultueuse, plus h6riss£e , tranch6e de precipices plus 
formidables, sillonn^e de couloirs plus fapides; nulle part 
plus entrecoupSe, plus rid£e, garnie de cimes plus pressees. 
D'ou vient cela? — Nous venons de laisser gchapper le mot 
de l^nigme. Recommencjons pour le massif entier du Pel- 
voux ce que nous faisions tout k l'heure pour ses sommets 
pris k part. Circonscrivons-le k sa base et mesurons Taire 
qu'il occupe. Nous compterons alors le nombre de ses 
sommets et nous serons frapp£s, par comparaison avec 



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LE CONGRiS DE BRIANQON. 507 

cTautres massifs des Alpes de l'Ouest, de la quantity 
enorme de ses times et de ses crfctes distinctes. II semble 
que la montagne ait 6tt comprim^e, presste dans un 6tau, 
de faQon k faire tenir dans le moindre espace le plus pos- 
sible de saillants aigus, de tranches acdrdes. C'est une 
lev£e universelle de pointes, une m61£e d'arfctesdivergentes 
remittees en mille brisures. Partout on est doming et de 
tr6s haut; comme plong6 au fond d'un goufTre. Entre cos 
escarpements k courte distance les precipices semblent se 
creuser davantage, et roeil, n'ayant nulle part l'espace, le 
recul qui adoucit les pentes et abaisse les crates k Thorizon, 
est impressionng par leur multiplicity et leur rapproche- 
ment comme il le serait par une inclinaison r6ellement 
exceptionnelle. 

Est-il besoin d'expliquer pourquoi, par quelles raisons 
de perspective, vu de haut, vu de loin, reflet du massif 
est le mfcme? Du sommetduProrel, par exemple, on aper- 
Qoit tout ensemble les cimes de premier, de second, de 
troisi^me et de quatrteme plan. Elles sont si entass^es que, 
si peu que celle qui vient apr&s Temporte de hauteur sur 
celle qui precede, elle pointe sur ses flancs ou m£me se 
montre par-dessus. C'est une confusion furieuse ou on a 
peine k identifier les sommets principaux. Nous avons 
vu, k ce Prorel, des touristes qui les connaissent k fond, 
qui les ont gravis, qui ont maintes fois traverse leurs 
ndv6s, arpente leurs glaciers, hesiter cependant, et se 
d£mentir, embarrasses de les nommer tous avec assu- 
rance. Nous defions qu'on trouve un touriste tant soit 
peu familier avec le massif du Mont-Blanc ou celui du 
Mont-Rose qui ne sorte vainqueur d'une pareille Spreuve, 
quel que soit le point de vue ou on Fait place. 

II est si vrai que le nombre et la contiguity des escar- 
pements constituent Toriginalite du massif du Pelvoux, 
que de ce caract&rc general on peut deduire tous les au- 
tres, k la condition — est-il n^cessaire de le dire — de 



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508 COURSES ET ASCENSIONS. 

tenir compte de la nature des roches, de leur mode de cli- 
vage et de leur resistance plus ou moins grande aux agents 
de disorganisation. Est-il vrai, par exemple, que ces mon- 
tagnes se desagr£gent plus rapidement et amoncellenl plus 
de ruines que les Alpes de Savoie ou de Suisse? Nous 
n'oserions trancher la question, mais certes Tapparence y 
repondrait par TafBrmative, et, cette fois encore, il convienl 
de se metier de Tapparence. A voir ces longues trainees 
de pierre, ces ecroulements monstrueux, ces clapiers dont 
les decombres viennent, jusque dans le fond des valines, 
jeter un pont sur le torrent, il semblerait que le temps, ce 
grand destructeur de montagnes, a, en celles-ci, singulte- 
rement avance son oeuvre. Mais quoi? Est-il stir que cet 
aspect deiabre ne soit pas encore un effet de l'amoncelle- 
ment des cimes, et frapperait-il autant les yeux si ces 
mat£riaux de demolition avaient pu, en quelque sorte, se 
mouvoir k Taise? Gorgeraient-ils ainsi une valine plus 
large? Dans l'evasement des versants ensoleilies ne se 
dissimuleraient-ils pas sous une vegetation plus active? 
Imaginez que les sommets soient plus ecartes les uns des 
autres ; les neves agrandis emettront de plus puissants cou- 
rants de glace : alors, au lieu de joncher le sol, ces eboulis 
formidables joncheront le glacier et, sous la forme plus 
famili&re de moraines, cesseront d'ofFusquer vos regards. 
Le vallon des foan^ons n'est-il pas h la m6me altitude que 
la Mer de glace au Mon tan vers? Est-ce que Teboulement 
du Derochoir, qui se derobe derriere les forfcts du spacieux 
vallon de Servoz, est-ce que la gigantesque moraine accu- 
muiee au fond du glacier des Boisne cubent pas autant que 
tel clapier pr6t k barrer le cours du Veneon? 

Nous retrouvons l'influence de cette configuration du 
massif dans son aspect pittoresque. Que nos collogues de 
Brian^on nous pardonnent cette appreciation temeraire ! — 
mais ce qui lui manque peut-etre c'est Tampleur des con- 
tours, le beau developpement des courbes. II y a trop de 



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LE CONGRfiS DE BRIANQON. 509 

lignes hach^es, d'entrecoupements ; les cimes ne sont pas 
assez ddgag^es, se d&robent trop vite les unes derri&re les 
autres; elles ont trop de rivales, en un mot, et trop 
proches. Gomme nous arrivions de Saint-Michel, par la 
route du Galibier, h la tomb£e de la nuit, deux ou trois 
kilometres avant Valloires oil devait s'achever notre £tape, 
nous apergftmes, en droite ligne dans la vallee montante, 
une montagne lointaine en forme de pyramide obtuse un 
peu gpaissie k la base; le sommet seulement, et m&me 
l'extremite du sommet, — mais de dessin si pur et si net, 
si blanche, si doucement 3clair£e du soleil couchant entre 
les versants d'un vert d£j& assombri de la valine ! c'6tait la 
Barre des Ecrins. Elle n'a pas tenu pour nous ce qu'elle 
promettait dans cet encadrement po^tique. C'est notre 
faute peut-fctre, ou plutdt celle du temps, mais des points 
oil nous avons pu jouir de la vue du massif tout entier elle 
ne faisait plus tableau, il n'y avait plus d'ensemble harmo- 
nieux, facile k saisir, plus de cime reellement maltresse. 

Quel singulier aspect, en revanche, que celui de toutes 
ces sommit£s prises d'une belle emulation de hauteur, de 
ces ar&tes bizarrement dgchirees ! Et, d&s qu'on s'aventure 
h travers ce chaos, quelle sauvagerie puissante dans ces 
gorges profondes, quels changements de spectacle, quelles 
surprises k chaque repli de la montagne, k chaque detour 
des vallees! Surtout quel intenH pour l'ascensioniste, quel 
amusant dedale, quel paradis pour les jambes avides d'es- 
calades! M. Leslie Stephen appelait les Alpes le champ 
d'exercice et de divertissement (play-ground) de TEurope. 
11 aurait pu ajouter que, dans ce colossal gymnase, il y a 
telle division plus spdcialement destin^e aux debutants, 
telle autre aux mattres-grimpeurs et aux amateurs de pre- 
miere force : celle-ci, c'est le massif du Pelvoux. 

Gn. Dcrier, 

Vice-president du Club Alpin Francais. 



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SCIENCES ET ARTS 



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I 

ETUDE SUR LES CHAINES 

ET MASSIFS 

DU SYSTEME des alpes 1 

(Suite et tin) 

II 
ALPES CENTRALES 

B 

CHAINES LAT&RALES DU NORD 

Les Alpes Helvttiques. — Depuis le Rh6ne a Saint-Mau- 
rice et depuis le lac de Genfcve jusqu'au Rhin a Mayenfeld 
et au lac de Constance, sur une longueur d'environ 200 kilo- 
metres, se dresse une des murailles les plus hautes et les 
plus continues des Alpes. Elle est orient£e vers le Nord- 
Nord-Est et nettement delimits au Sud par la profondo 
fissure dans laquelle coule vers TOuest le Rh6ne, vers l'Est 
la Reuss, puis le Rhin. Elle se prolonge au Nord par de 
nombreux contreforts jusqu'a la haute plaine de la Suisse. 
Le gneiss et le micaschiste en forment le noyau principal, 
Iequel est en partie recouvert de neiges perpgtuelles et de 
glaciers. 

La partie occidentale de la crMe, depuis le glacier 

1. Voir la premiere partie dans YAnnuaire de 1885. 

ANXUAIRE DE 1886. 33 



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514 SCIENCES ET ARTS. 

d'Aletsch jusqu'& la Dent de Morcles, lapartie orientalede- 
puis le Toedi, et, au Nord de la cr&te, plusieurs rangies de 
montagnesparall&les, sontdesrochescalcaires,de formation 
jurassique ou cr6tac6e. Des valines, profondgmeot encais- 
s6es et ouvertes pour la plupart vers le Nord ou le Nord- 
Ouest, coupentces lignes de hauteurs et diversiGent I'aspect 
g6n6ral de cette region alpestre. On peut designer l'en- 
semble sous le nom d'ALPES Helv^tiques ; car il appartient 
tout entier k la Suisse dont il occupe environ la tierce partie. 
Parmi les gorges, terminGes par des cols 61ev6s, qui coupent 
cette muraille, les deux principales sont le passage du 
Grimsel (2,164 met.), par lequel descend TAar, et la gorge 
des Schollenen, au pied du Saint-Gothard et par laquelle 
la Reuss, n6e sur un haut plateau du revers meridional de 
cette muraille, passe pour couler vers le Nord. 

Entre la Broye et le passage du Grimsel sont les Alpes 
Bernoises (V), dont la ligne de falte appartient pour la plus 
grande partie au canton de Berne et que longe au Sud 
le Rhftne : elles sMtendent sur les territoires de Berne, du 
Valais, de Vaud et de Fribourg; — entre le passage du 
Grimsel et la Reuss, les Alpes des Quatre-Cantons (Vl),ainsi 
nomm6es k cause du lac dont elles bordent la rive m6ri- 
dionale et occidentale, mais qui ne splendent, en r6alit£, 
que sur les trois cantons d'Uri, d'Unterwalden et de Lu- 
cerne ; — entre la Reuss et le Rhin ant&rieur, les Alpes de 
Glaris (VII), qui tirent leur nom du canton de Glaris ou se 
trouve leur massif principal ; — entre le lac de Wallenstadt, 
le Rhin et le lac de Constance, les Alpes <TAppenzell[Vl\\\ 
qui envoient des ramifications dans les cantons de Saint- 
Gall, de Thurgovie et de Zurich. 

V. Les Alpes Bernoises. — Les Alpes Bernoises ont une lon- 
gueur d'un peu plus de 100 kilometres et sont au nombre 
des parties des Alpes les plus visit6es et les plus dignesde 
T<Hre & cause de la beauts s^vfcre de leurs montagnes, de 
leurs valines profondes, de leurs cascades et de leurs gla- 



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LES CHA1NES ET MASSIFS DU SYSTftlfE DES ALPES. 545 

ciers. Elles occupent Tespace qui s'Stend entre le Rh6ne et le 
lac de Gen&ve au Sud, la Broye k FOuest, les lacs de Thoune, 
de Brienz et l'Aar au Nord, l'Aar et le Grimsel k l'Est. 
Elles se prSsentent sous l'aspect d'une muraille compacte 
dans laquelle on peutdistinguer dessommets etdes massifs 
secondares, mais qui ne forme pour ainsi dire qu'un 
seul massif. Nous la divisons cependant en deux parties 
en prenant pour ligne de demarcation la Gemmi avec les 
valines de la Dala au Sud et de la Kander au Nord. Dans la 
partie septentrionale des Alpes Bernoises, nous divisons en 
deux groupes les massifs secondares qui sont formes de 
terrains jurassiques ou tertiaires. 

1 ° Dans le massif occidental, la Dent de Morcles (2, 980 mfct. > 
se dresse au-dessus du Rh6ne et, avec la Dent du Midi qui 
lui fait face, elle barre presque le passage au fleuve; der- 
rifcre la Dent de Morcles sont le Grand-Maveran($fi§\ mfct.) ; 
le Pas de Cheville (2,035 mfct.), qui conduit de Bex, sur le 
Rhdne, k Sion, sur le Rhdne; les Diablerets (3,246 mfet. au 
Diableret), tout entour6s de glaciers et dont une partie s'est 
eboul6e en 1714 et en 1749, ensevelissantles villages de Che- 
ville et de Leytron. A TEst des Diablerets, le col de Senin, 
Sanetsch en allemand, situ6 a une altitude de 2,234 met., 
et celui des Ravins, Rawil en allemand, k une altitude de 
2,415 mfct., conduisentde Sion sur lcRh6ne k Fribourg par 
la valine de la Sarine ou k Thoune par celle de la Simme 
(le Simmcnthal). Les champs de neige prennent une plus 
grande Vendue au Wildhorn (3,264 mfct.), point culmi- 
nant du massif occidental, et au Wildstrubel (3,253 mel.), 
au pied duquel est la Gemmi ou Daube (2,329 met.), echan- 
crure qui a permis de construire, de 1736 k 1741, aux frais 
des cantons de Berne etduValais, leseul sentier,facilement 
praticable aux mulcts, qui existe entre les deux extr6mit6s 
des Alpes Bernoises. A quelques minutes de marche, au Sud 
du lac de Daube (2,214 mfct. d'altitude), entre Textr6mit6 
septentrionale de la vallee de la Kander et la gorge ou 



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516 SCIENCES ET ARTS. 

coule k un niveau tr&s interieur (1,411 mfct. k Leukerbad, 
Bains de Lou&che) la Dala, affluent du Rhdne, rechancrore 
s'ouvre dans une muraille k pic, haute de 900 mfet., que 
le sentier descend par un long lacet pratique dans le roc. 

2° A TEst de la Gemmi commencent les gneiss et une 
immense nappe de neiges perp6tuelles qui s'etend sur une 
longueur de 45kilom. etqui n'estinterrompue que pardes 
pics et des murailles abruptes de rocs ; de \k descendent, 
k TOuest, le glacier de la Kander; au Sud, le glacier d'Aletsch, 
le plus long des Alpes (24 kilom.), et le glacier de Lcetsch; 
au Nord, les beaux glaciers de Grindelwald et de Rosenlaui; 
k l'Est les glaciers de VAar et de Gauli : c'est le massif dc 
Finsteraarhorn, point culminant des Alpes Bernoises. 

Le col de Lcetsch, k l'Est de la Gemmi,situ6 k 2,695 mM. 
d'altitude dans la region des glaces, rejoint le sentier de 
la Gemmi dans la valine de la Kander. La masse blanche 
des n6v6s et des glaciers est encadrSe ou couple par plu- 
sieurs crates d'une grande altitude; celle qui commence a 
la Gemmi et qui s'6tendversleNord-Est jusqu'&la valine de la 
Liitschine blanche ou valine de Lauterbrunnen, a ses points 
culminants dans TAltels (3,636 m&t.), le Balmhorn (3,711 
mfct.), le Doldenhorn (3,647 mdt.) et la Blumlisalp (3,670 
mfct.), qui dressent leur sombre muraille au-dessusdu gla- 
cier de la Kander. De l'autre c6t6 de ce glacier, XeBrtithorn 
(3,784 mfct.) est le point culminant d'une autre crfcte, en 
partie noy6e dans les n6v£s etqui se termine, au-dessusdes 
valines de Lauterbrunnen etde la Wengern-Alp (1 ,885 ni£t.), 
par les sommets majestueux de la Jungfrau, la « Vierge », 
(4,166 mfct), toute voilSe de blanche neige,dont la premiere 
ascension date de 1811, AxxMOnch (4,105 m&t.) et AeYEiger 
(3,975 mfct.). Au Sud des grands n6v6s de la Jungfrau et de 
l'Aletsch, TAletschhorn (4,182 m&t.), d'ou Ton jouit d'une 
vue magnifique sur toutes les Alpes Bernoises, domine de 
samasse imposanteune region de neiges qui s'Stendent vers 
le Nord et de rocs qui se prolongent au Sud jusqu'au-dessus 



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LES CUAINES ET MASSIFS DU SYSTE1IE DBS ALPES. 517 

du Rh6neavec leBietschhorn(3,953met.).Derautrecdt6du 
glacier d'Aletsch est YEggischhorn (2,941 m6t.), d'otiTon con- 
temple le massif de l'Aletschhorn et le beau lac glaciaire de 
Merjelen. Au Nord-Est, le Finsteraarhorn (4,275 m&t.), dont 
l'ascension,failepeut-£trepour lapremi&re fois en 1812, est 
r6put6e difficile, occupe le centre de la region des neiges 
et dresse sa cime rocheuse & un millier de metres au-dessus 
des n6v6s qui en cachent la base. Au Nord du Finsteraar- 
horn, \es Schreckh6?mer (4,080 mfct. au Grand-Schreckhorn) 
et le Wetterhorn (3,708 m&t.) dominent de leurs sombres 
escarpements la vallee de Grindelwald. A l'Est, les murailles 
de roc qui bordent la vallee du Hasli et terminent ce gigan 
tesque massif ne sont guere moins cscarp6es, mais elles 
ont une moindre altitude (3,331 mfct. k Y Ewig-Schneehorn, 
3,282 mfct. au Riizliho™, 2,881 m$t. au Grand-Siedelhorn). 

L'6troite et pittoresque valine du Hasli, qui marque l'ex- 
tr&mite orientale des Alpes Bernoises, aboutit, au Sud, au 
Grimsel (2,164 mM.), col qui relie YOber-Hasli, valine sup6- 
rieure de l'Aar, au Valais, valine sup&rieure du Rhdne ; 
c'est dans TOber-Hasli qu'est la magnifique chute de l'Aar 
k la Handeck. 

3° Au Nord du gigantesque massif des terrains primaires, 
les Alpes Bernoises se continuent par des montagnes cal- 
caires, moins hautes, qui forment une succession de plans 
d6grad6s, devalues etde crfctes et qui couvrent tout lereste 
de TOberland Bernois, c'est-&-dire du haut pays de Berne 
jusqu'aux lacs de l'Aar. Entre la Liitschine Noire et le lac 
de Brienz sont le Faulhorn (2,683 mfct), le Rcethihorti 
(2,759 m&t.), le Schwarzhorn (2,930 mfct.), du sommet des- 
quels on embrasse tout le magnifique panorama des hautes 
cimes bernoises, dont elles sont s6par6es par le col dit 
Grande-Scheidegg (1,961 mfct.); entre la Liitschine Blanche 
et la Kander, le Morgenberg (2,251 mfct.); entre la Kander et 
la Simme, le Niesen (2,366 infct.); au Nord de la Simme, le 
Stockhorn (2,1 93 met.). Ces massifs secondaires dominent le 



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518 8CIENCE8 ET ARTS. 

lac de Thoune; entre eux d£bouchent les Strokes et pitto- 
resques valines de la Lidschine, de la Kander et de la Simme. 

A I'Ouest du Simmenthal ou valine de la Simme, Y0di$en 
(2,190 mfct.), le Kaiser-Eck (2,186 mfct.) et le Brunnen (2,116 
mfct.) se rattachent k la crftte du Stockhorn. 

4° Au Sud de la route de Bulle k Thoune (1,557 met. au 
sommet) sont plusieurs crates et massifs secondaires qui 
s'gtendent au Sud jusqu'&la valine des Ormonts et, del'Est 
k TOuest, entre la Simme etla Broye. Les principaux som- 
mets sont la Dent de Ruth (2,239 m&t.) et la Dent de Bren- 
leire (2,355 mfct.), qui sefont face ; plus au Sud, la Tornctte 
(2,550 mfct.), qui n'est s6par6e des Diablerets que par la 
valine des Ormonts, &rextr6mit6 de laquelle est le coldePillon 
(1,550 mfet.). Entre le col de Pillon et le Grimsel, laGemmi 
est le seul passage accessible aux mulets. AuNord, la Berra 
(1,724 mfct), qui s'Slfcve au-dessusde lavall6e delaSarine, 
marque de ce c6te la fin des grandes montagnes, avec le 
Gibloux (1,203 met.), situ6 au Nord-Ouest de Bulle. Au deli 
du col de la Dent de Jaman (1,512 m&t.; 1,879 m£t. k la 
Dent de Jaman), renomm6 pour la beauts de la vue qu'on 
y dScouvre, le Motison (2,005 m&t.) dresse ses pentes 
abruptes au-dessus de Gruyfcre et de Bulle et, avec le 
Pelerin (1,216 mfct.), contrefort avance qui domine le vil- 
lage de Ghardonne et qui borde le lac Leman, et le Gibloux. 
marque la limite a 1 pest re. 

Au Nord du L6man, un plateau onduleux de terrain 
tertiaire, form6 par des d6p6ts d'eau douce, haut de 600 
k 928 mfct., raving par de petites rivieres, s'appuie sur 
les derniers versants occidentaux des Alpes Bernoises et 
domine une partie du lac de ses gracieux coteaux; sur la 
pented'undeces coteaux est assis Lausanne, par 514 mfcl. 
d'altitude. Ge plateau est le mont Jorat, dont le point le 
plus 61ev6 est k 928 mfct. et qui fait partie de la ceinture 
des bassins du Rhdne et du Rhin. 

A TOuest du Jorat, l'Stroite plaine dans laquelle la Venoge 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 519 

coule vers le lac de Geneve et les eaux tributaires de la 
Thieie vers le lac de Neuch&tel, s6par6es par un seuil d'en- 
viron 600 met., sSpare le systeme alpestre du systeme ju- 
rassique. 

VI. Les Alpes des Quatre-Cantons. — Les Alpes des Quatre- 
Cantons n'ont gufcre, entre l'Aar et la Reuss, plus de 
30 kilometres de largeur; mais elles s'etendent, au Nord, 
jusqu'au lac des Quatre-Cantons. Elles se composent de 
deux massifs de terrains primaires couronngs de neiges, 
s6par6s par la passe du Susten. 

1° Au Sud, le massif des Thierberge, dont la principale 
crfcte, arete de roches escarp£es, comprend le Dammastock 
(3,633 m^t.), le Rhonestock (3,603 met.), le Galenstock 
3,597 met.), la crete du Winierberg (3,403 met.), et s£pare 
les grands et beaux glaciers duRhdne et de 7 rift des glaciers 
de la vallee de Gcschenen qui alimentent la Reuss. Gette crete 
se prolonge a l'Est, au milieu des n£v£s, par d'autres crfetes 
dont le point culminant est au Fleckenstock (3,418 met.). 

2° Au Nord de la passe du Susten (2,262 met.) et k TEst 
du Joch (2,215 met.), le Titlis (3,239 met.) se dresse majes- 
tueusement au milieu d'un cercle de glaciers et de cimes 
neigeuses ; il est flanque, h l'Est, par le iS/>annor*(3,202 met.), 
le Kronte ou Kronlet (3,108 met.); au Sud, par une haute 
crete (2,946 met. au Wendenstock ou Grassen); au Nord- 
Ouest, par une autre crete k I'extr6mit6 de laquelle est le 
Stanzerho?m (1,900 met.), dominant Stanz. 

3° Le massif du Titlis se prolonge au Nord dans la region 
des Alpes calcaires, par del& la valine d'Engelbwg et la passe 
des Sureties, Surenen-Pass (2,305 met.), qui d£bouche de 
Stanz sur Altorf et ou Tarmee de Lecourbe fut repoussee, 
en 1799, par Souvarov; \k se dressent 1'Uri-Rothstock 
(2,932 met.), le Rothstock d'Engelberg (2,820 met.), le 
Brisen (2,406 met.). 

4° A l'Ouest dubras d'Alpnach du lac des Quatre-Cantons, 
le Pilate (2,133 met. au Tomlishorn), massif d'ou Ton jouit 



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520 SCIENCES ET ARTS. 

d'un magniflque panorama, forme Textr^mite orientale 
(Tune haute crftte cretac6e, coupee par les valines de la 
Petite Emme (Entlibuch) et de la Grande Emme (Emmen- 
thal), et s'Stendant jusqu'au lac de Thoune sur la limite 
des terrains tertiaires par le Schafmatt (1,980 m&t.), le 
Schrattenfluh (2,076 mfct.), le Hohgant (2,199 ma.), le 
Guggisgrat (2,064 mfct.), le Rothhorn de Brienz (2,351 met.). 

A Textremite orientale de ce massif, le col du Briinig 
(1,035 mfct.) relie Meiringen et l'Aar k Sarnen et au lac 
des Quatre-Cantons. 

5° Les hauteurs se continuent dans le terrain tertiaire. 
On y trouve, entre les valines dites Emmenthal et 
Entlibuch, a l'Ouest du lac des Quatre-Cantons, le Napf 
(1,408 mfct.) et ses longs contreforts (Sckeinenzinggen, 
1,313 m&t., etc.), d'ou descendent de nombreux ruisseaux 
tributaires de la Grande et de la Petite Emme, de la 
Wigger et de l'Aar. 

VII. LesAlpes de Glaris. — Les Alpes de Glaris s^tendent 
non seulement sur le canton de Glaris, mais sur ceux 
d'Uri, de Schwytz, de Lucerne, de Zug, de Zurich, de 
Saint-Gall et des Grisons , entre la Reuss, les lacs des 
Quatre-Cantons et de Zoug, a TOuest, les lacs de Zurich et 
de Wallenstadt et le seuil de Sargans au Nord, le Rhin a l'Est 
et au Sud. Elles ne sont composes de terrains primaires 
que dans la partie qui s'Stend entre la Reuss et le Todi. 

1° Le Todi (3,623 mfct.), envelopp6 d'un grand cirque 
de neiges perp6tuelles, forme, avec le Clariden-Stock 
(3,270 m&t.) et la Grosse Windgalte (3,192 m&t.), un massif 
dont les eaux se rendent principalement dans la Reuss ou 
dans la Linth et que limitent, au Nord, la passe de Klausen 
(1,952 mfct.) et, k I'Est, la passe de Panix (2,407 mfct). Les 
Alpes de Glaris prSsentent, sur tout leur flanc meridional 
qui dominc la valine du Rhin, une muraille escarpge sur la 
cr&te de laquelle s'61&venl le Crispalt (3,080 m6t.)au-dessus 
de la passe de TOberalp, le Giuf (3,098 m&t.), YOberalp- 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 521 

Stock (3,330 m^t.), le Kavestrau-Grond (3,250 m£t.), ie Bri- 
gelser-Hom (3,217 m6t.), puis les contreforts du Tddi. 
Les passes difficiles de Kreuzli (2,355 mfct.) et, de Kisten 
(2,509 mfct.), et celle de Panix, moins difficile, mais mono- 
tone, par laquelle s'effectua la retraite dSsastreuse de Sou- 
varov, s'ouvrent dans cette muraille de la vallee du Rhin. 

2° Form6e k l'Ouest de roches quartzites, la muraille 
devient calcaire k l'Est et se termine, au deli du Sauren- 
slock (3,054 mfct.), par la Ringelspitze (3,249 met.) et la crfcte 
du Calanda (2,808 mfct.). C'est dans cette partie que sont 
le pic Segnes (3,102 mfct.) au Sud-Ouestdu Saurenstock, la 
passe de Segnes (2,626 mdt.), passe difficile qui servit aussi 
k la retraite de Souvarov, et celle de Foo ou de Rawin 
(2,235 met.). 

Les formations cr£tac6es, avec leurs murailles abruptes 
orientees vers le Nord-Est, constituent la majeure partie des 
roches auNordde la passe deKlau sen et de la passe deFoo. 

3° Au Nord de la passe de Klausen et k l'Ouest de la 
Linth est un troisifcme massif dans lequel se trouvent la 
Petite-Wmdgdlle (2,772 m6t.), le Griselstock (2,804 m£L), 
le JCaiserslock (2,517 m&t.), et le Gl^rnisch (2,920 mfcl. au 
Glarnisch-flinter ou Bachestock, 2,913 mfct. au Gldrnisch- 
Vorder), couronn6 de neiges. 

4° Les hauteurs se continuent jusque dans le terrain ter- 
tiaire au Nord de la passe de Prugel (1,547 mfct.), route de 
Schwytz k Glaris par le val Muolta, entre le lac des Quatre- 
Cantons et le lac de Zurich; le Grand-Mythen (1,903 mfct.) 
et lePetit-Mythen dominent Schwytz. Plus k l'Ouest s'6lfcve, 
isol6 entre le lac des Quatre-Gantons et le lac deZug, le Bi'gi 
ou Righi (1,800 mfct. au Bigi-Kulm), au sommet duquel 
conduit un chemin de fer et d'ou Ton embrasse un pano- 
rama presque aussi beau et plus visits que celui du Pilate. 
Au Nord du Rigi, le Rossberg (1,567 m&t.), cel&bre par 
Teboulement de 1806. 

Plus au Nord, sur la rive occidentale du lac de Zurich, 



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522 SCIENCES ET ABTS. 

s'allonge la petite chaine de YAlbis (978 met. au poiul cul- 
minant). 

VIII. Les Alpes d'AppenzelL — Les Alpes d'Appenzell 
s'6tendent sur les cantons de Saint-Gall, d'Appenzell, de 
Zurich et de Thurgovie, entre les lacs de Zurich, de Wal- 
lenstadt, de Constance et le Rhin. Le seuil de Sargam est 
une coupure profonde par laquelle les eaux du Rhin out 
probablement pass6 autrefois et qui unit presque de plain- 
pied le bassin de ce fleuve k celui du lac de Wallenstadt 

1° AuNord de ce lac se dresse la crftte escarpie des Coi> 
firsten (2,309 mfet. a, YHinteiTuck), les « sept 61ecteurs», 
ainsi nomm£e & cause de ses sept sommets nus, donl le 
versant meridional tombe a pic dans ce lac et d'ou Ton 
cmbrasse aussi un magnifique panorama. Cette cr£te se 
prolonge, au Sud-Est, par YAlvier (2,363 mfct.) qui domine 
lo seuil de Sargans et, au Nord-Ouest, par le Kreuzegg 
(1,317 mfct.) et le Hornli (1,135 mdt.). 

2° Au Nord des Ghurfirsten, s£par6 d'eux par la partie 
sup^rieure du Toggenburg, vallee de la Thur, et par la 
passe de W'ddhaus (1,095 mfct.), est le massif de l'Alpstein, 
dontle principal sommet,leSENTis (2,504 mfct.), domine tout 
le paysage du lac de Constance. Lc Fdhneren (1,508 mfct.) 
et le Gabris (1,250 mfct.) bordent la valine du Rhin. Des 
deux c6t£s du Gabris passent des routes qui descendent 
sur le fleuve : celle d'Appenzell par le Stoss (951 m£t.) 
et celle de Trogen par le Ruppen (931 m6t.). 

Entre le pied des Alpes Helv6tiques et le pied du Jura 
s'£tend la haute plaine de la Suisse, presque partout acci- 
dence de collines. 

IX. Les Alpes Algaviennes. — Au Nord du chemin de fer 
de l'Arlberg, qui de Feldkirch, prfcs du Rhin, k Landeck, 
sur rinn, suit le Walgau, les vallees de Kloster, de Stanz, 
commencent les Alpes Algaviennes que la vallee du Rhin 
separe, h l'Ouest, des Alpes Helvtftiques et que le Gurgl, 
le col Auf der Fern, la Passe d'Erhwald et le Loisach qui 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 523 

passe par ceite gorge, limitent k l'Est ; elles s'6tendent au 
Nord jusque sur le plateau de Souabe. 

Le col de 1'Arlberg (1,797 mbt.) unit deux valines 
[Klosterthal et Stanzerthal) qui, debouchant sur le Rhin et 
rinn, constituent une voie de communication importante 
entre le Vomrlberg k l'Ouest et le Tirol k I'Est ; depuis 1884, 
un ehemin de fer traverse ce col k Taltitude de 1,302 m&t. 
parun tunnel long de 10,270 metres 

1° Au Nord de ce passage, les montagnes, moins 61ev6es 
qu'au Sud, sont d'abord de trias et de lias, puis de craie et 
de terrain tertiaire. Dans la crfcte des Alpes du Lech, qui 
s4pare les valines de Tlnn et du Lech et que limite k TOuest 
la passe de Flexen (1,761 mfct.),les principaux sommets sont 
le Valluga (2,806 mfct.), le Stanzkogel(2,l$$ m£t.), voisin du 
col dit Kaiser-Joch (2,318 met.), la Wetierspitze (2,898 met.), 
la Parseier-Spitze (3,021 ou 3,034 mfct. d'apres les alpinistes 
allemands au point dit Gletscherspitze sur le 75,000 e autri- 
chien), point culminant de toutes les chalnes lat6rales du 
Nord, entre le lac de Constance et Vienne, mouchete de 
quelques petits glaciers, la Heugstspitze ou Leiterspitze 
(2,754 mfct.), XiMuttekogel (2,771 mfct.), le col dit Hochtennen- 
Joch (1,905 mfct.) et la Heitere-Wand (2,455 m6t.). Cette 
chaine s'6tend au Nord-Est, au del& de la route conduisant 
de Reutte,sur le Lech,& Imse, dans la valine de l'lnn, route 
qui traverse la passe d'Ehrenberg, ferm^e par une porte, 
suit le Zwischenthor, pittoresque gorge, rejoint la route de 
la passe d'Ehrwdld (993 mfct.) et franchit la passe auf rfer 
Fern (1,210 mfct.). Au del&, la chaine se continue par la 
Kreuz-Spitze (2,076 m&l.), situ6e sur la frontifcre de la Ba- 
vtere, et le Brunnberg. 

2° A TOuest de la passe de Flexen, entre la valine de 
Fill (Walgau) et la valine du Bregenzer Ach, s'6tend un 
massif qui fait suite au pr6c£dent. Le principal sommet, la 
Rothe Wand (2,697 ou 2,700 mfct.), est voisin de la source 
du Lech; k TEst du col dit Rauhes Joch (1,898 m&t.) est le 



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524 SCIENCES ET ARTS. 

Schafberg (2,676 m&t.); au Nord, la Braunorgknspitze, dite 
aussi Bruadlerspitze et Kleinspitze (2,646 m&t.), au deli de 
laquelle la cr6te fait un brusque crochet ; ces trois roon- 
tagnes portent des glaciers pr&s de leur sommet. Au Nord- 
Ouest sont \eZitterklapfen (2,201 mfct. k la Glattecker-Spitze), 
le col nomme in der Fttrka, la Mittagspitze (2,090 mfct.), le 
Hohe Freschen (2,001 mfct.). Le Walserthal, oh coulelaLutz, 
est enveloppS par les crfttes de ce massif qui, sous le nom 
de Bregenzerwald, s f 6tend jusqu'au lac de Constance. 

3° Au Nord du Lech, on rencontre le plateau de Hohen- 
krummbach, born§ au Sud par YAarhorn (2,387 rofct.) etau 
Nord par le \Viddei*stein (2,531 met.). II r6unit les massifs 
pr£c6dents k TAlgau, c'est-k-dire aux Alpes Algaviennes 
proprement dites, lesquelles enveloppent la vallee de llller 
et celles de ses affluents. Ces montagnes peuvent 6tre divi- 
s6es en deux massifs secondaires. A l*Est, entre le Lech 
et Tiller, sont la Mddeler-Gabel (2,643 m&t.), la Hermam- 
kaar-Spilze ou Krotten-Kopf (2,655 mfct.), le Hochyogel 
(2,589 mfct.), le Kasten-Kopf (2,126 mfct.), le Gei$horn 
(2,244 m£t.), le Grunten (1,762 m&t.), qui domine Immen- 
stadt, et qui est surnomm6 le Rigi de la Haute-Souabe; la 
crfcte du Gimpel (2,236 m&t.), qui est s6par6q de la crtte 
principale par la route conduisant de Sonthofen, sur Fil- 
ler, k Weissenbach, sur le Lech, par le vol de Thannheim 
et le col de Gaicht (974 m£t.). A l'Ouest sont le DfimnjOckl 
(1,980 mfct.), le Hohe Ifer (2,227 ma.), le Winterslande 
(1,867 mfct.), le Mittag (1,429 m6t.) et le Horn (1,339 m&) 
1 qui dominent Immenstadt. Au Nord du Horn, le chemin 

[ de fer de Lindau k Immenstadt passe entre deux crfctes. 

J Le col dit auf der Fern, k la descente septentrionale 

> duquel se trouve la passe d*Ehrwald, marque la limite 

[ orientale des Alpes Algaviennes; il conduit de la valine 

f de la Gurgl, affluent de l'lnn, dans la valine du Loisach, 

affluent de l'lsar, et dans la plaine de Bavifcre. 

X. Les Alpes de Baviere. — A l'Est du Gurgl, affluent de 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 525 

rinn, et de la valine bois6e du Loisach, affluent de Tlsar, 
commence une s6rie de chalnes calcaires ; elles bordent la 
rive gauche derinn,ets'6tendent&l'Est jusqu'au d6f\\6 par 
lequel Tlnn sort de la region alpestre. On les nomme Alpes 
du Tirol du Nord ou Alpes de Baviere, parce qu'elles 
dominent la haute plaine de Bavifcre, et, quoique presque 
tout leur versant meridional, dont les eaux se rendent a 
Tlnn, et m6me une petite partie de leur versant septen- 
trional, appartiennent h l'Autriche, la fronti&re des deux 
Etats suit k trfcs peu pr&s la ligne de partage des eaux & 
TOuest de Tlsar et sen 6carte quelque peu h TEst. Cos 
montagnes sont pittoresques ; elles sont bordGes, du cdte de 
la plaine bavaroise, par un grand nombre de lacs et, sur 
quelques points, par des marScages. 

1° Le massif occidental est coup6, vers son extrSmite 
Sud-Ouest, par le Rossberg, col conduisant de la passe Auf 
der Fern h Telfs sur Tlnn et isolant la pyramide de Tschir- 
gant (2,366 m&t.) entre Imst et Telfs. Les plus hauts points 
de ce massif sont la Zugspitze (2,960 m6t.), situ6e au Nord- 
Ouest de la cr6le des Wettersteine et bordGe de petits gla- 
ciers, YA Ipspitze (2,515 mfct.), la Karl-Spitze^filZ m£t.) ; au 
Sud, s6par6s par le Gaisthal oil coule TAchenbach, sont les 
Miemingerberge, avec le Hochplattia (2,716 m6t), la Hoch- 
wand (2,663 m&t.) et la Hohemunde (2,600 mfct.). 

2° L'Isar et la passe de Scharnitz ou col de Seefeld 
(1,176 mfct.), conduisant de Munich etde llsar (Mittenwald) 
k Zirl, sur l'lnn, separent le massif occidental du massif 
central ou massif des Karwendel. Dans ce dernier se 
trouvent le Grand- Solstein (2,655 m&t.) et le Petit- Solstein 
(2,540 m6t.), qui dominent Innsbruck, le Speckaar ou Bet- 
telwurf (2,736 ou 2,766 mfct.) et la Gruber Kaiv-Spilze 
(2,664 m6t.); plus au Nord, le Karwendel-Gebirge (2,546 m&t. 
i la Kahwdnde-Spitze) ; la Benedikton-Wand (1,786 m&t.) 
est sur la rive gauche de Flsar. 

3° A TOuest du col de la Stuben-ALp (960 mfct.), suivi du 



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526 SCIENCES ET ABTS. 

defile d'Achen (871 mfct.), puis du Kaiser-Joch (947 rait.) 
que franchit la route de Gmund k Jenbach sur linn, en 
longeant les lacs pittoresques de Tegern et d'Achen, est 
le massif oriental qui renferrne le Sonnwend-Gebirgt 
(2,296 m$t.), el le Sonnwend-Kogel (1,985 ma.). 

C 

CHA1NES LATERALES DU SUD 

XI. Les Alpes du Bergamasque. — Au Sud des Alpes Cen- 
trales, les contreforts des Alpes Pennines s'allongent du 
Nord au Sud jusque sur le val d'Aoste et la plaine du P6; 
puis,depuis le Mont-Rose, ils s'allongent de TOuest MTSst 
sur la Tosa, en encaissant de profondes vallees, maissans 
constituer des chaines ind6pendantes. II en est de m£me 
pour les Alpes L6pontiennes dont les longs rameaux, prin- 
cipalement composes de roches cristallines, couvrent le Tes- 
sin entre la Tosa et le lac de GAme : nous avons d£crit les 
Alpes du Tessin comme des d^pendances des L^pontiennes. 

Les Alpes Rhetiques sont flanqu6es de massifs plus com- 
plement detaches et plus considerables, qui doivent £tre 
consid6r6s comme des chaines laterales. La Valteuse 
(val Teilina) ou valine sup^rieure de TAdda, bord& au 
Nord par les glaciers du Bernina, a pour bordure meri- 
dionale, entre le lac de G6me et la val Camom'ca oh coule 
l'Oglio, les Alpes du Bergamasque, qui tirent leur nom 
de la province de Bergame, et qu'on nomine aussi Alpes 
de la Valteline. C'est une haute chalne calcaire, dont la 
crfcte principale, orients de I'Ouest k TEst, n'est coupee 
que par quelques sentiers et poss£de des sommets depas- 
sant 2,500 mcH. : Monte Legnone (2,677 m&t.), pie des Trois 
Seigneurs (2,398 m&t.), Corno di Stella (2,623 m£t.),/>'V du 
Diable (2,930 m6t), monte Redorta (3,037 ' met.), mont Pre- 

i. Plusieurs cotes nouvelles dans les Alpes du Bergamasque et du 
Trentin, proviennent du 50,000° italien. 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 527 

solana (2,511 mdt.), situ6 au Sud de la crdte principale; 
Re di Castello (2,888 mfct.),et mont Venerocolo (2,590 miH.). 
Leurs pentes m6ridionales sont de trias, et leurs derniers 
contreforts calcaires s'avancent sur la plaine de Lombards 
entre le lac de Cdme et le lac d'Iseo, enveloppant la val 
Brembana, dans laquelle conduit la passe de Saint-Marc 
(1,826 m£t.), la val Seriana, etc. (Vest sur le penchant 
dun des derniers coteaux qu'est b&tie Bergame. 

Tirano, oil s'6tait posts Rohan, defendant la Valteline 
contre les Espagnols, est le principal point stratSgique 
de cette region. La passe du Bernina et le col (TAprica 
(1,181 m&t.), qui conduit d'Edolo (val Camonica) dans la 
Valteline et qui marque la limite septentrionale des Alpes 
du Bergamasque, convergent presque & Tirano; de cette 
ville, en remontant l'Adda jusque vers sa source, au de\h 
de Bormio, la route conduit au col du Stelvio. En 1800, 
Macdonald essaya, mais en vain, de forcer ces passages 
pour d£boucher sur le haut Adige. 

XII. Les Alpes du Trentin. — A l'Est des Alpes du Berga- 
masque, et s6par6es d'elles par la val Camonica et le col 
d'Aprica, sont les Alpes du Trentin, qui tirent leur nom 
de Vev6ch6 de Trente. Le Stelvio est le col qui les relie k la 
chatne centrale; le col du Tonale (1,884 m&t.), que Macdo- 
nald ne put forcer en 1800, conduisant de la val Camonica 
dans le Tirol italien, sgpare les deux grands massifs de 
I'Ortler et de lAdamello. Les Alpes du Trentin constituent 
une chain e longue d'environ 170 kilom., orientSe du Nord 
au Sud, haute et 6paisse; elles servent de frontidre entre 
le royaume dTtalie et le Tirol autrichien. 

1° Le massif de TOrtler (3,905 m$t. & YOrtler), qui 
compte plus de dix sommets d^passant 3,600 m6t., est un 
des grants alpestres. (Test une masse de quartz et de por- 
phyre qui atteint 3,460 mht. &\\monte Ciistallo, 3,650 mfct. 
au pic Thumwieser dominant le Stelvio, 3,854 m<H. k la 
KOnirjspitze, 3,540 au Vertainspitze, 3,795 & la Zufallspitze ou 



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528 SCIENCES ET ARTS. 

montGevedale, 3,380 &la Veneziaspitze, 3,435 kYEggempitze, 
enveloppant le Martellthal, 3,784 (ou 3,674) au Palon Ma 
Mare, 3,620 au Pizzo Taviela, 3,665 h laPunta San Malleoli 
3,616 au Pizzo Tresero, entourant le grand glacier deForno 
qu'on contemple dans toute sa beauts du haut du Confinak 
(3,382 m£t.). Elle s^tend entre le Stelvio au Nord et le 
Tonale auSud ; de TOuest h l'Est, elle projette de longs con- 
treforts schisteux vers le Sud-Ouest et le Nord-Est entre les 
valines de TAdda et de TAdige. De ses flancs descendent de 
vastes glaciers (glaciers de Madatsch, de Trafoi, de Suldtn, 
deLaas y de Zufall ou de Furkele, de Flatsch). A TEst, elle 
se prolonge par la Hasenohr (3,251 m£t.), au deli de la Fom 
del Cadaja ou Kirchberg-Joch (2,146 m&t.), puis par le 
Hochwarth (2,576 m&t.) jusqu'en face de Meran sur TAdige 
et autour de \avallee deNon par la Chorspitze (2,746 met.!, 
Yllmenspitze (2,651 m&t.), le Hochwart (2,622 m£t.)etpar 
la crfcte des Nonsberge (Roen, 2,053 m<H.) avec les cohde 
Gampen (t, 567 m&t.) et de Mendel (1,354 ra£t.), qui con- 
duisent de la valine de Non dans celle de TAdige ; au Sud, 
par le Corno del tre signort (3,324 ou 3,334 m&t.) et le 
Tonale (2,690 mdt.) jusqu'au col du Tonale. 

2° Le massif de 1'Adamello (3,554 m&t. h rAdamello), 
qui commence au Sud du col du Tonale et s^tend entre 
l'Adige et la val Camonica od coule l'Oglio, est forme' ega- 
lement de quartz et de porphyre et 6gale presque I'Ortler 
par la hauteur de ses sommets (3,561 h la citna Presantlla, 
3,050 au mont Pesganna et 3,461 au Care Alio), par le 
nombre de ses glaciers et la longueur de ses contre- 
forts. 

3° Le reste de la chatne appartient en grande partie aux 
formations secondaires ; T6troite valine de la Chiese et le 
lac de Garde divisent cette partie en trois cr&tes parallfcles. 
Celle de TOuest,qui fait directement suite h. rAdamello et 
qui renferme le monte Gastello (2,890 m&t.), dominant 
Talpe dite R6 di Castello, le mont Coruone (2,830 met.), le 



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LGS CHAINES ET MASSIFS DU SYST&ME DES ALPES. 529 

mont Frerone (2,673 mM.), le mont Muffetto (2,071 m&t.), le 
mont Brullione (2,666 mfct.), descend jusqu'au-dessus de 
Brescia; le col de Saint-Eusebe conduit de Brescia dans la 
valine de la Ghiese. 

4° Celle du centre, couple en deux par la val Rendana 
et flanquant k 1'Est l'Adamello, dans laquelle le Fibbion, 
la cima di Brenta et la cima Tosa, atteignent 2,668, 3,146 
et 3,179 m&t., est s§par6e de la troisi&me cr6te par le col 
de Vezzano (483 mfct.), d6bouchant sur Trente, et de la 
premiere par le col de Bondo (816 m&t.). Elle borde la rive 
occidentale du lac de Garde {mont Tenera, 2,152 m&t.),et se 
termine dans la plaine par des collines tertiaires, hautes 
de 300 m&t. environ, qui sont d'anciennes moraines et 
qui ont et6 t6moins de nombreuses batailles, Lonato, 
Gastiglione (1796), Solferino (1859). 

5° La crfcle orientale (2,176 m6t. k YOrto (TAbram ou 
Bondone Cornicelio) domine la rive orientale du lac de 
Garde, et comprend le monte Baldo (2,191 met. au monte 
Maggiore) ; elle se termine par le plateau de Rivoli, sur 
lequel Bonaparte battit les Autrichiens (1797). 

Les deux dernifcres chalnes, dont les passages {col de 
Tiarno, 749 mfct., conduisant de Storo a Riva, col de Sari 
Giovanni, 320 mfct., de Riva k Roveredo, etc.), commu- 
niquant avec la val!6e de l'Adige, ont 6t6 plus d'une 
fois le theatre de combats (Salo, la Rocca dtAnfo, etc.), 
sont quelquefois d6sign6es sous le nora d'ALPES de Ca- 
monie. 

Gette partie des Alpes est born6e, k l'Est, par la longue 
valine de l'Adige dont les deux branches se r£unissent k 
Bolsano (Botzen en allemand) et dont la branche orientale 
s'Stend jusqu'au Brenner. Elle fait partie du Tirol ita- 
lien, ainsi nomm6 parce que la population, jusqu'& la hau- 
teur de Bolsano environ, appartient k la race italienne. 
Le Mezzo Tedesco, entre Bolsano et Trente, marque 
la limite du point extreme oil s'est avancSe vers le Sud 

AXXUAIRB DB 1886. 34 



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530 SCIENCES ET ARTS. 

la race gerraanique; mais, depuis quelque temps, la 
race italienne regagne vers le Nord une partie du terrain 
perdu. 

Ill 

ALPES ORIENTALES 

Le caractere general et ies divisions du groupe. — Les 
Alpes orientales ont pour limites, k TOuest, le chemin de 
fer du Brenner qui remonte les valines de YInn et de la 
Sill, passe par le col du Brenner et descend les vallees de 
YEisaek et de YAdige; cette ligne les separe des Alpes 
Centrales. Au Sud, elles ont pour limite les terrains qua- 
ternaires de la plaine de la Venetie; a l'Est, le chemin defer 
de Nabresina a Laibach, qui passe par le col oTAdelsberg et 
qui les s6pare de la s6rie des hauteurs d£sign6es sous les 
noms de Capella, Vellebich et d'Alpes Dinariques. Ces der- 
nifcres, malgr6 leur nom, appartiennent non au syst&me 
alpestre, mais k celui de la p£ninsule PSlasgique. la plaine 
de Laibach et la Save, le chemin de fer de Steinbruck a Mar- 
bourg, de Marbourg, par Graz, a (JEdenbourg, le lac de 
Neusiedl et la plaine de la Leitha, font aussi partie k TEstde 
la limite du groupe; limite quelque peu arbitraire, car elle 
coupe une partie des collines tertiaires qui se prolongent 
sur la plaine de Hongrie et qui sont comme un appendice 
du syst&me alpestre; cependant les terrains anciens, qui 
tombent en pentes brusques sur les plaines ou les col- 
lines tertiaires subjacentes et qui forment en avant de 
la masse principale plusieurs iiots, particuli&rement sur 
la rive occidentale du lac Neusield, dessinent k peu pres 
cette limite (par Modling, le lac Neusiedl, CEdenbourg, 
firms, Startberg, Graz, Marbourg), en se creusant en raa- 
nifcre de cirques, cirque de Giins, cirque de Graz, etc. Le 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 531 

Danube y \e chemin de fer deLinz a Rosenheim parSalzbourg, 
forment la limite septentrionale des Alpes Orientales. 

Les Alpes Orientales occupent, comme les Alpes Cen- 
trales, une superficie d'environ 75,000 kilometres e arret, 
avec une longueur d'environ 630 kilom., en suivant la crftte 
principale. 

Les roches prim aires en . constituent le noyau ; elles 
s'etendent h peu prfcs entre Tlnn, la Salza, l'Enns, au 
Nord, et la Drave, au Sud, et elles se prolongent a lT3st 
jusque vers les sources du Raab et du Rabnitz : sur quel- 
ques points des ilots siluriens, triasiques ou jurassiques 
apparaissent entre les roches primaires. Au Nord de Tlnn, 
de FEnns, de la Murz et de la Leitha, les chaines laterales 
du Nord et mfeme la partie orientate des Alpes Noriques 
appartiennent aux formations s£dimentaires et presentent 
une s6rie de bandes de terrains triasiques, jurassiques, 
cr6tac£s et mfirne tertiaires jusqu'a la plaine de Bavi&re ou 
jusqu'a la valine du Danube oil Ton rencontre <ja et la des 
gneiss appartenant au syst&me de la Boh&me. Au Sud de 
l'Eisack et de la Drave, les formations sont aussi sgdimen- 
taires et se rangent a peu prfcs dans le m6me ordre, ter- 
rains carboniferes, triasiques, jurassiques, cr6tac£s; les 
porphyres et la dolomie flanquent a TOuest les formations 
secondaires. Dans les Alpes Orientales, comme dans les 
Alpes Centrales, la distinction entre Alpes granitiques et 
Alpes calcaires est nettement tranchee. A TEst, les roches 
primaires sont flanquees d'un rempart de montagnes et 
de collines tertiaires au milieu duquel surgissent qk et la 
quelques roches volcaniques. 

Les grandes chaines de ce groupe sont orient^es de l'Est 
a I'Ouest et divergent quelque peu en 6ventail comme les 
longues valines qu'elles bordent. Les plus importantes ne 
servent pas, comme dans les autres groupes, de principale 
ligne de partage des eaux ; elles separent seulement des 
affluents du Danube qui vont ensuite mftler leurs eaux 



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532 SCIENCES ET ARTS. 

dans la plaine orientate; la cr&te qui sert de ceinture au 
bassin de ce fleuve est situ£c dans les Alpes calcaires do 
Sud, dont les versants meridionaux dirigent les eaux vers 
TAdriatique. 

Les grandes coupures du massif alpestre y sont netle- 
ment accusSes par les longues valines, Salzach, Enns et 
Salza, Mur et Miirz, Rienz, Pusterthai et Drave, Gail, Save, 
qui s'ouvrent versl'Est en s'Stalant quelque peu en Sventail 
de TEst-Nord-Est k l'Est-Sud-Est, et communiquent a 
I'Ouestpar des cols avec la grande coupure transversale du 
Brenner. Les principales crates sont parall&les aux vaHees 
qu'elles enserrent et se courbent l£g6rement en arc de 
cercle au Sud dans les Alpes Carniques et les Alpes Ju- 
liennes. 

La plurality des chalnes parallelesorient<§es de l'Ouesta 
l'Est fait que les Alpes Orientales pr6sentent moins de faci- 
lites que les Alpes centrales pour passer directement de 
l'Europe centrale en Italie. Le passage le plus frlquente 
dans l'antiquitg et au moyen kge est situ6 vers l'extrtmite 
orientale du massif : c'est le col de Tarvis. II conduit 
directement, par la Save, dans la plaine de Hongrie, 
qui, durant les si&cles passes, semblait dlpendro de 
l'Europe orientale plutdt que de l'Europe centrale. Mais, 
pour se rendre, par Tarvis, d'ltalie au bord du Danube 
moyen (k Linz), il faut franchir six cols (cols de Tarvis, 
d'Arnoldstein, de Feldkirchen, de Sanct-Veit a Althofen, 
de Neumarkt, de Schober). Une suite de voies ferries 
passant par ces cols et par les valines de TEnns, de la 
Mur, etc., coupe aujourd'hui, du Nord au Sud, les Alpes 
orientales. II y a une seconde coupure plus directe et une 
route plus centrale, de Yillach k Spital, par le chemin de 
fer de la Drave, par le col des Katsch-Tauern, de Spital a 
Sanct-Michael, et par les Radstadter-Tauern ou Ton rejoint 
le cbemin de fer de Hadstadt k Salzbourg. II a fallu que des 
necessity politiques commandassent aux archiducs d'Au- 



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LES CDAINES ET MASSIFS DU SYSTKME DES ALPES. 533 

triche, empereurs d'Allemagne, de tenir toujours un acc6s 
ouvert entre Vienne et l'ltalie, pour que Charles VI con- 
struistt une troisi&me route, celle du Semmering, et que 
ses successeurs Tentretinssent jusqu'au jour oil le g6nie 
moderne I'a remplacge par une voie ferr^e. 

Mais le massif est entterement ouvert du c6t6 de Torient; 
c'est pourquoi les Slaves y ont p6n6tr6 facilement et occu- 
pent encore dans le Sud-Est une grande partie du terri- 
toire. On remonte sans obstacles les longues valines de la 
Salzach et de l'Enns, de la Leitha, de la Mtirz et de la Mur, 
de la Drave, et presque toujours, k leur extr&nite occi- 
dental, on trouve un col qui permet de gagner k l'Ouest 
la grande coupure transversale du Brenner : cols de Wag- 
rein et de Huttau (avec un chemin de fer), conduisant de 
l'Enns k la Salza; col de Gerlos (1,500 m6t.), de la Salza k 
Finn (par la valine de Gerlos et le Zillerthal) ; col du Semme- 
ring (980 m&t.), de la Leitha k la Murz ; col des Katsch-Tauern 
(1,641 mfct.), de la Mur k la Drave; col de Toblach 
(1,204 mfct.), de la Drave & TAdige par le Pusterthal; col 
de la Save k Tarvis (bassin de la Drave). 

Cette disposition ggnlrale explique pourquoi les Alpes 
Orientales, si Ton excepte toutefois la grande ligne de par- 
tage des eaux des Alpes Garniques, ne sont pas une limite 
politique. Elles appartiennent en grande partie k l'Au- 
triche. L'Allemand y a p6n6tr6 par le Nord et le Nord-Est 
et a pris possession des montagnes jusqu'i la Drave; le 
Slave (Slovenes et Groates) l'occupe depuis la Drave jus- 
qu'k la p^ninsule Pelasgique et conserve encore quelques 
positions k Tentr^e de la plaine jusqu'au Raab. L'ltalien 
(avec les Frioulans) tient les Alpes Garniques dont la crfcte 
forme, depuis Tantiquit£, la frontifcre de l'ltalie, et il re- 
monte le Tirol jusqu'au deli de Trente vers Botzen. 

Les Alpes Orientales se composent de deux chalnes prin- 
cipals, les Alpes Noriques, qui, sans atteindre nulle part 
4,000 mfct., restent trfcs 61ev6es dans toute leur partie occi- 



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534 



SCIENCES ET ARTS. 



dentale, formde de roches primaires, et les Alpes de Styrio 
et de Carinthie, qui appartient aussi en grande pariie au 
noyau central de roches primaires ; de deux chaines late- 
rales au Nord, qui se font suite et qui sont des Alpes caJ- 
caires, et de quatre chaines laterales au Sud, qui sont aussi 
en grande partie fornixes de calcaires. 

DIVISION DES ALPES OR1ENTALES 



CHAINES PRINCIPALR8 



I 

Alpes Nortqubs 
comprenant les grands 
massifs du Ziller- 
thai, des Hautes 
Tauern, des Tauern 
inferieures et du 
Hochschwab. 

II 
Alpbs db Styrib 

ET DB CaRINTHB 

comprenant les mas- 
sifs du Stang, de la 
Lavant et de la Raab. 



A l'Ouest, Alpes Centrales (ligne du Brenner'-; 
au Nord, grande coupure (valine de l'lnn, 
Zillerthal, Gerlosthal et col de Gerlos, val- 
ine de la Salzach, col de Wagrein, vallee 
de l'Enns et de la Salza et col de Weg- 
scheid) ; a l'Est, Mflrz ; au Sud, Mur, route 
de Sanct-Michael a Spital par les Katscfa- 
Tauern et la vallee de la Lieser, Drave, col 
de Toblach, Hienz. 

A l'Ouest, Alpes Noriques (Katsch -Tauern); 
au Nord, Alpes Noriques ct Alpes d'Autri- 
che (Mur, ligne du Semmering) ; a l'Est, he 
Neusiedl et coUines du Raab moyen jusqu't 
Graz, chemin de fer de Graz a Marbourg; 
au Sud, Drave. 



B 

CHAINES LATERALES DU NORD 



III 

Alpbs db Salzbourg 
comprenant les grands ' 
massifs du Salz - 
bourg occidental, du 
Salzbourg central et 
du Salzbourg orien- 
tal. 



A l'Ouest, Alpes Noriques (Zillerthal), Alpes 
de Baviere (vallee de l'lnn) ; au Nord, vallee 
du Danube ; a l'Est, ligne de NeumarktaStei- 
nach-Irdning (dans la valine de l'Enns), par 
les lacs de Zell, Mond, Wolfgang; au Sad, 
Alpes Noriques (Gerlosthal, col de Oerlos, 
valle'e de la Salzach, col de Wagrein, vallee 
de l'Enns jusqu a Steinach-Irdning). 



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LES CHAINKS ET MASSIFS DU SYSTEME DES ALPES. 535 



IV 
Alpes d'Autriche 
comprenant le massif , . . ,,.... , , .. 
occidental, le ««*- 1 P 1 *" 16 , de ,a J Leitha < canal de Neustadt); 
*i f oriental elleWie- 1 8U Sud ' 1, « ne du Semmenng ju.qu'4 Mn«- 
nerwald. \ 



A l'Ouest, Alpes de Salzbourg; au Nord, U 
plaine da Danube et le Danube; a l'Est, 



zuschlag. 



G 

CHAINKS LATERALES DU SUD 



Alpks Cadoriques , 
(Alpes du Trentin 
oriental ou Alpes 
Dolomitiques) 

comprenant les Alpes i 
Dolomitiques et les 
Alpes Lessiniennes. ' 

VI 
Alpes Carniques 

comprenant les Alpes 
Carniques propre- 
ment dites, le mas- 
si fdu Gail et le mas- 
sif du Frioul ou Al- 
pes Ve*nitiennes. 
VII 

Alpes du Karavanka I 
ou Karawanken 

comprenant les massifs\ 
des Karawanken et 
des Bacher-Gebirge. 

VIII 
Alpes Juliennes. 



A l'Ouest, Alpes centrales (ligne du Brenner) ; 
au Nord, Alpes Noriques (Rienz, seuil de 
Toblach, Drave) ; a TEst, Piave et Kreuzberg 
de Sezten; au Sud, plaine de la Ve*netie. 



A l'Ouest, Alpes Cadoriques (Piave et Kreuz- 
berg de Sexten) ; au Nord, Alpes Noriques 
et Alpes de Styrie et Carinthie (Drave); a 
l'Est, chemin de fer de Villach a Udine par 
le col de Tarvis; au Sud, plaine de la Vene- 
tie. 



A l'Ouest, seuil d' Arnoldstein ; au Nord, Alpes 
de Styrie et de Carinthie; au Sud, col de 
Ratschach et Save; a l'Est, chemin de fer 
de Steinbruck A Marbourg (limite orientate 
des Alpes). 

A l'Ouest, Alpes Carniques ; au Nord, Kara- 
vanka (Save); a l'Est, chemin de fer de 
Laibach a Nabresina (limite orientale des 
Alpes) ; au Sud, plaine de la Venetie. 



CHAINES PRINCIPALES 



I. Les Alpes Noriques. — Les Alpes Noriques s'6tendent 
de la route du Brenner, k l'Ouest, h la valUe de la Murz 



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536 SCIENCES ET ARTS. 

et au Nieder-Alpel ou au col de Wegscheid (chemin de 
Mariazell k Murzzuschlag) k l'Est. Elles ont pour limite, 
au Nord t la grande coupure longitudinale du syst&me qui 
est marquee par YInn, le Zillerthal et le Gerlosthal, le tol 
de Gerlo8 f la vallee de la Salzach, le col de Wagrein, les val- 
ines de tEnns et de la Salza, jusqu'au col de Wegscheid; 
au sud, la Mur, la route de Sand- Michael k Spt'tal par les 
Katsch-Tauern et la valine de la Lieser, la Drave, le col de 
Toblach et la vallie de la Rienz jusqu'& la route du Brenner. 
Les vallees de la Drave sup6rieure et de la Rienz, rSunies par 
le col de Toblach, ne forment qu'un m&me pays, designe 
sous le nom de Pusterthal. Les Alpes Noriques ont une 
longueur d'environ 360 kilometres. 

Elles doivent leur nom k l'ancienne province romaine 
du Norique (Noricum), qui devait elle-m&me le sien k la 
population des Noriques (Norici), habitants de cette contree. 
La province occupait un territoire beaucoup plus grand 
que la chatne, puisqu'elle s'etendait de la crgte des Alpes 
Garniques jusqu'au Danube; d'autre part, sa limite 
occidentale, passant k peu prfcs par les cols de Gerlos et de 
Toblach , n'atteignait pas la ligne du Brenner. 

1° A l'Est du Brenner, la Hohe Wand, la « haute mu- 
raille », se dresse brusquement k la hauteur de 3,287 mfct. 
a la Hohe Waadspitze, et forme le commencement du massif 
du Tuxer qui atteint 3,489 mfet. dans YOlperer, 3,239 dans 
le Biffler et qui se prolonge au Nord jusqu'k Tlnn par 
le Glungezerberg (2,676 mfct.) et le Gilfersberg (2,502 m&.)- 
Un col, le Tuxei*-Jochi le traverse et conduit de la route du 
Brenner dans le Zillerthal par le Schmxrnerthal et le 
Tuxerthal. 

2°Au Sud, le col dit Pfitscher-Joch (2,231 mfct.), qui 
conduit de Sterzing (route du Brenner) dans le Zillerthal 
par le Pfitscherthal et le Zamserthal, rattache le premier 
massif au massif du Zillerthal. Celui-ci est allong£ du Sud- 
Est au Nord-Est, depuis la Kramerspitze (2,942 mfct.) jus- 



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LES CHAINES ET MASSIFS DU STSTKME DES ALPES. 537 

qu'au Wildbergkaarkopf (3,058 met.) ou plut6t jusqu'& la 
Birlucke (2,672 met.), surune longueur de plus detiOkilom. ; 
ses principaux sommets, le Hochfeiler (3,506 met.), les 
Hojmspitzen avec le Mdsele (3,480 met.), la Ldffelspitze 
(3,382 mat.), le Rauchkofel (3,248 met.), la Reichenspitze 
(3,294 met.), se dresseni au milieu d'une longue ligne de 
nev6s et de glatiers. Au Sud-Est, la crete tombe en mu- 
railles abruptes sur l'6troite vallde de TAhren ; mais elle se 
prolonge au Sud-Ouest par de hauts contreforts od la 
Kremspitze atteint 2,858 met., la Wildekreuzspitze$,i$Q met. 
Au Nord-Ouest, le massif etend jusqu'A une dizaine de kilo- 
metres ses hauts contreforts (3,071 met. au Hochsteller, 
2,915 met. au Gross Ingent, 2,965 met. h YAhornspitze, 
3,194 m^t. & la Wildegerlosspitze), charges de glaciers dont 
les eaux vont grossir la Ziller. La Birlucke (2,672 met.), col 
qui, ainsi que les Krimmler Tauern (2,635 met.), situSes 
5 kilometres plus k l'Ouest, conduit de YAhrenthal, valine 
de l'Ahren, dans YAchenthal et, de 1&, dans le Pinzgau, 
marque la limite orientale du Zillerthal. 

3° La Drei-Herrn-Spitze, « Pic des trois seigneurs » 
(3,499 mat.), qui domine la Birlucke, relie ce massif & la 
longue cr^te, plus charg£e encore de neiges et de glaces et 
plus haute, des Hobe Tauern (Hautes Tauern); « tauern » est 
lenom par lequel on d£signe les cols dans cette region. Les 
Hohe Tauern sont composes de quatre groupes distincts ; en 
premier lieu, le Gross Venediger (3,673 met.), le « Grand 
Venitien », dont depend la Drei-Herrn-Spitze et qui renferme 
de magnifiques glaciers et plusieurs pointes atteignant 
3,500 met. ; en second lieu, le Gross Glockner (3,797 met.), 
la plus haute montagne des Alpes Orientales, escaladee 
pour la premiere fois en 1799, suivie du Hohe Riffl 
(3,340 met.), du Kitzsteinhorn (3,194 met.), du Gross Wies- 
bachhorn (3,577 met.), et dominant le glacier de Pasterze, 
long de 10 kilometres et le plus beau d'Autriche; en troi- 
sieme lieu, le groupe de Rauris ou du Gold-Berg, oil Ton 



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538 SCIENCES ET ARTS. 

exploite encore des mines d'or, et ou Ton trouve le Hock 
Narr (3,258 m&t.), le Herzog Ernst (2,933 m£t.) etle Schar- 
eck (3,131 met.); en quatrifeme lieu, les montagnes db 
Gastein que dominent VAnkogl (3,253 m&t.)et la Hochalpen- 
Spitze (3,355 m£t.). 

Au pied du Graukogl (2,491 m&t.) et du